CHAPITRE PREMIER
La Cocarde parisienne.
Il n'est pas douteux, nous l'avons montré dans le précédent chapitre, que le drapeau blanc ne fût, au moment de l'ouverture des États généraux, en 1789, le drapeau national de la France. Comment le drapeau tricolore,— quifut ledrapeau de la Révolution française, delà République et de l'Empire, qui, après 'avoir cédé la place au drapeau blanc sous la Restauration, de 1 81 5 à 1 830, reparut sous la monarchie de Juillet, et depuis lors a régné, non pas à la vérité tout à fait sans
partage depuis que la Révolution, non-seulement poursuivant, mais précipitant son cours, a rejeté ce premier emblème comme entaché de bourgeoisie et de modérantisme^ pour arborer le drapeau roùge, qui n'a de commun que la couleur avec V oriflamme, étendard, comme nous l'avons • montré, essentiellement clérical^ féodal et royal, — comment le drapeau tricolore, aujourd'hui qualifié de réactionnaire, s'est-il substitué au drapeau blanc, et tout d'abord quelle est la véritable origine de ce drapeau?
La réunion des trois couleurs qui le composent pour former une livrée, un pavillon, une bannière unique, remonte bien au delà de 4 789. « Charles V, dit M. Vallet de VirivilleS fit faire pour son usage et sous ses yeux une nouvelle rédaction ou édition manuscrite des Grandes Chroniques de France ou Chroniques de Saint- Denis. Sur l'exemplaire royal qui nous a été conservé (Ms. 8495, fonds français), chacune
4, Chronique de Jean Chartier, Ed. Vallet de Viriville, t. Ill^ p. 296. Extraits des comptes royaux.
des nombreuses vignettes ou miniatures qui décorent l'ouvrage est entourée de la bordure tricolore, rouge, blanc et bleu. j> La livnée de Charles VU, dauphin ou roi, fut également tricolore, tantôt rouge, blanc et bleu, tantôt rouge, blanc et vert*. Il put par conséquent arriver, et très-probablement il arriva en effet, que l'étendard personnel de l'un ou de l'autre fut quelquefois tricolore, et même tout à fait semblable au drapeau actueP. Charles IX eut pour couleurs l'incarnat, le blanc et le bleu. Henri IV eut une livrée semblable. Sa cornette, ou drapeau personnel, portera ses funérailles, est tricolore : « Suivoient après \^ comète des couleurs et livrées de Sa Majesté très chrestienne^ orenge, blanc et
4. Chronique de Jean Chartier, Ed. Vallelicle Viriville, l. III, p» 297, 303, 313.' La livrée royale à celle époque variait souvent, même sous un seul règne. Le Roi avait ses conteurs favorites, dont il portait tantôt une, tantôt deux, tantôt trois ou davantage, et dont parfois il changeait quelqu'une.
2. Lors de rentrée de Charles VU à Rouen, nous avons noté que son étendard personnel était cramoisi» Le Roi, ce jour-là, ne portait sur son étendard qu'une de ses couleurs. Mais il eu a été sans doute autrement en d'autres circonstances. On le peut du moins supposer.
bleu, «emée de masses d'Hercules en broderie d'argent, avecques la devise de Sa Majesté, qui estoit d'une H couronnée/ entrelassée de deux sceptres en saultoir, et d'une espée en pal sur le tout^ en riche broderie d'or de Cypre, avec ceste légende : Duo protegit unus...^ le penon et le guidon desdictes couleurs, livrées et devise portées par N. N. . >
A dater de Henri IV^ cette livrée qui^ même antérieurement, semblait tendre déjà à se fixer dans la Maison royale, y devient héréditaire. Henri IV la transmit à Louis XHI. Louis XI\, Louis XV et Louis XVI la portèrent. Ce fut également celle de Louis XVIII et de Charles Xw Cette livrée, par con^éqnent^ particulière jadis à tel ou tel roi, en devenant, par l'hérédité, la livrée même dii Roi, satis être pour cela la livrée natio-' naUj ni non plus la devise de la souveraineté qui
i. André Favyn, ouvrage cité, l. Il, p. -1865. Cf. en général, pour toul ce qui a trail à la livrée des rois de France avant et après Henri IV, le Dictionnaire critique de biographie et (ïhi$~ toirCj par A. Jal. Paris, Pion, 4867, in-4**, au mot Couleurs de quelques rois et princes, p. 437-439.
