L ENFANT DANS LA POESIE LYRIQUR
Que dans une maison qu'une rumeur d'enfants Fasse toujours vivante et folle.
(Feuilles d'automne, xv.)
Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j'aime, Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants.
(Feuilles d automne, xix.)
Ces malheurs pressentis vinrent pourtant : le poète devait vivre toute la vie, joies et douleurs, et tout chanter. Les Contemplations sont le poème de la douleur paternelle :
Il est temps que je me repose, Je suis terrassé par le sort, Ne me parlez pas d'autre chose Que des ténèbres où l'on dort !
Que veut-on que je recommence ?
Je ne demande désormais
A la création immense
Qu'un peu de silence et de paix.
L'humble enfant que Dieu m'a ravie .Rien qu'en m'aimant savait m'aider ; C'était le bonheur de ma vie De voir ses yeux me regarder.
Si ce Dieu n'a pas voulu clore L'œuvre qu'il me fit commencer, S'il veut que je travaille encore, Il n'avait qu'à me la laisser.
Cette douleur des Contemplations n'est pas aussi héroïque que celle du vieil Horace ; elle est peut-être une faiblesse ! Au xviie siècle, le vieux Corneille supportait héroïquement la mort de ses deux fils ; il les avait rendus au roi, à qui ils appartenaient, d'après les idées du temps. Malherbe, frappé du même malheur, disait à son ami du Périer :
Pour moi, déjà deux fois d'une pareille foudre
Je me suis vu perclus, Et deux fois la raison m'a si bien fait résoudre,
Qu'il ne m'en souvient plus.
Le père moderne n'est pas aussi gentilhomme.
Mais les petits-enfants ont remplacé pour le poète les enfants partis ; sa maison n'a point été jusqu'au bout la cage sans oiseaux. Le grand-père chante alors ses petitsfils, et nous entendons encore de douces chansons. L'enfance, dans Y Art d'être grand-père, n'est plus dépeinte par un poète de trente ans ; mais on y écoute encore son babillage charmant, mêlé au radotage de génie du vieil aïeul. Un père aime à voir marcher son fils, à entendre jaser sa fille ; mais les devoirs de la vie l'éloignent presque tout le jour. Les grands-pères ont renoncé aux luttes, ils vivent au coin du feu, ils aiment l'enfant plus petit, ils le bercent, la faiblesse de l'âge rapproche le plus vieux du plus jeune ; le grand-père écoute et admire l'enfant avec un attendrissement inconnu à l'âge fort : aussi le connaît-il mieux, et il n'y a qu'un grand-père qui puisse peindre l'enfant avec son langage, le photographier, pour ainsi dire, avec ses mots charmants, ses moues, ses dévouements naïfs, ses prétentions amusantes àjouer l'homme.
Ainsi le poème de l'enfant et de la famille moderne est dans l'œuvre lyrique d'Hugo ; en est-il de même dans le théâtre? Tous les pères et toutes les mères se reconnaîtrontils dans Triboulet et Lucrèce Borgia ?
Non certes : nulle part le poète n'a plus peint l'exception que dans l'amour paternel et maternel. C'est qu'il avait l'idée préconçue de représenter des antithèses vivantes,
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de montrer le père et la mère dans le monstre. Tl faut évidemment admettre son point de vue ; nous avons déjà fait nos réserves.
Il y a dans Le Roi s'amuse, avant tout, une satire : la satire du pouvoir absolu, la satire d'un roi immoral dans sa vie et dans ses mœurs, la satire de la débauche toute-puissante, qui opprime et déshonore, sans recours pour ses victimes ; il y a ensuite une moralité : Triboulet a une fille, il doit donc croire à la pureté de la femme et aurait besoin de croire à l'honnêteté des hommes ; or, Triboulet est le corrupteur du roi ; il favorise et encourage l'immoralité ; punition terrible : sa fille sera la victime des passions brutales qu'il excite. Enfin, dans Le Roi s'amuse il y a l'étude d'un cas psychologique spécial : mettre l'amour paternel dans l'âme de ce bouffon, de ce bossu, de ce déshérité, source nouvelle d'effets et de situations dramatiques. Ce dernier élément du drame ne vient qu'après les deux premiers, comme l'indique bien le titre : Le Roi s amuse ; ce n'est point, avant tout, le père que le poète a voulu peindre dans Triboulet, mais le bouffon difforme posé en face du roi ! Néanmoins c'est son rôle paternel que nous avons à examiner.
