‹ Le drame romantiqueChapitre 54 sur 120 · LA MALADIE KOM ANTIQUE: CHATTERTON · texte numérisé non relu

LA MALADIE KOM ANTIQUE: CHATTERTON

retient et juge toute chose avec une large mémoire, avec un sens droit et pénétrant, une nature d'élite, impatiente de la méchanceté et de la médiocrité ; a les dégoûts, les froissements et les résistances de la société humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de noires indignations, dans des désolations insurmontables, parce qu'il comprend tout trop complètement et trop profondément, et parce que son oeil va droit aux causes, qu'il déplore et dédaigne, quand d'autres yeux s'arrêtent à l'effet qu'ils combattent ». Ce n'est pas là le vrai poète : celui-là est surtout, comme Alfred de Vigny lui-même, sur la limite où le poète devient un penseur trop attristé, et se tait enfin par dégoût du fond des choses. Le vrai poète, d'ordinaire, ne voit pas aussi loin ; il chante parce qu'il ne voit que la surface.

De ces dispositions d'esprit est sorti le drame-thèse de Chatterton. Ily montre l'esprit étouffé par une société matérialiste où le calculateur avare exploite sans pitié l'intelligence et le travail. Il a voulu que sa fable fût très simple : « c'est l'histoire d'un homme qui a écrit une lettre le matin et qui attend la réponse jusqu'au soir ; elle arrive et le tue ». Fort heureusement d'autres personnages sont mêlés à cette histoire, sans animer assez le drame. Chatterton, comme Anglais, avait le tempérament le plus apte à recevoir la maladie romantique, le spleen des poètes français. Pour peindre sa misère, l'auteur le montre logé dans une chambre garnie chez des marchands : là il s'efforce de finir à jour fixe le poème promis par traité à un libraire ; le jour venu, voyant qu'il n'y pouvait réussir, il a pris le parti d'écrire au lord-maire, ancien ami de son père, et de lui demander protection. Il attend le résultat de sa démarche. Le dégoût de la vie est tel chez lui qu'il est prêt au suicide si cette démarche ne réussit pas. 11 se tue en effet quand la lettre attendue lui apporte une place de valet de chambre.

A peine paraît-il, que nous voyons la maladie sur son visage pâle, il est « faible de corps, épuisé de veilles et de

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pensées », malgré ses bottes molles et son air à la fois militaire et ecclésiastique, petite vanité de l'auteur qui l'a fait à sa ressemblance, sans que ni l'air militaire et ecclésiastique, ni les bottes molles aient rien à voir en pareil cas. Le caractère est beau, quoiqu'il ait le défaut, au point de vue du théâtre, d'être celui d'un homme que tout éloigne d'agir. Le trait principal est le découragement et le scepticisme absolu sur le monde et la vie ; Chatterton est bien plus malade que les autres héros romantiques ; il est décidé au suicide dès le commencement : la pièce est précisément l'étude de ce moment morbide dans la vie d'un homme où il est acculé au suicide par la force des choses et son caractère. Dans cette situation, iljie lutte plus, il ne veut même pas éviter les coups de ses ennemis ; lutter, se raidir contre les obstacles, c'est résister à Dieu ; pour lui, cette force des choses qui le pousse au suicide, c'est la volonté divine : pourquoi résister ? Chatterton est persuadé que la vocation poétique est d'inspiration céleste, et~ctes~ lors~~se considère comme une victime fatale de l'inspiration plus forte que lui ; c'est le thème romantique par excellence. Chatterton dit un des plus beaux mots qu'ait inspirés aux poètes romantiques la vénération de leur nature divine ; mot d'un sublime qui confine au ridicule, mais qui est sublime : <r J'ai manqué de respect à mon âme immortelle, je l'ai louée à l'heure et vendue. »

Il y a aussi de la maladie dans la fierté, si noble soit-elle, de Chatterton. Il est sorti du collège avec une seule aptitude, celle de la poésie : il a donc voulu vivre de sa muse ; ou plutôt, tout à la muse, il ne s'est plus rappelé qu'il fallait vivre. Enfin, il a signé avec le libraire sans pitié dont il est le débiteur un traité par lequel il s'acquittera à jour fixe avec le manuscrit d'un ouvrage nouveau. L'ouvrage n'est pas prêt : le désespoir l'envahit- Ce désespoir vient vite. Si Chatterton n'était pas déjà malade, il trouverait à arranger la situation ; il obtiendrait un sursis. Ce qui te menace,

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c'est la prison, qu'il considère comme une honte, un déshonneur, idée étrange chez un poète qui voit le fond des hommes, qui les méprise, et qui devrait envisager avec courage cette persécution de la société. Mais la mesure est comble pour Chatterton ; un homme dune santé ordinaire lutterait encore, connaissant les revirements possibles de la vie : Chatterton ne peut supporter pour son âme immortelle un pareil traitement. Il n'aura pas davantage la force de mépriser le lord-maire et son offre ridicule, encore moins celle d'accepter cette place, où il se montrerait si vite supérieur à sa situation, qu'une meilleure en sortirait fatalement. Chatterton d'ailleurs ne pouvait vivre. Ce qui le montre impropre à la lutte, c'est son début poétique. Il porte la peine, presque méritée, de la supercherie qui lui valut une célébrité prématurée. L'orgueil de frapper vite un grand coup sur une société blasée l'amène à travestir son style et son nom, idée romantique, celle de Joseph Delorme, mais dont il sera victime ; la société n'aime pas à être mystifiée. Aussi Chatterton, après avoir fait admirer ses vers sous le nom du moine Rowley, voit le doute s'élever quand il les prétend de lui, et un Zoïle nommé Baie prétend même savoir que les vers n'ont été que traduits par Rowley d'un moine du x* siècle ; et Chatterton n'empêchera pas les bourgeois de croire le nommé Baie ; car comment supposer qu'un jeune homme de dix-huit ans ait du génie ? aussi cette amertume est-elle la dernière goutte du calice.. Il y a moins de maladie certainement dans la misanthropie de Chatterton ; le quaker est aussi misanthrope que lui et accuse autant les hommes. L'auteur a même fort bien divisé les rôles. Chatterton souffre et émeut, mais ne soutient pas la thèse ; c'est le quaker qui s'en charge. Cette misanthropie est d'ailleurs la véritable beauté de la pièce : il y a là un grand cri d'alarme poussé. Les autres poètes dramatiques ont souffert un moment de la démocratie ; puis, quand elle leur a apporté des rn.Ulio.ns. de lecteurs et

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