CHAPITRE V
Le Drapeau tricolore et le Drapeau rouge.
Au mois de février 1848, la monarchie de Juillet fit place à la République; les insurgés vainqueurs, par un instinct assez naturel de logique révolutionnaire, s'étonnèrent que deux régimes, à leurs yeux si différents, pussent avoir UD drapeau semblable. Ils demandèrent à grands cris au Gouvernement provisoire un nouvel étendard : le drapeau rouge. D'où vient l'affection qu'a vouée à cette couleur un certain parfi? à quelle origine faut-il rattacher son violent désir de la prendre pour symbole? La Convention, nous l'avons vu, avait déjà eu, ce semble, un faible pour le rouge : mais ce faible apparaît à peine, et son drapeau, c'est le drapeau bleu^ blanc et rouge. Gracchus Babeuf, le fameux conspira-
teur, l'un des ancêtres, dit-on, des socialistes modernes, décide, dans son plan d'insurrection, art. 3, que « les généraux du peuple seront distingués par des rubans tricolores flottant trèsvisiblement autour de leurs chapeaux. > Néanmoins, il a, lui aussi, un faible pour le rouge, car il ajoute, art. 12, que c les membres de la Convention seront reconnus à un signe particulier, ce sera celui d'une enveloppe en couleur rougCj autour de la forme du chapeau \ > Le drapeau rouge, dont le déploieraient accompagne la proclamation de la loi martiale, est le signe de i'appel à la force : à ce titre il a sans doute été, dans les diverses émeutes qui marquent si tristement notre histoire depuis 1789, plusieurs fois arboré sur les barricades, d'autant plus que les étendards de l'armée, destinée à les attaquer, étaient devenus tricolores. On peut ainsi s'expliquer que ceux des vainqueurs de Février qui avaient combattu sous ses plis, en aient voulu faire, après la bataille gagnée, le symbole de leur vic-
4. Bâchez (première édition), tome XXXVIl. Paris, Paulin, 4838 in-8%p. 464, 46t.
toire. Le rouge, rappelant une idée de violence, puisque c'est la couleur du sang, devait naturellement plaire à des fanatiques, toujours désireux d'étaler leur force, et d'enfoncer dans l'âme de la bourgeoisie vaincue une impression de terreur. En outre, l'éclat de cette même couleur ne pouvait être qu'attrayant pour la populace parisienne, qui mêle naturellement à tous ses actes le charlatanisme et l'emphase. Je laisse, au surplus, le soin de démêler scientifiquement l'origine exacte du nouveau drapeau rouge aux érudits à venir, destinés peut-être à voir se dérouler sous leurs yeux les destinées de cet étendard, cher à la révolution anti-chrétienne. Le Gouvernement provisoire, composé en très-grande majorité de riches bourgeois, rejeta courageusement, grâce surtout, paraît-il, aux efforts dç M. Goudchaux, et malgré les instances de M. Louis Blanc, le nouvel emblème. M. de Lamartine se fit, en termes magnifiques, l'interprète des sentiments, de la résolution de ses collègues, et, nouvel Orphée, dompta, aux applaudissements de la foule, toujours inconstante et mobile, la fureur des sec-
taires. Le drapeau tricolore triompha, une première fois, du drapeau rouge.
Le Gouvernement provisoire ne crut pas pourtant qu'il lui fût possible de refuser toute concession aux partisans du drapeau rouge. Il publia la déclaration suivante :
« Paris, le 26 iémer 1848.