LE SYSTÈME CLASSIQUE. — LA CRISE
expositions sentencieuses, en examens de conscience faits dans les règles. Racine n'est pas aussi lourd là-dessus que Corneille. Mais Corneille a la gloire d'avoir trouvé la formule irréductible de la tragédie, la crise morale, la lutte intime de deux passions. Uniquement préoccupé du contrecoup des événements sur l'âme, il a vu qu'il n& suffisait pas de montrer des personnages, qui viendraient tour à tour exprimer sur la scène des émotions dont les causes tangibles resteraient dans la coulisse ; l'âme humaine devait être le théâtre même, tout le théâtre; il fallait qu'il y eût lutte non plus entre des personnages, mais dans l'âme même ; c'est ainsi que les luttes de la vie deviennent pour Corneille les combats de l'âme ; c'est ainsi que se constituait un drame tout psychologique, qui empruntait au stoïcisme et au christianisme une sorte de spiritualisme sublime, le corps n'étant plus compté.
A cette beauté d'élévation devait s'en joindre une d'ampleur extraordinaire : les circonstances de temps et de lieu, l'exactitude historique des caractères, du milieu et du décor réduite au minimum, presque à rien, il fallait que le drame sondât la passion tout entièie. Il n'avait plus à peindre même idéalement tel ou tel caractère historique animé de passions ; il se trouvait en face de cha- -que passion placée dans les conditions les plus favorables à son développement complet. Il assemblait pour cette peinture les traits les plus généraux ; il étudiait à propos d'un personnage toutes les faces de la passion. Dans une crise se résumait toute l'histoire du cœur humain : histoire accessible à tous, claire pour tous ; on y voit agir l'amour, l'amour de la patrie, la colère, l'ambition, la piété filiale, la tendresse paternelle ; l'humanité peut à toutes les époques se reconnaître dans ce miroir qui ne reproduit d'elle que les traits immuables. Ce théâtre est une philosophie de la passion ; les proverbes, les sentences, les règles qu'inspire au génie le spectacle de la vie morale s'y trouvent réunis. Beauté de premier ordre, supérieure, inattaquable.
Mais un seul défaut remet à sa vraie place cette conception élevée de notre esprit français ; elle a trop peu de rapports avec le théâtre ; ce drame sublime a le tort de n'être pas un drame. Chaque effort de l'esprit philosophique qui trouvait une à une ces conditions d'une oeuvre supérieure, supprimait une condition de l'intérêt théâtral, chassait du théâtre une classe de spectateurs ; si bien qu'à la fin, le décor tombé, le costume enlevé, alors que le poète philosophe commençait à nous initier au développement des passions, les derniers spectateurs restés, les philosophes, les amateurs de belle psychologie, pris de froid dans cette salle vide, devant cette scène déserte, ont demandé l'adresse du libraire et sont rentrés chez eux pour mieux lire dans la solitude et le recueillement du foyer ces admirables études. Le grand défaut en effet du théâtre classique, c'est de n'avoir besoin, pour produire son effet, d'aucune des conditions théâtrales. Quoiqu'il soit agréable d'entendre bien dire ces dialogues, ces monologues éloquents de la passion, il est encore plus sûr de laisser l'imagination seule du lecteur se figurer ces personnages sublimes et à peine réels. Si à nul signe extérieur le spectateur ne reconnaît Rome, Horace, Camille, s'ils ne vivent pas devant lui, concrets et complexes, à quoi bon assembler une foule devant un rideau qui va se lever ? Qui dit théâtre, dit représentation extérieure de la vie. Si de l'homme, de l'époque, de la vie, vous ne voulez me montrer que des paroles et des sentiments, je puis partout vous entendre, je vous entends mieux dans le cabinet.
Ainsi le théâtre classique s'écartait, par un effort immense, du juste milieu trouvé avant lui, de l'heureuse et harmonieuse combinaison de réel et d'idéal, d'histoire et d'invention, de philosophie et de spectacle, de psychologie et de décor, qui avait fait le drame, c'est-à-dire une œuvre différente du livre, c'est-à-dire de la musique qu'on entend avec les oreilles, de la peinture qu'on voit avec les