‹ Le drame romantiqueChapitre 77 sur 120 · L AMOUR PATERNEL I TRIBOULET · texte numérisé non relu

L AMOUR PATERNEL I TRIBOULET

Sire, au lieu d'abuser ma fille, bien plutôt Que n'êtes-vous venu vous-même en mon cachot ! Je vous aurais crié : Faites-moi mourir, grâce! Oh ! grâce pour ma fille et grâce pour ma race, Oh ! faites-moi mourir. La tombe et non l'affront.

Victor Hugo a si bien voulu se garder de faire parler Triboulet comme un père noble, qu'il a créé le comte de Saint- Vallier pour établir un contraste. Il faut donc admettre que le caractère maternel autant que paternel de Triboulet est naturel, étant donné Triboulet, c'est-à-dire le plébéien, le bouffon, le déshérité.

Mais pourquoi le poète a-t-il choisi un pareil être pour étudier l'amour paternel ? Il ne voulait pas étudier l'amour paternel, mais ce qu'est l'amour paternel dans Triboulet. Le théâtre romantique part d'une autre idée que le théâtre classique. Celui-ci part d'une idée philosophique : exprimer dans ses traits généraux l'amour paternel, comme les autres passions, soit en lui-même, soit aux prises avec le devoir ; le poète romantique a une idée humanitaire, une idée politique, une idée de réaction contre l'art classique, et une idée de leçon morale. De là sa conception complexe ; l'idée humanitaire : apitoyer le théâtre sur le misérable et le déshérité, en montrant l'amour et les souffrances du père ; l'idée politique: transporter l'intérêt des grands aux petits, du roi au peuple, en mettant les grandes passions dans le peuple ; l'idée de réaction contre l'art classique : prendre pour protagoniste, au lieu du prince majestueux, le bouffon trivial et grotesque, et rendre tragique ce grotesque. L'idée morale est la plus belle, nous l'avons mise en son jour. Il est bien évident qu'avec ce but complexe, le poète romantique ne peut prétendre à exprimer les traits généraux de l'amour paternel et à créer le type du père ; il ne peut aspirer qu'à créer un type singulier de père ; qu'à mettre dans ce bouffon grotesque et odieux la quantité et la qualité d'amour paternel que comportent sa con-

dition, sa nature. Le caractère ainsi obtenu est inégal, disparate et un peu grimaçant ; mais peu importe au poète, pourvu qu'il produise un effet violent. A la vérité, la tragédie de Shakspeare, de Corneille et de Schiller est ici en décadence ; l'exception curieuse, moins qu'humaine, est substituée au type grand, largement humain ou surhumain ; mais les époques ne se répètent pas. A la vérité aussi, le poète, même son idée admise, a erré plus d'une fois. Il n'y a pas d'intérêt, même pour sa cause, à ce que le caractère paternel soit avili et ridicule : or il est tout cela dans Triboulet à certains moments. Triboulet est touchant, émouvant dans son amour et ses souffrances ; mais quand il réclame sa fille enfermée avec le roi, quand ensuite il constate sa honte, quand on voit la fille éprise malgré tout du séducteur qui l'a déshonorée, Triboulet n'est pas tragique, il n'est même pas vrai. Il est inadmissible, choquant, indécent. On pouvait montrer la fureur du père offensé, mais non la rage du père joué et bafoué.

Dans Lucrèce Borgia est développée une leçon morale analogue à celle qui avait inspiré au poète Marion de Lorme. Ici encore à l'idée de leçon morale s'ajoute l'idée humanitaire : apitoyer sur le criminel, et l'idée de réaction contre la tragédie.

L'idée de leçon morale est encore la plus tragique : choisir la femme la plus chargée de crimes ; dans cette âme horrible, placer un bon sentiment qui lutte avec les mauvais instincts ; donner à cette femme un fils, lui donner l'ambition d'être digne de ce fils, de pouvoir lui dire un jour : « Je suis ta mère », et faire de cette ambition, à partir d'un certain moment, le but de sa vie ; puis, comme pour la courtisane amoureuse de Didier, montrer aux spec-

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tateurs que le crime porte en lui sa fatalité, son châtiment ; préparer ce châtiment par des souffrances, en faire comme un martyre où la douleur s'ajoutera à la douleur jusqu'à la catastrophe. Mais en punissant cette femme, nous inspirer de la compassion pour elle ; en l'écrasant sous le poids de ses crimes, la récompenser par notre pitié de ses efforts inutiles pour remonter au bien ; nous attendrir sur la mère, tout en châtiant la femme.

