LA SOUFFRANCE ET L' AGONIE
et qu'il n'est pas une abstraction. L'homme même est là vivant, criant et gémissant. Jane dit : « Chacun des coups de cette cloche frappe sur mon cœur »... « Voyez comme je
baise vos belles mains Vous voyez bien que je parle avec
douceur, d
En comparant l'attitude de Catarina devant la mort, avec celle d'Iphigénie, Saint-Marc Girardin se trompe, comme toutes les fois qu'il compare les deux époques. Il n'a pas vu que l'héroïsme des classiques ne pouvait être celui des romantiques, et que chacun des deux systèmes a ses beautés, comme ses lacunes. Les héros romantiques ne prennent pas toujours facilement leur parti de mourir, et ceux qui souffrent pour mourir le disent. Phèdre a pris un poison dont on ne souffre pas, doua Sol a pris un poison dont on souffre. Le poète a cru qu'une beauté naîtrait du contraste des premières souffrances avec le calme délire et l'extase qui suit.
Viens, ô mon jeune amant, Dans mes bras... N'est-ce pas qu'on souffre horriblement? ..... Mort ! non pas, nous dormons.
Il dort! c'est mon époux, vois-tu, nous nous aimons... Nous sommes couchés là, c'est notre nuit de noces...
Il n'est pas bon, cependant, que le drame nous émeuve trop par ces moyens. Entre la recherche trop idéale du théâtre classique qui dissimule la catastrophe, et un art impitoyablement brutal qui nous montrera l'agonie, il y a un juste milieu. Victor Hugo ne Ta pas toujours gardé. Les deux derniers actes de Le Roi s'amuse nous semblent d'un art inférieur. Que Blanche se sacrifie pour celui qu'elle aime, soit ; mais que nous la voyions sur le théâtre écouter à la porte, saisir l'affreuse conversation du bandit et de sa sœur, qu'elle se résolve à se faire égorger par le couteau qu'elle voit aiguiser, et que, sachant l'assassin derrière avec son fer levé, elle pousse la porte du bouge, c'est excessif, malgré la précaution qu'on prend de baisser la toile
au moment où le couteau s'abaisse. Les angoisses de la victime qui veut se livrer et qui résiste à cette idée, se représentant à l'avance le coup qui va la frapper, tous ces traits partis, je le veux bien, d'une imagination puissante :
Encor si l'on savait comme ils vous frapperont,
Si l'on ne souffrait pas ! mais on vous frappe au front,
Au visage
Je suis glacée
mourir ayant si froid !
ne sont pas dignes de l'art. C'est ici trop à nos nerfs que l'on s'adresse ; la terreur n'est plus douce, et la pitié n'a plus de charmes ; le spectateur est mal à l'aise, le poète emploie sur lui une voie de fait.
Il en est de même du Ve acte ; quand Triboulet découvre que ce sac sur lequel il piétine, triomphant, contient sa fille morte, le drame devrait finir aussitôt. Il continue pour nous mettre sous les yeux une étude impitoyable du désespoir paternel. Il ne faudrait qu'un ou deux des traits qu'il prodigue ; ce n'est plus la peinture delà douleur, c'en est la photographie. Il faut pour écrire les deux dernières scènes un grand génie, mais un oubli complet des conditions du théâtre. Ce serait très beau dans un roman, le roman admet l'étude d'aprè3 nature ; mais le drame est un tableau qui doit être composé avec choix parce qu'il s'adresse aux yeux et non pas seulement à l'imagination. J'admire 1 effrayante vérité de ces traits :
Ne meurs pas, je t'en prie...
... Mon bras n'est pas bien, n'est-ce pas, il te gêne...
Que n'es-tu morte, hélas ! toute petite encor,
Le jour où des enfants en jouant te blessèrent... etc.
Mais je ne peux pas entendre dire cela au théâtre ; le comble de l'art serait alors de nous faire voir l'intérieur d'une famille le jour où une mort survient, le cercueil ouvert, la mère se jetant sur le corps de sa fille qu'on