fat toujours, depuis François P, nous l'avons prouvé) le blanc seul succédant au bleu^ cette livrée tricolore prit un certain caractère de supériorité, de commandement, d'autorité. Elle fut dynastique dans la Maison de France. C'est ce qui explique la présence des flammes tricolores dans le drapeau blanc de la Bastille, au temps de Louis XIV* C'est ce qui explique ce fait curieux que nous trouvons dans le P. Daniel, qui ttîialheureusement ne nous en fournit pas la date première : le colonel-général de Tinfanlerie dont le pavillon militmre, le <lrapeau de commande*ment, est, nous l'atons vu, la cornette blanchey émanée de la cornette royale^ avait le privilège d'ajouter à son blason, de mettre derrière l'écu de ses armes « quatre ou six drapeaux des couleurs du Roi, qui sont blanc, incarnat et bleu. » La cornette blanche du colonel-général est le signe de sa souveraineté militaire, émanant de celle du Roi, et pour qu'il n'oublie point d'où son auto>rité procède, et sa subordination à une souveraineté plus haute et plus générale, il porte en son blason la livrée dynastique, le pavillon Irico-
lore, enseigne à, la fois personnelle et héréditaire de la Maison de France depuis Henri IV ^
Que serait-il arrivé du drapeau blanc et du drapeau tricolore, si le cours de la tradition monarchique n'eut pas été rompu par 1 ji Révolution? Cette question pourrait donner lieu à de curieuses conjectures. La solution probable serait peutêtre de nature à étonner également les partisans actuels de l'un et de l'autre drapeau. Il est certain, en effet, que si, l'ancienne monarchie continuant paisiblement son cours, la livrée tricolore, portée héréditairement par une longue suite de rois, s'était insensiblement substituée à la livrée nationale, au pavillon blanc, c'aurait été un nouveau témoignage de l'influence glorieuse de la Maison capétienne sur la nation dont on peut presque dire que les origines se confondent avec les siennes ; loin d'être une marqué de révolte et de rupture, le drapeau tricolore eût été un signe plus précis d'attachement et d'obéissance, et peut-être le symbole le plus frappant de l'auto-
i . Daniel, Milice françoise, t. 1, p. 287, liv. IV, chap. vin.
rite monarchique héréditairement exercée en France par la Maison de Bourbon.
Mais, en fait, des conjectures de cette sorte, quoique toujours utiles, et souvent nécessaires pour la pleine intelligence de l'histoire, n'ont qu'une valeur purement contingente. En réalité, au point de vue des faits, il n'y a aucun rapport à établir entre le drapeau tricolore qui a succédé au drapeau blanc, et la livrée, également tricolore (blanche, rouge et bleue), de la Maison royale de France. Il ne faut point chercher dans cette livrée l'origine de ce drapeau. Entre la cornette des couleurs et livi*ées de Henri IV, orange, blanc et bleu, et le pavillon arboré par la Révolution française, la ressemblance est purement fortuite, tellement fortuite que les partisans les plus forcenés des idées nouvelles n'ont jamais paru se douter qu'ils avaient adopté pour symbole la livrée personnelle de la Maison royale, et que celle-ci de son côté quand, en 1 814 et 1 81 5, elle rendit au drapeau blanc son ancien honneur et sa place historique, n'en conserva pas moins sa livrée tricolore, ses couleurs héréditaires.
L'origine du drapeau tricolore n'est ni royale^ ni nationale, mais essentiellement parisienne, Le drapeau nouveau date de l'institution simultanée et révolutionnaire de la Commune de Paris» et de la garde nationale en 4789w
Les couleurs de Paris, la livrée parisienne, aussi haut que l'on remonte dans l'histoire, c'étaient le rpuge et le bleu, La révolution, essentiellement parisienne, de 1 358, adopta cette livrée comme signe de rallienient contre fes roy^li^tes *.
