DONA SOL
Je ne vous en veux pas, seulement j'en mourrai.
HERNANI
Mourir ! pour qui ? pour moi ? se peut-il que tu meures Pour si peu ?
DONA sol, laissant éclater ses larmes.
Voilà tout!
Cet attendrissement des deux amants, cette ironie de Hernani, où il y a de la passion et du désespoir, cet éclat de dona Sol, donnent à l'expression de la passion un caractère réel, et nous émeuvent autrement qu'une passion
l'expression caractéristique de l'amour 255
dessinée seulement dans ses traits généraux. Je dirai la même chose de ces manières de parler entrecoupées où les idées ne se tiennent pas, à cause du trouble de l'âme.
HERNANI
Hélas ! j'aime pourtant d'une amour bien profonde 1 Ne pleure pas, mourons plutôt ! Que n'ai-je un monde ! Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !... Oh ! qu'un coup de poignard de toi me serait doux !...
Si l'on veut encore mesurer la distance entre le xviieet le Xixe siècle, dans l'expression de la passion, on lira la 48 scène du II* acte, celle du tocsin, cette lutte d'amour, de générosité, ces élans, ces cris subits, ces murmures passionnés, et tout à coup la voix du tocsin qui éclate, Saragosse qui s'allume, et cette ironie calme et égarée de Hernani à côté du désespoir de donaSol :
boka sol (se levant effarée).
Le tocsin !
Entends-tu, le tocsin ?
hernani, toujours à ses genoux.
Eh! non, c'est notre noce
)u on sonne.
Cet égarement, qui est sur la limite où la peinture de la passion serait la peinture d'une maladie, a sa puissance de pathétique ; les auteurs classiques y recourent peu ; ils montrent peu la passion hallucinant ceux qu'elle possède, comme Macbeth et sa femme. Racine a osé la folie d'Oreste parce qu'il avait l'exemple de l'antiquité ; de même pour le délire de Phèdre. On n'avait même jamais vu les héros classiques s'embrasser, se tenir enlacés, avoir de ces élans et mêler à leur bonheur jusqu'au calme de la nature qui les environne :
Des flammes de tes yeux inonde ma paupière, Chante-moi quelque chant...
Parle-moi, ravis-moi ! N'est-ce pas qu'il est doux D'aimer et de savoir qu'on nous aime à genoux, D'être deux ? d'être seuls ? et que c'est douce chose De se parler d'amour la nuit quaud tour repose ?
Victor Hugo, clans les Burgraves, a pu mettre en scène une amoureuse poitrinaire, qui se meurt, quoique la peinture de la maladie au théâtre excite en nous une émotion trop physique et nerveuse, parce que cette maladie est précisément là fantastique et surnaturelle ; une sorcière a un remède qui peut la guérir.
Comme l'amour, la douleur a dans le drame romantique une expression plus complexe où entre le caractéristique, c'est-à-dire ici la physiologie. Dona Sol supplie don Ruy de laisser vivre son mari; Marion supplie le roi de pardonner à son amant; Triboulet supplie les seigneurs de lui rendre sa fille; Jane supplie Marie Tudor de laisser vivre Gilbert qu'elle aime. Ces situations sont toutes pathétiques au suptême degré; elles contiennent la plus grande somme d'anxiété qui puisse bouleverser l'âme ; l'amour ou l'amour paternel se trouve en face d'une volonté terrible qui menace d'ôter à la passion son objet. La terreur de tout perdre amène par instant l'égarement ; la supplication heurtée à l'inflexibilité de la personne suppliée, conduit le suppliant à prendre tous les tons, à invoquer toutes les raisons, à tenter tous les points faibles, et finalement le pousse à la révolte désespérée qui ne tient plus compte de sa vie, ou à l'abattement de l'impuissance dernière.
Dona Sol repousse les raisons qu'on lui donne. Hernani a juré : que lui importe ?
Non, non, rien ne te lie, Cela ne se peut pas 1 Crime, attentat, folie !
Puis c'est l'explosion, chez une femme restée jusque-là timide, de toute la fureur d'une passion espagnole ; la fille douce et innocente menace, le poignard à la main :
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Prenez garde, don Ruy ! Je suis de la famille, Mon oncle!... écoutez-moi, fussé-je votre fille, Malheur si vous portez la main sur mon époux !
Puis c'est le sentiment de l'impuissance de sa colère, et toute l'énergie fébrile d'un moment qui tombe, ayant épuisé la femme frêle, et la supplication à genoux, l'aveu de sa faiblesse, l'excuse de son emportement:
. . . Pardonnez : nous autres Espagnoles, Notre douleur s'emporte à de vives paroles !...
et l'argument le plus simple et le plus fort pour la femme qui aime, son amour :
Pitié, je l'aime tant!^
Puis, le désespoir qui ne demande plus qu'un sursis :
Faites grâce aujourd'hui !
Puis l«i coquetterie et la candeur de la femme qui croit un instant possible d'aimer deux hommes, qui essaye d'attendrir don Ruy et lui promet une affection qu'elle veut lui faire prendre pour de l'amour.
