Livre premier. Chapitre premier. — La Bannière de saint Martin
La dynastie des comtes d'Anjou dont il est question dans les textes cités par Du Gange (ci-dessus p. 17-19 en note) ne remonte pas au delà du second quart du x" siècle. Tertulle et Ingelger, que les Chroniques d'Anjou placent aux via* et ix* siècles, sont des personnages plus légendaires qu'historiques. Le premier comte héréditaire d'Anjou est Foulque-le-Roux, d'abord vicomte d'Eude, fils de Robert-le-Fort, puis comte à dater de 930. Ce n'est donc que dans le second quart du x* siècle, au plus tôt, que ces comtes d'Anjou commencèrent à porter, à titre d'avoués de l'abbaye de Saint-Martjn de Tours, la bannière de saint Martin.
Foulque-le-Roux, fondateur de cette dynastie angevine, qui devait plus tard donner des rois à l'Angleterre, avait été, à l'origine, seulement vicomte, c'est-àdire sous-gouverneur révocable, en principe, de tout ou partie de la province qui composa son comté héréditaire. Le comte alors, c'est-à-dire le gouverneur, également révocable en principe, était Eude, qui fut aussi
^ comte de Paris , marquis entre Seine et Loire, enfin roi de France en 88a et qui mourut en 898. Le père d'Eude, Robert-le-Fort, tige de la dynastie capétienne, avait été également comte ( gouverneur) d'Anjou et marquis entre Seine et Loire. Robert-le-Fort, Eude son fils, Robert frère d'Eude, Hugue-le-Grand fils de Robert, et Hugue Gapet fils de Hugue-le-Grand furent successivement abbés de Saint-Martin de Tours, titre que conservèrent les rois de France, leurs des-
\ cendants. Ce bénéfice avait été conféré en 866 par
" Charles-le-Chauve à Robert-le-Fort. Ce titre d'abbé, en donnant à ses possesseurs, quoique laïques, une part dans les terres et les revenus de l'abbaye, les
; constituait en même temps ses protecteurs, ses défenseurs. Les comtes d'Anjou de la dynastie angevine, issus de Foulque-le-Roux, eurent héréditairement le titre de chanoines de l'abbaye dont leurs suzerains, les marquis et ducs, plus tard rois de Frahce, étaient abbés.
Il ne serait pas impossible qu'à titre d'abbé de Saint-Martin de Tours et aussi de comte d'Anjou,
Robert-le-Port eût porté au i&* siècle la bannière de l'abbaye, et qu'il l'eût transmise à ses descendants, abbés comme lui. Elle a pu devenir ainsi peu à peu et peut-être d'assez bonne heure, leur bannière personnelle et héréditaire, et par suite la bannière, non pas royale encore, mais ducale de France. Les comtes de Paris, marquis entre Seine et Loire, étaient en effet, dès le temps de Çharles-le-Simple, et peut-être plus tôt, sous le titre de ducs des Francs {duces Francorum), de conseil et soutien du trône {consilium et juvamen regni nostri nobiscum) de véritables vice-rois,
La bannière de saint Martin était, ce semble, bleue. Le bleu est la couleur des confesseurs de la foi. La bannière et l'écu royal des Capétiens, c'est-à-dire la bannière et l'écu de France, d'azur aux fleurs de lis d'or, procéderaient ainsi de la bannière de saint Martin. M. Rey, quoi que j'en aie dit plus haut (p. 19) aurait donc eu raison, en fait, quoique par d'autres motifs que ceux qu'il exprime, de leur attribuer cette origine. Mais tout cela est bien douteux.
Deux choses, en tout cas, sont à noter, même en admettant la conjecture ci-dessus. C'est, en premier lieu, qu'à l'époque où la Maison de France occupa définitivement le trône dans la personne de Hugues Capet, la bannière ducale, destinée à devenir la bannière royale, n'avait pli^s sans doute d'autre rapport que celui d'une parenté lointaine et peu1>être oubliée avec la bannière de saint Martin. A cette époque, en effet,
comme aux xi^etxu* siècles, c'étaient, ce semble, les comtes issus de Foulque-le-Roux qui portaient la bannière de l'abbaye de Saint-Martin de Tours dont ils étaient devenus, non pas les abbés sans doute, mais tout au moins les avoués^ les défenseurs héréditaires. En second lieu, il ne faut pas oublier que dans la période qui s'étend de Gharles-le-Chauve et de Robert-le-Fort à Louis V et à Hugue-Gapet, la bannière royale et nationale était l'oriflamme de Gharlemagne, appelée Montjoie. Cette oriflamme demeura même très -probablement la bannière suprême, l'étendard national jusqu'au temps environ de Philippe P', époque où elle tomba en désuétude, et fut remplacée, d'une part, comme étendard religieux, par Toriflamme de saint Denis, et d'autre part, comme étendard royal et national, par la bannière d'azur aux fleurs de lis d'or, qui jusqu'alors, sans doute, lui avait été subordonnée.
Il est bien entendu d'ailleurs que la distinction établie par Du Gange entre la chape et la bannière de saint Martin doit être maintenue jusqu'à nouvel ordre, et il faut persister également jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'à ce que de nouveaux textes ou de nouveaux arguments soient produits, à ne point compter la bannière de saint Martin, abbatiale et seigneuriale, eût-elle même donné naissance, ce qui est possible mais ce qui n'est pas sûr, à la bannière et à l'écu de France, parmi les étendards royaux
et nationaux, pari](ii les signes certains de l'unité française. — Gfr pour cette addition en général le remarquable travail de M. Anatole de Barthélémy sur les Oiigines de la Maisqn de France. Revue des questions liistoriques^ septième année, 25* livraison, tome treizième. Paris, Palmé, P' janvier 1873, in-8° p. 108-144, et voyez notre addition suivante, n° 2.