LES MÊMES, DUMAS
Mi'RRAY, à Dumas après les salutations d\isage
Je suis heureux d'avoir été chargé par le général Murray de vous dire qu'après une enquête qui a prouvé votre honorabilité, il sera fait droit à votre réclamation.
DUMAS, lisant Ah ! est-ce possible ? . . . .
MURRAY
Los marchandises qui ont été livrées, seront scrupuleusement payées. Quanta celles qui n'ont pas été livrés, M. Clavet pourra en réclamer le paiement.
DUMAS
Oh ! merci ! capitaine, merci !
CLAVET, à Dumas
Tant mieux, vous pourrez payer ce que vous me redevez ....
DUMAS
Quelle audace !
MURRi Y
Mais comment se fait-il que le capitaine de Sérigny ne soit pas ici ?
ALICE, vivement Devait-il y être ?
MURRAY
Oui, il avait été entendu que nous nous rencontrerions ici, aujourd'hui. (On entend des coups de fusil.)
DUMAS
Que signifient ces coups de fusil? {Clavet nerveux,)
ALICE
Mon Dieu ! si c'était lui !
MURRAY
Ce n'est rien de sérieux, j'espëre. . . . Je vais aller voir. {De Sérigny entre^ les habits en désordre.)
CLAVET
Vivant ! vivant !
ALICE à de Sérigny Ah ! c*eBt vous, enfin ! ... . Mais qu'est-il rrivé ? Vos habits en désordre. . . .votre pâleur. .
DE SÉRIGNY
Ce n'est rien, rien. . . .quelques coups de fusil à mon arrivée, une balle qui m'a un peu égràtigné. . . .c'est tout .... (Il donne la main à Blanche^ à DumaSy et s\idressant à Murray.) Je suis heureux de vous revoir et vous remercie des
nouveaux témoignages d'amitié que vous m'avez donnés. . .
MURRAY
Ne parlons pas de cela. Mon propre honneur était en jeu.
DE sÉRiGNY, apercevant Clavei Encore ici ?
CLAVET
Oui... Pourqnoi pas?
ALICE à de Sérigny Je devrais vous en vouloir. . . .Pas un mot de vous depuis trois mois. ...
DE SERIGNY
Mais que sont donc devenues mes lettres ? dans la dernière je vous annonçais mon retour.
ALICE
Je n'ai rien reçu .... {Elle songe,) Je commence à comprendre pourquoi M. Clavet tenait tant à avoir une réponse anjourdhui. . . .
DE SÉRIGNY
. Quelle réponse ?
DUMAS
Il menaçait, si Alice no consentait pas aujourd'hui même à lepouser,de me ruincr,de me déshonorer même, l'orsqu'en réalité c'est lui qui me doit. . . .Mais le capitaine Murray vient de ra'annoncer que les autorités anglaises reconnaissent ma créance.
100 tt DRAPEAU DE CARÏI.LON
DE SÉIIIGNY
Vraiment ! Mes félicitations, Murray . . . .mais chacun son tour. .. .Tenez, lisez. . .(Jij^a^se un papier à Dumas.)
DUMAS, lisant
Une traite de deux cent mille francs !. . . .
CL A VET
Et la différence
DE sfelUGNY
Les 200,000 francs sont pour les marclijindises qni ont été livrées; quant à celles qui ne l'ont pas été, vous pourrez en réclamer le prix, mais prenez garde, il y a des lois qui punissent les escrocs et les voleurs. Vous feriez mieux de garder vos traites dans vos poches.
CLAVET
M. Dumas, je me retire. Pour vous, monsieur de Sérîgny, jouissez de votre petit triomphe.
DE SE .IGNY
Veuillez donc nous dire, avant de partir, si vous commencez à croire qu'il y a autre chose dans le monde que l'argent, si vous allez renoncer à votre vie d'intrigue et de crimes?. . . .
CLAVET
Vous êtes bien curieux.
