‹ Le drapeau de la FranceChapitre 43 sur 54 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Uittoirt de France depuis les temps tes plus reculés jusqu'en 1789. Paris, Furne, 1855-60, 16 vol. iu-8* cavalier, et un vol. de tables. — Histoire populaire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, Paris, Parue (1867-70); en cours de publication.

Nous avons passé successivement en revue les principales thèses rationalistes conçues ou reproduites par M. Martin dans les sept premiers volumes de son Histoire de France. Le christianisme fondé par « Jésus » présentait assurément un bon système de morale. M. Martin Ta reconnu, mais on le vit modifié peu à peu par une série de dogmes, de rites nouveaux contre lesquels luttèrent en vain, pendant le moyen âge, quelques rares esprits. A la fin du xv* siècle, la doctrine du salut ne présentait plus, selon M. Martin, qu'un ensemble de « formules magiques, » et qu' « un mécanisme où s'anéantissait l'âme. » Une commotion vint arrêter la Papauté sur la pente où elle allait se perdre. Voilà la thèse.

Quelle fut cette commotion, qui arrêta la papauté sur la pente conduisant à « l'ésothérisme négatif ? » Quel accident lui donna naissance ? Quels en furent les auteurs et quels les résultats ? Nous allons le dire rapidement, en empruntant, comme toujours, à M. Henri Martin ses propres paroles,

mélange étonnant de vérités et d'erreurs, où malheureusement les erreurs finissent par dominer de beaucoup les vérités.

La réforme de l'Église, d'après les grands catholiques du siècle passé, ne regardait que la discipline, toujours variable, et non le dogme, toujours immuable ; cette réforme avait été commencée au concile deLatran, dont les sages prescriptions, pour l'abolition des abus, ont été louées par plusieurs auteurs protestants 1 . Si les abus introduits dans l'Eglise furent , comme le dit M. Martin, cause de la commotion qui eut lieu alors, pourquoi ne pas les réformer — ce à quoi on n'a pas songé un instant — sans pour cela rompre l'union avec l'Eglise qui, elle aussi, voulait faire cesser les abus ? Mais les abus purent être l'occasion, ils ne furent pas la cause de la commotion. Une révolte contre des abus n'aurait jamais produit seule un tel ébranlement ; il a fallu un concours de circonstances particulières, l'entraînement de toutes les intelligences vers le nouveau, à la suite de la découverte de l'imprimerie, de la découverte de l'Amérique, etc., pour que la révolte de Luther eût un effet supérieur aux précédentes révoltes de Jean Huss et de Wiclef 2.

Quoi qu'il en soit, M. Martin écrit : « La réforme de l'Eglise par elle-même avait avorté... La papauté s'était raffermie et tous les vieux abus avec elle. Les Papes s'imaginèrent que tous les hommes éclairés, à l'exception de quelques rêveurs..., acceptaient la vieille machine romaine (sic, est-ce là le style d'un historien?), du moins à titre d'instrument politique et

d'agent de civilisation Quant aux mœurs et à la foi, on

peut dire, sans les calomnier, qu'ils ne s'en préoccupaient guère 3. » Voilà la première page du réquisitoire ; elle est démentie par les aspirations des catholiques et leurs actes : il pouvait y avoir eu, il y avait eu engourdissement, mais non complicité dans le désordre.

Voici la seconde page : « Rome donna une extension sans borne au trafic des indulgences, défendu à plusieurs reprises par les conciles de Latran, de Vienne et de Constance, et

1 Voir les auteurs cités dans Hœninghaus, la Réforme contre la Réforme, 1. 1, ch. vii, et Dôllinger, la Réforme, 3 vol. in-8°, trad. de M. Perrot. * Cf. Bal mes, Protestantisme et Catholicisme comparés, t. I, passim, » Hist. de France, t. VII, p. 504.

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toujours renouvelé par les Papes 1 .. . Les indulgences devinrent l'objet du plus honteux des commerces simoniaques de la chancellerie romaine; on affermait le produit du pardon des péchés à des partisans, à des banquiers, comme s'il se fût agi du droit sur les vins ou de la gabelle du sel2. » Ce tableau est chargé ; il est toutefois certain que la chancellerie romaine afferma à l'archevêque de Mayence, lequel le revendit au banquier Fugger d'Augsbourg, le droit de publier et de vendre aux fidèles les cédules constatant les indulgences accordées, par conséquent le droit de percevoir les aumônes. C'est ainsi que Léon X affecta à la construction de l'église Saint- Pierre à Rome le produit des cédules d'indulgence qu'il fit prêcher en Allemagne 3. « Ce fut, continue M. Martin, de tous les abus de la cour de Rome le plus pernicieux à la morale publique. » — Nullement, encore une fois, parce qu'on ne vendait pas l'indulgence, chose spirituelle, mais l'attestation ma térielle de l'absolution 4, qui servait d'aumône. — M. Martin continue son récit : « La multitude, confirmée dans son igno rance par ceux dont la mission était de l'en tirer, croyaitacheter la dispense du repentir avec celle de la pénitence extérieure, et prenait les bulles du Pape pour une espèce detalisman à l'abri duquel on pouvait pécher tout à son aise sans crainte de l'Enfer. Les moines chargés de prêcher les pardons entassaient les hyperboles les plus monstrueuses pour acha lander leur marchandise, bien assurés qu'ils étaient de l'im puni té si la recette était bonne B. » Ce récit est tout simplement grotesque, et M. Henri Martin l'a emprunté à des pamphlets protestants bien connus fl, non à l'histoire. Nous avons, en effet, précisément le mandement de l'archevêque de Mayence et les sermons du dominicain Tetzel, chargés de publier et de prêcher les pardons; ils n'ont pas manqué à leur mission de dissiper l'ignorance de la multitude au sujet des indulgences et de l'instruire de la nécessité de se confesser, de faire pénitence, de recevoir l'Eucharistie pour gagner le pardon 7 . Après

i Hist. de France, t. VII, p. 506.

8 Hist. de Luther, par M. Audio, éd. in-12, t. I, p. 60.

* Des formules d'indulgence sont dans Audin, l. c, p. 343.

» Hist. de France, t. VII, p. 507.

« Cités par M. Audin, L c, p. 62 et 63.

7 M. Audin, /. c, pièces justificatives, t. I, p. 340-343.

cela, je ne fais nulle difficulté de dire avec le savant cardinal Pallavicini: « Si Léon X se fût entouré de plus de théologiens et éclairé de leurs conseils, il aurait agi avec plus de précaution dans la dispensation des indulgences 1 . »

Quoi qu'il en soit, voilà l'occasion qui détermina la commotion : l'abus dans la distribution des indulgences. Mais les esprits étaient mûrs pour la révolte. « Le coup partit, nous dit M. H. Martin, d'entre les peuples qui avaient été le plus soumis à la cour de Rome et le plus exploités par elle 2. »

Cette phrase peut sembler heureuse : je le sais, il peut être habile de montrer les peuples qui ont le mieux connu les Papes comme étant les plus empressés à se soulever contre eux ; mais les Allemands ont-ils été si soumis ? Je ne le crois pas, et l'incendie qui s'alluma alors a été rendu non-seulement possible, mais facile, précisément parce que le feu couvait depuis longtemps sous la cendre. Il y avait en Allemagne un parti nombreux, toujours opposé à Rome, parti dont les Othon, les Henri VI, les Frédéric II avaient été les organisateurs et les chefs, dont les Benjo, les Othon de Frisingue, les Radevicus avaient été les annalistes, dont Albert de Boham avait été, au xine siècle, le représentant dans Tordre ecclésiastique, dont enfin les Hussites avaient été naguère la cruelle expression. Ces débauches de l'esprit, en révolte contre l'autorité, avaient produit un relâchement dans la discipline, une licence dans les mœurs, dont les écrivains du temps nous apportent l'irrécusable témoignage. Ce ne sont donc pas des fils soumis qui se sont soudain levés contre Rome leur mère pour la punir de les avoir « exploités. » Ce sont des enfants toujours méfiants, dissipateurs des biens spirituels, et trop bien disposés par leurs méfiances et leurs dissipations à ne rien ménager.

L'Allemand n'avait pas seulement, d'après M. H. Martin, beaucoup connu Rome et ses abus, première raison de sa révolte ; il devenait civilisé. Seconde raison qui, à ses yeux, l'explique : « Le Christianisme du Nord n'avait jamais été celui du Midi, et l'Allemand, en se civilisant, développait de plus en plus les qualités distinctives qui devaient l'éloigner de Rome 3.»

* Bist. du concile de Trente, 1. I, c. n. Ed. Migne, 1. 1, p. 551.

* Hist. dt France, t. VU, p. 508, *Ibid.

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C'est énoncer assez clairement le thème continuellement soutenu ,par M. Martin de l'incompatibilité existante entre la Rome de 1'Çglise et la vraie civilisation. « L'intelligence teutonique grandissait, continue M. Martin, et se révéla tout à coup au montre par la découverte de l'imprimerie 1 » (inventée soixantedix ans avant Luther, mais passons). — Je veux bien croire que sous certains rapports cette influence grandissait, mais l'intelligence italienne, plus en contact avec Rome et son influence, était déjà grandie depuis deux siècles : elle avait eu Dante, Pétrarque, l'Arioste, Thomas d'Aquin ; elle avait Michel-Ange, Léonard de Vinci, Raphaël et tant d'autres brillants et solides esprits, honneur éternel des belles-lettres et des arts, et l'Italie était restée catholique. Mais veut-on la preuve que « l'intelligence teutonique grandissait ? » La voici : « L'Allemagne était inondée de traductions partielles et de commentaires des livres saints; » alors « l'autorité ecclésiastique s'émut 2,» manière habile d'affirmer encore le thème favori en montrant l'Eglise inquiète dès que la lecture de l'Ecriture sainte se propage parmi le peuple. Mais faut-il rappeler que la Bible était étudiée partout depuis longtemps avec une véritable passion, que les traductions des livres saints étaient depuis longtemps répandues par les prêtres et les moines avec l'assentiment de l'Eglise 3? Le moment, pour accuser, est du reste mal choisi par M. Martin, car l'Eglise venait de célébrer, au Concile de Latran, l'imprimerie, « cet art si heureusement inventé pour la gloire de Dieu, pour l'exaltation et la propagation de la Foi. » Elle venait de déclarer « la presse un moyen très-opportun d'exercer les intelligences et de former des érudits, que nous nous réjouissons, disaient les Pères du Concile, de voir se multiplier dans l'Eglise4. » Non, l'Eglise n'était pas si amie de l'ignorance.

Voici un autre fait qui explique sans doute pourquoi l'Allemagne se sépara de Rome : elle avait été persécutée. « Les dominicains, nous dit M. Martin, avaient fait en Allemagne, dans la dernière période du xve siècle, d'effroyables bouche-

« nist. de France, t. VII, p. 509.

* Ibid.