Je vous aimerai bien aussi, vous...
Puis encore une concession du désespoir, qui ne demande plus qu'une minute et qui s'écrie :
... Oh ! pas encor, daignez tous deux m'entendre!...
et les supplications haletantes, entrecoupées de reproches, toute la puissance de l'être dépensée pour obtenir un seul moment :
Un instant, monseigneur ! mon don Juan ! Ah ! tous deux Vous êtes bien cruels ! — Qu'est-ce que je veux d'eux ? Un instant, voilà tout ! . . .
Alors, elle fait croire, pour le faire croire aux deux
autres, qu'elle a obtenu ce qu'elle demande, et profite d'un moment de silence de ses bourreaux pour croire tout gagné :
Entin, on laisse dire à cette pauvre femme Ce qu'elle a dans le cœur...
Et enfin le désespoir complet amène le calme ; dona Sol se résigne à ce qu'on agisse sans elle, mais quand elle aura parlé ; elle demande seulement qu'on lui permette de courir une chance, celle de persuader :
Lorsque j'aurai parlé, Tout ce que tu voudras, tu le feras!
et en même temps l'idée subite que tout le danger pour le moment est dans un objet qu'Hernani tient à la main, la fiole de poison ; avec la ruse féline de la femme qui trouve le moyen de dissimuler une seconde, dona Sol soudain l'arrache de la main sans défiance, et, comprenant alors que tout est inutile, en boit la moitié.
Cette scène est la vérité même, étant donné la situation, et il n'est pas un de ces cris qui ne nous remue, trop peutêtre .
Les supplications de Marion Delorme au roi partent de la même puissance d'observation et d'analyse de la douleur. Le ton familier pris avec le roi, cette familiarité de la douleur qui supprime les distances, qui fait que le faible prend le puissant par ce qu'il a d'humain ; son plaidoyer : à leur âge, pour un duel ! ces deux raisons qui reviennent tour à tour ; l'humilité de la femme qui ne sait comment parler, ces éclats de colère contre le cardinal qu'elle appelle un monstre, ces raisons naïves, enfantines, que trouve la douleur extrême :
Pouiquoi leur en veut-il ? Qu'ont-ils fait? Il n'a même Jamais vu mon Didier...
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les mères des jeunes gens qu'elle invoque, la poignante naïveté avec laquelle elle explique comment on se tâche et comment on se bat pour un rien, les assistants pris à témoin, ce cri de faiblesse :
Nous n'avons que des pleurs, des cris, et des genoux Que le regard d'un roi ploie et brise sous nous !
le même mot que dona Sol :
Oh ! je vous aimerai, sire, si vous le faites ! et enfin l'étouffement de la douleur et des larmes, tout ce pathétique nouveau dans le drame caractérise l'art romantique.
Plus loin, détail trop violent cette fois : l'amante affolée supplie les greniers, supplie les soldats, comme s'ils étaient les maîtres, ainsi que, dans des exécutions à mort, on a vu des condamnés se refuser à croire qu'il n'y a pas pour eux un recours quelconque, demander une heure aux gendarmes, et supplier le bourreau à genoux.
Les mêmes alternatives de fureur, d'ironie superbe, d'imprécation, d'insultes, de menaces, puis soudain de fureur impuissante devenant de la supplication, se retrouvent dans la scène où Triboulet réclame sa fille. On ne peut nier que ce ne soit émouvant, ce père qui s'humilie soudain, ce bouffon qui relève la tête et traite Marot en frère, parce que la douleur, qui grandit le plus vil, efface les distances; cet homme terrassé par l'angoisse, qui sue d'une sueur froide et jette ce cri du corps : « Je suis malade », comme Marion dit : « J'étouffe » ; cette humilité si grande à présent du bouffon qui se fait petit, qui essaye de rire, qui, l'angoisse au cœur, feint de croire à une espièglerie, qui s'excuse, lui aussi, d'avoir été furieux, sur sa faiblesse et sa bizarre nature de disgracié :
On a comme cela ses mauvaises journées,
Quand on est contrefait
Ce pauvre Triboulet qui vous a fait tant rire!...
et qui à bout de prières trouve cette exclamation si vraie : Vraiment, je ne sais plus maintenant que vous dire !
et toute cette joie d'avoir retrouvé sa fille, ces rires et ces larmes, cet homme qui croit qu'on lui a joué un de ces tours qu'on joue aux enfants, ce souffre-douleur qui espère « qu'on le laissera tranquille désormais. t>
Catarina flatte la personne suppliée : « Vou3 êtes trop belle pour être méchante » ; la pauvre femme est accablée physiquement par ce qui lui arrive : « Un instant, je suis tout étourdie... Je n'ai pas tout compris. » Elle demande, à bout de forces : « Est-ce que c'est vraiment impossible que vous me laissiez la vie ? x>
Et ce dialogue entre le bourreau et la victime terrifiée, qui s'épouvante de tout ce qui peut le mécontenter, est aussi trouvé :