Vous êtes un scélérat !. . . •vous m'avez traqué comme une bête fauve. . . .C'est vous qui m avez
Troisième acte* 101
fait arrêter comme un traître pour avoir donné des renseignements à Venncmi. . . .
CLAVET
Cotait vrai !
MURRAY-
C^était faux !.... Voici comment le général Murray a appris l'arrivée du général de Lé vis avec son armée. La veille de la bataille, pendant la soirée que je passais ici, nos soldats entendirent des gémissements et des cris plaintifs venant du fleuve ; ils se dirigèrent du côté d où partaient ces cris et trouvèrent, à moitié gelé sur une banquise, un soldat français. Lorsque le malheureux eut été examiné et réconforté, il raconta qu il faisait partie de l'armée de Lévis, que le canot dans lequel il était avait chaviré, que ses quatre compagnons s'étaient noyés, mais qu'il avait réussi à monter sur une banquise que le courant avait entraînée vers Québec. . . . fjorsque j'arrivai à la citadelle, le général avait donné tous les ordres nécessaires pour éviter une surprise.
DE SÊRIGNY
A quoi tient la destinée d'un pays? .... Sans Taccideiit arrivé à ce soldat, nous serions aijourd'hui maîtres de Québec. . . .Mais continuons (il s* adresse à Clavet) ; c\ st vous qui devez avoir intercepté les lettres que j'ai adressées à mademoiselle Alice.
102 tt DRAPEAU DE CARltl^ON
CL A VET
C'est faux !
LOUISE (poussée par Fr a vçois)
C'est vrai. (Elle donne une lettre à Alice,) J'aviiid tant peur de lui {elle montra Clavet), qu'il me faisait faire tout ce qu'il voulait.
DR SËRIGNY
Vous m'avez aussi accusé d'outrage envers Bigot et son entourage. J'avoue avoir dit que vous étiez des voleurs, et je le répète. Je pourrais même ajouter une épitliMe plus infamante, car je suis convaincu que c'est vous qui avez essayé de me faire assassiner, il y a un instant. . .
CLAVBT
. C'est de la folie !
DE SBRIGNY
Non ! . . . . Vous êtes capable de tout et vous feriez bien de partir le plus tôt possible, d'aller ailleurs porter la honte de vos crimes ....
CLAVET
Je n'ai pas voulu vous priver du plaisir de placer les belles phrases que vous aviez préparées .... Je puis partir maintenant ? . . . . Vous êtes bien bon . . . ; (Il sort la tête haute^ l'air arro^ gant.)
DUMAS
Evidemment, il y a une Providence. . . •
MURRAY
Quelle exécution !
ALICE
Vous me faites peur, vous êtes terrible !
DE SÉRIGNY
Oui, pour les méchants {Il porte la main à
son cœur.)
ALICE
Mais qu'avez- vous donc ?
DE SÉRIGNY
Rien, rien....
ALICE
Mon cher Jacques, nous avons partagé votre douleur quand nous avons appris la reddition de Montréal, qui rendait toute lutte impossible.
DE SÉRIGNY
Hélas ! oui, tout est fini .... Nous étions une poignée de soldats et de miliciens, derrière de faibles retranchements, et nous étions entourés par une armée de 20,000 hommes .... Le marquis de Vaudreuil crut, avec raison, que son devoir était d'obtenir une capitulation honorable. Qui dira ce que nous avons souffert avant de consentir à ce sacrifice ?. .Le brave général de Lé vis était au désespoir, et quand on lui demanda son épée, il la brisa plutôt que de la rendre .... Le soir, après avoir annoncé la fatale nouvelle aux
104 LE DRAPEAU DE CARItLON
- ■ ■« i-^fc— — —— ^.^ II. I ■ Il I I -.1 ,
cinq cents braves enfermés dans Tile Ste-IIélëne, il ordonna d'apporter les drapeaux, il en fit un faisceau ; il y mit le feu. . . .Tl pleurait en voyant disparaître en cendres et en fumée ces images glorieuses de la patrie .... Il nous semblât voir l'âme de la Frajice s'envoler avec les derniëres flammes de ce bûcher sacré ; mais, le lendemain, nous n'eûmes pas la douleur de netnettre nos drapeaux aux Anglais ....
