‹ Le drapeau de la France: essai historiqueChapitre 23 sur 65 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L'étendard de Jeanne d'Arc.

Mais, ayant à parler du drapeau blanc, ne doîs-je pas, avant tout, mettre sous les yeux de mes lecteurs, l'étendard sacré par qui, en quel» que sorte, s'est accompli, il y a quatre siècles, après des désastres auxquels on ne peut comparer, dans le cours de notre histoire, que ceux dont la France souffre présentement, le salut de la patrie. Je veux parler de ce drapeau dont Jeanne d'Arone se sépara point durant sa courte et glorieuse carrière, qui la suivit partout dans les combats depuis le jour où elle se înit en marche pour délivrer Orléans jusqu'à l'heure funeste de sa^ capture à Compiègne* Cet étendard, c'est elle-même qui l'a déclaré à ses juges, lors du procès de Rouen, elle l'avait fait faire par l'ex-^

près commandement de Dieu, que lui transmirent

ses voix\ Elle le chérissait, dit-elle, quarante

fois plus que son épée, l'épée de Sainte-Catherine

i, < Interrogala quis fecit sibi facere illam picturam in vexillo : respondit : Ego vobis satis dixi quod nihil feci nisi de praeeepto Dei. » Dicit etiam quod ipsamet porlabat vexillum preedictum, quando aggrediebaïur adversarios, pro evitando ne interticeret aliquem ; et dicit quod nunquam interfecit hominem.,. Interroguée quelle siguifiance c*estoitque peindre Dieu tenant le monde et ses deux angles : respondquesaincte Katherine et saincte Marguerite luydisrenl qu'elle prinst hardiement, et le portast hardiement, et qu'elle fist mectre en paincture là le Roy du ciel. Et ce dist à son roy , mais très envis; et de la signifiance ne scait aultrement.... Interroguée se ces deux angles^ qui estoieot figurés en Testaindart, estoient les deux angles qui gardent le monde y et pourquoy il n'y en avoit plus, veu qu^il lui estoit commandé par Nostre Seigneur qu^elIe prainst cel eslaindart : respond , tout Teslaindart estoit commandé par Nostre Seigneur, par les voix de Saincles Katherine et Marguerite, qui lui dirent : « Pren estaiadartdC'par le Roy du ciel. » Et pour ce qu'ilz lui dirent : »■ pren estaindart de par le Roy du ciel, » elle y fist faire celle figure de Nostre Seigneur et de deux angles , et de couleur , et tout le fist par leur commandement. » (Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc , dite la Pucelle^ publiés par Jules Quicherat.) Paris, J.Renouard, 4841-t 849, 5 vol. in-8» (Société de V histoire de France), 1. 1, p. 78, \M, \U, Cf. t. III, p. 103. Déposition de fr, Jean Pasquerel : « .... Dicens ulterius (Johanna) quod inquisiverit nuntiis domïni sui, scilicet Dei, sibi appareniibus quid ipsa agere debebat, et eidem Johannœ dixerant quod acciperel vexillum domini sui. »

de Fierbois*. Elle n'y attachait sans doute aucune croyance superstitieuse, elle avait confiance non point en l'étendard lui-même, mais en Dieu qui le lui avait prescrit. C'était, à ses propres yeux, et aux yeux de ses compagnons de guerre, le signe visible de sa missioi^, de la protection de Dieu sur la France et sur elle^ Elle le tenait à

à . « Inlerrogata quod prœdiligebat vel vexiliom suum, vel ensem : respondit quod mulio, videlicet quadragesies, praediligebat vexillum quam ensem. » (ProcèSy 1. 1, p. 78.)

2. « Inlerroguée se alors elle leur demanda se, en vertu de celluy eslaindart, elle gaigneroit toutes les batailles où elle se bouleroit, et qu'elle auroit victoire : respond qu'ilz lui dirent qu'elle prinst hardiement, et que Dieu luy aideroit. — Inlerroguée qui aidoit plus, elle à Testaludart, ou Testaindart à elle : respond que de la victoire de Testaindart ou d'elle, c'esloit tout à Nostre Seigneur. — Inlerroguée se l'espérance d'avoir victoire estoit fondée en son eslaindart ou d'elle : respond : a II estoit fondé en Nostre Seigneur, et non ailleurs. » — Inlerroguée, se ung autre l'eust porté qu'elle, se il eust eu auss bonne fortune comme d'elle de le porter : respond : « Je n'enî sçay rien, je m'en aclend à Nostre Seigneur. » — Inlerroguée se ung des gens de son party luy eust baillé son eslaindart à porter, s'elle l'eust porté, s'elle y eust eu aussi bonne espérance, comme en celluy d'elle qui luy estoit disposé de par Dieu, et mesmement celuy de son roy : respond : « Je porloye plus voulentiers celluy qui m'estoit ordonné de par Nostre Seigneur; et toutes voies du tout je m'en actendôye à' Nostre Sei gneur. » (Procès, 1. 1, p. 482, 483).