8 Voir divers écrits dans J.Schilter, Thésaurus Antiquilatum Teutonicarum, i. I, 3 vol. in-fol., 1727.

* Labbe, Co?icilia, t. XIV, p. 257.

ries (sic) de sorciers et surtout de sorcières f. » Il y avait eu, en effet, des procès et des exécutions de sorciers et de sorcières, tristes victimes du démon qui, par leurs pactes avec les puissances infernales, obtenaient une grande puissance sur les esprits incrédules, et conduisaient à des crimes révoltants. La société, d'accord avec tous les jurisconsultes du temps, y voyait un péril, et l'autorité laïque se réunissait au pouvoir spirituel pour proscrire la sorcellerie et les sorciers. Si le pape Innocent VIII, en 1483, fulminait contre les sorcières une bulle des plus sévères, les protestants appliquèrent les mêmes principes. Luther réclama le supplice des magiciens dans le triple intérêt de la Religion, de la morale et de la sécurité publique. Calvin établit pour eux le supplice du fen à Geuève, où, en soixante ans, cent cinquante individus furent brûlés. Gela est triste sans doute ; mais la société attaquée se défendait alors, comme elle se défendra toujours. Aujourd'hui les sorciers, par le cours naturel des choses, troublent moins les familles, mais ils remuent davantage l'Etat, et tous les jours nous pouvons voir les représentants du pouvoir obligés, comme au xve siècle, de punir de mort ceux qui s'insurgent contre les lois divines et humaines aux cris de : Vive Satan ! Ces mouvements démoniaques, si nombreux au xv' siècle, contribuèrent à répandre l'immoralité, et par là servirent à la propagation de la révolte luthérienne.

Ainsi, à tous les points de vue, l'Allemagne était bien préparée. Luther pouvait parler, et lorsque Luther éleva la voix ainsi qu'Ulric de Hutten, c'était, dit M. Martin, en son style emphatique, « c'était la voixd'Arminius et de Velléda, la voix de la Teutonie elle-même qui retentissait du fond des siècles a. » On était au 1er novembre 1517. Quelques mois auparavant, le 16 mars, le Concile de Latran avait clos ses réunions, et le général des dominicains, l'illustre Thomas de Vio, ayant comme un pressentiment de la tempête, insistait pour que les prélats ne se séparassent pas.

Que fut Luther ? Le caractère de cet homme, plein d'orgueil et de colère, de fureurs et de débauches, n'offre rien de sympathique. M. Martin lui-même est obligé de mettre quelques réserves dans son éloge. Mais ces critiques ne renversent pas

* Hist. de France, t. VII, p. 510.

» Ibid., p. 528.

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sa conclusion : « Quelles que soient, dit-il, les ombres sur cette puissante figure, l'Allemagne se fait gloire, à bon droit, d'avoir donné le jour à Luther »

Luther blâme les indulgences, et partant toute la doctrine de la solidarité et de la réversibilité des mérites : il nie le purgatoire; et sur ces points M. Martin l'approuve. Mais il nie aussi le libre arbitre, et M. Martin le regrette. Toutefois M. Martin en prend aussitôt son parti, et s'écrie : « Qui eût dit que de cette négation radicale du libre arbitre allait sortir la liberté ! Ce sont là les secrets de la Providence a ! » Oui, secrets tellement incompréhensibles qu'il faut chercher une autre explication, plus naturelle, plus logique, et dire : les attaques contre le libre arbitre ont forcé l'Eglise à affirmer d'une manière plus forte encore la liberté et à développer cette doctrine à laquelle, en dépit du fatalisme luthérien, janséniste ou philosophique, elle resta toujours si fidèle. M. Martin aurait été plus dans le vrai si, à la place du mot liberté, il eût mis, ce qui aurait rendu sa pensée exacte, le mot licence. La licence, en effet, sort toujours inévitablement du despotisme, c'est-à-dire de la négation du libre arbitre, de la liberté de l'homme ou du citoyen. M. Martin sent instinctivement sans doute la faiblesse de son raisonnement, car il ajoute : « Ce n'est pas sur les erreurs ou les vérités métaphysiques de ses doctrines, c'est sur son sentiment qu'il faut juger Luther; cet apôtre d'une race au génie abstrait, fut un homme de sentiment et non d abstraction. L'amour de Dieu et l'amour des hommes en Dieu, voilà ce qui inspire tout et couvre tout chez Luther 3. » Non, cela ne peut tout couvrir, car cet amour de Dieu lui fait supprimer le culte rendu à la Divinité, et cet amour des hommes le rond indifférent à ce qu'ils embrassent librement Terreur ou la vérité. Non, Luther ne peut être si facilement excusé de ses erreurs dogmatiques, et aucune parole, en tout cas, ne peut couvrir les erreurs sur la morale de l'homme du sentiment, du débauché qui, non content de se perdre lui-même, va troubler lésâmes de la Germanie, et lui, prêtre et moine, deux fois vierge, permet la polygamie, conseille le divorce et devient le mari

» Hist. de France, t. VII, p. 537.

» Ibid., p. 516.

• Ibid., p. 514.

d'une religieuse ! C'est peu de chose apparemment , ou plutôt nous oublions que M. Martin parle de ce fait comme d'un titre de gloire, car, par là, Luther supprime le sacerdoce et abolit la loi du célibat. Or le sacerdoce aboli, le célibat supprimé, ce sont là des bienfaits dont, selon M. Martin, nous sommes redevables à Luther.

« Deux paroles d'une portée incalculable viennent d'être prononcées, nous dit-il : Nom sommes tous prêtres, c'est-àdire égalité de tous, responsabilité directe de chacun devant Dieu. Chaque chrétien est prêtre dans sa maison, le clergé doit rentrer dans la société générale par 1 égalité Religieuse et par le mariage; le prêtre n'est plus qu'un fonctionnaire de la société chrétienne *. » Oui, le mot est juste, cet homme serait un fonctionnaire, un professeur de morale, mais ce ne serait plus le prêtre, le prêtre qui n'est pas un étranger dans la société, mais le ministre chargé de conduire l'homme à Diéu.

Voici la seconde parole : « Il est contre le Saint-Esprit de brûler les hérétiques, c'est-à-dire, point de contrainte dans l'ordre spirituel, respect de la conscience. La société n'a droit de frapper que les actes matériels qui troublent l'ordre matériel 2.» Oui, voilà le droit que la société d'alors voulait exercer et que Luther contestait à la société catholique, tout en ne respectant la liberté d'aucune conscience. M. Martin le sait et l'avoue ïùimême. « Le maître n'ira pas à toutes les conséquences logiques de sa pensée. N'importe, la parole est jetée dans le monde. D'autres la recueilleront. L'écho de la voix de Martin de Tours est réveillé par Martin Luther. La grande hérésie qui a dénaturé le Christianisme, l'hérésie des persécuteurs, est ébranlée. La race sanglante d'Ithacus pourra disputer, longtemps encore, la terre aux fils de la liberté : ils arracheront enfin la terre de ses mains 3. » La phrase est sonore peut-être et ne manque pas d'effet, mais elle manque d'exactitude. Elle rappelle le thème de M. Martin: les Papes, l'Eglise, voilà la race sanglante d'Ithacus, voilà les persécuteurs. Les adversaires de l'Eglise, Albigeois, Hussites, protestants, rationalistes, voilà les fils de la liberté et les victimes.

Pour établir ce thème, M. Martin fait sans cesse violence à

» Hist. de France, t. VII, p. 523.

* lbid., p. 524.

» lbid.

l'histoire, car, « s'il est un dogme historique, a dit un des hommes qui ont le plus connu le siècle, c'est que l'erreur est persécutrice, implacable, atroce, et cela toujours, dès qu'elle le peut et au degré où elle le peut *. » La vérité attaquée se défend parfois, et en se défendant elle peut employer les mêmes armes que l'erreur. Gomme elle, elle peut devenir agressive, mais son agression vient toujours à la suite pour repousser une précédente attaque. Voilà ce que dit l'histoire. Ainsi le martyr renversant l'idole qu'on le forçait d'adorer ; ainsi le croisé armé contre le musulman envahisseur et le poursuivanVjusqu'à Jérusalem, ainsi ceux que Ton vit marcher contre l'Albigeois et le Hussite, insulteurs des prêtres et profanateurs des sacrements; ainsi, de nos jours, le soldat de la civilisation s'élançant contre les communeux de 1848 et de 1871, insurgés contre la société.

Mais continuons d'examiner les opinions de M. Martin. Au nom de la vérité peut-être, et de la tolérance sans doute, il poursuit le prêtre catholique, car le prêtre à ses yeux voilà l'obstacle, le moine surtout : « Le monachisme est le grand ennemi de ceux que préoccupait le progrès des lumières 2.» Le moine et le prêtre gardent le célibat « contraire aux droits de la nature, » que Luther proclame en « revenant de fait sur la condamnation de la chair prononcée par l'ascétisme chrétien 3 » (euphémisme pour désigner l'Eglise).

En rendant ses droits à la nature, Luther les rend aussi, dit-on, à l'intelligence, et M. Martin, oublieux de tout ce que l'Eglise a fait pour répandre l'instruction, estime « qu'un des plus beaux titres de Luther est sa lettre aux conseillers des villes d'Allemagne pour les conjurer de fonder des écoles chrétiennes ; » car « c'est là, ajoute-t-il, le point de départ de ce grand mouvement d'instruction publique qui est l'honneur de la civilisation protestante et qui a tant élevé moralement et intellectuellement le niveau des classes populaires 4. » Il est permis de sourire. Non, le point de départ n'est pas dans cette lettre, car, avant Luther, les conciles avaient publié leurs décrets sur l'enseignement, les évêques catholiques avaient fondé

1 Conférences de N.-D.. par le P. Lacordaire, t. I, p. 147. « Hist. de France, t. VIII, p. 147.

• Jbid., t. VII, p. 533.

* Jbid., t. V1U, p. 34.

des écoles populaires ou illustres, accessibles à tous. Le point de départ de ce grand mouvement d'instruction populaire est dans la parole même du Dieu fait homme : Allez et enseignez toutes les nations. Cette parole a tout inspiré.

Mais prêtons l'oreille aux accents lyriques par lesquels M. Martin célèbre en cet endroit les œuvres de Luther: « C'est un grand bienfait, s'écrie-t-il, que de rouvrir librement à l'esprit humain les trésors de la Bible, étouffés sous la masse des œuvres canoniques et scolastiques. C'est une sublime audace que de rompre les liens de la conscience enchaînée par les pouvoirs infaillibles — (lisez l'Eglise catholique) — et de lui rendre la souveraineté d'elle-même, par le fait, du moment où on lui refuse le libre arbitre en théorie. Le docteur dû serfarbitre est, qu'il le veuille ou non, le père du libre examen et l'initiateur de toute cette société moderne qui marche dans une voie si différente delà sienne. 11 y a une force prodigieuse, le principe d'un immense déploiement de la personne humaine dans ce grand mot : Nous sommes tous prêtres » On trouve ici le développement de la pensée de tout à l'heure et la confusion de choses très-distinctes. Non, l'esprit hilmain n'était pas étranger aux trésors delà Bible, ces trésors • n'é1 taient pas étouffés, les consciences n'étaient pas enchaînéès. Mais Luther, qui ne peut souffrir de voir la Bible traduite par ,un autre que lui, Luther enchaîne véritablement les consciences par son despotisme, blâmé par Calvin, et insupportable même au doux Mélanchton 2. Ce n'est pas la liberté mais la licence que Luther répandit dans le monde, et la preuve, c'est que la société a toujours été obligée de s'opposer énergiquement, sous peine de périr, aux conséquences du principe jeté par lui dans les esprits; toujours elle a été obligée pour vivre de revenir aux enseignements de ce pouvoir infaillible de l'Eglise catholique qui rend à l'esprit, enchaîné dans l'erreur par le libre examen, la souveraineté de lui-même avec la vérité.

