SES OPÉRATIONS AUTOUR D'ORLÉANS
Le temps est-il venu de raconter d'une façon définitive les phases diverses de la terrible guerre dont l'issue pèsera si longtemps sur la France ? Les pièces de ce grand procès sontelles assez complètes pour permettre à l'historien de porter sur l'ensemble comme sur le détail un équitable jugement? Assurément, il faudrait attendre encore, si l'on voulait posséder au complet les documents officiels des deux nations, les rapports et les mémoires des états-majors allemands et français, les récits plus ou moins intéressés des combattants euxmêmes. Mais on doit craindre d'autre part que le souvenir de tous ces sanglants épisodes ne disparaisse, effacé par les événements qui nous pressent, en nous laissant à peine le temps de regarder derrière nous. Si la parole n'est point encore à l'histoire, elle peut du moins être donnée aux témoins assez clair- v voyants ou assez fidèles pour préparer le jugement de la postérité.
C'est dans cet ordre d'idées que nous voudrions essayer de présenter le tableau des principaux faits de guerre qui se sont passés autour d'Orléans, pendant les trois mois de campagne
Septembre a Décembre 1870
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de ce qu'on a appelé « Tannée de la Loire. » Nous n'embrassons là, nous ne l'ignorons pas, qu'une partie de ce grand drame de la défense nationale qui s'est terminé si tristement à Versailles, au mois de février; mais, n'est-ce point près de ce fleuve français par excellence que se sont débattues avec le plus d efforts les destinées de la patrie? N'est-ce point dans ces plaines fertiles de la Beauce que s'est gagnée notre seule victoire? N'est-ce point là qu'un moment il a été permis de reprendre courage et de ne point désespérer du résultat final de la lutte? Des malheurs inouïs, des fautes plus fatales encore, ont rendu inutiles les plus généreux sacrifices ; mais il est juste de répartir entre chacun la part de la responsabilité comme de l'héroïsme. La tâche est délicate : on ne saurait se flatter à l'avance de l'espoir d'échapper à tout reproche ; on peut du moins faire en sorte de ne s'entourer que de témoignages parfaitement véridiques, en se plaçant en dehors de toute récrimination politique et de tout esprit de parti.
Nous serons du reste singulièrement aidés dans notre travail par un certain nombre de publications locales qui donnent, à des points de vue divers, le récit des faits auxquels chacune des villes ou des bourgades de l'Orléanais a en quelque sorte participé. Ce sont autant d'esquisses spéciales, d'études détachées qu'il est nécessaire de grouper avec soin si l'on veut s'efforcer (te composer un tableau d'ensemble. Parmi ces ouvrages, il en est un qui mérite spécialement d'attirer l'attention. Il a pour titre : Récits de l'in vasion, Journal d'un bourgeois d'Oi lcans du 11 octobre 1870 au 10 mars 1871, et est l'œuvre d'un professeur distingué de l'Université, M. Auguste Boucher, auquel, comme à bien d'autres, la guerre avait fait de tristes loisirs. Ces loisirs, il les a employés à écrire jour par jour l'histoire des événements qui se passaient sous ses yeux. Puis, il a visité les lieux témoins des luttes héroïques de nos soldats ; il a recherché la vérité de la bouche des témoins eux-mêmes. Ses récits sont empreints d'une grâce poétique qui charme l'esprit, d'un ardent patriotisme qui enflamme le cœur. Peut-être chez lui l'impression du moment l'emporte- t-elle sur les conclusions générales. Mais, pour le détail, il est impossible de faire œuvre plus consciencieuse et plus attrayante; et nous aurons souvent occasion de renvoyer le lecteur aux pages émues et délicates de M. Boucher. Toutes les autres publications qui ont paru
jusqu'à ce jour sont des pièces utiles à consulter plulôt que des œuvres littéraires : nous n'avons point à les analyser
A ces bases importantes d'information, nous joindrons un certain nombre de renseignements spéciaux, dont nous pouvons affirmer la parfaite authenticité, bien qu'il nous soit interdit d'en indiquer la source, et des dépêches officielles que nous avons eu occasion de conserver. Quelques notes rédigées au moment même sur des faits dont nous étions personnellement témoin achèveront de réunir, dans cet exposé, l'exactitude à Tintérêt qui découle facilement des événements euxmêmes.