L'effet de l'amour maternel qui se réveille dans Lucrèce, c'est d'exciter en elle le regret de ses crimes ; elle renonce à ses vengeances, ou du moins elle croit y renoncer; l'amour de son fils amène le besoin d'être aimée de lui, une soif d'affection, de tendresse et de paix.

« Ne sens-tu pas, dit-elle à Gubetta, que tous les noms odieux dont on t'accable peuvent aller éveiller le mépris et la haine dans un cœur où tu voudrais être aimé !... 0 Dieu, épargnez-moi l'angoisse d'être jamais haïe et méprisée de lui. »

C'est là qu'est tout le drame, c'est de là que lui viendra son châtiment ; son tourment commence déjà, il commence par cette crainte qui l'empêche de vivre.

La première honte de Lucrèce est d'être prise par son fils à la fête de Venise pour une femme qui cherche un amant. Puis elle est frappée au cœur par l'insulte que Gennaro jette à la fille du pape, sans savoir qu'elle est là. Enfin, atterrée, éplorée, elle se voit son nom craché au visage devant son fils, au moment même où elle vient de rompre avec sa vie de crimes. Elle ne pourra plus être vertueuse, mère aimée et respectée, elle n'en a plus le droit. Gennaro la maudit ; l'ayant maudite, il l'insulte, il étale l'insulte à la face de son palais, et elle n'a jamais rien fait à Gennaro que de l'aimer.

C'est alors qu'elle veut se venger. Sa vengeance va retomber sur elle ; le coupable qu'elle fait chercher, qu'elle se fait livrer par don Alphonse, est son fils ; elle

veut alors le sauver ; mais quoi ? Lucrèce Borgia sauver un homme qui l'a insultée, pardonner! Don Alphonse ne peut y croire : a Cet homme est votre amant, Madame î » La fatalité qui criait à Marion : <£ Tu n'as pas le droit d'être une amante honnête », crie à Lucrèce : « Tu ne seras pas aimée de ton fils, tu seras criminelle jusqu'au bout, tu empoisonneras ton fils malgré toi. » Comme Didier doute de l'amour de Marie quand elle redevient Marion, Gennaro doute des bonnes intentions de Lucrèce : « Madame, qui est-ce qui me dit que ce n'est pas cela qui est du poison ? » Enfin il cède, il boit le contrepoison, il est sauvé : Lucrèce a sauvé son fils!... Non : son fils sera au souper de la princesse Negroni ; lorsque la mère, qui le croit à la frontière, fait place encore une fois à l'empoisonneuse tragique, à la Borgia, qui apparaît soudain au seuil de la salle du festin, c'est encore son fils qui se dresse devant elle, le couteau à la main. Va-t-elle avouer enfin son titre de mère, ce titre qu'elle n'a pu avouer encore parce que chaque fois elle se trouvait prise par son fils en flagrant délit de crime? Cette fois, devant sept victimes, criera-t-elle : <r Je suis ta mère » ? Pourtant il faut parler ; le couteau de Gennaro la menace, elle parle : ses crimes sont si grands que Gennaro ne peut rien soupçonner, il ne comprend pas : « Ah ! vous êtes ma tante ! » Et il prononce ces mots avec tant d'horreur qu'elle n'aura pas le courage d'achever son aveu. La voilà donc condamnée au couteau de Gennaro, elle s'y résigne ; et elle attend le coup pour lui crier : Je suis ta mère ! Pourquoi résiste-t-elle ? pourquoi supplie-t-elle encore un moment? Pour que Gennaro ne soit pas un parricide: « Gennaro, par pitié pour toi, tu es innocent encore ! »

Il est inadmissible, selon Saint-Marc Girardin, que Lucrèce ne s'écrie pas : 4 Je suis ta mère », une première fois, quand elle est forcée de verser le poison à son fils par don Alphonse, qui avec un mot serait apaisé, une seconde fois

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au plus tard quand, Gennaro refusant de prendre le contrepoison, Lucrèce éprouve une anxiété horrible qui doii lui arracher l'aveu ; enfin lorsque Gennaro a le couteau levé et . qu'elle n'a qu'un mot à dire pour lui éviter un crime, lui faire tomber le châtiment des mains.