M. Martin ne semble avoir peur d'aucune conséquence, car ce qu'il reproche à Luther c'est précisément de « vouloir l'im-

1 Hist. de France, t. VII, }>. 535.

* Voir témoignages dans Bossuet, Histoire des Variations, t. I, p. 203- 241, etc.

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mobilité en religion, de ne vouloir que l'Ecriture, de nier le progrès dans la religion. » Sans doute la religion catholique s'est développée et a progressé dans ce sens qu'elle a défini et rendu plus évidentes des vérités au fur et à mesure que Terreur le réclamait, mais ces vérités reposaient déjà sur la parole divine exprimée dans les livres saints et enseignée par la tradition. M. Martin ne l'entend pas ainsi : il ne comprend pas les formules où Luther veut, pour le moment, s'enfermer ; il voit avec peine que la réforme dans la sphère religieuse ne sera « qu'une opposition, qu'une protestation et non une affirmation nouvelle, une progression \ » Mais en revanche, quelle magnifique carrière il lui voit parcourir dans une autre sphère, c'est-à-dire « dans la société civile et politique, où elle enfantera d'immenses progrès 2 ! » Ecoutons ce nouveau chant enthousiaste : « La parole Nous sommes tous prêtres (M. Martin tient à la répéter) avec ses conséquences : l'abolition du célibat ecclésiastique et du monachisme, de la grande milice romaine, affranchira l'individu, la famille, la patrie, dégagera les nationalités d'une pression extérieure souvent étouffante — (celle du Pape veut dire M. Martin). — donnera un essor inouï à la personnalité humaine, en habituant chacun à répondre de lui-même devant ses semblables, comme devant Dieu — (comme si le catholique ne répondait pas de lui-même devant ses semblables et devant Dieu), — contribuera enfin grandement à produire les sociétés les plus actives et les plus libres qui aient encore paru dans le monde 3. »

Encore une fois, ce n'est pas cette parole, ce n'est pas l'abolition du célibat ecclésiastique et du « monachisme » qui a produit les sociétés les plus actives et les plus libres. L'état présent de l'Italie et de l'Espagne, comparé à celui de l'Allemagne et de l'Angleterre, peut, je le sais, donner une apparence de raison à l'observateur superficiel, comme elle attriste le cœur catholique; mais ces nations avaient des prêtres, des moines, et des moines nombreux et illustres, lorsqu'elles donnaient un essor inouï à la personnalité humaine dans les arts et dans les lettres ; elles étaient actives lorsque leurs négociants couraient nos foires de Beaucaire et de Gham-

» Hist. de France, t. VII, p. 536.

» Ibid.

» Ibid., p. 537.

pagne; elles étaient jalouses de leur liberté et de leur nationalité, nullement étouffées, lorsque avec leurs ligues lombardes où leurs Sainte-Hermandad elles repoussaient l'étranger, elles étaient libres enfin avec leurs cortès provinciaux ou leurs conseils populaires. Non, la décadence de ces nations provient d'autres causes. La corruption est venue à la suite des richesses; le despotisme ou l'anarchie, qui n'est que le despotisme de la multitude, ont pesé sur elles ; l'engourdissement a été le résultat de cette pression du pouvoir et de cette corruption des mœurs, puis un effroyable abus de grâces a été commis pendant le temps de cet engourdissement. La forme a pu rester, le fond s'est évanoui. Ainsi tombent les nations, pour se relever seulement sous la verge du châtiment, lorsqu'elles reprennent ces doctrines élevées et ces mœurs chastes qui les font libres et fortes.

Mais cette œuvre, chantée par M. Martin, n'est qu'à son aurore : « Nous anticipons ici sur les suites immédiates de l'œuvre de Luther, écrit l'auteur, et nous ne pouvons plus faire avec certitude la part du premier réformateur, car les progrès dont nous parlons ne s'accompliront sur une vaste échelle qu'après que la réforme aura été réformée (par le rationalisme, sousentend ici M. Martin), et que le libre arbitre aura pénétré dans là citadelle de la grâce élevée par Luther. Ce ne sera pas non plus immédiatement que l'attaque de Luther contre le principe de persécution portera ses conséquences. Le système de persécution repose sur deux colonnes d'airain, l'infaillibilité de l'Eglise et l'éternité des peines. Luther a renversé la première 1 . » C'est indiquer clairement en ces paroles le rôle réservé à l'avenir, et qu'il appartient à la philosophie d'achever en attaquant la doctrine de l'éternité des peines, devoir auquel M. Martin ne manque jamais. Après Luther, nous dit M. Martin, « la philosophie n'a plus qu'un pas à faire, un grand pas, il est vrai ; elle n'a plus qu'à substituer le sentiment ou la foi en général à la foi spéciale de Luther 2, » — la foi en l'humanité sans doute, cette divinité nouvelle, idole de notre temps, pour laquelle désormais, selon les naturalistes, l'homme doit vivre et mourir!

» HisL de France, t. VII, p. 537.

» Ifnd., p. 530.

REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES

Luther a parlé. Gomment va se propager sa parole ? Comment va-t-on opérer la réforme ? La réforme des abus, mais encore une fois on n'y songe pas, et M. Martin écrit justement: « La réforme va s'engloutir dans l'abîme du fanatisme 1 . » Seulement il rejette la faute sur l'Église catholique. « La réforme, dit-il, versera le sang par suite de la logique, de la fatale tradition augustinienne » (lisez évidemment l'Eglise) ; mais « Luther, du moins, n'y trempera pas les mains a, » dit M. Martin. Gela est-il bien vrai ? Qui donc, avec sa parole enflammée, soulevait les paysans pour les lancer au pillage ? Qui donc ensuite, lorsque Munzer y eut trop bien répondu, se retournait vers les princes et s'écriait : Allons, aux armes, frappez, percez, tuez en face ou par derrière 3 ? Mais c'est Luther ! Qui donc également renouvelait la théorie du despotisme au profit de ces princes? Toujours Luther, et dès lors y a-t-illieu de s'étonner si les princes allemands, en qui le sentiment catholique était affaibli, accueillirent avec empressement cette prétendue réforme qui ne réformait aucun abus et satisfaisait toutes les passions? Ils y trouvaient le contentement de leur orgueil comme l'assouvissement de leur cupidité. M. Martin reconnaît ce dernier point : « Sauf quelques âmes vraiment religieuses et magnanimes, dit-il, la plupart des princes et des barons virent surtout dins la réforme un prétexte de se jeter sur les biens de l'Eglise 4. » Quel aveu ! cela est exact, et l'on en conviendra, peu honorable. Mais voyons quelles sont les âmes « religieuses et magnanimes. »

La réforme, en effet, va recruter d'autres adhérents que les barons cupides, et M. Martin ne reconnaît même pas dans les princes les premiers affidés au protestantisme et ses soutiens ; c'est dans la classe bourgeoise qu'il veut les chercher. « Les

t Hist. de France, t. VII, p. 533.

» Ibid., p. 537.

• Opéra Lutheri, t. II, fol. 130, cité par M. Audin, Hist. de Luther, t. 11, j). 430.

* Hist. de France, t. VIII, p. 34.

monstrueux abus où étaient arrivées la doctrine des œuvres satisfactoires, écrit-il, et l'intervention de la hiérarchie sacerdotale entre Dieu et l'homme, enfantaient nécessairement partout une réaction analogue dans les âmes pieuses et méditatives f. » Ainsi, on veut montrer habilement que toutes les âmes distinguées embrassaient le protestantisme. Théodore de Bèze avait dans ce but inscrit leurs noms dans ses Icônes, mais on a montré que plusieurs d'entre eux, restés catholiques, devaient être retranchés de la liste. Citons, d'après M. Martin, quelques-unes de ces « âmes pieuses et méditatives : c'est Lefevre d'Etaples, « le plus pieux des savants, le plus chrétien des apôtres de la Renaissance, le vénérable Lefevre qui, dès 1493, avait devancé Luther dans la profession de sa doctrine , la doctrine du salut gratuit, de la justification par la foi seule2. »

Est-il bien sûr que les opinions de Lefevre eussent été entièrement approuvées par les auteurs de la réformation? M. Merle d'Aubigné en doute, d'autres le nient 3. La Sorbonne, en 1555, mit ses ouvrages, non parmi les livres hérétiques,mais parmi ceux des catholiques suspects, car si Lefevre, comme dit le P. Le Long 4, inclinait aux opinions luthériennes, il semble qu'on ne puisse lui prêter les desseins hérétiques dont Bèze lui fait honneur ; en tout cas il faudrait dire qu'après avoir soutenu un instant des doctrines semblables à celles de Luther, Lefevre mourut catholique dans des sentiments de piété 5.

Après Lefevre, voici Louis de Berquin, « un saint par les mœurs et la charité, un docteur éminent par le savoir 6. » M. Martin le qualifie ainsi d'après une lettre d'Erasme, qui peu après, en 1529, déclarait ne l'avoir jamais vu. Berquin avait loué Erasme, Erasme lui rendait la monnaie de sa pièce. Puis, voici Briçonnet, « un évêque qui était évèque avant tout, âme douce et mystique 7. » M. Martin célèbre Briçonnet

« Hist. de France, t. VIII. p. 146.

« Ibid.

» Hist. de la Ré formation, t. III, p. 480, 486.

• Bibliothec. sacr., t. I, p. 553.

• Voir un savant travail du P. Verdiôre : les Commencements du protestantisme en France, dans les Etudt's religieuses, nouv. série, 1861, t. 1, p. 560.

• Hist. de France, t. VIII, p. 147.

i Ibid.

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lorsqu'il semble favoriser la doctrine de Luther : il parlera de sa chute lorsque cet évêque, « évêque avant tout, » cherchera justement à réparer ses erreurs. Le fait est qu'il resta toujours orthodoxe. Term'nonsen citant, parmi les âmes pieuses, Ulrich Zwingle, « tout à la fois, dit M. Martin, l'esprit le plus rationnel, l'âme la plus sympathique, le cœur le plus généreux qu'il y eût parmi les réformés 1 . » M. Martin loue « le sentiment vraiment religieux de cet homme qui porte en lui la plus large pensée et le plus grand cœur de la réformation 2 . » Tels sont les éloges donnés à cet « homme hardi qui avait plus de feu que de savoir, » dit Bossuet \ et dont les nombreuses erreurs sur le péché originel, sur le baptême, sur l'Eucharistie, sur le salut des païens, faisaient dire à Luther qu'il désespérait de son salut.

M. Martin complète et résume sa thèse lorsqu'il écrit : « Il n'y avait encore (vers 1520) qu'un seul parti, le parti des lumières contre l'ignorance et le fanatisme 4. » Vous avez vu les tenants du parti des lumières, Lefevre, Berquin, Zwingle ; M. Martin désigne les adeptes de l'ignorance et du fanatisme lorsqu'il écrit : « La sombre masse des moines et des universitaires (on trouvera de la couleur en ce style !) frémissait de fureur5. » « 11 semblerait vraiment, dit ici le P. Verdière, dans son très-intéressant travail 6, que tout savant soulevant une question nouvelle eût dès lors un penchant pour la nouvelle doctrine, avant même qu'elle ne se fût répandue, et que d'autre part, la Sorbonne jetait feu et flamme, comme s'il s'agissait d'hérésie ; il n'en est rien. » C'est juste : les protestants n'avaient pas même en ce premier moment le monopole des lumières, l'ignorance n'était pas le partage exclusif des catholiques ; il faut en être bien persuadé, car les faits sont là.