MURRAY
Oetait sublime et le digne couronnement d'une lutte de géants !
DUMAS
Que nous restc-t-il à faire ?
DE SÉRIGNY
A conserver et à défendre, au besoin ce que nous n'avons pas rendu : notre foi, notre langue, les glorieuses traditions de no8 ancêtres Nous ne verrons plus le drapeau de la
France flotter sur nos citadelles, mais son nom restera, car il est gravé des rives de l'Atlantique à celles du Pacifique, sur" les arbres des forêts,
sur les pierres des montagnes ; il flotte sur les eaux des fleuves et des lacs qui baignent ce continent ; il plane dans les airs jusqu'au sommet des rnontagnes rocheuses; le murmure de nos ruisseaux et la voix puissante de nos cataractes en chantent la gloire.. •• Ce nom, si c'eut été
TROlSlÈMie ACTE 105
nécessaire pour la gloire de Dieu et de la France, nos pères Teussent écrit de la pointe de leur épée,
sur la voûte des cieux {IL parait fatigué et
s* assied).
MURRAY
Vous trouverez parmi les Anglaia des amis qui appréciant votre courage et votre fidélité, sauront vous prêter main forte .... Il y a assez de gloire dans les plis dés drapeaux de la France et de TAngleterre pour qu'ils puissent flotter
fièrement l'un à côté de l'autre J'apprécie et
j'admire la douleur que vous cause votre séparation de votre mère-patrie, mais qui sait ce que pourront produire de beau et de grand pour ce pays, le génie et le travail en commun des deux plus grandes nations du monde ?. . . .
DR SBRIGNY
Qui connait les vues de la Providence?
DUMAS, à Murray Tous les Anglais ne sont pas comme vous, et vous partez.
MDRRAY
Oui, mais, si mes sentiments pour mademoiselle Blanche étaient partagés et si j'obtenais sa main, je resterais. . . .
FRANÇOIS, entrant subitement
Monsieur, un oflS.cier français, deux soldats, un drapeau ! »
106 I,K DRAPlSAU DE CARILLON
l'opficifr Vous êtes le capitaine de Sëwgiiy ?
DE SÉRIQNY
Oui ...
l'officier
Une lettre du général de Lévis.
DE SBRiGNY ouvve et Ht
Mon cher de Sérigny : — Au moment départir pour la France, je suis heureux de vous confier comme un dépôt sacré, l'un des drapeaux qui flottaient à la tête de nos régiments à Carillon, et que vous avez sauvé au combat de Lachine, au péril de votre vie, le seul qui ait échappe aux flammes du bûcher de l'ile Sainte-Hélène. Qu'il soit pour vous et pour les Canadiens le dernier souvenir de la mëre patrie. Je voua embrasse, vous et tous les braves qui ont combattu avec vous et je prie Dieu de vous protéger.
DE SÉRIGNY
Dites au général de Lévis que je reçois avec orgueil et reconnaissance ce noble drapeau mutilé, déchiré par la mitraille et encore humide du
sang des héros, de Carillon Les Canadiens se
le transmettront comme une relique sacrée. .. . En le voyant, nous penserons à Montcalm, à Lévis, à tous ceux qui immortalisèrent les derniers jours de la France au Canada .... (De Sérigny porte la main à son cœur. . . Al chancelle.)
ALICE
Mon Dieu ! mon Dieu ! il se trouve mal ! {On accourt autour de lui et on le transporte sur un canapé.)
MURRAY. {H ouvre Vhahit de de Sérigny et découvre
du sang^ une blessure.)