Ces objections ne sont pas entièrement justes.

Lucrèce, telle que lo poète la comprend, a par-dessus tout une ambition, être aimée de son fils ; une crainte par-dessus tout, être méprisée et haïe par lui ; or, Gennaro sait déjà qu'elle est la Borgia. Peut-elle lui apprendre que la Borgia est sa mère ? Peut-elle le lui apprendre au moment précis où elle l'empoisonne, au moment où elle retombe dans le crime ? Va-t-elle crier à don Alphonse : « Je suis sa mère », pour que don Alphonse, doutant, la confronte immédiatement avec ce prétendu fils ? Il est difficile qu'elle n'évite pas à Gennaro, innocent et vertueux, cette douleur, qui va empoisonner sa vie, d'être le fils d'un pareil monstre, tant qu'il y a un moyen, si précaire soit-il, de ne pas avouer.

Si Lucrèce Borgia obéit à don Alphonse, après tous ses efforts, c'est qu'elle est la Borgia, c'est qu'elle sait toutes les ruses du crime, c'est qu'elle a le contre-poison, ne prévoyant pas, et cette imprévoyance est dramatique, le doute de Gennaro qui la frappera au visage : « Qui est-ce qui me dit que ce n'est pas du poison ?» Et lorsque Gennaro refuse le remède, il faut qu'elle épuise toutes les prières avant d'avouer encore ; Gennaro finit par accepter. Qu'a besoin Lucrèce d'avouer maintenant ? Lucrèce, c'est toujours l'idée du poète, s'est donnée pour tâche de se rendre digne de cet aveu, lorsque dix ans d'expiation auront effacé dans toute l'Italie les crimes des Boro-ia. Et le drame, c'est que ce vœu ne pourra s'accomplir ; ses crimes s'enchaîneront l'un à l'autre ; chaque fois qu'elle est prête à dire : c< Tu es mon fils », l'insulte née do ses crimes passés vient réveiller invinciblement en elle la soif devenir DRAME ROMÀNT. [fi

geance, et ce nouveau crime amène une insulte de Gennaro, qui refoule l'aveu maternel.

L'idée est dure, impitoyable, mais développée logiquement ; la question est presque celle-ci : Faire naître des situations où une autre mère s'écrierait : « Mon fils ! » où Lucrèce Borgia ne le peut pas, parce qu'elle est Lucrèce Borgia.

Elle ne le peut pas même au dénouement, sous le poignard de Gennaro. — « Criez-le donc, Madame, lui crie Saint-Marc Girardin, je vous en conjure... Changez en pitié cette terreur qui pèse sur la scène, faites que votre fils vous reconnaisse et s'attendrisse sur vous et sur lui-même : sur vous qui l'aimez à travers tant de remords ; sur lui, le seul homme au monde qui soit tenu de vous respecter, mais à qui ce respect doit devenir d'autant plus sacré qu'il est plus pénible. Ne craignez pas, tout abaissée que vous soyez par vos crimes, d'attester la majesté du caractère maternel ; cette majesté est sacrée même en vous. ï> Ce serait une belle situation. Mais elle est incompatible avec le drame tel qu'il est conçu. Il est trop tard pour que Lucrèce parle. Elle s'écrierait : « Je suis ta mère », que Gennaro n'appellerait pas moins la mort, seule fin possible ;il ne maudirait pas sa mère, peut-être : la mort efface tout ; mais il est dans le caractère de Lucrèce qu'elle craigne cette malédiction, et puisque son fils est condamné, qu'elle se condamne aussi, qu'elle souhaite le coup mortel, qu'elle l'attende pour oser dire : « C'est moi qui suis ta mère ! » sûre, alors seulement, que Gennaro ne pourra plus la maudire.

C'est alors seulement que pouvait peut-être venir cet attendrissement réciproque que Saint-Marc Girardin voudrait introduire : Lucrèce poignardée par son fils et Gennaro empoisonné par sa mère, pleurant l'unsur l'autre, pleurant ensemble la fatalité, une fatalité juste pour Lucrèce, injuste pour Gennaro, terrible et cruelle à tous deux !

