Livre premier. Chapitre II. — VOrip.a'mme de Charlemagne appelée
Romaine et Montjoie.
Un texte qui m'avait échappé, met à mon sens, en pleine lumière l'origine du mot Montjoie. La colline Montjoie^ située près de Rome, et du sommet de laquelle on découvre la ville éternelle, a évidemment servi de théâtre à diverses cérémonies dans les entre- . vues des papes et des empereurs. C'est ce qui résulte du texte suivant/ que j'extrais de la Vie de Louis- le- Gros^ par Suger, abbé de Saint-Denis, chapitre neuvième* :
<( Imperator vero (Henricus V), secundo fere reces-
1. Œuvres complètes de Suger^Ed. Lecoy de la Marche, p. 36, 37.
sionis ejus a:nno, collecto rairabili trigînta millium hoste {ost^ armée), «
Nullas nisi sanguine fuso
Gaudet habere vias. ...
Romam tendit, inire calleaspacem simulât, querelam investiturarum deponit, multa et haec et alia bona poUicêtur, et ut urbem ingrediatur, quia aliter non poterat, blanditur, nec fallere summum pontiflcem et totam Ecclesiam, imo ipsum regem regum veretur. Uade, quia audiebant tantam et tam perniciosam Ecclesi^Dei sopitamquaestionem,86quoautplus aequo romani quirites tripudiant, clerus suprême exultât, et quomodo eum honorilicentius et elegantissime recipiant exhilarati decertant. Gumque dominus papa episcoporum et cardinalium togata, cum opertis albis operturis equis, constipatus turma, subséquente populo Romano, occurrere acceleraret, praemissis qui tactis sacrosanctis Evangeliis ab eodem imperatore juramentumpacis, investiturarum depositionem susciperent, in eo qui diciturMoi^sGAumi loco^ ubiprimum adventantibus Umina apostolorum beatorum visa occurrunt, idipsum iteratur.. In porticu vero, mirabili et universali Romanorum speclaculo, manu propria imperatoris et optimatum triplicatur juramentum, exinde infinité nobilius quam si Africana Victoria potito arcus triumphalis arrideret, cum hymnis et laudum multiplici triumpho, domini papae manu sacra-
tissima diademate coronatiir more Augustorum, ad sacratissimum apostolorum altare, prœciuentium clericorum odis, et Allemannorum cantantium terribili clamore cœlos pénétrante, celeberriraa et solemni devotionededueitur... >
Ce texte, joint à ceux qu'a cités Du Gange, ( voy. cidessus p. 28, 29 note^ et rapproché de la mosaïque décrite et représentée par Montfaucon, met hors de doute l'existence historique de l'oriflamme de Gharlemagne, et l'origine de son nom de Montjoie qu'elle prit sur cette colline, en échange de son ancien nom de Romaine. Les vers de la Chanson de Roland doivent évidemment s'interpréter ainsi : « Sangti Pétri fuit, sic hdbebat nomen Roman AM ; magis (sed) de MONTE- Gaudii illo loco (qui dicitur Mons Gaudii) habuitprehensurn excambium, »
Seint Pierre fat, si aveit num Romaine; Mais de Munjoie ilœc out pris escange.
Charlemagne transmit certainement cette oriflammo à ses successeurs puisque la Chanson de Roland nous la montre portée par Geoffroi d'Anjou « gonfalonnier du roi. )) Ce Geoffroi d'Anjou est un personnage parfaitement historique. Fils de Foulque-le-Bon et petitfils de Foulque-Ie-Roux, il fut le premier de sa race qui porta le nom de Geoffroi. Il fut surnommé Grise- Gonelle. C'était un fier batailleur, un héros épique, qui rendit les plus grands services à Lothaire, l'avant-
dernier roi de la dynastie carolingienne, notamment dans la grande invasion tentée par l'empereur Othon de Saxe en 978. En récompense, le roi le créa grand sénéchal de France et à ce titre grand porte-étendard, dignité qui se transmit ensuite héréditairement dans la Maison des comtes d'Anjou, ses successeurs.
Sous Lothaire donc, à la fin du x® siècle, le grand étendard de France, l'oriflamme par excellence, était encore le Montjoie, l'ancienne bannière Romaine donnée par le pape à Charlemagne. C'est ce Montjoie que les comtes d'Anjou, à partir de 978, portèrent dans les armées royales, tandis que dans leurs armées personnelles, ils portaient ou faisaient porter la bannière de ^ saint Martin. Il est en effet très-probable que ce Montjoie demeura l'étendard royal et national jusqu'au temps environ de Philippe I", puisque le texte le plus ancien de la Chanson de Roland^ le texte dit d'Oxfard, semble bien avoir été composé au temps de ce roi (fin du XI* siècle) et qu'il a conservé cette mention de la bannière Montjoie, qui disparaît au contraire, ce semble, dans les remaniements postérieurs.
