‹ Le drapeau de Carillon: drame historique en trois actes et deux tableauxChapitre 30 sur 31 · SCÈNE SIXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE SIXIÈME

CLAVET, ALICE ALICE

Vous m'avez fait demander, M. Clavet ?

CLAVET

C'est votre père qui m'a conseillé de vous voir, de vous parler, de plaider ma cause, pour me servir de ses expressions. Est-il étonnant qu'aprës avoir attendu si longtemps je désire en finir d'une manière ou 4e l'autre ?. . . •

ALICE

Oui, mais c'est en menaçant notre famille de la ruine et même du déshonneur que vous espérez réussir. . . .

CLAVET

Pourquoi renoncerais-je à ce qui m'appartient, si je dois perdre Tespoir de vous posséder? .....

ALICE

Ecoutez, monsieur, quand un homm i d'honneur épouse une femme, c'est parce qu'il se croit aimé d'elle ou qu'il espère conquénr avec le temps son amour. . . .Eh bien ! je dois vous déclarer que je ne vous aime pas et me sens incapable de vous aimer jamais. . . .

CLAVET I

Vos paroles, Alice, m'humilient profondément, mais elles ne détruisent pas l'espoir que j'ai de réussir à gagner un amour qui a été l'ambition de toute ma vie. . . .Vous ne serez pas la première à vous féliciter d'avoir épousé un homme d'abord repoussé et imcompris

ALICS

Il me semble que Taraout avant le mariage vaut mieux et offre plu3 de garantie que l'amour possible ou probable aprës. ....

CLAVBT

Mon amour est plus fort que vos raisonnement?, et ma résolution est inébranlable

ALICE

Vous ne voulez même pas attendre jusqu'à demain ?

CL A VET

Non.

ALICE

Voire opiniâtreté est votre condamnation .... Vous ne pouvez pas tant tenir à m'arracher une réporvse immédiate sans avoir de mauvais motifs. . . .Cette réponse, je vous la donne : N'en .... jamais !. • • •

CLAVET

Alors advienne que pourra ! votre cruauté envers moi aura causé la ruine et le déshonneur de votre përe, de votre famille.

ALICE

Encore la ruine ! le déshonneur ! Mais que voulez-vous dire?

CLAVET

Un banqueroutier n'est-il pas un homme ruiné, déshonoré î. . . .Et ce n'est pas tout. . . .la moitié seulement des marchandises vendues par votre përe aux deux armées a été livrée.

ALICE

J'ai cru comprendre que vous étiez totalement payé.

CLAVET

Ouï, au moyen de traites payables plus tard, mais j'apprends qu'on fait une enquête et on ne sait pas ce qui peut arriver.

AL'CE

Ah ! je comprends maintenant pourquoi le capitaine Murray a fait demander des renseignements à mon père !

CLAVET

Quels renseignements ?

ALICE

Jn ne sais. . . {Réfléchissant) Mais si vous avez réussi à vous faire payer pour des marchandises qui n'ont pas été livrées, le coupable ne serait pas mou père, ce serait vous !

CLAVET

Malheureusement, l'état- major anglais a entre

les mains un papier signé par votre père, dans

lequel la quantité des marchandises est fixée. . . •

Soyez convaincue que nous sommes intéressés,

votre père et moi, à être d'accord pour nous protéger.

ALICE

Je soupçonne que c'est surtout pour vous protéger vous-même que vous vous montrez si injuste.

^ ■ Il I ^___ . . I —

si cruel. . . .et pour cela il faut que je me acriiîe, quej'ëtouife mes sentiments. .. .que je me condamne à une vie de regrets ....

CLAVET

Continuez donc, . , . *' et que je renonce au capitaine de Sérigny ". . . . Avouez donc que vous 1 aimez ! . . .

ALICE

Eh bien, oui !. . . .c'est vrai, je l'aime. . . . Ne comprenez-vous pas combien il est cruel do me placer entre la ruine de mon père et le sacrifice de mon amour?

Pourquoi voulez- vous donc que je sacrifie moimême mon amour pour vous?

ALICE

Mais, c'est différent, mon amour est partage, je suis aimée, pendant que vous, sachant que vous ne l'êtes pas vous persistez à vouloir m'épouser.

CLAVET

C'est vrai !... .j'ai tort de persister. .. .vous avez raison. ..." Périsse mon përe ! Périsse ma sœur ! Qu'ils soient ruinés, déshonorés, pourvu que j'épouse le capitaine de Sérigny !". . . .Voilà la signification de vos paroles, le résultat de votre conduite. .. .Permettez-moi de vous dire que c'est une manière assez singulière de mettre en pratique vos belles théories sur le dévouement et la générosité . . . ♦

ALICE

Pauvre père ! pauvre sœur ! Voyons, M. Clavet, ayez donc pitié de moi !. . . •JS'e soyez donc pas il cruel pour un homme qui ne vous a jamais fait aucun mal, pour ma sœur qui est si bonne . .

CLAVET

C'est à vous d'avoir pitié d'eux. . . .Songez à la responsabilité que vous assumez, songez aux rcgi\ t; que vous vous préparez. . . .Lorsque vous verrez votre përe accablé, écrasé sous le poids de la honte, mourant, peut-être, de chagrin, vous vous direz : — c'est ma faute. . . .et lorsque vous verrez votre, sœur folle de douleur, obligée peutêtre de mendier son pain ....

ALICE, affolée Ah ! de grâce, arrêtez ! . . . . Non, non, je ne veux pas que mon përe, que mi sœur soient malheureux à cause de moi.

CLAVET, s approchant d'Alice

Vous consentez ? . . . .

ALICE, affaissée

Mon Dieu ! Ayez pitié de moi. {Elle s'assied et semble anéantie.)