Il ne faut pas en vérité lui demander, comme le fait Saint-Marc Girardin, d'être droit puisqu'il est bossu, d'être un seigneur puisqu'il est valet, d'être plein de dignité puisqu'il est bouffon ; n'exigeons pas non plus de lui qu'il se console facilement lorsque le roi lui a pris sa fille, pour la déshonorer, comme les pères à qui le roi prend leur fils pour la défense du trône. Triboulet n'a point là d'aïeux pour lui faire un devoir de l'héroïsme, il n'a pas de race, lui, il est du peuple ; du peuple? Il n'en est même pas; il n'a pas de famille ; il n'est même pas un serf, il est presque un chien de palais. Est-ce que franchement, si vous avez le droit d'attendre de lui de l'énergie et des cris, vous allez lui demander la dignité de celui qui se sait fort ? Est-ce
qu'un père comme celui-là ressemble à d'autres? Ëst-c6 qu'un misérable, un opprimé, un esclave, n'aime pas son enfant avec un amour plus jaloux, plus farouche et plus grondant, s'il est outragé, que n'est l'amour d'un Horace ou d'un don Diègue? Triboulet, selon Saint-Marc Grirardin, n'est pas seulement trop amant, trop jaloux, il est trop tendre. Mais cet enfant, c'est une fille et non pas un fils, et l'on n'aime pas précisément une fille de la même façon qu'on aime un fils. Le fils, s'il est fort, s'il est intelligent, s'il est grand, flatte l'orgueil du père; si Horace, si Rodrigue meurt avec gloire, rien n'empêche et on trouve beau que la douleur paternelle soit tempérée et consolée par la résignation du citoyen et l'honneur satisfait du chef de race. Mais de la fille au père, point d'orgueil enjeu : le père aime dans sa fille, non lui-même, non sa race, non sa force, -non son génie, mais elle-même, sa mère, et le souvenir de l'amour, elle-même, c'est-à-dire sa beauté, sa grâce, sa tendresse, sa faiblesse surtout ; de même que la mère est plus tendre souvent ou tendre d'une autre manière pour le fils, parce qu'il est un homme, le père chérit sa fille autrement que son fils, parce qu'elle est une femme. Le malheur qui enlève une fille souffre-t-il quelque consolation ? Le fils a pu laisser une oeuvre, un souvenir honorable, un nom glorieux ; la fille meurt tout entière, comme meurt ce qui n'est que grâce et jeunesse ; la perte est irréparable. Ce n'est point la mort de son fils, mais la mort de sa fille qui a inspiré à Victor Hugo ces Contemplations et la pièce « A Villequier » et la a Confiance du marquis Fabrice ». Ajoutez que Triboulet est veuf, qu'il n'a plus sa femme ; que sa fille est son seul bien, sa seule affection, le seul être qui lui rende son amour, la seule joie de sa triste vie. Sur ces données, je ne m'effaroucherai donc pas si pour Triboulet voir sa fille est une ivresse, un paradis, si, de même qu'Andromaque dit à Hector : « Tu es pour moi un père et une mère vcnérable, un frère et un époux superbe »,
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Triboulet dit à Blanche, pendant les entrevues courtes et fiévreuses qui les réunissent :
D'autres ont des parents, des frères, des amis,
Une femme, un mari, des vassaux, un cortège
D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je ?
Moi, je n'ai que toi seule ! — Un autre est riche ; eh bien l
Toi seule es mon trésor, et toi seule es mon bien !