. 4, « ... Praepositus alque cives de Parisiis habuerunt cppsilium inlra se, quod bonum esset ut aliqui de assistentibus ip^i regenti de medio tollerenlur. Unde ordinatum fuit per ipsos ut omnescaperenl capucia cgeruleaex una parte elex altéra rubea, deferenda iq signum confœderationjs rei publicaR defecdendae.i^ Chronique latine de Guillaume deNangis,,.^ avec les continuations de cette chronique... Nouvelle édition... publiée pour la Société de r histoire de France, par H. Qéraud, \. II. Paris, Renouard, 1843, in-8®, p. 248 (ann. MCCCLVIÏ). Cf. Les grandes chroniques de France^,,^ publiées par M. Paulin P^ris, t. Vil. Paris, Techener, 1838, in-S^, p. 73, chap, ^LVI du règne do Jehan le Bon, « Des chapperons partis que ceux de Paris pristvent; et cornent le Roy de Navarre alla à Rouen, La première semaine de janvier ensuivant, ceux de Paris ordopèreul qu'il auroient tous chapperons partis de rouge et de pers ; et fu commandé par les ostels, de par le prévost des marchans, que on préist tej^ chapperons. » Et p. 87, cbap. LViii (assassinat des
Après la ehute d'Etienne Marcel et de eetle première Commune révolutionnaire, ces couleurs perdirent toute signification politique et redevinrent purement municipales, mais elles subsistèrent, en cette qualité, jusqu'en 1789 \
Ce n'est pas ici le lieu de faire un récit nouveau des événements qui marquèrent les mois dé juin et de juillet 1:789. Nous nous bornerons à poser l^s points précis qui se rattachent à nptPQ sqjet,
maréchaux de Normandie et de Champagne): « ♦.. Monseigneur le duc qui moi](U estoit effraie de ce que il véeit, pria ledit préypât des marcl^ans (jue. il Iç vo^^si§t 3î^ï|yev-, cay tous sçs officiers qui lors esloient en la chambre s'enfouirent et le laissièrent. Etadont, ledit prévost luy dit: « Sire, vous n'avez garde. » Et luy bailla ledit prévost son chapperôn qui estoit des chapperons de la villq parti de rouge et de pers, le pers à destre; et prit le chapperôn dudit monseigneur le duc qui estoit de brunette noire à un orfrois d*or, et le porta tout celuy jour, et monseigneur le duo porta celuy dudit prévest. »
<. Benélon [Traité des marques nationates, i^. 495) nous apprend, à la vérité, que ce ce bleu et rouge qui faisoient les couleurs de la ville, ont été changés en rouge et tanné sous la prévôté du sieur Guiol de Charmeaux; ce prévôt (dit un hislo? rien), voyant que tous les bedeaux, cler^cs de confréries et distributeurs de pain béni portoient plus volontiers de ces robes rouges et bleu, et il n*y a présentement que les huissiers de Thôtel-de-ville qui ayent conservé leurs robes de ces deux cou-
en y joignant seulement les circonstances de nature à l'éclairer.
C'est au mois de juin 1789 que les représentants du tiers-état, en se proclamant Assemblée nationale, firent la révolution parlementaire qui rompait avec les traditions de la monarchie, relatives aux États généraux. La réunion des deux ordres du clergé et de la noblesse, d'abord interdite, puis permise et même ordonnée par le Roi, avec les députés des Communes, acheva cette révolution, en lui conférant une légalité qui lui manquait. Mais, dès le mois de juillet, la direction du mouvement échappa décidément aux
leurs> qui ont été comme je le dis, les premières livrées de la ville. » Mais, remarque judicieusement M. Jal ( Mémoire sur les trois couleurs nationales^ p. 43, note) : « De cette phrase il résulte... que si la prévôté... changea la couleur des robes des échevins, du procureur du roi et du prévôt, elle ne changea rien aux anciennes couleurs de la ville, car elle les conserva à ses huissiers qui portaient nécessairement sa livrée. D'ailleurs quand il serait vrai qu'un prévôt des marchands eût pu changer la livrée de la ville, un autre... pouvait revenir au bleu et au rouge, qui figurent dans Técu de Paris. » Nous avons et nous donnerons tout à Theure la preuve que le bleu et le rouge étaient bien les couleurs de Paris en 4789.
mains de T Assemblée, pour passer dans celles de la Commune de Paris.
