TABLEAU II
La compagnie du capitaine de Sérigny sur une des hauteurs de Québec , hors des murs.
le sergent, à ses hommes
Vous savez, sans doute, que c’est aujourd’hui même que le conseil de guerre prononce sur les accusations odieuses portées contre notre capitaine.
LES MILICIENS
Oui, oui !
LE SERGENT
Je vous ai conseillé la modération, et je vous remercie d’avoir suivi mon conseil dans l’intérêt de la cause de notre capitaine lui-même.
UN MILICIEN
Oui, nous voulions aller le chercher et pendre ceux qui l’avaient accusé, et je me demande encore si nous n’aurions pas dû suivre notre première pensée . .Toutes les compagnies cana¬
diennes étaient prêtes à marcher avec nous,
LE SERGENT
Nous aurions commis une faute grave contre la discipline militaire. Il vaut mieux que
justice soit faite suivante les formes légales .
La réparation sera plus éclatante. . . .
UN MILICIEN
Il est vrai qu'il sera toujours temps d'avoir recours à la violence. Ah ! mais si on ne lui rendait pas justice, rien ne nous empêchera de marcher sur la prison.
TOUS
Rien, rien !
LE SERGENT
Tiens! voici François qui revient de la Cour martiale, il va nous donner des nouvelles. ( François arrive.)
LE SERGENT
François, nous avons hâte d’avoir des nouvelles.
LES MILICIENS
Oui! Oui!
FRANÇOIS
Eh ben! J'ai donné mon témoignage devant la Cour. . . la Cour commerciale. . . non. . . la Cour martiale. C’est pas une cour composée de petits juges comme nos juges de paix. C’étaient tous des gros bonnets, comme le général de Levis, le marquis de Yaudreuil, le général Bourlamarque et plusieurs autres. On appela mon nom et on me .fit entrer dans une espèce de boîte; ayant aperçu notre brave capitaine, je le saluai et il me regarda en souriant. Alais vlà-t-il pas (pie tout-à-coup j aperçois dans le coin de la salle, vous savez pas qui ? Ben, la Louise; je m’élançai de son côté, mais un grand escogriffe habillé en noir m’arrêta en me demandant où j’allais. Je lui répondis que je voulais embrasser la Louise. Il me dit rudement
DEUXIÈME ACTE
que ce n’était pas une place pour embrasser les filles, et il me poussa dens la boîte. Le Président de la Cour me dit de mettre la main sur un gros livre ben sale et qui sentait mauvais et de faire serment que je dirais la vérité. Je lui dis que j’avais pas l'habitude de dire des menteries. Il me demanda alors si j’avais vu souvent le capt. de Sérigny et le capt. Murray chez Monsieur Dumas, et s’ils paraissaient être bons amis. J e répondis que oui, je les avais vus ensemble et qu’ils paraissaient s’estimer, s’aimer même, mais que c’était pas étonnant vu que le capt. Murray avait sauvé la vie au capt. de Sérigny, et qu’ayant été lui-même blessé et fait prisonnier, le capt. de Sérigny l'avait fait transporter chez M. Dumas dont la maison est près du champ de bataille.
“ Que disaient-ils lorsqu’ils étaient ensemble ? demanda le Président. Parlaient-ils des mouvements de l’armée française, des projets du général de Lévis ? ”
Je répondis que lorsqu’ils venaient chez M. Dumas, c’était pas pour parler de la guerre, mais nour faire l’amour aux deux belles filles de M. Dumas, comme moé avec la Louise.
Le Président me dit alors: “ Voyons!... pas de badinages, soyez sérieux et répondez franchement à cette question : “ N’est-il pas vrai que vous avez souvent entendu le capt. de Sérigny parler contre le gouvernement, contre l’intendant Bigot spécialement et dire qu’il s’enrichissait et s’amusait aux dépens de l’armée, du pays? ”
Je répondis: “ Ah! pour ça, c’est vrai, il ne se gênait pas de dire ce que tout le monde dit, ce que vous pensez vous-même, M. le Président, si vous le dites pas. Tout le monde dans la Cour se mit à rire, mais le Président me dit avec un air sévère que j’avais pas le droit de faire des suppositions comme celle-là, mais vrai, j’cré qu’il avait envie de rire lui aussi . . . J’continuai et j’dis au Président que si la Cour condamnait le capt. de Sérigny elle ferait aussi ben de mettre toute l’armée en prison, car elle dit la même chose, et même tout le monde à Québec dit que Bigot est un voleur. Le Président dit qu’il n’avait pas d’autres questions à me poser, et que je pouvais m en aller. Après avoir quitté la boîte, j'mélançai encore une fois pour aller embrasser la Louise, mais le grand escogriffe m’arrêta encore et me fit mettre dehors. . . Et me v’ià !
LE SERGENT
Mais tu nous dis pas si notre capitaine va être acquitté.
LES MILICIENS
Oui ! Oui !... Ois nous donc ça.
FRANÇOIS
Soyez donc tranquilles. . . . Vous savez bien qu’il va être acquitté d’une manière flamboyante; ce sont pas des fous qui eoinposent la Cour commerciale, non la Cour martiale.
im milicien, à François
Mais s’ils refusent de nous remettre notre capitaine, resteras-tu en arrière?
DEUXIÈME ACTE
FRANÇOIS
Ah ben ! écoutez, vous avez plus le droit de me soupçonner. . . . Est-ce que je suis resté en arrière à la dernière bataille ?
LE sergent
Aon. François est un brave.
UN MILICIEN
C’est vrai !
TOUS
C’est vrai ! C’est vrai !
FRANÇOIS
Ah! ah! je savais bien que vous changeriez d’opinion à mon égard. . . C’est la Louise qui va être hère !
UN MILICIEN
Est-ce que tu crois qu’elle pense encore à toi ?
Pour dire la vérité, j’en suis pas sûr, car c’est une curieuse créature. . . A importe, elle ne pourra plus dire que je suis pas un homme!
UN MILICIEN
Est-ce qu’elle avait des doutes!
FRANÇOIS
Oui. (Tous rient.) . . . C’est comme vous autres, vous m’avez assez turlupine... le fait est qu a force de m’exciter, vous allez me faire- faire des bêtises . . . S’il faut qu’on se batte encore une fois.