Mais enfin, que va devenir la Gaule entre la lumière et l'ignorance, entre Luther et l'Eglise? « Si l'esprit de la Gaule, écrit M. Martin, ne répond pas à Luther, répond-il davantage à Rome, qui ne proclame la liberté que pour lui imposer le

» Uisl. de France, t. VIII, p. 155.

* Ibid., p. 168.

* Hist. des Variations, liv. II, g 49.

* Hist. de France, t. VIII, p. 147.

« Ibid., p. 150.

6 Eludes relig., 1861, t. I, p. 590. Cf. Dôllinger, l. c, 1. 1, p. 533.

devoir du suicide? — où donc M. Martin a-t-il vu proclamer ce devoir ? — qui, prétend que tous les hommes abdiquent dans les mains d'un seul homme? — où donc M. Martin a-t-il lu cette prétention ? — Quand la doctrine du moyen âge (lisez de l'Eglise) pâlit et s'efface, — notez au xvi° siècle, à la veille du Concile de Trente, de saint François de Sales, de saint Vincent de Paul, l'Eglise s'efface ! — est-ce la politique de Rome qui nous donnera ce qu'elle n'a pas, ce qu'elle n'a jamais eu, un idéal 1 ? » Interrogation captieuse ; et, comme M. Martin veut que le lecteur réponde non, il ne négligera pas les moyens de lui souffler cette réponse. Il évoque d'abord le fantôme de la nationalité mise en péril : il s'agit de savoir si la France « trouvera la force et la lumière nécessaires pour maintenir et dégager son indépendance politique et religieuse entre le protestantisme teutonique et le papisme hispano-romain2,» le papisme, « terme protestant, nous dit M. Martin, qui exprime une forme particulière de catholicisme 3, » car le catholicisme se modifie, il a pâli, et va prendre « cette forme nouvelle qui s'appellera le jésuitisme 4. »

Il y a une tactique dans l'énoncé de cette prétendue transformation, car si une attaque contre l'Eglise pouvait choquer les esprits, une attaque contre le papisme, contre le jésuitisme obtiendra l'assentiment. « Le problème se pose : être à Rome, être à la réforme, ou être à soi-même; » or, il y a dans le siècle un esprit mêlé tantôt à l'esprit de Rome, tantôt à celui de la réforme, mais essentiellement différent, au fond, de tous deux : « c'est l'esprit de la renaissance 5 ; » et M. Martin montre la triple inspiration de la réforme, de Rome et de la renaissance personnifiée chez trois hommes : Calvin, pour la réforme ; Loyola, pour Rome; pour la renaissance, devinez qui?... Rabelais I « Qui saura bien ce qu'ils représentent saura tout le xvie siècle6. »

Afin de déterminer le choix, M. Martin trace les portraits de ces trois hommes. Rabelais, c'est « le Français qui voudrait

1 Hisl. de France, t. VII, p. 538.

« Ibid., t. VIII, p. 125.

« Ibid.

* Ibid., p. 214.

« Ibid., p. 184.

• Ibid.

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refaire la France par elle-même, par les lumières de l'antiquité et par les sciences nouvelles 1 . » À ces mots, où le souvenir des druides est associé avec les lumières antiques et la science nouvelle, on reconnaît aussitôt les sympathies de M. Martin, comme on va découvrir aisément où sont ses antipathies. Tandis que « Loyola exprime en prédominance avec une force extraordinaire une des grandes facultés humaines, l'imagination, » et « Calvin le raisonnement,» Rabelais, lui, « exprime le bon sens a;» Rabelais est un « sage, » et « le sage s'est revêtu de la livrée du fou pour passer sans périr au travers des méchants 3 » (lisez : au travers de l'Eglise dont il était un des prêtres quasi-apostats). — Du reste, M. Martin le constate : « Il y a, chez Rabelais, d'excellents éléments, des points d'appui partiels, non une base. Rabelais peut inspirer, soutenir, contrôler, non pas fonder. Il y a là des opinions philosophiques : il n'y a point une croyance, un grand parti, la vie d'une nation (je le crois bien !). — L'inspiration essentielle de notre race, le souffle d'immortalité n'y est pas. La renaissance ne peut suffire à refaire une France 4. »

Cette France, qui ne peut être à Rabelais, sera-t-elle à Calvin le logicien ? « Les idées de Calvin sont peu originales, dit M. Martin; sa supériorité est dans son sens pratique ; point de subtilités, point de superstitions, » sans doute, comme, au dire de M. Martin, il y en a dans l'Eglise et chez Loyola! « Calvin parle en philosophe ; » et si vous demandez à M. Henri Martin ce que dit ce philosophe, il vous répondra avec quelque inconséquence : « Il offre à la France une théologie absolument contraire à la tradition et au génie de la nationalité française 5. » Que les protestants français cependant ne gardent pas rancune à M. Martin, car il ajoute : « Le calvinisme vaudra mieux que la doctrine de Calvin, et le jésuitisme sera bien pire que Loyola6. »

Qu'est-ce donc que Loyola, et que sera le jésuitisme? Soyez sûr que Loyola ne sera ni un sage comme Rabelais, ni un philosophe comme Calvin.

* llisi. de France, t. VIII, p. 184.

» Ibid., p. 185.

* Ibid., p. 208.

* Ibid., p. 213.

Loyola est « un mystique, » et ce mot, dans la bouche de M. Martin, signifie un fou ou quelque chose d'approchant. Jusqu'à présent, on disait, au contraire, de Loyola : c'est un homme très-pratique, quelques-uns ajoutaient même trop pratique; eh bien, non ! c'est un mystique. Il a « des extases provoquées par ses jeûnes et ses macérations étranges; il resta une fois, assure-t-on, toute une semaine... en catalepsie <.» Mais ce ne sont plus des extases, c'est une maladie ! Pour M. Martin, il paraît que c'est la même chose. Ignace est malade, et cet homme d'imagination « s'efforce de rendre toute la religion, tous les objets de la foi sensibles et palpables... Ce n'est plus seulement l'antiprotestantisme, c'est l'antimysticisme qu'inaugure ce mystique 2. » Gomme ces expressions pourraient sembler peu intelligibles, M. Martin ajoute : « En deux mots, Ignace coupe les ailes à l'esprit et les ouvre à l'imagination. » « Il tend à réduire le sentiment de la haute spiritualité (qu'ont apparemment les protestants et les philosophes) à la sensibilité nerveuse, écarte la raison et supprime autant que possible la responsabilité personnelle 5. »

Voilà Loyola! Voici à présent son œuvre et comment M. Henri Martin imagine « cette machine formidable du jésuitisme 4 : » « On n'adorera plus seulement le Verbe incarné, le Dieu homme mort sur la croix, mais la croix elle-même... On ira plus loin, on laissera revenir le troupeau des fidèles jusqu'à un véritable paganisme : les talismans, les amulettes, les images parlantes, remuantes, saignantes, redeviendront la religion des foules, et il faudra que l'esprit intime du christianisme soit bien fort pour garder encore quelque chose de lui-même et pour produire encore des fruits de charité et de piété parmi cette marée montante de superstitions qui, vingt fois refoulée, revient et reviendra toujours tant que ses flots ne rencontreront pas une barrière infranchissable, c'est-à-dire tant qu'une éducation virilement religieuse n'aura pas régénéré les peuples que la tradition de Loyola retient ou replonge dans une éternelle enfance. » En effet, « les fruits inévitables de ce système seront l'affaiblissement du caractère, de la volonté, de la mo-

» Hisl. de France, t. VIII, p. 200.

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ralité 1 . » Le passage est curieux, mais il est triste, profondément triste, car on y voit d'abord quelle fausse idée les hommes du monde, ayant le malheur de parler de ce qu'ils ne connaissent pas, se font de la religion. Il montre ensuite comment on oppose à une religion ainsi représentée avec des talismans, des amulettes, des superstitions, un christianisme intime, et comment on apprend au péuple que les ministres de cette religion le retiennent ou le replongent dans l'enfance, et affaiblissent le caractère, la volonté, la moralité. La conclusion à tirer est claire; il faut repousser ces ministres, les punir de leurs forfaits, mettre entre eux et les peuples une infranchissable barrière. De la pensée à l'acte, il n'y a plus qu'un pas; les égorgeurs de 1793, ceux de 1871, les assassins qui se sont rués sur les prêtres, les jésuites, les picputiens, les dominicains, sont logiques, plus logiques qu'on ne le croit; et c'est là leur force : peut-être avaient-ils lu cette page de M. Henri Martin !

Complétons le tableau en montrant comment M. Martin parle, d'après Ranke et les pamphlets protestants, des Papes, chefs de l'Eglise, souverains de cette Rome, « la mère des scandales et la reine des arts a. » Voici Léon X, dont « l'abus des plaisirs avait ruiné la faible constitution 8, » dit M. Martin ; lorsque l'on sait pertinemment que ce Pontife menait la vie la plus régulière au milieu de sa cour splendide, et mangeait des légumes comme un anachorète... Voici Paul III, dont la vie « était souillée de bien des taches » entre lesquelles « la pire — ici M. Martin a raison — fut sans doute son indulgence pour les crimes de son exécrable fils le bâtard Pierre-Louis Farnèse, nouveau César Borgia. La foi aux influences des astres, ajoute l'auteur, semble avoir été sa croyance. » Or quelle preuve meilleure que « la religion pâlit et s'efface, » puisque son chef et son représentant croit à peine aux doctrines de l'Eglise I Mais ce chef est celui-là même quf convoqua le Concile de Trente 4.

1 Hist. de France, t. VIII, p. 205, art. 317. Les textes sur lesquels veut encore s'appuyer M. Martin ont été convaincus de fausseté et réfutés plusieurs fois, entre autres dans les ouvrages suivants : Des Jésuites, par un jésuite (le P. Cahour), et Y Existence des Jésuites, par le P. de Ravignan.

» Hist. de France, t. VIII, p. 100.

• Ibid., p. 20.

