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L ALEXANDRIN ET LE CARACTERISTIQUE

Et surtout le système lie comporte pas le pittoresque, le caractéristique. Nous avions tout à l'heure affaire à une période où étaient peints par les coupes les battements du cœur de l'amante au départ de l'amant, ses tressaillements et sa joie quand il arrive : or la formule classique exclut de l'expression des passions cette peinture physique des sensations et ces sensations mêmes. Il est donc impossible que la versification rende ces effets. Aussi est-ce non seulement travestir, mais abaisser la tragédie classique que d'en réciter les vers à la façon romantique, en les coupant le plus possible ; car c'est ajouter à la peinture abstraite, idéale, des passions, des mouvements physiques qui détonnent avec l'absence d'action, de décor et d'accidents scéniques.

Résumons cette étude. Quelle place occupe, en somme, dans la littérature française, le drame romantique? Quelle place aura-t-il dans l'estime de la postérité ? Inférieure ou supérieure à celle qu'y occupera la tragédie classique ?

Inférieure certes. Malgré ses défauts, que nous avons fait ressortir en leur lieu, la tragédie classique est, bien plus que le drame romantique, l'expression du génie français, de ce génie qui cherche en tout le général et l'absolu, en politique comme en art. La grandeur et la supériorité de la tragédie française, c'est d'avoir exprimé la passion idéale et générale ; par là elle est supérieure en quelque chose même à Shakspeare. Mais le théâtre romantique n'a point trouvé un Shakspeare ; et il a trop de défauts pour lutter avec la tragédie classique. Il est fait d'après une poétique, une poétique qui, dans, la préface de Cromwell, est parfois incohérente, une poétique qui prend à tort pour les principes et les règles éternelles de l'art, des préférences inspirées par les passions contemporaines. Ce sont aussi ces passions qui s'incarnent dans les personnages, et ces personnages sont trop les porte-voix du poète. Le lyrisme, le mélodrame, le mélodrame surtout, sont de graves défauts qui empêchent le théâtre romantique de se placer dans la région des œuvres d'art supérieures. La tragédie est démodée en certaines parties par l'exposition trop abstraite de la psychologie humaine, par les rôles de confidents, par cette simplification outrée qui ôte aux créations du poète la vie extérieure et comme le mouvement ; mais le théâtre romantique a

d'une façon plus grave les défauts opposés, et il en est plus atteint ; la tragédie est froide en partie : le théâtre romantique pourra bien être risible, ce qui est pis ; il fera sourire en tout cas.

Néanmoins le théâtre romantique vivra : d'abord il vivra au théâtre, quoiqu'il y soit parfois aussi déplacé que la tragédie. Les pièces qui se soutiennent par une grande poésie et que le mélodrame ne gâte pas outre mesure, Hernani, Ray Blas se joueront désormais aussi longtemps que le Ciel et Andromaque. Mais le théâtre romantique vivra surtout parce qu'il reproduit l'état d'âme d'une génération qui fut peut-être la plus grande que la France ait eue, et la plus humaine, celle qui a vu le plus haut et ie plus loin, qui a le plus renversé de préjugés et ouvert le plus d'horizons, celle qui a le plus fait pour l'émancipation de l'humanité. On oubliera vite la lutte des systèmes; les érudits seuls distingueront un jour en quoi diffèrent formellement la tragédie classique et le drame romantique ; mais aussi longtemps qu'on pensera, on s'intéressera à la maladie romantique; cette maladie est la noblesse et la gloire de cette génération, de cet art. Hernani n'est pas certes l'amour absolu, ni un type de quoi que ce soit d'absolu, passion, vertu ; mais il est un type impérissable de l'homme contemporain, et par là il est bien profondément humain ; Hernani, Didier, Ruy Blas incarnent bien toutes les contradictions, les révoltes, les malaises du plébéien moderne, sa soif d'émancipation, ses rêves de grandeur. Certains amoureux du théâtre romantique, les amoureuses, Marion de Lorme, Catarina, Maria de Neubourg, dona Sol, représentent l'amour romantique si exalté par un spiritualisme passager ; ils en représentent les aspirations élevées, l'appétit d'immortalité ; l'amour qui est le tout de l'homme, comme autrefois la piété, l'amour dédaignant les barrières sociales, passant par-dessus le rang, insoucieux de la pauvreté et du malheur, trouvant en lui son propre

bonheur, l'amour purifiant une âme, tout cela est assez fortement marqué dans ces caractères du théâtre romantique pour que ces caractères vivent encore à côté des autres grands amoureux romantiques, ceux de la Nouvelle Héloïse, et Werther, et Laurence.

Et quel dommage que cette génération si forte, mais si maladive à la fois, se soit exprimée dans des oeuvres si hâtives, si troublées, si diffuses ; car beaucoup d'elle périra ainsi ; heureusement le théâtre romantique, par sa réforme des théories, a sa place marquée dans l'histoire littéraire, et la poésie supérieure qui en vivifie les pièces même les plus disparates, le fera lire aussi, tant qu'on lira.

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