C'est au début même que nous prendrons l'armée de la Loire, pour la suivre jusqu'au fatal échec qui, la dispersant et la séparant au 4 décembre , aboutit à la retraite du général Chanzy vers l'Ouest et à la malheureuse expédition de Bourbaki sur Belfort. L'examen attentif de la manière dont fut conduite, dès le commencement, la résistance aidera à faire comprendre les désastreux événements qui se produisirent successivement dans des circonstances presque identiques, sans que l'expérience pût nous éclairer jamais sur les causes
1 Voici la nomenclature aussi complète que possible des publications récentes qui se rapportent à notre sujet : Récits de V Invasion , Tournai d'un Bourgeois d Orléans, Il octobre 1870-16 mars 1871, par Auguste Boucher, ancien élève de l'Écolo normale, professeur do seconde au lycée d'Orléans. Orléans. H. Herluison, 1 vol. in-12, avec de nombreuses pièces justificatives. — Les Murailles d'Orléans pendant l'occupation prussienne. Orléans. II. Herluison. 1870, in-4°, tiré à 200 exemplaires. — L Invasion prussienne de 1870, par l'abbé Gochard. I, Les Bavarois à Orléans, deuxième édition. Orléans, H. Herluison, in-18, 1871, et la suite dans les Annales religieuses et littéraires dOrlèans, numéro du 24 juin et suiv. — L'Armée de la Loire, Journal dun volontaire, par P. F., commencé dans le National du Loiret, numéro du 3 mai 1871 et suiv. ; continué dans le Progrès du Loiret, numéro du 21 juin et suiv. — Histoire de la ville et du canton de Beaugency pendant la guerre de 1870 (par MM. Lorin de Chaflin), in-12 de 185 p. Orléans et Beaugency, 1871. — Défense de Châleaudun dans la journée du 18 octobre 1870, Incendies de Varize et de Civry, par L.-D. Goudray. Paris-Chàteaudun, 1871, in-18. — Trois mois de dictature en province, le Gouvernement de la Défense nationale à Tours, par Armand Rivière. Paris, E. Dentu, 1871, 1 vol. in-12. — La Campagne de l'armée de la Loire et la retraite d'Orléans, par M. H. Blerzy, Revue oies Deux-Mondes du 25 mai 1871.
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de nos revers et les moyens de les éviter. La seule ville d'Orléans, pendant cette campagne, fut le théâtre de quatre retraites, c'est-à-dire de quatre déroutes dont les proportions furent d'autant plus grandes que nos armées comptaient plus de soldats. Il est vrai que les forces de l'ennemi avaient augmenté dans la même proportion. Mais notre direction militaire ne sut jamais reconnaître à combien d'adversaires nos armées auraient à faire, et surtout à quel moment précis il faudrait opérer une concentration de troupes qui aurait pu rendre pour nous la partie souvent égale, quelquefois beaucoup meilleure.
Et d'abord, ce n'est point au Gouvernement du 4 septembre, mais bien au dernier ministère de l'Empire, que revient Vidée première de la formation d'une « armée de la Loire, » destinée à recommencer, dans le centre de la France, la lutte qui venait de se terminer d'une façon si honteuse dans le nord par la capitulation de Sedan. Lorsque, le 3 septembre au soir, le général de Palikao et ses collègues annonçaient « au peuple français, » dans une proclamation restée célèbre, la suite de revers inouïs que complétait cette simple phrase jetée à la fin, comme si elle eût été sans importance : « L'Empereur a été fait prisonnier dans la lutte, » — ils ajoutaient, pour essayer une fois encore de faire illusion à la nation : « Les forces militaires du pays s'organisent. Avant peu de jours une armée nouvelle sera dans les murs de Paris ; une autre armée se for me sur les rives de la Loire. » Nous avons su plus tard ce qu'étaient « ces forces militaires. » Il ne restait plus en France un seul régiment d'ancienne création. Tandis que Paris essayait à la hâte de se mettre en état de défense, on faisait revenir d'Algérie quelques vieux soldats, et on achevait dans les départements la révision de la classe de 1870 dont on avait devancé d'un an l'appel.
Sur les bords de la Loire, les préparatifs de résistance étaient à peine commencés. Le nouveau ministre de la guerre, le général Le Flô, que vingt années de retraite absolue avaient mis peu au courant de nos affaires militaires, ne prenait aucune mesure énergique pour organiser sérieusement la défense. Tandis que Trochu, assisté de quelques bons officiers généraux, saisissait le commandement suprême dans la capitale menacée d'un siège imminent, il ne se trouvait personne en
province pour se mettre à la tête des débris d'armée qu'il était possible encore de réunir. Il aurait fallu pourtant se presser. Car en huit jours Paris était investi et séparé pour cinq mois de la France, avant que le Gouvernement de la Défense nationale ait pu faire autre chose que changer les préfets. Il avait bien décrété la formation d'une «armée de secours; » maison croyait peu, même dans les nouvelles régions gouvernementales, à l'efficacité de ces efforts et on ne mettait guère d'activité à les réaliser.
