‹ Le drame romantiqueChapitre 106 sur 120 · LE CARACTÉRISTIQUE · texte numérisé non relu

LE CARACTÉRISTIQUE

Qu'elle n'a rien à craindre, hélas ! rien à souffrir, Et qu'elle est bien sauvée, et que je puis mourir ? Oui, meurs maintenant, lâche ! et tombe dans l'abîme ! Meurs comme on doit mourir quand on expie un crime ! Meurs dans cette maison, vil, misérable et seul ! Meurs avec ta livrée enfin sous ton linceul !

— Dieu ! Si ce démon vient voir sa victime morte !...

(Il pousse un meuble de façon à barricader la porte secrète.)

Qu'il n'entre pas du moins par cette horrible porte !

— Oh ! le page a trouvé Guritan, c'est certain, Il n'était pas encor huit heures du matin (6).

— Pour moi, j'ai prononcé mon arrêt, et j'apprête Mon supplice, et je vais moi-même sur ma tête Faire choir du tombeau le couvercle pesant (7). J'ai du moins le plaisir de penser qu'à présent Personne n'y peut rien. Ma chute est sans remède ! Elle m'aimait pourtant ! — Que Dieu me soit en aide ! Je n'ai pas de courage l (8)

(Il pleure.)

Oh ! Von aurait bien dû Nous laisser en paix ! (9) (Il cache sa tête dans ses mains et pleure à sanglots.) (10.)

Dieu !

(Relevant sa tête et, comme égaré, regardant la fiole.)

L'homme qui m'a vendu, (11) Ceci me demandait quel jour du mois nous sommes (12). Je ne sais pas. J'ai mal dans la tète (13). Les hommes Sont méchants. Vous mourez, personne ne s'émeut (14). Je souf fre ! — Elle m'aimait 1 — Et dire qu'on ne peut Jamais rien ressaisir d'une chose passée (15). Je ne la verrai plus

Pour avoir à peu près le schéma de la scène classique correspondante, on supprimera les mots en italiques. Voici les réflexions qui se présentent, si nous analysons de près le détail.

(1) Ce vers marque un égarement physique que le personnage classique n'éprouve guère. — (2) Il ne ferait pas sur lui cette observation physiologique. — (3) Il n'éprouverait pas cette sensation physique. — (4) (5) Il ne serait

pas ainsi attentif aux objets extérieurs pour chercher dans le calme ambiant un prétexte à ne pas s'alarmer. C'est de la psychologie très délicate, très aiguë. - — (6) L'heur j n'existe guère pour le héros classique. — (7) Il n'emploie pas ces images caractéristiques pour exprimer des idéjs abstraites. — (8) Il n'a pas ce manque de courage très humain. — (9) Il n'a pas ces faiblesses qui inspirent à l'homme, redevenu enfant devant la douleur, des mots d'enfant. — (10) Une sanglote pas. — (11) Il n'achète pas de poison ; il en a. — (12) Le jour du mois n'existe guère pour lui. — (13) Il n'a jamais mal à la tête. — (14) Il ne fait point ces observations cruelles, et ne cherche point ces mots qui peignent d'une manière si caractéristique le désespoir. — (15) Il n'a point de ces réflexions si familières et, pour cette raison, si mélancoliques sur la vanité du bonheur ; il philosopherait dans un langage plus général.

Soit que le poète tragique conçoive d'abord des passions et des caractères abstraits et leur cherche ensuite un corps dansle passé, soit qu'attiré par les grandes figures du passé, il mette ensuite dans les personnages choisis un caractère, il est certain qu'il ne peut ni ne doit s'enchaîner à la réalité historique, et que, fît-il une œuvre historiquement fausse, il peut faire une belle tragédie.

Mais peut-on admettre un travestissement de l'histoire, si grandiose qu'il soit ! Non, évidemment. Quelle sera donc la mesure ? Le poète devra avant tout ne pas dénaturer absolument le caractère dans son essence ; l'ambition ne peut devenir du désintéressement, la cruauté de la grandeur d'âme, la force d'âme de la faiblesse, le courage de la lâcheté. L'œuvre d'art, qui n'est pas tenue d'être exactement vraie au sens vulgaire, est tenue à ne pas mentir.

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