♦ M. Martin met ici en note : « Benvenuto Cellini affirme que Paul III avait été emprisonné dans sa jeunesse pour avoir falsitié des brefs pontificaux, tandis qu'il était secrétaire des brefs. » Et il ne fait aucune ob-

Continuons. Voici Jules III, « l'homme le plus corrompu et le plus cynique du Sacré-Gollége, ancien légat de Paul III auprès des Conciles de Trente et de Bologne, » dont le « premier acte du Pontificat fut l'octroi du chapeau rouge à un misérable dont on ne sait comment caractériser la position infâme, et dont l'emploi apparent dans sa maison avait été la garde d'un singe favori, ce qui le fit appeler le cardinal- singe *, » mais qui a pour fondement la nomination déplorable d'un jeune homme de dix-neuf ans qui eut une conduite très-répréhensible. Toutefois, si le pape Jules III, en devenant Souverain Pontife, déploie, selon le mot d'un écrivain, trop de qualités pour être blâmé, trop de défauts pour être loué *<, faut-il donc oublier que le cardinal del Monte s'était fait remarquer par l'activité de son zèle, par la régularité de sa vie, et qu'en définitive on ne peut lui reprocher que trop de condescendance et de bonté ? M. Martin oublie, dénature le caractère de ce Pape, lorsqu'il écrit : « Jules III, assez indifférent à tout ce qui était étranger à ses honteux plaisirs 3, » termine « sa méprisable carrière 4 » après avoir « porté à l'Empereur son immonde alliance 5. » Ces épithètes, je le répète, sont calomnieuses, parce qu'elles sont exagérées ou fausses. J'en dis autant des paroles de M. Martin sur Paul IV, « l'inquisition incarnée 6, » « plus habitué à consulter ses passions que l'intérêt de la catholicité 7. » — Paul IV, si pieux, si austère, fondateur, en compagnie de saint Gaétan, desThéatins, devient sous la plume de M. Martin un insensé « auquel la violence des passions ôtait tout équilibre moral et toute possession de lui-

servation sur ce commérage. M. Martin ne se rappelle pas que, cent cinquante pages auparavant, il avait dit que « la forfanterie habituelle de ce singulier personnage ne permettait guère de prendre ses prétentions (d'avoir tué le connétable de Bourbon) au sérieux » (p. 99, note). Pourquoi, lorsque Benvenuto calomnie un Pape, acceplerait-on sans réticence les aflirmations d'un pamphlet ? — En un autre endroit, M. Martin dit de Paul III qu'il a de « longues habitudes d'astuce méticuleuse » (p. 379). Cf. Querini, Imago opt. Pont.

expressa in gestîs Pauli III, in-4°, 1745. » Hist. de France, t. VIII, p. 401.

* Le P. Prat, Histoire du Concile de Trente, t. T, p. 348. a Hist. de France, t. Vin, p. 418.

* Ibid., p. 439.

« Ibid., p. 401.

« Ibid., p. 430.

^ Ibid., p. 473.

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même 1 , » etqui ne «s'occupait plusque d'arrestations, d'excommunications et de bourreaux. » « Ce règne de délateurs et de bourreaux était devenu si intolérable que le peuple romain... conçut contre Paul IV une implacable baine 2 ; » et achevant d'un mot, M. Martin conclut : « Ce ne fut pas seulement la couronne, mais la tiare qui s'abaissa devant le Saint-Office devenu le suprême pouvoir de la catholicité 3. » Pure fantasmagorie.

Eniin, Pie IV, l'oncle de saint Charles Borromée, qui confirma les décrets du Concile de Trente et en rédigea la célèbre profession de foi, n'est qu'un « habile diplomate et un ami des arts, d'ailleurs ignorant en théologie, mondain, et de mœurs peu sévères 4. » Panvinus dit exactement le contraire 5.

Arrêtons-nous : après un tel réquisitoire, où les accusations se multiplient sans admettre aucun témoignage favorable, qui ne condamnerait les Papes et la Papauté? Quelle âme droite et généreuse ne se sentirait prise de dégoût pour ces Pontifes chefs de l'Eglise, et même pour l'Eglise qui nommait et acceptait de tels Pontifes? Les prémisses posées, la conclusion est logique.

Que faisait la monarchie? « Elle ne sut pas se rendre indépendante» de l'Eglise. «Elle flotta6. » Bientôt le Roi, écrit M. Martin, « déchaîna la persécution qu'il avait jusque-là tour à tour tolérée et contenue 7. » Persécution..., c'est répression qu'il aurait fallu mettre. Pourquoi ensuite cette répression? M. Martin le dira lui-même après le protestant Ranke: parce que les novateurs avaient attaqué publiquement l'adoration du saint Sacrement, mutilé une statue de la sainte Vierge, affiché jusque dans le palais du Roi des placards contre la messe. « Aux nombreuses arrestations, continue M. Martin, succédèrent bientôt les supplices.» « Les supplices continuèrent, redoublant toujours d'atrocité... On brûla les victimes toutes vives à la mode

1 Ilist. de France, t. IX. p. 27. Paul Jove, dans son Historiarum... libri, maltraite Paul IV ; mais Paul Jove se vengeait du refus d'un évéché que le Pape lui avait fait. Cf. Cantù, La Réforme en Italie, p. 244, ouvrage plein de faits intéressants (5 vol.).

* Rist. de France, t. IX, p. 27.

* Ibid., p. 26.

* lbid., p. 27.

* Cité par Rinaldi, Annales, 1559, § xl. « Hist. de France, t. VIII, p. 217.

" Ibid., p. 222.

de l'inquisition 1 . » A la mode de la pénalité de ce temps, auraitil fallu dire, pénalité civile aussi bien que religieuse ; car si les supplices cruels répugnent justement à notre esprit, il ne faut pas oublier que la législation d'alors les autorisait, et que les protestants les employaient également là où ils étaient les maîtres ; que dis-je également ! ils les employaient en les aggravant. « On ne trouve pas dans l'histoire de France, a dit M. Boutaric, une série d'iniquités aussi révoltantes, de violations aussi odieuses du droit que celles que commit au xvie siècle (surtout sous Elisabeth), la chambre étoilée (en Angleterre)... » La révolte des anabaptistes qui, en ce moment, couvrait de sang la Westphalie, pouvait d'ailleurs inspirer au pouvoir un légitime effroi ; et cependant il faut noter que le Pape blâmait les rigueurs ordonnées contre les protestants. M. Martin parle de ce « bruit singulier, » pour le révoquer en doute; le bourgeois de Paris dont M. Lalanne a publié le Journal, est cependant trèsexplicite a.

On voyait donc, s'écrie M. Martin, tout entier à son idée, on voyait « la double exécration du Bas-Empire et de l'Inquisition combinés par nos légistes. Le Roi signait tout avec un emportement aveugle 3. » Bientôt, « une ère sombre commence pour la chrétienté surexcitée par le sang et par les flammes ; la rage des sacrifices humains ne se contente plus de supplices isolés, elle a soif de grandes hécatombes \ » Et il parle « des nombreux supplices ordonnés à Paris, à Lyon, à Toulouse, à Nîmes 5 ; » il parle surtout des massacres de Gabrières et de Mérindol, où « l'on vit tous les forfaits que peut rêver l'enfer 6 : » trois villes, vingt-deux villages détruits, trois mille personnes massacrées, deux cent cinquante-cinq exécutées après les massacres sur un simulacre de jugement, six ou sept cents envoyées ramer sur les galères du baron de la Garde, beaucoup d'enfants vendus comme esclaves, voilà les exploits de « l'armée des égorgeurs7. » — Il ne faut jamais approuver des excès, et Ton doit les blâmer toujours, mais si « des applaudissements féroces

i Bist. de France, t. VIII, p. 223.

« Journal, publié par la Société de VHistoire de France en 1854, p. 458. » HûL de France, t. VLII, p. 223.

• Ibid., p. 325.

• Ibid., p. 413.

• Ibid., p. 334.

7 Ibid.

éclatèrent, comme le dit M. Martin, dans le pays des grandes hécatombes humaines, en Espagne, et dans tous les rangs du catholicisme fanatique \ » il faut reconnaître néanmoins qu'il y eut des exceptions : nous avons dit l'intervention du pape Paul III. Henri II ayant, sur la recommandation de son père mourant, ouvert une enquête sur les faits déplorables accomplis à Mérindol, l'avocat général Guérin fut décapité... Ensuite, lorsque M. Martin écrit : « Jamais victimes plus pures ni bourreaux plus infâmes n'avaient apparu dans l'histoire a, » il faudrait savoir que, condamnés une première fois par le parlement d'Aix, puis graciés par François Ier, et protégés par le cardinal Sadolet, les Vaudois avaient appelé les Suisses protestants pour piller les églises du voisinage, fait qui motiva, en 1544, les plaintes adressées au Roi, lequel envoya alors contre eux des troupes sous le commandement du président d'Oppède.

Le récit de M. Martin, avec ses réticences, a préparé le lecteur, et l'historien peut conclure que « la France et l'homme qui la représentait, François Ier, ont manqué ensemble une grande destinée. Cette défaillance, après trois siècles si remplis d'idées, de faits et d'hommes extraordinaires, n'est pas encore réparée 3. » En d'autres termes, il faut regretter que la France et le Roi aient eu, au xvie siècle, le tort de ne pas secouer le joug de l'Eglise, le tort plus grave d'y retenir les peuples par la force; il faut regretter qu'aujourd'hui le chef de l'Etat n'ait pas encore réparé ce tort, et que la France demeure sous le joug de l'Eglise. On ne peut être plus précis dans ses insinuations.

Ainsi, tout est disposé pour établir la double thèse soutenue par M. Henri Martin : l'Eglise, d'une part, la monarchie, d'autre part, sont les fléaux de l'humanité ; les catholiques sont des persécuteurs et les protestants des victimes, j'ajoute le mot de M. Martin : « des victimes résignées. » Car il écrit : « Le coup de pistolet tiré sur Minard était le signal des trente-cinq ans de guerres civiles qui allaient succéder à trente-cinq ans de barbaries exercées sur des victimes résignées 4. »

Arrêtons-nous ici un moment. Nous avons reconnu les principaux traits du tableau présenté par l'imagination de M. Mar-

i Hisi. de France, t. VIII. p. 336.

» Ibid., p. 358.

* Ibid., t. IX, p. 30.

tin.— Luther, Calvin, Rabelais, malgré leurs défaillances, leurs attaches aux idées du passé, sont des hommes d'initiative, de progrès, de bon sens, de raison ; en face d'eux apparaît Ignace de Loyola, représentant de cet ultramontanisme dont les chefs, les Papes de Rome., sont débauchés et violents, hommes rétrogrades, qui retiennent ou replongent les peuples dans l'enfance. Au milieu de ce conflit, la monarchie « flotte, » indécise dans sa doctrine, mais, dans sa conduite, persécutrice des protestants.

A cette thèse rationaliste il faut opposer sommairement quelques enseignements historiques. Le protestantisme fut une conséquence avant d'être une cause et un principe. Il fut la conséquence de la déviation du mouvement qui, depuis quatre siècles, se produisait dans les intelligences. La nécessité de défendre le dogme catholique avait, au xie siècle, commencé la philosophie scolastique. Après trois siècles, « le dogme chrétien, en forçant chaque jour la théologie à modifier la donnée péripatéticienne pour la concilier dans une certaine mesure avec le christianisme, a fini par user cette donnée » Or, le protestantisme se rattache aux doctrines produites précédemment par Ockam, et modifiées par Tilluminisme allemand au xve siècle. Luther, très-peu fort en théologie 2, préférant Ockam à saint Thomas, trouvant dans le fait des indulgences une occasion d'exprimer ses idées, attaque l'Eglise au nom de cet illuminisme. En effet, dans l'insurrection des docteurs contre la tyrannie d'Aristote, deux corps d'armée sont en ligne. Les catholiques qui, avec Melchior Gano, Vivès, Maldonat, attaquent les abus de la scolastique, mais en même temps posent d'une main sûre les règles du bon sens ; les protestants qui, derrière la scolastique,attaquent la philosophie elle-même. On les croit unis, mais leur poin t de départ, leurs idées, leur but sont différents. Oui, les protestants du xvie siècle furent des illuminés, qui proscrivaient la philosophie et tout l'ordre naturel pour n'accepter que la grâce. Comme le dit M. Martin, « la foi seule justifie; pour être juste, il faut croire et il suffit de croire ; telles furent les premières ] ensées de Luther. » Mais, en supprimant doctrinalement l'ordre naturel, « le protestan-

1 M. Frédéric Morin, Dicl. de scolastique, 1. 1, p. 910 (collect. Migne). * M. Jarcke, cité dans le Correspondant du 25 juillet 1854, p. 594.

