‹ Le drame romantiqueChapitre 53 sur 120 · LA MALADIE ROMANTIQUE : A. DE VIGNY · texte numérisé non relu

LA MALADIE ROMANTIQUE : A. DE VIGNY

devient cet ange déchu, au « front inquiet », au « geste impatient », si ténébreux et si beau.

Peu de poètes se sont autant pris que celui-ci pour des inspirés d'en haut. Il se montre au commencement de la préface, achevant son travail austère dans le silence de dix-sept nuits ; « frémissant encore des souffrances qu'il m'a causées et clans un recueillement aussi saint que la prière, je le considère avec tristesse et je me demande s'il sera inutile ou s'il sera écouté des hommes ». Cette émotion n'est pas feinte ; mais elle est caractéristique du romantisme ; le poète s'apparaît à lui-même comme une sorte de Christ, et il chante son martyre perpétuel et sa perpétuelle immolation.

Le poète idéal, celui qu'il veut défendre, c'est le rêveur incapable de lutter, trop rêveur, trop souffrant, inférieur au grand écrivain, qu'il caractérise à part. Alfred de Vigny tomberait-il d'accord de cette infériorité ? C'est douteux ; et c'est peut-être dans cette distinction que se cache le plus de vanité. Celui qu'il appelle le grand écrivain a pour traits distinctifs « une conviction profonde et grave » ; il répand ses œuvres « à larges flots sur un sol dur et souvent ingrat». Il a « médité dans la retraite sa philosophie entière »; il parle au peuple, il conduit <i dans sa voie ceux qui croient en lui » ; « l'ardeur d'un perpétuel combat enflamme sa vie et ses écrits ; son cœur a de grandes révoltes et des haines larges et sublimes ».

Comment peut-il y avoir un homme supérieur à celui-là ? L'auteur va nous le dire : cet homme de génie, qui a tout l'air d'un Hugo, d'un Lamartine, n est pas malade ; « son jugement est sain, exempt de troubles autres que ceux qu'il cherche, de passions autres que ses colères contenues ; il est studieux et calme ; son exacte raison domine et dissimule les révoltes et les haines qui le rongent en secret », il se trouve un chemin, il enchaîne ses idées et ses livres : il sait d'avance « quelles œuvres pourront s'attacher à toutes ses œuvres

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dans l'avenir ». Enfin, « il est maître de lui et de beaucoup d'âmes, qu'il entraîne du nord au sud selon son bon vouloir ; il tient un peuple dans sa main ». Celui que Vigny appelle le poète n'est rien de tout cela, mais il est directement inspiré de Dieu et souffre de cette inspiration qui le trouble. C'est un prêtre et un malade. Il est d'une nature « plus passionnée, plus pure et plus rare», d'une nature « divine», voilà le grand mot, et, par suite, inhabile à tout ce qui n'est pas l'œuvre divine ; son âme, « volant au plus petit souffle, erre dans l'espace qui n'a pas de routes humaines » ; « dès lors plus de rapports avec les hommes qui ne soient altérés ou rompus sur quelques points ». Les poètes romantiques veulent dire par là que la critique n'a pas le droit de les juger, et qu'elle peut bien prendre pour des défauts leurs traits les plus divins. — Voilà donc pour la divinité du poète. Voici maintenant sa maladie : elle commence « dès l'enfance » : le poète est plongé dans a des extases involontaires ». Il conserve dès lors une sensibilité trop vive, des «tendresses écrasantes et disproportionnées », « des enthousiasmes excessifs qui l'égarent » ; « il se meurt des peines des autres » ; un « volcan » se forme « dans l'intérieur de sa tête brûlée » ; « le feu couve dans ce cratère», à d'autres moments il est « consumé par des ardeurs secrètes et des langueurs inexplicables », il va « comme un malade, et ne sait où il va ».

Ce diagnostic est assez clair ; la maladie romantique n'e-t jamais apparue aussi complète, aussi intense. C'est qu"à la noble maladie d'esprit commune à tous les poètes, s'ajoute la maladie nerveuse particulière au tempérament irritable de l'homme qui, lui aussi, toute sa vie, comme son poète idéal, « se tait, s'éloigne, se retourne sur luimême, et s'y renferme comme dans un cachot ».

Cet orgueil d'archange et cette maladie ne sont pas heureusement tout le poète, tel que le comprend Alfred de Vigny ; il a encore une imagination puissante, une âme qui

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