Mais oui, il est blessé ! La blessure est grave !. . François, allez chercher un médecin à la citadelle ; adressez-vous en mon nom au général Murray. . . .{François sort.)
DE SERIGNY, ouvraut Ics ycux péniblement
Ah! oùsuis-je? A boire? Je brûle. {Alice lui apporte de Veau). Ah ! c'est vous, ma fiancée !. . . . Vous ne m'abandonnerez pas, n'est-ce pas ?. . . .
ALICE
JS'on, non, jamais ! ... .Je le jure.
DE SERIGNY
Ah ! merci. [H porte la main à son coeur.) Mais est-ce que je vais mourir ?
ALICE
Non, non, mon cher Jacques. . . .C'est impossible!....
C'est vrai ! C'est impossible !. . . . Mourir, lorsque le bonheur est si prêt. ... Ce serait si cruel ! {Il fait un effort pour se lever). Non, je ne mourrai pas. .. •
jOS i,^ drapeau de carii,i,on
ALICE
Dieu ne le voudra pas. • . . Vous vivrez pour votre patrie, pour ceux qui vous aiment, pour moi. .
DE SBRIGNY
C'est vrai. ... Je suis si jeune encore !. . . . (77 s'affaisse de nouveau). De l'eau, s'il vous plaît. {A lice lui en donne. H ferme les yeux un instant, puis il se lève, les yeux hagards.)
DE SBRIGNY
Mais où est donc mon drapeau ?. . . (On le lui donne.) Ah! le voilà. . . .{Il l agite au bout de son bras.) Ouî^ le voilà, mes enfants, notre drapeau. . En avant ! En avant! Mes braves, suivez-moi. . Il faut que nous soyons comme de coutume au premier rang. . En avant, nous sommes un contre quatre, mais, les Canadiens n'ont jamais compté leurs ennemis .... Bravo ! Bravo ! . . . . Les An- . glais fuient. . . .Ils sont battus. . . .A nous la victoire !. . , .Vive Montcalm !. . . .Vive la France ! (Il paraît épuisé; il chancelle^ on Vaide à s'asseoir sur le canapé.)
MURRAY, examinant la blessure, qui saigne Et le médecin qui n'arrive pas. . . .
ALICE
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Va-t il mourir f
BLANCHE
Courage ! ma sœur.
DUMAS, à Murray
Capitaine, vous ne dites rien. . . . Vous paraissez avoir perdu tout espoir. . . .
MURRAY
Hélas ! oui, car son autre blessure s'est réouverte, c'est la plus grave Trop d'émotions !
DE SBRiGNY, il ouvve Ics yeux
Ah ! tout est fini. . . .Je le sens, {il montre son cœur.) (A Alice qui pleure^ agenouil'ée près de lui.) Ne pleurez pas, ma chère Alice, vos larmes me font du mal. . . .J'ai besoin de tout mon courage .... Mais que la volonté de Dieu soit faite ! . . . . Murray, mon ami, le plus généreux des hommes, recommandez mes compatriotes au général Murray .... C'est une bonne et brave population, digne d'estime. . . . {Sur un ton plaintif,) On dit que des lueurs prophétiques éclairent ceux qui vont mourir. . . .11 me semble voir à travers les voiles de l'avenir un arbre immense couvrant de ses branches et de son feuillage un peuple fort, nombreux comme les étoiles du firmament?
fidèle à sa foi, à son origine. ... un peuple. . . . {Il ne peut Unir et tombe, affaissé^ on Vaide à se coucher. Il ouvre les yeux.) L3 drapeau de
Carillon, s'il vous plait .... {On le lui apporté). Bien, là, sur ma poitrine .... J'aurais voulu tomber les armes à la main,... Je veux au moins mourir dans les plis du drapeau de Carillon. . . .(Il prend la main d^ Alice.) Et ta main dans la mienne .... Je te confie le drapeau. . . . Priez pour moi. . . . Adieu !. . . .
RIDEAU