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tisme ne fut pas seulement une erreur religieuse, il fut un dérivatif malheureux à la grande révolution scientifique dont il était contemporain * : » révolution commencée avant lui, sous l'influence d'idées dogmatiques, parCusa, Copernic, Christophe Colomb, ces grands génies catholiques. Heureusement que la théologie resta pour inspirer tout le mouvement scientifique moderne, créé au xvne siècle, celui dont le P. Gratry, auquel nous empruntons cette juste remarque, a tracé la genèse lorsqu'il a dit avec l'autorité qui s'attache à sa science de mathématicien : « Les saints produisent ou sont eux-mêmes les grands théologiens mystiques ; les grands théologiens mystiques produisent les dogmatiques profonds et les vrais philosophes, tous ensemble produisent les savants, créateurs même en physique et en mathématiques a. » Aussi un écrivain libre-penseur a-t-il écrit : « Il suffit de se rendre un compte sévère des développements de la métaphysique au moyen âge, pour constater que les erreurs religieuses du xvie siècle ont singulièrement retardé la marche de l'esprit humain 3. » Voilà la vérité, telle que les faits la montrent. Il ne faut donc pas laisser dire que le progrès de l'esprit humain était attaché à la nouveauté des opinions sur tel ou tel dogme, car, répondrons-nous avec M. Dareste, « à cette époque, ce progrès ne fut nulle part plus frappant qu'en Italie, en Espagne et en France, c'est-à-dire dans les pays qui demeurent catholiques 4 . »

Il ne faut pas laisser dire qu'au xvie siècle le protestantisme servit la cause de la civilisation; il ne faut pas laisser dire que le protestantisme favorisa la cause de la liberté et de la tolérance, car tout d'abord il proscrivait la liberté philosophique en poursuivant la philosophie de ses anathèmes ; et, quant à la liberté politique , avec Luther, il conseillait le despotisme et le triomphe au prix de flots de sang; avec Calvin, il disait : Nous devons porter à un méchant tyran tel honneur duquel Notre -Seigneur l'aura daigné ordonner. Et si, en fait, la réforme servit, dans chaque pays , un parti différent, suivant la différence des passions soulevées, — et les passions de partis conduisent à la dictature ou à l'anar-

1 Fréd. Morin, Dict. de scolastique, t. II, p. 233.

* Logique, t. II, p. 415.

8 Dict. de scolastique, t. I, p. 615.

* Hist. de France, t. III, p. 579.

chie, deux états destructifs de la liberté, — en droit la théorie de Hobbes sur le pouvoir, comparée à celles de Suarez et de Bellarmin eux-mêmes, prouve que les doctrines protestantes sont beaucoup plus favorables à l'absolutisme que les doctrines catholiques. Il ne faut pas laisser attribuer à la réforme, au xvie siècle, l'introduction de la tolérance religieuse dans la société, ni associer sa cause à celle de la liberté de conscience. Le protestantisme a rendu ensuite cette tolérance nécessaire, observe le P. Marquigny1, mais il ne Ta jamais prêchée et surtout jamais pratiquée. Le mot seul soulevait l'indignation de Théodore de Bèze : Libertas conscimtiarum diabolicum dogma, et il écrivait son traité De hœreUcis a civili magistratu puniendis. Calvin disait qu'il fallait tuer les Jésuites, ou les accabler sous des masses de calomnies et de mensonges ; Calvin reprochait au comte Tarnowski de ne pas avoir extirpé par la force le catholicisme de la Pologne ; Calvin conseillait au duc de Somerset de dompter par la force les anciens catholiques et les nouveaux anabaptistes indépendants ; Calvin, enfin, persécutait le protestant Castalion , et faisait brûler le protestant Servet, avec l'approbation de Mélanchton et des églises helvétiques consultées. Nulle part le luthérianisme, le calvinisme, l'anglicanisme ne se sont présentés comme des doctrines admettant la discussion et ne demandant qu'à vivre en paix avec d'autres croyances ; partout ils réclamaient la prépondérance politique, et pour l'établir, les docteurs de Berne, de Bâle, de Genève, de Londres, ont été violents contre les dissidents; on sait à l'aide de quels supplices le protestantisme s'était déjà établi en Angleterre, en Suède, en Danemark, alors que les catholiques, en France, poursuivaient en justice les perturbateurs de leur religion 2.

L'histoire, c'est-à-dire l'observation calme des faits vrais, ne permet pas de soutenir les divers paradoxes si chers aux écri-

1 Etudes relig., t. XII, p. 840. a L'opinion publique a été longtemps abusée sur l'intolérance de l'hérésie -, les réformés avaient tant célébré la liberté que beaucoup n'ont jamais regardé de près aux démentis que les actes infligeaient à la parole. »

* Voir sur tous ces points Y Histoire de Calvin, par M. Audin, 2 vol. in-8° ; Y Histoire de Luther, par le même, 3 vol. in-8° ; Y Histoire d Henri VIII, par le même, 2 vol. in-8° -, l'Histoire de la persécution religieuse en Angleterre, par l'abbé Destombes, 2 vol. in-8°, et un travail de M. Ern. Grégoire dans le Correspondant du 25 mai 1860.

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vains rationalistes. Tout ce que Ton peut dire seulement, il faut le répéter, c'est que le protestantisme a fourni aux catholiques roccasion de proclamer les idées de tolérance comme une transaction devant les besoins nouveaux Mais auxvi* siècle, on ne peut l'oublier, le protestantisme ayant produit, partout où il parut, une effervescence accompagnée de désordres, l'autorité fut obligée de réprimer ces désordres. Calvin, après avoir organisé activement en France les sociétés de colportage de livres protestants, vit ses opinions embrassées par des imaginations ardentes, disposées à traduire en actes, au milieu d'une société demeurée catholique, la doctrine qu'elles avaient reçue. Si la Sorbonne poursuivait les écrits peu orthodoxes, le gouvernement, lui, était en face, non d'innocents penseurs, mais de perturbateurs du repos public. Les docteurs disaient : la messe est une idolâtrie, et les fidèles troublaient la célébration de la messe; les docteurs disaient: les images sont des signes d'idolâtrie, et les fidèles brisaient les croix et les statues, provoquant ainsi, par leurs outrages, la passion populaire contre le culte. « En voyant les calvinistes, a dit un écrivain consciencieux 2, exact observateur des faits, à moins que certains préjugés ne troublent sa vue et son jugement, « en voyant les calvinistes commencer une guerre acharnée contre ce qu'ils nommaient l'Antéchrist, les populations catholiques avaient redouté de se voir arracher la foi de leurs ancêtres. » — C'est bien là où l'on en voulait venir. — « C'est donc dans l'état de l'esprit public qu'on trouve l'explication de tout ce qui s'était passé en Europe jusqu'aux dernières années du xvi° siècle, la cause dominante des maux qui pesaient alors sur l'humanité. » M. Henri Martin le constate lui-même, mais en 1561 seulement, lorsqu'il dit .: « Les protestants, presque partout où ils étaient les plus forts, troublaient le culte catholique, insultaient les processions..., commençaient même à briser les autels 3. » Ce que M. Martin avoue des protestants en 1561, ceux-ci l'avaient fait dès le premier jour, en 1525, en 1534, etc., et c'est ce qui motiva les poursuites et les supplices. Le Parlement exerçant, dit M. Dareste, une sorte d'autorité supérieure sur l'administration reli-

• Voir M.deLacombc,^/iri/rd sa politique, p. 229-232.

* M. Poirson, Hisl. d'Henri IV, 1. 1, p. xviu, 2' Mit. 8 Hisl. df France, t. IX, p. 80.

gieuse et ayant mission d'appliquer les lois contre les actes coupables ou les opinions subversives, punit ces profanateurs par des supplices. Ce n'était pas de la liberté de conscience qu'il s'agissait, mais de la protection du culte et de la religion.

Les protestants ne durent imputer qu'à eux-mêmes les mesures de rigueur dont ils furent l'objet, et François Ier, très-enclin cependant aux séductions des novateurs, céda souventde mauvaise grâce aux exigences du Parlement et de l'opinion. Mais ce n'est pas là le compte de M. Martin : il faut, nous l'avons dit, présenter les protestants comme d'innocentes victimes; il faut montrer le roi exaspéré, « la rage montant au cœur des moines et des sorbonistes ; » il faut parler des nombreux supplices à Paris, à Lyon, etc. Or le martyrologe protestant compte soixantesix martyrs sous François Ier, quatre-vingt-huit sous Henri IL pendant trente-deux ans, depuis 1525, époque de la première explosion des protestants, 1525, juste l'année de la crise produite par la captivité du Roi, ce qui explique le besoin de réprimer les troubles. Il en est de même de la seconde explosion, en 1534, lorsque éclata ce vaste complot, ourdi en Suisse, et au sujet duquel l'ambassadeur de l'empereur écrivait que les églises devaient être démolies et le Louvre pillé. N'étaient-ce point là des provocations coupables ?

Les expressions employées par M. Martin sont donc évidemment destinées à produire de l'effet sur les esprits ignorants et prévenus : l'auteur continueà fâusser les idées par un rapprochement où tout choque la raison : ainsi, il constate que « l'hydre protestante s'était multipliée sous les coups des fanatiques et des politiques ; » puis il ajoute : « On voyait 3e renouveler dans les plus vastes proportions tous les grands phénomènes des premiers jours du christianisme 1 .» « Les martyrs protestants » sont dès lors comparés aux martyrs catholiques, et, grâce à cette comparaison injuste, à cette assimilation fausse, M. Martin peut écrire : « Le parti de l'humanité a grandi 2, » et il peut opposer « la pureté des mœurs des protestants, la candeur de leur foi, la constance sublime de leurs morts au paganisme bigot et corrompu, à la religion tout extérieure et sans moralité

' Hist. de France, t. VIII, p. 480.

» Jbid., p. 487.

486 REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES

qui était celle du Roi et des moines *. » Cette opposition sert précisément, selon M. Mar lin, à développer la religion nouvelle, car elle touche profondément « cette classe d'esprit chez laquelle s'unissaient les lumières de l'antiquité au sentiment chrétien dégagé du fanatisme sectaire 2 » (lisez du catholicisme). Or, les témoignages des protestants eux-mêmes démentent cette réputation, trop facilement acceptée, de vertus. Malgré l'austérité réelle de plusieurs d'entre eux, la dépravation des mœurs produite par le triomphe de leurs doctrines était grande, et Luther, dans un de ses moments lucides, le constatait.

M. Martin ne veut pas en convenir, il nie ou oublie les faits, et continue à donner le change à l'opinion : « La multitude (des catholiques) n'avait d'autres enseignements que ceux d'un bas clergé ignorant et corrompu, et sa religion, toute de pratiques extérieures, était un vrai paganisme. Quiconque parlait de tolérance et d'humanité, était aux yeux de la masse catholique un huguenot déguisé. La minorité protestante avait à son tour soif de vengeance et de destruction : sa fureur, amassée durant tant d'années de souffrances, faisait enfin explosion 3. » Nous allons le voir.