la main, assez près de T autel, dans la cathédrale de Reims, durant le sacre, de Charles VU ^ Et comme ses juges de Rouen, ses vrais bourreaux, s'étonnaient d'un tel honneur, de la préférence accordée à cet étendard sur ceux des autres capitaines : « | Il avait été, dit-elle, à la peine : c'était bien raison qu'il fût à rhonneur\ »

Cet étendard fut exécuté à Tourg par Hauves Poulnoir, que M. Vallet de Viriville assimile à James Power, Écossais, peintre du roi, au prix de vingt-cinq livres tournois. Jeanne fut contente de l'ouvrage, car au mois de janvier 1430, elle demandait aux magistrats de Tours d'accorder à la fille du peintre, qui se mariait, une somme

4. c Item (respond) que son estaindart fut en l'église de Rains, et luy semble que son eslaindart fnt assés près de Tautel ; et elle mesmes luy. tint ung poy, et ne sçait point que frère Richard le tenist» » Cf. t. IV, p. 77. Jean Chartibr : a .... Et y estoitla ditte Jehanne laPucelle, laquelle tenoit son estaindart en sa main. » T. IV, p. 486. Chroniqi^ de la Pucelle : « Là estoit présente Jehanne la Pucelle tenant son esten« dart en sa main. »

â. « Interroguée pourquoy il fut plus porté en l'église de Rains, au sacre, que ceulx des autres capitaines : respond : « Il avoit esté à la paine, c'estoit bien raison que il fut & Tonneur. d (Procès, t. I, p. 487.)

de cent écus pour son trousseau. Le conseil municipal ne se départit pas, en cette occasion, de sa prudence bourgeoise et de sa parcimonie, et, tout en accordant à la jeune fille quelques honneurs et quelques cadeaux, il rejeta la demande de la Pucelle en sa faveur « pour ce que les deniers de la ville convient emploier es réparacions de la ville et non ailleurs ^ »

Cet étendard était en boucassin, tissu de fil fin et transparent, orné de franges de soie. Le champ en était blanc, semé de fleurs de lis. Sur l'endroit était peint Notre-Seigneur, siégeant en majesté sur les nuées, tenant en main le globe du monde. De chaque côté, un ange lui présentait un lis, qu'il bénissait. A droite et à gauche, séparée par la peinture, était cette inscription: Jhesus Maria. Sur Tenvers était peint Féeu de France, soutenu par deux anges. C'était le grand étendard. Il

4. « A Haulves Poulnoir, peintre, demourant à Tours, pour avoir paint et baillé esloffes pour ung grand estandart et ung petit pour la Pucelle, 25 livres tournois. » {Procès, U V, p. 258, témoignages extraits des livres de comptes.) Cf. t. V,p. 454 et suiv. Vallet de Viriville. Histoire de Charles KJ/, t. II, p. C5.)

fut béni dans l'église Saint-Sauveur de Blois^ Jeanne en fît peindre et bénir un plus petit, son pennon^ terminé en forme de pointe ou de queue^ également de couleur blanche. Sur ce pennon était figurée Notre-Dame, et devant elle

4. (( Interrogata utram, quando ivit Aurelianis, habebat vexillum, gallice estandart ou banière^ et cujus coloris erat : respondit quod babebat yexillum cujus campus erat seminatus liliis; et erat ibi mundus figuratus et duo angeli a lateribus; eratque coloris albi de tela alba vel boucassino, erantque scripta ibi ista nomina Jhesus MariA , sicul ei videtur, et erat fimbriatum de sèrico. Interrogata an base nomina Jhesus Maria, eraut scripta superius, aut inferius, vel a latere : respondit quod a laiere, sicut ei videtur. » {Procès, l. I, p. 78 et note 1). Cf. t. I, p. 480 : « Interroguée qui la meust de faire peindre angles, avecques bras, piési jambes, vestemens : respond : a Vous y estes respondus. » Interroguée s'elle les a fait paindre lielz qu'ilz viennent à elle, respond que elle les a fait paindre lielz en la manière qu'ilz sont pains es églises. » P. 481 : « Interroguée se ces deux angles, qui estoient pains en son estain* dart, représentoient saint Michiel et saint Gabriel : respond qu'ilz n'y estoient fors seuUement pour Tonneur de Nostre Seigneur, qui estoit painct en Testaindart ; et dist qu'elle ne fist faire celle représentacion des deux angles, fors seuUement pour Tonneur de Nostre Seigneur, qui y estoit figuré, tenant le monde. 9 T. I, p. 300 : « Item, dicta Johanna fecit depingi vexillum suum ac in eo describi duos angelos assistentes Deo

tenenti mundum inmanu'sua, cum bis nominibus Jhesus Maria et aliis picturis; et ista dixii se fecisse ex prâbcepto Dei,

un ange qui lui présentaît un lis. Ce pen-, non et très - probablement aussi le grand éten-

