‹ Le drame romantiqueChapitre 86 sur 120 · PATHÉTIQUE RÉALISTE : TRIBOULET · texte numérisé non relu

PATHÉTIQUE RÉALISTE : TRIBOULET

emporte. L'effet serait sûr, la salle serait terrifiée à

moins qu'elle ne se révoltât.

Hugo poète lyrique est souvent aussi impitoyable et excessif. Une pièce des Châtiments:

L'enfant avait reçu deux balles dans la tête...

est faite avec des traits et des mots d'une réalité analogue, c'est un modèle en ce genre détestable ; mais il fallait, dans les Châtiments, exciter la haine contre le massacre de la rue par un procès-verbal exact plutôt que par une œuvre d'art.

Quand le poète lui-même perdit sa fille, il commit la faute artistique de noter ces poignantes impressions du premier moment que connaissent tous les pères, si bien que ceux-ci ne peuvent lire sans pleurer la pièce :

Oh! je fus comme un fou dans le premier moment...

ce qui la condamne.

Dans Christine, le seul drame de Dumas qui atteigne parfois à la grandeur de la tragédie, se trouve une scène où l'auteur a. spéculé aussi sur le mal qu'il ferait à nos nerfs ; et pourtant il est difficile de la condamner. C'est celle où il a montré les terreurs de Monaldeschi devant la mort. Cette scène est naturelle d'ailleurs, dès qu'on admet la fin de la pièce et le caractère de Monaldeschi. Je ne dis pas qu'il n'y ait pas mieux à faire pour un poète tragique que de montrer un lâche ambitieux, aimé d'une reine, qu'il trahit, et qui, démasqué, condamné à mort par cette reine, montre à nu pendant un acte tout ce qu'il y a de bas, de lâche et de vil dans une nature d'homme.

Monaldeschi croit avoir réussi à faire retomber sa trahison sur Sentinelli qu'il a faussement accusé, tandis qu'au contraire son crime est découvert et son châtiment prêt. Sentinelli, chargé par la reine irritée d'arrêter son ancien

ami, veut s'ôter tout remords. Il demande à Monaldeschi ce qu'il ferait si le traître à la reine était son ami, voterait-il pour lui la mort ? Ne serait-il point touché d'une ancienne amitié, sensible aux supplications ? Monaldeschi, qui hait Sentinelli, qui prend Sentinelli pour le coupable, qui croit que Sentinelli cherche ainsi à l'attendrir, répond qu'il poignarderait lui-même son ami. A ce mot Sentinelli l'arrête. Cet écuyer qui trahit sa reine, qui sacrifie à sa basse ambition les deux femmes qui l'aiment, et qui lui ont tout sacrifié, est donc condamné à mort et enfermé dans sa chambre sans pouvoir s'évader. Paula, qui l'aime, vient lui apporter du poison et lui confie un anneau double ; le moment venu, Monaldeschi s empoisonnera avec l'un des anneaux et enverra l'autre à Paula, qui l'imitera. Monaldeschi ne peut se résigner à cette idée de mourir ainsi ; la mort ne l'effrayerait pas dans une bataille, ou quand il sera vieux. Bientôt Sentinelli vient chercher le condamné. Monaldeschi hésite, tremble, demande quelques minutes ; il veut écrire à sa mère ; pour partir il lui faut ses gants, son chapeau et son manteau ; il se trouble, il demande si ce manteau est bien le sien, dans cette horrible angoisse du condamné à mort pour qui tout est prétexte à retarder le moment fatal. Il ne peut avec sa main tremblante agrafer le vêtement ; Sentinelli saisit un poignard et élargit l'agrafe : Monaldeschi ruisselle de sueur ; il a cru que Sentinelli allait l'en percer. Conduit enfin devant la reine, il ressaisit un moment le cœur de Christine qui révoque l'ordre de mort et peutêtre va pardonner ; aussitôt Monaldeschi, qui veut se débarrasser de Paula, lui envoie l'un des anneaux ; Paula s'empoisonne, mais sans le vouloir trahit le secret, et Christine trahie, prise de pitié pour sa rivale mourante, donne l'ordre de l'exécution : Monaldeschi s'enfuit blessé au cou par l'épée de Sentinelli ; il se traîne mourant ; il implore la pitié de Christine qui, au moment où Paula expire, le fait achever. On voit que, le rôle étant admis, le poète a été logique

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en allant jusqu'au bout. Il s'adresse, pour nous émouvoir, à l'instinct de conservation ; mais enfin il émeut par une peinture impitoyable de la lâcheté humaine. De petits détails mélodramatiques, dont Dumas abuse, sont ici à leur place. Ainsi, le poignard de Sentinelli, qui sert à élargir les agrafes, comme celui d'Antony servira de cachet, est bien trouvé.

En résumé , le théâtre classique n'avait exprimé que le processus idéal de la passion ; il s'était appliqué à conserver à l'émotion tragique son caractère bienfaisant, de façon que le spectateur ne fût jamais ému jusque dans son corps par l'expression trop réelle du désespoir, de la douleur ; mais tout se tenait dans ce système ; et la passion ainsi exprimée convenait à des personnages qui ont au plus haut degré le caractère idéal. Etant donné que le drame romantique localise l'action dans un lieu réel et qui change, qu'il admet une certaine quantité de décors et de costume, qu'il ajoute, en un mot, à la vie morale de ses héros un appoint de vie physique, qu'il leur donne un tempérament, il était nécessaire que l'expression des passions se modifiât, et que la terreur et la pitié inspirées par des héros qui vivent plus réellement de la vie extérieure, touchât plus que notre intelligence et notre âme, et rendît l'émotion théâtrale moins pure peut-être, mais plus forte, plus troublante. Progrès ou décadence ? Décadence pour le philosophe qui cherche à dégager de tout l'idée ; progrès pour le critique dramatique qui demande que l'étude de l'homme s'adapte mieux aux conditions du genre. D'ailleurs le procédé romantique est dangereux et conduit souvent les poètes trop loin. Si nous considérons que l'important est d'exprimer la passion aussi idéale que possible, et qu'il ne faut prendre à la vie réelle, c'est-à-dire ici à l'expression réa-

liste des passions que ce qu'il faut pour donner aux héros la vie des planches, nous trouvons que souvent le drame romantique tombe dans le mélodrame en cherchant à troubler ou terrifier le spectateur, en développant trop des passions qui n'éveillent en nous qu'une émotion physique, comme la crainte de la mort, en montrant complaisamment des spectacles funèbres ou attristants, comme le tableau des agonies ou la vue des cadavres.

Ici encore, la vérité sera entre les deux procédés, le classique et le romantique ; le romantique en est plus près, quand l'imagination des poètes n'a pas trahi la formule ou quand la passion de la lutte ne leur a pas fait exagérer cette formule.

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