Les protestants profitent des difficultés créées par la minorité du jeune François II, pour essayer leurs forces dans cette conjuration d'Airrboise si longuement préparée, si légèrement conduite. Calvin le constatait, et regrettait lalâcheté des conjurés, en attendant de moment en moment les résultats de leurs généreux efforts4. M. Martin montre ensuite les catholiques égorgeant les protestants et les protestants égorgeant les prêtres, puis il parle du massacre « prémédité » à Vassy . « Le duc de Guise, dit-il, avait projeté de fermer le prêche d'autorité et de disperser violemment la congrégation en foulant aux pieds

i BisL de France, t. VIII, p. 487.

* Ibid., p. 488.

» Ibid., t. IX, p. 105.

4 Lettre de Calvin, citée par M. Mignet, Journal des savants, 1857, p. 471.

l'édit du 17 janvier; ceci n'est pas douteux » Eh bien ! le contraire est exactement la vérité : la rixe survenue à Vassy ne fut pas préméditée, ceci n'est pas douteux, pour peu qu'on ait examiné attentivement les textes 2. M. Martin continue : « Le massacre de Sens, plus atroce que celui de Vassy, transporte de fureur les huguenots ; ils s'étaient comportés d'abord, si ce n'est dans le Midi (heureuse restriction !), avec une modération qui avait aidé à leurs succès 3. » Ainsi tout le récit de M. Martin appuie sa thèse, et le lecteur ne peut manquer de conclure avec lui : les protestants attaqués se défendent. Une fois cette position prise, M. Martin flétrit très-bien « l'œuvre de dévastation » qui s'exerça contre les monuments, et « la rage iconoclaste » qui brisa tant de riches sculptures. « Ce fut comme un coup de trompette infernale. » Sous le coup de l'indignation que soulèvent justement en lui ces fureurs, M. Martin fait un aveu, ou plutôt écrit une phrase histo rique, lorsqu'il dit : « La masse catholique, d'abord étourdie et surprise, commençait de s'organiser à son tour 4. » Oui, voilà l'histoire qui apparaît : les catholiques surpris, attaqués à Nîmes, à Montpellier, à Agen, à Paris, vont se défendre. M. Martin se charge dé se donner à lui-même un démenti ; seulement cette sincérité ne dure pas. Les massacres de Vassy et de Sens ne furent point, comme il le dit, le signal de la guerre : ce qui en fut le signal, c'est le manifeste insurrectionnel où le prince de Gondé 5 poursuivait le but, manqué à Amboise, de s'emparer du gouvernement et de faire triompher les protestants ; manifeste qui précéda de douze jours le mouvement général du 21 avril, « jour néfaste dans nos annales, » dit avec raison l'auteur de Y Histoire de France.

La lutte est engagée : elle va se poursuivre, et voici, d'après M. Martin, quels en sont les principaux acteurs.

Du côté des catholiques, c'est le duc de Guise, « grand capitaine, d'une force extraordinaire, magnanime dans le succès,

» Hist. de France, t. IX, p. 114.

* Les divers écrits dans Mémoires de Comté, t. III, p. 3. Mém de Caslelnau, t. I, p. 81, 111, 115, 316, et t. IV, p. 230. Cf. René de Bouillé, Hist. des ducs de Guise, qui nie la préméditation, p. 171.

8 Hist. de France, t. IX, p. 123.

* Ibid.. p. 126.

» Mém. deCondé, t. III. p. 221.

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mais implacable et féroce dans le péril 1 ; » c'est le cardinal de Lorraine, «unissant tous les talents à tous les vices compatibles avec rhypocrisie..., n'ayant qu'un seul défaut pour un ambitieux, l'insolence dans la victoire et la lâcheté dans les revers,» prélat <r dont l'immoralité et les déprédations financières sont habilement exploitées par les protestants 2; » c'est l'archevêque de Reims, « un complaisant servilede la maîtresse du Roi à la cour, jouant au saint évèque et au Père de l'Eglise dans son archevêché 3. » Puis, c'est l'archevêque de Rouen, « un bigot inintelligent 4. »

Parmi les rois catholiques, nous trouvons en France « l'inepte Henri II,» dont M. Martin fait un si triste portrait 5. En Angleterre, c'est Marie, « âme vindicative qui se lance dans cette carrière de tyrannie qui lui a valu le surnom de la sanglante Marie 6, » donné par les protestants, qui auraient mieux fait de l'appliquer à Henri VIII, à Edouard ou à Elisabeth. En Ecosse, le catholicisme est représenté par Marie Stuart, dont M. Martin, à la suite de MM. Mignet et Dargaud, signale encore « les fautes et les crimes 7, » bien que la mémoire de Marie, déjà en partie vengée par Goodall-Tytler, ait été de nos jours mise hors d'accusation par les publications du prince Labanoff 8, et les récents travaux de M. Wiesener 9 et de M. Jules Gauthier ,0. En Espagne, règne Philippe II, « prince faux et sombre, » dont le système offre « l'association du despotisme politique et du despotisme religieux contre la liberté humaine avec subordination extérieure du premier au second 1 1 . »

1 Hist. de France, t. VIII. p. 365.

1 Ibid., t. IX, p. 67. M. Martin écrit qu'il succéda, dit-on, au vidarae de Chartres dans les bonnes grâces de la reine mère, mais que « ces imputations sout très-douteuses. » Ibid., t. IX, p. 52. Oui, cepondant il faudrait flétrir autrement de pareilles calomnies.

* Ibid., t. VIII. p. 364.

>Ibid.

• Ibid., p. 50 et 471.

« Ibid., p. 433.

7 Ibid., t. IX, p. 166, note.

8 Lettres, instructions et mémoires de Marie Stuarl. Londres, 1844, 7 vol.

9 Marie Stuart et le comte de Bothwell, Paris, 1863, in-8° ; et Marie Stuart et ses derniers historiens, dans la Reçue des questions historiques, lw avril et le juillet 1868.

10 Hist. de Marie Stuart, 3 vol. in-8<\ 1869. « Hisl. de France, t. VIII, p. 450.

in-8°.

Nous avons parlé des Papes, et nous savons comment l'imagination de M. Martin sait les représenter d'après les pamphlets protestants. Pendant que les catholiques sont tous méprisables, les protestants sont tous dignes d'éloges. Nous avons déjà cité Luther, Calvin, Lefevre, Berquin ; voici à présent leur chef militaire, Gaspard de Goligny, « le plus grand caractère qu'eût formé le protestantisme,» s'écrie M. Martin oublieux que Goligny a été l'âme de ce mouvement de 1562, qui fit comparer, par un historien peu suspect, cette invasion du calvinisme à l'ancienne invasion normande 2.

« Devant ce nom, s'écrie M. Martin, des horizons nouveaux s'entr'ouvrent : un autre monde que celui des Guise, de Diane et de Montmorency lui-même 3. »

Pendant que la lutte se préparait, que le sang était versé, le concile papal, réuni à Trente, « légiférait, dit M. Martin, comme s'il eut été l'organe de la chrétienté tout entière 4. » M. Martin a donc au moins un doute sur son caractère œcuménique ? Oui, — mais « c'est une tâche difficile d'établir en fait que le Concile de Trente ait été œcuménique 5. » Raisonnement excellent pour échapper aux condamnations portées dans ce concile contre le protestantisme, mais auquel on a répondu j ustement en disant que si tous les évêques n'y furent pas présents, tous furent appelés, et en réalité presque toutes les nations y ont eu, à diverses époques, quelques représentants ; puis, tous les décrets furent ratifiés et confirmés à nouveau, au jour de la dernière session, par les deux cent cinquante-cinq prélats présents alors au concile 6. Ce sont là du reste des objections secondaires contre le Concile de Trente. M. Martin en formule de plus sérieuses, croit-il, car, selon lui (il découvre ainsi son ignorance complète de l'histoire ecclésiastique), dans le concile « on s'occupa un peu {sic) de la discipline, on mit quelques barrières aux empiétements des moines sur l'autorité épiscopale, mais les légats ramenèrent bientôt le débat sur le terrain du dogme 7, » ce qui

i Hisi. de France, t. IX, p. 118.

* M. Trognon, HisL de France, t. III, p. 274. 8 HisL de France, t. VIII, p. 394.

♦ Ibid., p. 350.

• Ibid., t. XIII, p. 269.

• Cf. Pallavicini, Bist. du Concile de Trente. M. Baguenault de Puchesse, dans la Hernie des quest. Iiistor., juillet et octobre 1869, p. 413.

7 Util, de France, t. VIII, p. 351.

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fut probablement un tort, suivant M. Martin, qui dit ensuite, avec ce ton dégagé qu'il prend souvent : « Du reste, les débats du concile se décidèrent bien plutôt en dehors qu'en dedans du concile, bien plutôt entre le Pape et les rois qu'entre les légats etles évèques Autrement dit, le concile ne fut pas libre, et ses votes lui furent imposés. Le concile s'occupa de ce qui n'était pas nécessaire et négligea ce qui était essentiel ; ainsi M. Martin écrit encore : « En général on peut dire qu'on ne fit que les réformes qui ne préjudiciaient ni au Pape, ni aux rois 2; » c'est-à-dire, selon la pensée de M. Martin, que les réformes ne portèrent pas sur les points les plus urgents. Après avoir ainsi déprécié l'œuvre du concile, M. Martin ajoute: « Ces réformes toutefois ne furent pas sans importance3. » Mais ces mots couvrent un blâme, car, dit-il, « en même temps qu'on travaillait à épurer le clergé, — on y travaillait donc! — on élevait une barrière infranchissable entre l'Eglise et les populations protestantes, et l'on creusait de plus en plus profondément la ligne de démarcation qui séparait le clergé des laïques. » dominent cela? Parce que « les derniers vestiges de la liberté et de l'égalité chrétienne furent effacés par les canons qui validèrent les nominations d'évêques faites directement par le Pape *. » En outre, accusation très-grave, « on jeta l'anathème sur quiconque niait que le célibat fût supérieur et préférable au mariage, et l'on rompit ainsi décidément avec tout le mouvement de la moralité moderne et avec toute philosophie fondée sur le perfectionnement et non sur le renversement de lanature 5, » — comme le catholicisme, apparemment!

M. Martin, après avoir posé ces prémisses, peut conclure : « Le catholicisme romain n'avait sauvé ses doctrines qu'en retranchant définitivement de l'Eglise la moitié des peuples chrétiens 6, » — comme si l'on devait imputer à l'intolérance de l'Eglise la révolte des protestants contre la croyance séculaire de l'Eglise.

En France, la lutte engagée demeure incertaine. La reine

* Hist. de France, t. IX, p. 173.

« Ibid., p. 174.

8 Ibid. a Ante onmia elaborandum est, disaient les légats, ut componamus nosmetipsoset personas nostras in vita et moribus, et studeamus placare Deum.»

♦ Ibid., p. 175.

• Ibid.

« Ibid., p. 176.