qui haec sibi revelavit, mèdiantibus angelis et sanclis. Quodquidem vexillum posuit in ecclesia Remensi, juxta altare, dum Karolus prœdiclus consecraretur, volens ipsum vexillum abaliis singulariter honorari, per ejus superbiam et inànem gloriam » (lviii^ chef d'accusation). — Tome III, p. 7. Dép, deDunois: c( .... Tune ipsa Johanna venit cum dicto domino déponente, portans in manu sua suum vexillum, quod erat album et in quo erat figura Domini nosiri tenens florem lilii in manu sua. ». — Tome m, p. 403. Dëp, âe Fr. Jean PasquereL « .... Propter hoc ipsa Johanna fecit tîeri vexillum suum, in quo depingebatur imago Salvatoris nostri sedentis in judicio, in nubibus cœli, et erat quidam angélus depictus tenens in suis manibus florem lilii quem benedicebat imago. Etapplicuit ipse loquens TuroniS illo tune quod depingebatur illud vexillum. » — Tome IV, p. 42. Pergeval de Cagny : « La Pucelle prinst son estendart ouquel estoit empainturé Dieu en sa majesté, et de l'autre coslé (lacune dans le texte) et ung escu de France tenu par deux

arfgés. » — Tome IV, p^. 429. Journal du siège d'Orléans: a ... Et voulut et ordonna (le roi) qu'elle eust ung estandarl, ouquel par le vouloir d'elle on feist paindre et mectre pour devise, Jhesus Maria et une majesté. » — Tome IV, p. 203. Chronique de la Pucelle: « .... Pendant son séjour..... elle fist faire un estendart blanc, auquel elle fist pourtraire la représentation du sainct Saulveur et de deux anges, et le fist bénistre en l'église Sainct Saulveur de Blois. » — Tome IV, p. 362. Enguerran bE Monstrelet: « .... Esleva un estendart où elle fist pindre la représenlacion de Nostrc Créateur. » — Tome IV, p. 490. Eberhard de V^^indecken: « La jeune fille marchait avec une bannière qui était faite de soie blanche

dard étaient attachés d'un seul côté de la lance*. , Peut-être, au contraire, doit-on considérer'

et sur laquelle était peint Notre-Seigneur Dieu, assis sur Tarcen-ciel, montrant ses plaies, et ayant de chaque côté un ange qui tenait un lis à la main. » — Tome V, p,34. Poêmelatin anonyme :

Vexillumque feram, cœlestis imagine regiâ Signatum ; circum fiorebunt lilia rcgni.

Cf. VlsLWon, Jeanne d'Arc^ 2« édition. Paris, Hachette, 4867, 2 vol. in-8%t. I, appendice VI, p, 256-261.

4 . Elle fist faire un estandart ouquel estoit Timage de Nostre Dame. » Perceval de Cagny. Procès^ t. IV, p. 5. Cf. t. IV, p. 4 52, 4 53. Journal du siège : « Elle y entra (dans Orléans), armée de toutes pièces, montée sur un cheval blanc, et faisoit porter devant elle son estandart, qui estoit...» blanc, ouquel avoit deux anges tenans une fleur de Hz en leur main, et oupa-^ non estoit paincte comme une Annonciation (c'est l'image çle Nostre Dame ayant devant elle ung ange luy présentant ung liz).... et y avoit moult merveilleuse presse à touchera elle, ou au cheval sur quoy elle estoit, tellement que Tun de ceulx qui portoient les torches s'approcha tant de son estendart que le feu se print au panon, et le tourna autant gentement jusques au panon^ dont elle en estangnil le feu. » — T. IV, p. 304. Le GREFFIER DE l'Hotel-de-Ville d'Albi : « .... Armada de fer blanc tola de cap a pe, et te son estandart en que era Nôstra Dona. » — Tome IV, p. 322. Le doyen de Saint-Thibaud de Metz: « Et faixoit porter apprôs elle une noble bannière poincturée de la benoiste trinitéet de la benoiste Vierge Marie. » Cf. Procès, t. IV, p. 4 64 , 228 ; t. V, p. 4 08, 229.

comme tt'ansversale la bannière, lion plus militaire, mais purettient de dévotion que Jeanne fit faire à Blois, et autour de laquelle les prêtres de l'armée se groupaient avec les soldats convertis pour chanter des hymnes et des cantiques au Seigneur. Cette bannière, que sans doute on fichait en terre, portait l'image de Jésus crucifié. La couleur ne nous en est pas indiquée, mais il est extrêmement probable qu'elle était blanche, elle aussi*.

L'étendard de Jeanne d'Arc est, au moins à ma connaissance, le premier drapjcau purement blanc porté dans les armées françaises, avec un caractère national et de commandement. Cette seule

circonstance doit suffire pour qu'un sentiment éternel de respect et de reconnaissance s'attache à cette couleur, et pour que l'armée française, si le cours des^événements ramenait un étendard

\é « Ibidem (à Blois) dixit (Johanna) loquenti quatenus faceret fieri unum vexillilm pro congregandis presbyteris, gallice une bannière^ et qaoà in eodem vexillo faceret depingi imaginem Domini nostri crucifixi : quod et fecit ipse loquens. » (Dép» de FVé Jean Pasquerel. Procès^ 1. 111, p. 404.)

semblable, blanc, semé de fleurs de lis d'or, fût fîère de combattre sous ses plis, que la Providence a consacrés, il y a quatre siècles, par le salut de la France et l'expulsion de l'étranger.

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