LE DRAME ET L'HISTOIRE
Mais, cette condition respectée, le poète peut négliger les détails qui le gênent, et composer à sa manière un caractère vivant qui ne blesse pas les idées reçues. Quelquefois l'histoire elle-même hésite sur un caractère entre deux opinions ; évidemment le poète aura le choix.
Les personnages ne peuvent tous être pris dans l'histoire ; et en particulier l'amour, (|ui apparaît avec des caractères nouveaux dans la tragédie moderne, a dû. être placé le plus souvent dans un personnage non historique, ou tout au moins peu historique ; malgré le précepte de Boileau :
Et toujours aui grands cœurs donnez quelque faiblesse,
il n'est pas toujours facile de montrer dans un personnage historique le côté de son âme que l'histoire néglige.
Déjà, dans la liste des personnages d'une pièce classique, il s'en trouve souvent d'inventés, ou, ce qui revient au même, le nom seul se trouve dans l'histoire, par exemple la femme d'Horace, Maxime,» Néarque, Sévère. Le XVIIe siècle a pourtant osé rendre amoureux les plus farouches héros de l'antiquité, et c'est un de ses défauts. Le xixe siècle y tombera moins, en inventant davantage. Il donnera presque toujours le rôle d'amoureux à des personnages imaginés ; et, dans le drame comme dans l'opéra, la formule est à peu près celle-ci : les grands premiers rôles sont les personnages historiques, les jeunes premiers sont inventés ou empruntés à la chronique privée.
Le rôle donné aux personnages historiques varie suivant les temps et les auteurs, car ici interviennent les opinions diverses sur les rois. Corneille a représenté les rois soit comme des modérateurs, soit comme des personnes cruelles ou grandes ou clémentes ; il n'y avait à son époque aucune raison de les détester ni de les adorer. Louis XIII était un prince neutre ; c'est à son image que les rois du Cul et d'Horace sont d'honnête3 souverains, fort sages et
conciliateurs. Auguste est une grande âme, le roi d'Egypte un politique faible et lâche. Racine a sous les yeux Louis XIV, et son objet est surtout de peindre l'amour : aussi fait-il les rois et les princes amoureux plutôt que grands. Ainsi Pyrrhus, Oreste, Achille, Mithridate, Néron, Aucun parti pris. Mais avec le romantisme et la démocratie la situation des rois va changer ; ils perdent dans l'art un peu de leur prestige. On a même pu accuser le théâtre romantique d'avoir épousé les passions populaires et usé de partialité envers les rois ; mais en pouvait-il être autrement à une époque de révolutions, et dans un siècle qui a perdu sur la noblesse, le rang, la naissance et le droit divin, toutes ses illusions? Le prestige extérieur enlevé, il restait malheureusement trop apparent que les rois sont loin souvent d'être les personnes les plus intelligentes et les meilleures de leur royaume : la distinction s'est faite entre le mérite de la fortune et celui que l'homme né de rien peut acquérir dans la lutte ; et il n'est resté aux rois qu'un mince bagage de valeur personnelle. Nous ne sommes plus à l'époque des luttes romantiques, et vraiment nous ne pouvons reprocher d'être injuste à cette tragédie nouvelle. Que le pouvoir ait interdit Le Roi s'amuse à cause de François Ier, Marion deLormek cause de Louis XIII, nous le comprenons ; mais s'il avait raison, le poète n'avait pas tort. A vrai dire, les rois ne sont pas beaucoup plus maltraités là qu'ailleurs ; j'avoue qu'ilya plus de souverains mauvais que de bons dans le théâtre romantique, mais n'est-cepas la proportion naturelle ? et chaque roi pris à part n'est pas traité avec injustice.
Qu'est-ce que don Carlos dans Hernani ? C'est Charles-Quint jeune, c'est le bouillant roi d'Espagne qui songe déjà à l'empire et qui songe encore à l'amour ; selon la tradition classique, l'auteur l'a pris dans un moment de crise : l'amour lutte en lui contre l'ambition ; les passions de la jeunesse vont céder à la grande passion de l'âge