BLANCHE, entrant suivie de François

Alice ! Alice ! C'est François. . . .Mais qn'a--tu donc ? Voyons, entends-tu ? c'est notre bon François.

î>2 L^ DRAPEAU D^ CARILLON

ALICE, comme sortant d'un i êve Ah ! oui, c'est lui, ce bon François, ce brave François. {Elle lui tend la main,) Tu reviens infirme, mais glorieux et plus digne que jamais do notre amitié.

CLAVET, à part Que vient faire ce nigaud ?

FRANÇOS

Ah ! il n'y a pas de quoi. . . .pourvu que vous me gardiez dans la maison, je serai heureux.

{Il aperçoit Clavet.) Tiens, mais je me trompe pas, c'est M. Clavet.

CLAVET

Oui, mon garçon, c'est moi, que me veux-tu ?

Rien, seulement j'étais pas pressé de vous voir. Mais on voit bien que vous êtes pas allé à la guerre, vous. . . vous avez engraissé, il me semble.

ALICE

Assez sur ce sujet. ... donne-nous donc des nouvelles. . . .

CLAVF.T, ironiquement Oui, du capitaine de Sérigny, par exemple. . .

FRANÇOIS

Ah ! oui, ah ! il est toujours le même, le brave des braves. . . .

ALICE

Oui, oui, mais où est-il ?

TROISIÈME ACTE 9î5

FRANÇOIS

Je Vai pas VU depuis plusieurs semaines, vous savez qu*il a été blessé encore.

ALICE

Gravement ?

FRANÇOIS

Oui. . .non. . . .c'est-à-dire que la blessure était grave, mais ce diable dliomme-là a la vie de sept chats.

ALICE

Mais parle donc. . . .où est-il ?

Je sais pas. . . .mais je sais qu'il est sorti do l'hôpital. . . .il doit s'en revenir.

ALICE, découragée C'est tout ce que tu as à me dire.

CLAVET

Ça ne valait pas la peine de nous déranger.

FRANÇOIS

Je dis ce que je sais. ... je suis pas accoutumé à conter des mensonges comme vous. . . .Mais je suis ben sûr d'une chose, c'est qu'il reviendra lui, le capitaine de Sérigny, et que vous, vous partirez et qu'on vous reverra plus, j'espère.

CLAVET, à Alice

Si vous ne faites pas sortir ce manant, je vais m'en aller.

FRANÇOIS

Vous avez pas assez de cœur pour ça.

04 t,% DRAPEAU DE CARIIvIvON

CLAVET, à'avançant vers François Misérable !

ALICE

François, laisse-nous. {François sort.)

Me faire insulter de cette façon par ce valet, on (lirait que tous ici oublient que je n'ai qu'un mot à dire pour les jeter dans la rue . . . • Sans vous, sans Taraour que j'ai pour vous, ce serait déjà fait. . . • Pardon de m'ê«re rais en colère, je reprends mon sang-froid . . . .Voyons, êtes- vous convaincue maintenant que vous ne pouvez plus compter sur de Sérigny ?

ALICE

Que voulez- vous dire ?

CLAVET

Que s'il ne vous écrit pas, s'il n'a pas raSrao trouve le moyen de vous envoyer un mot [«ar François, c'est qu'il ne l'a pas voulu . . . .Ces militaires, voyez-vous, ils sont tous pareils, amoureux par accident, par occasion, mais toujours insconstants, volages, de vrais papillons volant de fleur en ticur. . . .

ALICE, se levant

Vous pfenez plaisir à me torturer,

CLAVET

Voyons, ne désirez-vous pas que je vous dise la vérité ?. . . .Encore une fois, songez donc à votre

chagrin, à votre désespoir, si pour un homme qui vous traite d'une manière peu digne de votre

amour, vous sacrifiez les intérêts les plus sacrés,

rhoneur même de votre famille.

ALICE, excitée

Et bien! écoutez, ' si je n'ai pas avant

demain des nouvelles. . .ou si j*ai la preuve de ce

que vous me fuites craindre, s'il était possible

qu'il m'eut oubliée. . . .et bien. . . ,je je. . . .

LOUISE, entrant subitement

Le capitaine Murray.

ALICE

Ah ! Mon Dieu !

CLAVET, à part Murray !

MURRAY, entre et donne la main à Alice, qui est

énervée.

Mais qu'y a-t-il donc ?

ALICE

Rien, rien, un peu d'émotion. . . .

MURRAY, apercevant Clavet

Ah ! vous ici. {il le salue froidement.)

Clavet

Oui, pour faire mes derniers adieux avant de partir pour la France. {A part.) Je voudrais bien tn'en p-Uer, mais il faut que je reste pour éloigner les soupçons.

MURRAT

Mais où est mademoiselle Blanche ?

(Alice sonne et Louise entre.)

ALICE

Jfaites venir mademoiselle Blanche.

CLAVBT

- Vous devez être heureux, capitaine, vous avez triomphé.

MURRAY

Il est naturel que nous soyons heureux du résultat. (Blanche entre et Murray lui serre la main.)

BLANCHE

D'où venez vous donc ? Nous croyions que vous nous aviez oubliés.

MUi{RAY

Ne vous ai-je pas écrit que je reviendrais lorsque je le pourrais sans compromettre personne, {il regarde Clavet) et lorsque j'aurais réglé certaines affaires importantes que vous connaissez.

ALICE, à Murray^ vivement

Est-il vrai, capita ne, que mon père est accusé de n'avoir livré que la moitié des marchandises que M. Clavet vendait à l'armée anglaise ?

MURRAY

Avant de répondre, je désire que vous fassiez venir votre përe. (Blanche sonne et Louise entre.)

CLAVBT, à part

Je suis perdu. - {Il jette un petit papier par la fenêtre.)

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