LE CARACTÉRISTIQUE
Lui dans son pré vert, moi dans mes noires allées,... etc.
Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs, Ont V aile plus fidèle...
Ici je résumerai mieux la différence que met le caractéristique entre les deux drames, le classique et le romantique, entre les deux héros, entre les deux tirades, si je m'arrête à un seul drame, Ray Blas, par exemple, à un seul personnage, Ruy Blas, et à une seule tirade.
J'admets naturellement le point de départ ; je suppose , pour argument commun aux deux drames, classique et romantique, l'amour d'un valet pour une reine et d'une reine pour un valet, la haine mélodramatique de don Salluste, le rêve éblouissant fait par Ruy Blas et la chute soudaine de ce rêve. Dans le drame classique, nous n'aurions guère que des états d'âme, et la crise rapide. Dans le romantique, nous avons d'abord la poésie qui résulte des changements qu'amène le temps qui s'écoule. Entre chaque acte se passe un temps défini, appréciable. Voici que Ruy Blas, au IIe acte, de valet est devenu écuyer ; au IIIe acte, voici qu'il a grandi, il a la Toison d'or, il est devenu ministre et duc. Ajoutons que la liberté d'user du temps est celle dont abuse le moins l'art romantique. Puis nous avons encore l'intérêt qui résulte des changements de lieu. Nous voici à la cour, chez la reine, puis chez Salluste, puis dans la chambre du conseil. Ici peu de changements relativement ; niais, ailleurs, nous verrons à un intérieur féodal succéder un paysage, une rue la nuit, le spectacle éblouissant d'un bal dans un palais, la vue sombre de la place de Grève. Ce spectacle complète le spectacle moral sans attirer sur lui seul l'attention. Ce sera encore du caractéristique, ces incidents matériels, ces surprises, ces coups de théâtre, toutes ces choses enfin dont i'abus constitue le mélodrame, et qui, suivant que le poète en use ou en abuse, rendent plus vivante la psychologie dramatique ou la tuent.
Prenons le héros seul, Ruy Blas. Ce n'est pas l'homme en général, ni un être idéal. Il vit, il a un corps, il a une condition sociale, — il en a même plusieurs. Nous avons une idée de son éducation, de son tempérament, de ses rêves, de ses déboires. Il a été boursier de collège, il a fait des vers. Il a eu faim. Il a chaud ou froid. 11 a dormi en plein air. Il serre la main des gens qu'il rencontre. Il cueille des fleurs, escalade les grilles pour déposer des bouquets sur les bancs ; il n'y a guère de fleurs, de grilles ni de bancs pour les héros classiques. Il a une belle écriture. Il se blesse et porte le bras en écharpe, il se trouve mal. Il ramasse un mouchoir et ferme une fenêtre. On le voit en grand costume et en déshabillé ; il prend son chapeau pour sortir. Il veille chez lui avec une lampe. Dans les moments de crise, il oublie le jour du mois, il a mal à la tête, il cherche ses idées, mais réellement : quand le héros classique dit: «Où suis-je ? que vois-je?» c'est un peu une façon de parler.
Une scène nous montrera le caractéristique dans l'expression.