Le 19 septembre, l'investissement de la capitale était complet et toutes communications devenaient impossibles entre Paris et la France. Il est vrai de dire que quelques jours auparavant le gouvernement de l'Hôtel de Ville avait délégué trois de ses collègues pour le représenter en province. Ces collègues, — on ne l'a su que trop, — étaient MM. Crémieux, Glais- Bizoin et le vice-amiral Fourichon. Ils s'installaient à Tours, qui en réalité allait devenir pendant trois mois la capitale de la France.
Quel était donc le plan de défense adopté par les hommes qui s'étaient donné la redoutable mission de nous sauver? Pourquoi le Gouvernement du 4 septembre, restant en grande majorité à Paris, avait-il désigné pour le représenter ses deux membres notoirement les plus incapables ? Et pourquoi enfin la France entière était-elle sacrifiée une fois de plus à Paris, dans un moment où la province seule cependant pouvait, par son élan, délivrer le pays de l'invasion ? — Ces questions ont été posées si souvent et reviennent si naturellement à l'esprit, qu'il importe de s'y arrêter un instant ; car elles sont de nature à jeter une singulière clarté sur les événements.
On répond d'ordinaire : mais les membres du Gouvernement de la Défense nationale étaient avant tout députés de Paris ' ; le pouvoir qu'ils avaient usurpé à l'Hôtel de Ville, ils ne
1 II n'est peut-être pas inutile de faire observer à ce propos que, dans le Gouvernement de la Défense nationale, composé de onze membres, tous députés de Paris (Proclamation de M. Léon Gambetta, ministre de l'intérieur, en date du 4 septembre, à 6 heures du soir, Journal officiel de la République française du 5), il y avait Irois membres qui n'étaient nullement députés de Paris, attendu qu'élus à Paris et en province, ils avaient opté pour la province, et avaient été remplacés par MM. Rochefort, Glais-Bizoin et Crémieux : c'étaient M. Gambetta, député des Bouches-du-Rhône , M. Picard, député de l'Hérault, et M. Jules Simon, député de la Gironde.
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l'avaient pris qu'en leur qualité de représentants de la grande cité; leur force, leur crédit, leur popularité ne pouvaient se conserver qu'au milieu même de leurs électeurs. Ce motif, qu'on allègue tout d'abord, n'est point le seul : il n'est même point le principal. Parmi les personnes présentes à Paris au moment de l'investissement, parmi celles qui connaissaient tant soit peu la situation, il n'en est pas une qui ne sache que, selon toute probabilité, Paris ne pouvait pas et ne devait pas résister plus de quinze jours. Le gouvernement nouveau n'eut pas besoin de longs calculs pour s'en convaincre , et le général Trochu était taxé de témérité, à cette époque, en avançant que le siège durerait trois semaines. Il n'y avait point d'armée organisée, point de travaux de défense sur les remparts, point de munitions dans les forts, point de canons capables de tenir en respect l'artillerie allemande, et encore chaque pièce n'était-elle approvisionnée qu'à trois coups. On devait ainsi, fatalement, si les Prussiens attaquaient, — et comment penser alors qu'ils n'attaqueraient pas? — arriver en peu de jours, peut-être après un assaut de quelques heures, à une capitulation ou à une prise de vive force; et le Gouvernement croyait qu'il était de son devoir d'être présent tout entier au dernier acte de la défense nationale. On raconte que M. Garnier-Pagès, avec cet enthousiasme un peu naïf qu'il a toujours eu pour ses principes, s'était fait armer de toutes pièces, et avait juré de s'ensevelir, comme un ancien, sous les ruines de la patrie et de la République. Les choses se seraient passées ainsi, et plus vite encore qu'on ne le pensait, si après l'affaire de Châtillon, journée si désastreuse pour nos jeunes troupes, l'armée prussienne avait voulu poursuivre nos soldats en pleine déroute. Quarante mille hommes seraient parvenus jusqu'aux murs de la place sans coup férir; et, s'ils avaient été mieux instruits de l'état de Paris, il ne leur eût même pas fallu une bien grande audace.