Un extrait d'un diplôme du roi Robert, rapporté par Du Gange d'après Doublet* et qui m'avait échappé, me paraît confirmer singulièrement la conjecture exprimée par moi ci-dessus (p. 30, 31). J'ai supposé en
1. Du Gange. Dissert. XVIII. Glossaire. Ed. Henschcil. T. VU, p. 72 des dissert., col. 2.
effet que depuis ravénement des Capétiens, le siège du gouvernement, et celui de la maison du roi, commandé par le sénéchal ou son suppléant, le Dapifer ayant été transporté à Paris, le Montjoie avait fort bien pu être déposé à l'abbaye de Saint-Denis, où les rois Tallaient prendre en cas de guerre. D'où, ai-je dit, quand cette première oriflamme fut tombée en désuétude, une confusion assez naturelle avec la seconde, oriflamme, la bannière de saint Denis. Voici ce texte qui est assurément d'une époque où les rois de France, n'étant point comtes du Vexin, ne portaient pas la bannière de saint Denis. Ce diplôme de Robert, dit Du Gange, est de l'an 997 : « Hac itaque regia largitionis nostrse indulgentia cupîmus SS. Martyrum Dionysii, Rustîci, et Eleutherii, quibus olim omnem spei nos- Irae fiduciam commisimus, patrocinia promereri, quatenus hostibus nostris et victrices dextras inferre, ac cum triîimpho victoriœ^ invicta, annuente Deo^ exinde de eorum subjectione vexilla beferre. »
Le Montjoie aurait été porté encore dans les guerres nationales longtemps après Philippe I«', s'il.fallait en croire le témoignage de Gervais Doxoberneetdumoine de Senone (voir ci-dessus p. 32 note 1 ) qui le font lever 1 un et l'autre par Philippe- Auguste, l'un en 1184 contre le comte de Flandre, l'autre en 1214 lors de l'invasion qui fut arrêtée par la glorieuse bataille de Bouvines. Ce n'est pas seulement, comme je l'ai dit après Du Gange, avec la bannière de saint Denis, mais aubsi
avec la bannière royale que le moine de Sénone contond l'oriflamme de Charlemagne, puisqu'il la met aux mains de Galon de Montigny qui portail en effet à Bouvines non pas la bannière de saint Denis, mais la bannière royale (ci-dessus p. 59 note 1 ).
Gales de Montigni porta, Ou la-Cronique faus m'enseigne, De fin azur luisant l'enseigne A fleur de lis d'or aournée.
Il est possible en effet que par suite du dépôt à Saint- Denis des trois bannières (de Charlemagne, de saint Denis, des fleurs de lis) la confusion de la première se soit faite dans l'esprit du peuple non-seulement avec la seconde, mais encore avec la troisième, et la rumeur publique ou des récits mal compris ont pu transmettre cette erreur à des chroniqueurs un peu éloignas des faits et des objets, comme l'était l'alsacien Richier, moine de Sénone dans les Vosges. Le récit de la bataille de Bouvines dans ce chroniqueur a une allure épique ou tout au moins légendaire ; ce récit est semé de détails poétiques, d'inexactitudes ou d'anachronismes, qui pourraient bien être l'indice d'une application à cette bataille de traditions antérieures et peut-être très-anciennes. J'en extrais ce qui se rapporte à l'oriflamme et à la façon dont en^ fut chargé Gale de Montigny, dont Guillaume le Breton nous dit seulement que c'était un très- vaillant chevalier, mais
pas riche « miles fortissimus, sed non dives, » qui portait l'enseigne royale, c'est-à-dire la bannière ornée de fleurs de lis « signum regale, vexillum videlicet floribus lilii distinctum; » d*où je serais, pour ma part, assez porté à conclure que ce chevalier était un officier de la maison du roi, son écuyer ou valet tranchant (voir ci-dessus p. 19, 20, 120^ 121, et l'addition précédente n» 1), ce qui réduirait à une valeur purement poétique et légendaire le récit suivant du moine de Sénone*.
(( Rex vero secum de Parisius vexillum Caroli Magni , quod vulgo auriflamma vocatur, quod nunquam, ut fertur, a tempore ipsius Caroli pro aliqua necessitate a secretario Régis expositum fuerat*, in hoc bello apportaverat. Qui suis clara voce dixit : « Quis hodie vestrûm hoc vexillum, in honore regni Francise, in congressu isto portabit? » Oui dux Burgundiœ respondit : « Est mihi miles hic bene cognitus, vir corpore validus, et ad bella doctissimus, sed pauper, nomine Walo, qui totam terram suam desiderîo istius pugnae pro soloequo pignori obligavit; si cui vexillum