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Ici non seulement c'eût été plus humain, mais c'était nécessaire, car tel qu'il est, le drame n'est pas fini ; Lucrèce n'a plus rien à dire ;mais Gennaro, que pense-t-il ? Qu'éprouvet-il ? Il est trop commode de le faire tomber expirant sur sa mère, subterfuge que d'ailleurs le poète n'emploie pas. Au mot de Lucrèce, qui est un coup de théâtre, tout doit changer de face sur la scène, c'est-à-dire ici dans l'âme de Gennaro, c'est une catastrophe inattendue que ce cri maternel, il va bouleverser Gennaro ; nous voulons voir l'effet produit sur lui, nous sommes venus pour cela ; le poète ne devait pas baisser le rideau aussi vite, ni brusquer le dénoùment. En condamnant Lucrèce, c'est ici le côté humanitaire, le poète la relève ; pour lui, il a pris une âme monstrueuse et l'a éclairée ; elle nous a, pense-t-il, émus de pitié ; c'est à condition de nous inspirer cette pitié qu'il lui est permis de nous présenter un aussi sombre tableau du châtiment attaché au crime. C'est un peu là de « l'humanitairerie » romantique ; pourtant Saint-Marc Girardin pousse les choses un peu loin quand il dit : « C'est le vice aujourd'hui qui inspire l'intérêt... Ne poussons pas la pitié qu'inspire l'excuse jusqu'au respect et à l'admiration. La leçon qui sortait de la tragédie ancienne, telle que l'avait conçue Racine dans sa Phèdre c'était l'idée qu'il ne fallait qu'une seule mauvaise passion pour perdre une âme : leçon austère et dure, qui fait trembler l'homme sur sa fragilité, et qui lui inspire un scrupule et une surveillance perpétuelle ; leçon digne d'un siècle chrétien et digne de Port-Royal, comme étaitRacine. La leçon morale qui sort de nos drames modernes, c'est qu'il ne faut qu'une seule bonne qualité pour excuser beaucoup de vices ; leçon indulgente et qui met le cœur de l'homme fort à l'aise. » Ce reproche est difficile à admettre ; la leçon qui ressort de Marion de Lorme et de Lucrèce Borgia n'est pas si indulgente, nous l'avons vu. Le poète veut nous apitoyer ; nulle part il n'annonce l'intention de laver la coupable. Au fond, dans le moraliste humanitaire, il y

a l'artiste qui cherche du nouveau. Il faut aussi accepter l'idée romantique de rendre intéressants les criminels comme un résultat de l'esprit de curiosité plus porté à étudier qu'à juger et condamner, et comme une tendance de notre temps à reviser l'absolutisme en morale comme en politique.

Lucrèce Borgia a de pires défauts que ceux-là. La situation est trop mélodramatique. Quel besoin que Lucrèce ait éloigné son fils, l'ait fait élever loin d'elle, lui ait caché sa mère ? Est-ce que ces Borgia se cachaient de leurs enfants? Cette Lucrèce n'est pas vraisemblable.

Surtout la mère est trop ou trop peu dépeinte ; ou l'amour maternel devait être un des nombreux traits d'un caractère complexe dans une Lucrèce faite pour être vraie et non pour nous attendrir outre mesure, ou la mère devait être sérieusement étudiée. 11 eût été intéressant de montrer quelle sorte de mère est une Lucrèce Borgia ; Hugo n'a fait qu'une mère banale. Son fils a vingt ans ; elle lui écrit tous les mois ; deux fois il se trouve empoisonné par elle, elle faitl'impos«ible pour le sauver, chose fort naturelle ; et c'est tout: voilà l'étude du cœur maternel contenue dans Lucrèce Borgia. Maigre psychologie. Et pourtant le problème psychologique se posait avant tout dans un pareil sujet ; pour nous attendrir sur la mère, il fallait d'abord nous la faire comprendre, nous expliquer cette âme obscure et comment parmi tous les crimes l'amour maternel était vivace. De même dans Marion il eût été utile de montrer comment la courtisane peut se transformer en amante fidèle et vertueuse : mais non, au problème psychologique, que le poète suppose résolu, il a substitué la thèse humanitaire ; au nom d'une formule, il place à côlé des crimes l'amour maternel, et cette juxtaposition doit nous émouvoir. Nous sommes plus exigeants.

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