D'autre part, en envoyant à Tours MM. Crémieux et Glais- Bizoin, le Gouvernement n'avait entendu leur donner que des attributions civiles et administratives absolument secondaires. Toute l'autorité devait être concentrée entre les mains de l'amiral Fourichon, auquel étaient attribués les deux ministères de la marine et de la guerre, c'est-à-dire la mission de diriger toutes les forces militaires de la nation. On ne le connais-
sait que de réputation ; on l'avait fait venir en hâte de la mer du Nord, où il commandait la flotte d'observation, et il n'avait passé que fort peu de temps à Paris. Mais on le disait très-bon organisateur, très-ferme soutien de la discipline, très-habile en conceptions militaires, en un mot l'homme le plus capable dans les circonstances présentes de refaire une armée et de lui inspirer confiance. Tel est le double motif pour lequel le Gouvernement de la Défense nationale, après de vives et longues discussions, se décida à rester presque tout entier enfermé dans Paris; et cette résolution était inspirée par la situation même. Il faut le dire encore, à Paris comme en province, les hommes sensés avaient peu de confiance dans le succès ou la possibilité même de la résistance, et on croyait à la prompte nécessité de faire la paix. Puis vinrent les exaltations du patriotisme : les plus tièdes se laissèrent facilement convaincre par ce faux raisonnement que les Français sont les premiers soldats du monde et que s'ils veulent se lever en masse ils seront toujours invincibles. Triste illusion ! qui ne donne ni de la science, ni de la discipline, ni des munitions, ni des armes, ni même du courage, et qui a été la cause de l'aggravation de nos désastres !
Mais revenons à la délégation de Tours. L'amiral Fourichon qui, au fond de l'âme, n'avait qu'une foi médiocre dans la défense à outrance, s'était installé à Tours, dans l'ancien palais du maréchal qui, sous l'Empire, exerçait un des grands commandements régionaux. Il se mit sans empressement à préparer une organisation régulière des débris d'armée qui s'étaient réunis à Bourges, à Vierzon et dans l'Ouest. Il fit quelques décrets et quelques circulaires sur la discipline ; il essaya d'utiliser les bons éléments, en petit nombre, qu'il avait à sa disposition. Il ne chercha pas à prendre de résolution héroïque. Un de ses premiers actes — qui pour la suite de notre récit aura une certaine importance — fut d'attacher provisoirement à la 19e division militaire les départements de l'Yonne, de l'Aube et du Loiret La 19e division est celle de Bourges, et elle était alors commandée par M. le général baron de Polhés, qui se trouvait aussi avoir sous ses ordres les départements faisant partie auparavant du ressort de Paris
1 Décision ministérielle du 22 septembre 1870. Moniteur universel du 26.
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(irG division militaire). Ce devait être là un des principaux éléments de Tannée de la Loire.
Il y avait à cette époque à Orléans, comme commandant de la subdivision, un général, ancien officier de gendarmerie, très-brave au feu, très-suffisant, en temps ordinaire, pour remplir son poste , mais prompt à perdre son sang-froid dans une situation difficile et peu fait pour prendre au moment précis le parti qui convient. Le général Peitavin s'était donné beaucoup de peine pour organiser les mobiles du département; il les avait envoyés à Paris suffisamment exercés et équipés. Depuis, quand l'invasion s'était avancée jusque vers le centre de la France, il avait fait autour d'Orléans, dans la forêt particulièrement, quelques travaux de défense, à l'aide de fonds votés par le Conseil municipal; et ces travaux, au dire des hommes spéciaux, étaient conçus d'une façon intelligente. Il disposait d'un effectif peu nombreux, il n'avait ni artillerie, ni cavalerie ; mais son petit noyau de troupes de ligne et de mobiles pouvait suffire à arrêter quelques éclaireursou quelques pillards ennemis.
Défendrait-on la ville d'Orléans? Se battrait-on seulement aux abords principaux, sur les routes où des tranchées avaient été creusées et garnies de pallissades? Ferait-on la guerre de rues et de barricades? Telles étaient les questions que les habitants se posaient, quelques-uns, il faut le dire, non sans terreur. L'état de siège rendait le général seul responsable de la décision qu'il faudrait prendre au moment suprême. La garde nationale n'était ni équipée, ni armée sérieusement. Mais le maire et les habitants ne voulaient point peser sur la résolution du général dans la crainte de gêner les intérêts sacrés de la défense. Il en était de même du préfet, qui n'avait avec le général que des rapports de service, et qui se contentait d'avertir pour sa part les populations de la Beauce, en les encourageant à soustraire à l'ennemi leurs provisions, leur matériel, leurs bestiaux, en un mot toutes ces proies faciles qui, dans un pays riche, secondent si puissamment la marche du vainqueur.
L* ARMÉE DE LA LOIRE ET SES OPÉRATIONS AUTOUR d' ORLÉANS. 13
Un jour, le 20 septembre, le général Peitavin arrive tout effaré à la préfecture. Il tenait à la main une dépêche du maire de Pithiviers, qui était ainsi conçue :