Les origines de cette Commune de Paris de 1789, qu'il ne faut assurément pas confondre avec celles de 1 792 et de 1 793, sont essentiellement révolutionnaires. Les électeurs de Paris S après la nomination des députés aux États généraux, avaient continué de se réunir. « Les électeurs, dit M. Thiers, réunis en soixante districts, n'avaient pas voulu se séparer après les élections, et étaient demeurés assemblés, soit pour donner des instructions à leurs députés, soit par ce besoin de se réunir, de s'agiter, qui est toujours dans le coeur des hommes, et qui éclate avec d'autant plus de violence qu'il a été plus long- . temps comprimé. Ils avaient eu le même sort que l'Assemblée nationale : le lieu de leurs séances ayant été fermé, ils s'étaient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de l'Hôtel-de- Ville, et là ils continuaient de se réunir
A. Ces électeurs, issus du vote des assembles primaires, étaient an nombre de plus de trois cents.
et de correspandre avec l^ur» députés S i» Ces électeurs qui, par l'entrernise des députés de P^ris, pouvaient e^çerc^r une pression constante sur l'Assemblée tiatiqnale, subissaient eux^-TOêmes la prçs^on des agitateurs qui, discourant en pleip air, groupaient auto,ur d'eux la population, nortamnient dans le jardin du Palais-Royal.
Cette assemblée des électeurs de Paris, dès le 4 juillet 1789, s'occupait du projet de préatiop
d'une milice bourgeoise, A ee moment soninten-
tion était d'obtenir cette niilice par l'intervention de l'Assemblée. Le Roi avait appelé et cantonné entre Paris et Versailles des troupes nonibreuses. Les électeurs de Paris, appartenant à la houjv geoisie, espéraient vraisemblablement trouver dans la milice nouvelle une double protection,, d'une part contre la Cour, qu'ils soupçonnaient de méditer un acte de vigueur, et d'autre part
4 . Histoire de la Révolution française^ par M. A. Thîers, quatorzième édition. Paris, Fume, 4846, in-S^, t. I, p. 66-67. Livre II. Cf. Histoire parlementaire de la Révolution française.,,^ par P. J. B. Bûchez. Deuxième édition* Paris, Hetzei, 4846,in-8%t. I, liv. m, chap. 1 eliï.
contre la population parisienne elle-même, contre les classes inférieures, qui commençaient à intervenir en tumulte et avec violence dmB le mouvement révolutionnaire. Dans la séance du 8 juillet, Mirabeau présenta à PÀssemblée une motion pour Péloignement des troupe^, laquelle se terminait ainsi : c Et attendu qu'il peut être convenable, ensuite des inquiétudes ^t de l'effroi que ces mesures ont jeté dans Iq cœur des peuples, de pourvoir provisionnellement au maintien du calme et de la tranquillité. Sa Majesté sera suppliée d'ordonner que clans les deux villes de Paris et de Versailles, il soit incessamment levé des gardes bourgeoises, qui, sous les ordres du Roi, suffiront pleinement à remplir ce but, sans augmenter autour de ces deux villes, travaillées des calamités de la disette, le nombre des consommateurs. » M. Biauzat proposa, < par amendement, de retrancher l'article concernant la garde bourgeoise, sauf à y revenir ensuite, s'il paratt nécessaire, a Cet amendement fut adoptés
4. Buchea, ouvrage cité, t. I, p. SK6rr86fl (liv. III, chftp. II).
Ainsi, d'une part, l'Assemblée nationale reconnaissait au roi seul le droit de créer une milice bourgeoise, et, d'autre part, elle hésitait à lui en demander la création. Ce n'est pas, il faut le dire, qu'elle fût défavorable au projet. Mais, à, cette époque, s'étant déjà saisie du pouvoir constituant et ses membres étant très-divisés sur le partage à faire du pouvoir législatif, elle voulait éviter jusqu'à l'apparence d'un empiétement sur la souveraineté militaire du Roi, attribut essen*tiel du pouvoir exécutif.