Un autre croit en Dieu, je ne crois qu'en ton âme ;
D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme,
Ils ont l'orgueil, l'éclat, la grâce et la santé,
Us sont beaux. Moi, vois-tu, je n'ai que ta beauté,
Chère enfant ! ma cité, mon pays, ma famille,
Mon épouse, ma mère, et ma sœur et ma fille,
Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi !
Je ne m'effaroucherai pas si les joies de l'amour paternel font, comme feraient celles d'un autre amour, oublier au bouffon son esclavage, sa tristesse, son abjection, sa laideur, les insultes dont on l'abreuve, et jusqu'à sa propre méchanceté. Je ne m'étonnerai pas non plus si ce père garde sa fille avec une terreur jalouse, s'il redoute — juste châtiment — ceux même qu'il excite au vice.
Aussi de quelle sorte sera l'indignation et la douleur de ce père, qui est un bouffon, un esclave bafoué, un déshérité ? Il aura la fureur et le désespoir de l'esclave impuissant, la rage du misérable opprimé, qui voit dans tous les yeux le défi, et l'insulte, surcroît à son malheur. N'est-ce pas, au contraire, la nature même que cette rage sauvage, tantôt sourde, tantôt éclatante et rugissante :
Enfer I il m'a tout pris ! — Oh ! que ce tour charmant
Est vil, atroce, horrible, et s'est fait lâchement !
Scélérats, assassins, vous êtes des infâmes,
Des voleurs, des bandits, des tourmenteurs de femmes !
Messeigneurs, il me faut ma fille ! il me la faut
A la fin 1 Allez-vous me la rendre bientôt ?
— Oh ! voyez ! Cette main, — main qui n'a rien d'illustre, —
Main d'un homme du peuple, et d'un serf et d'un rustre,
Cette main, qui paraît désarmée aux rieurs,
Et qui n'a pas d'épée, a des ongles, Messieurs !
— Voici déjà longtemps que j'attends, ce me semble ! Rendez-la-moi ! La porte, ouvrez-la !
Oubliant son rôle de singe royal, il jette à la face des seigneurs des menaces et des insultes qui les feraient bondir si elles venaient d'un égal. Triboulet est grand là, grand comme la mère à qui on arrache son enfant, comme la bête à qui on prend son petit. N'est-ce point aussi la nature même que ces faiblesses, ces attendrissements de ce monstre qui se fait suppliant, qui pleure, quand sa rage s'est en vain heurtée au rire des seigneurs ? Dira-t-on que ses paroles et ses sentiments sont conformes à sa situation, mais que le poète pouvait ne pas le mettre dans cette situation de venir réclamer sa fille à la porte même de la chambre où. le roi la viole? On aurait raison s'il. s'agissait d'un père noble ; mais il s'agit de Triboulet, qui ne se contentera pas, certes, de pleurer chez lui le déshonneur de sa race.
Voyez les pères de Corneille, répète Saint-Marc Girardin : quelle supériorité ! Soit, il y a des pères d'Hugo qui ont cette supériorité ; le fameux père noble classique, il est dans Le Roi s amuse ; pourquoi Saint-Marc Girardin n'est-il pas allé le prendre pour le confronter avec don Diègue et le vieil Horace ? Le comte de Saint- Yallier, comme Triboulet, a vu sa fille enlevée et déshonorée par le roi pour prix de la grâce que lui a faite François Ier sur l'échafaud. Il vient, lui aussi, maudire le ravisseur, espérant que le roi qu'il insulte lui fera ôter la vie dont il est las. Il ne fait qu'apparaître dans la pièce, il y passe ; mais tel qu'il est, il ne ferait pas honte au père de don Juan ; les poètes modernes ne sont donc pas impuissants à concevoir et à rendre l'héroïsme tragique. Est-ce Corneille ou Hugo qui parle ici :
Sire, je ne viens pas redemander ma fille ; Quand on n'a plus d'honneur, ou n'a plus de famille. Qu'elle vous aime ou non d'un amour insensé, Je n'ai rien à reprendre où la honte a passé.