Le dimanche 1 % juillet, le renvoi de Necker et le changement de ministère auquel le Roi s'était décidé la veille, imprimèrent à l'agitation qui troublait Paris le caractère d'une insurrection déclarée. Camille Desmoulins, appelant le peuple aux armes, mit à son ôhapeau une feuille arrachée à un arbre du Palais-Royal. Cette cocarde vefte fut le signe de ralliement des insurgés. Après quelques engagements partiels dans l'iptérieur de la ville, M. de Bezenval concentra les troupes royales, placées sons son commandement, sur la place Louis XV. Après la' charge
exécutée par le prince de Lambesc dans le jardin des Tuileries, et l'attaque d'un détachement du ftoyal-Allemand, sur le boulevard, parles gardes . françaises passées à l'insurrection, la place Louis XV fut évacuée par l'armée*.
Paris était aux mains des insurgés. A six heures du soir, les électeurs s'assemblèrent à l'Hôtel-de- Ville. A onze heures, ils convoquèrent les districts, et supplièrent les citoyens armés de renoncer à toute espèce d'attroupement et de voies de fait. Dans la nuit, ils se saisirent décidément du pouvoir, et créèrent un comité permanent pour l'exercer. Toutefois, par une sorte de compromis avec la légalité qu'ils violaient ouvertement, ils inscrivirent en tête de la liste de ce comitéles chefs de la municipalité légale : M. de Fiesseiles, prévôt des marchands, MM. de Corny, procureur du roi et de la ville, Buffault, Sageret, Vergue, Rouen, échevins, et Veytard, greffier en chef. M. de Fiesselles ne céda qu'à une réquisition en forme. Puis l'assemblée communale esquissa le projet
A . Bûchez, tome I, liv. III, chap. m, p. 374-376. Cf. Thiers, t. I, p. 73-75, liv. II.
chèrement caressé de sa miUce parisimne^ qu'elle ne voulait composer d'abord (précaution bourgepifte) que de douze mille bomfhea de choix, deux cents par district.
Tandis que les électeurs constitufiieQt ainsi 1q pouvoir à THôtel-da-Yine et s'occupaient de lui donner une force armée, la population parisienne
se livrait, durant la nuit, à toutesi les joiep d'une ville insurgée. Des lampions, placés aux fenêtres, éclairaient la ville ; les bourgeois les plus ardents faisaient des •patrouilles : les coups de fusils, partant çà et là, se mêlaient aux cris; d'alarme,
au bruit du tocsin. Le peuple cependant incendiait les barrières de Toctroi. La cocwde verte triomphait. Mais son règne n'eut qu'un jour ou plutôt une nuit*.
Le lendemain, lundi 13 juillet, l'Assemblée nationale tint séance à Versailles. On mit en dis-^ cussion le projet d'une adresse au Roi. Ce fut M. Guillotin qui servit d'intermédiaire entre les élec^ teurs de Paria et l'Assemblée i
^. Bûchez, t. I, p. 376, 377, liv. III, chap. ni. Cf. Thiers, t. I, p. 7S, liv. II.
« M, Guillotin aïiponce qu'il est chçirgé par MM. les électeurs de donner lecture de Tarf été qu'ils ont pris le 12. Le voici en substance^:
« L'assemblée des électeurs de la ville de Paris, <( sensiblement touchée des émeutes populaires, et {{ voyant ^vec |p plus gr^Pd regrat que l^s mqyensi « faits pour rétablir l'ordre sout précisémept cepx qui « les fomentent, supplie l'Assemblée nationale de « concourir, autant qu'il est en elle, à établir une « milice. bourgeoise. »
« M. Guillotin termine en priant l'Assemblée de prendre Tarrêlé en considération et de le mettre en délibération.
« Plusieurs membres- pensent que ce n'est pas le moment de délibérer sur une telle motioni que TAssemblée a déjà décidé ce point en votant la dernière adresse au Roi ; qu'on avait retranché de l'arrêté l^ partie où Ton demandait pour Paris et pouf VersajUeg une milice bourgeoise,
« Mais la plus grande partie de l'Assemblée paraît ne pas penser de même : on observe que les cir-? constances sont changées : c'est Paris qui réclame
pour sa sûreté une milice bourgeoise; c'est P^ria
. qui est assiégé de troupes étrangères et ennemies ; i\ faut s'empresser d'aller à son secours. »
L'Assenoiblée nomma deux députations : l'qne devait demander au Roi Téloignement des trou-
pes, le retour des ministres congédiés et Tinstitution de la milice bourgeoise; l'autre, porter à Paris la réponse du Roi, dans le cas où elle serait conforme à la demande de l'Assemblée nationale. Quand la députation envoyée au Roi fut rentrée dans la salle, le président prit la parole :
« M. LE Président. — J'ai représenté au Roi la situation alarmante où se trouve le royaume ; le danger de voir naître successivement dans les autres villes les mêmes troubles qui existent dans la capitale : la nécessité de rétablir la tranquillité publique dans la ville de Paris, en éloignant promptement les troupes et en établissant une milice bourgeoise ; et j'ai ajouté que l'Assemblée nationale reconnaissait le droit qu'avait Sa Majesté de régler la composition de son conseil, mais qu'elle ne pouvait lui déguiser que le changement des ministres était la première cause des malheurs actuels.
« Le président rend compte ensuite de la réponse de Sa Majesté ; elle est conçue en ces termes :
« Je vous ai déjà fait connaître mes intentions sur « les mesures que les désordres de Paris m'ont forcé « de prendre ; c'est à moi seul.de juger de leur néces- (c site ; et je ne puis, à cet égard, apporter aucun « changement. Quelques villes se gardent elles-
« mêmes ; mais l'étendue de cette capitale ne permet « pas une surveillance de ce genre. Je ne doute pas de « la pureté des motifs qui vous portent à offrir vos « services dans cette affligeante circonstance ; mais (( votre présence à Paris ne ferait aucun bien, elle est « nécessaire ici pour l'accélération de vos importants « travaux, dont je ne cesse de vous recommander la « suite. »
« La réponse du Roi ne satisfait point l'Assemblée ; plusieurs membres témoignent leur indignation de la tranquillité apparente du Roi au milieu du désordre général, et du peu de condescendance qu'il a pour les demandes de l'Assemblée nationale.
« On propose alors de nommer des commissaires qui seront chargés de rédiger sur-le-champ un projet d'arrêté.
« Cette proposition est adoptée.
« Les commissaires sont nommés. Ils se retirent un moment, et bientôt ils reviennent apporter le projet d'arrêté qui suit, et qui est unanimement approuvé.
« L'Assemblée, interprète de la nation, déclare que « M. Necker, ainsi que les autres ministres qui vien- « nent d'être éloignés, emportent avec eux son estime « et ses regrets ;
« Déclare qu'effrayée des suites funestes que peut « entraîner la réponse du Roi, elle ne cessera d'in- K sister sur l'éloignement des troupes extraordinaire-
« ment rassemblées près de Paris et de Versailles, et « ^UT rétablissement des gardes bourgeoises, etc. ^ »
L'Assemblée, sous la pressioq des événements qui s'accomplissaient à Paris, se prononçait avec plus de fermeté et de hardiesse qu'elle ne Tav^ît jusqu'alors osé faire pour l'établissemept dff la milice bourgeoise; cependant, on le voit, elle n'allait pas jusqu'à décréter elle-même cette création. Elle n'agissait que par vole d^ adresse^ de supplication, et recoqpaisSi#, uqe fois de plus, par ses instanoesf mêmes auprèa du Koi, que la nouvelle force qu'il s'agissait d'armer ne le pourrait être légalement sans l'ordre ou du moins sans Je consentement dq priqce^ gardien naturel et défenseur héréditaire d^ l'prdr^ et de la sécurité publique.
Le comité permanent, en sa qualité de pouvoir insurrectionnel, n'y mit pas tant de ménagements. Pressé d'arpier la hoqrgeQisie parisienpe, dont il était le mandataire, et contre la cour et, contre
A . Bûchez, ouvrage cité, t. 1, p. 379-3$2, liv. III, chap. in. Séance du lundi 43 juillet.
le peuple, il usurpa dans la cité le pouvoir militaire, aussi hardiment que tous les autres, et ce
même jour 13 juillet, dans l'après-midi, publia
l'arrêté suivant, qui créait la milice parisienne et
lui donnait une cocarde :