Catherine de Médicis et le chancelier de l'Hôpital sont associés dans une politique de temporisation et de bascule que plusieurs décorent du nom d'habileté. L'Hôpital, qui ne sut rien prévenir ni rien empêcher, est nommé par M. Martin « un patriote consciencieux dont la pensée fut invariable comme la vertu4; » Catherine, « femme dénuée de moralité, » dont « la pensée fut toujours subordonnée à la fortune et mobile comme l'égoïsme ; » cette femme était « le mensonge même, et Ton se perd dans l'abîme de sa fausseté 2. » Nous n'avons aucune sympathie pour Catherine, mais nous pensons, d'après l'étude des documents, qu'elle se laissait diriger par les événements, loin de les maîtriser. Elle était ambitieuse et elle était faible : de là ses inconséquences et ce qu'on nomme ses faussetés : « Catarina è donna, » écrivait l'ambassadeur vénitien Suriano, « e se ben savia, perô timida e irresoluta 3. »

Pour justifier son jugement sur Catherine, M. Martin parle du plan tramé entre elle et le duc d'Albe, depuis deux ans, à Bayonne, pour l'extermination des hérétiques 4. « Nous n'en sommes plus, dit -il, aux suppositions des historiens contemporains. » Cela est vrai, car nous avons la lettre même du duc d'Albe dans les papiers du cardinal de Gran velle, rendant compte de la conférence, et c'est pour cela que l'on peut nier l'existence du complot de Bayonne. « En somme, on ne conclut rien, dit M. Martin. Mais les chefs protestants ne doutèrent pas qu'une ligue secrète n'eût été nouée entre les puissances catholiques.» M. Martin affirme ensuite, sans preuves, que « les préparatifs de la cour menaçaient les protestants5.» Laproposition contraire serait exactement la vérité, car à Meaux les huguenots se révoltaient contre le Roi, auquel les Suisses, dit l'ambassadeur vénitien Correro, sauvèrent la couronne et la vie. M. Martin fait voir « cette mère impie distillant avec art le poison dans l'âme frémissante de son fils, et fermant autour de lui toute autre issue que celle du crime6, » — expressions qui semblent exagérées.

1 HisL de France,X IX, p. 45.

* Ibid., p. 291.

* Relat. des ambass. vénit., t. J, p. 558.

* HisL de France, t. IX, p. 291.

« Ibid.. p. 313.

8 Ibid., p. 315.

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M. Martin nie avec raison la préméditation de la Saint-Barthélémy; il dit justement que cette préméditation est un roman inventé par le fanatisme dépravé ou le machiavélisme cynique des panégyristes italiens de Catherine et accepté par le ressentiment des huguenots 1 . Peu lui importe du reste, car, dit-il , ti ces discussions sur la préméditation , intéressantes au point de vue historique, sont bien vaines au point de vue moral. La Saint-Barthélemy, c'est-à-dire l'extermination des hérétiques par la force ouverte ou par la ruse, avait toujours été dans le cœur des chefs du parti persécuteur ; ils massacrèrent quand ils purent, comme ils avaient brûlé 2. » Ces paroles, qu'on applique aux catholiques, seraient plusjustes si elles étaient mises au compte des protestants, car la Saint- Barthélemy, que nous déplorons, a été plus que compensée par le massacre de Nimes (la Michelade) et par tant d'autres assassinats à Alais, Viviers, Montpellier, Montauban, etc. En outre, les expressions de M. Martin laissent entendre clairement qu'à ses yeux la Saint-Barthélemy fut un crime religieux, tandis qu'évidemment ce fut un crime politique, commis pour se délivrer d'ennemis dangereux. La correspondance du nonce Salviati, publiée par le P. Theiner 3, a confirmé d'une manière certaine ce que des écrivains protestants eux-mêmes avaient reconnu, à savoir que la Saint-Barthélemy fut un crime d'Etat résolu subitement ; Catherine se demanda, dit-on, jusqu'au dernier moment si elle se débarrasserait des chefs catholiques ou des chefs protestants. M. Martin blâme beaucoup la conduite tenue par le Pape à Rome après la Saint-Barthélemy, les processions ordonnées en actions de grâces, et le tableau commandé au Vatican, où la mort de Coligny est approuvée. Mais l'historien n'a garde de dire en quelles circonstances ces faits vrais ont eu lieu, c'est-à-dire lorsque les dépêches reçues à Rome annonçaient la découverte d'un nouveau complot de Coligny, auquel le Roi venait d'échapper en mettant à mort les principaux chefs protestants. Le Pape, ainsi instruit par le duc deMontpensier,par le cardinal de Lorraine, par le Nonce, rendit grâces à Dieu du danger évité, et approuva la mort du chef du

» Hist. de France, t. IX, p. 271.

* Jbid.f p. 54. note.

8 Continuation des Annales ecclesiastici, 3 vol. in-f°, 1856. Cf. Ranke, Hist. de France, t. I, p. 307, et Boutaric, Bibl. de l'Ecole des chartes, oct. 1861.

complot. Plus tard, ce Pontife put apprendre les faits : Brantôme raconte qu'il versa alors des larmes ; ce qui du moins est sûr et encore plus significatif, c'est qu'à la mort de Charles IX le Pape, écrivant à Catherine une lettre de condoléance, ne dit pas un seul mot d'éloge de Charles IX et de sa mère 1 .

M. Martin accuse donc à tort Grégoire XIII, comme à tort il avait accusé son prédécesseur Pie V. « L'âme et les mœurs des Simon de Montfort et des Arnaud-Amaury, avait-il écrit, revivait dans saint Pie V, comme l'appellent les ultramontains qui ont fait de lui leur idéal. » Du moment où Pie V est l'idéal des ultramontains, autrement dit des catholiques, il faut chercher à le déshonorer ; M. Martin écrit donc : « Une sombre terreur comprima de nouveau la pensée humaine dans toute l'Italie; trois des premiers littérateurs de l'Italie montèrent au bûcher comme hérétiques2.» Mais M. Martin ne dit pas que les lois de cette époque punissaient de mort celui qui troublait l'ordre religieux, comme de nos jours encore elles punissent ceux qui troublent l'ordre politique et social, ce qui ôte à ces exécutions le caractère odieux qu'on prétend leur infliger. M. Martin incrimine aussi là conduite de Pie V dans les affaires de France : il parle des « lettres virulentes » adressées à Charles IX prêt à conclure la paix après la victoire de Moncontour, et des « ordres monstrueux donnés au comte de Sainte- Fiore envoyé à l'armée royale pour combattre les protestants3.» Et quels sont ces ordres? « De n'accorder, dit-il, de quartier à aucun huguenot et de faire tuer sur place tous ceux qui tomberaient entre les mains de ses soldats. » Assurément, après avoir inventé ces ordres qui n'ont pas été donnés, M. Martin peut conclure : « Le Dieu sous l'invocation duquel on a béatifié saint Pie V n'est pas sans doute le Dieu de l'Evangile 4. » Or on a les lettres de saint Pie V au roi de France; le Pape lui dit, au sujet de cette paix dont l'accord se poursuivait à Châteaubriant et à Nantes : «Assurément, si nous voyons qu'il pût jamais exister entre Votre Majesté et ses ennemis une paix qui

1 Sur tous ces points, il faut lire la savante étude de M. G. Gandy (Revue des questions historiques, lre et 2e livraison), qui fournit le dernier mot sur cette question. Cf. Civiltà cattolica.G* série, t. IX, p. 267 et suiv., 662 et suiv.; t. X p. 269 et suiv.

* Bist. de France, t. IX, p. 206.

* Ibid., p. 259.

* Ibid., p. 251, note.

494 REVUE DES QUESTIONS HISTOBIQUES

dût, ou relever la cause de la religion, ou procurer en quelque manière la tranquillité de ce royaume fatigué par une longue guerre, nous n'oublierions pas le caractère dont nous avons été revêtu, nous ne méconnaîtrions pas notre mission au point de ne pas interposer tout notre zèle et notre autorité pour la faire conclure le plus tôt possible. Mais comme nous savons personnellement ce dont Votre Majesté a mille fois fait l'expérience, qu'il ne peut exister d'union entre la lumière et les ténèbres, et qu'il n'y a ici d'entente possible qu'une entente feinte, et pleine de piège, nous sommes amené nécessairement à trembler pour votre personne, pour le salut commun de la République chrétienne et de la conservation de la foi catholique. » Pie V exhorte alors le Roi à « dissiper les restes de cette lutte intestine et à consolider le royaume ébranlé par la conjuration la plus criminelle qu'ait ourdie la perversité des méchants. » Et il ajoute : « Il faut en ceci que Votre Majesté ne fasse rien de nouveau ni d'insolite, mais qu'elle continue à suivre la marche qu'elle a suivie jusqu'à ce jour. » Je suis confus, mais je l'avoue, dans ces conseils, je ne vois rien de « virulent. » Je lis à présent la lettre au comte de Sainte-Fiore, où le Pape recoin mande au général de garder la plus exacte discipline, d'interdire, sous les peines les plus sévères, toute exaction ou violence dans les pays que les troupes traverseraient, de confier le soin des blessés à des personnes pieuses, etc... Je suis encore plus confus, mais je ne vois dans ces prescriptions, comparées surtout aux usages ordinaires de la guerre à cette époque, rien de « monstrueux. »

La puissance des protestants, toujours grandissante, donne aux catholiques l'idée de la Ligue. Les catholiques imitent ainsi leurs adversaires, depuis longtemps admirablement organisés, nous le savons par de nombreux témoignages. Il y a eu deux époques dans la Ligue : une ligue formée par la noblesse en 1576, une ligue plus populaire développée en 1585. M. Martin le remarque très-bien, mais il se trompe évidemment sur le but de cette ligue : « La pensée de révolution politique s'associe ouvertement, dit-il, à la pensée de conservation religieuse 1 . » Non, au moins généralement ; car si les Guises et quelques-uns de leurs intimes ont pu caresser un instant la pensée de mon-

1 ttist.de France, t. IX, p. 435.

ter sur le trône, la grande majorité des catholiques qui marchaient à leur suite, n'avaient aucune idée de renverser le Roi. La Ligue se forma pour défendre la foi catholique contre le protestantisme dominant, en face de la royauté impuissante. Défendre soi-même la Religion puisque le Roi semblait l'abandonner, telle fut la pensée de la Ligue ; et s'il y eût jamais dans un peuple un mouvement d'opposition patriotique et de défense nationale, ce fut assurément celui-là ; or M. Martin le déclare antinational 1 . Cependant il veut bien convenir que si « ses promoteurs furent, pour la plupart, des hommes d'intrigue et de faction, ou des fanatiques étrangers à tout sentiment de patriotisme, il y eut beaucoup de gens de bonne foi entraînés par eux, tout en se croyant bons Français et défenseurs de la vieille France 2 ; » cela est juste. Maintenant, ici comme partout, des excès ont pu se produire, mais il faut voir les desseins généraux du parti, et s'il a pu exister des hommes d'intrigue et des fanatiques, ils ne furent ni les promoteurs, ni les représentants delà Ligue. Lorsque M. Martin écrit: «Aucune société secrète n'eut jamais de plus redoutables statuts ; le caractère en est à la fois plus fédéraliste au fond et plus dictatorial dans la forme que chez les ligues protestantes, qui sont loin de ce terrorisme 3, » M. Martin évoque un fantôme ; Une connaît pas les ligues protestantes et la pression qu'elles exerçaient ; il ne voit la ligue catholique que dans les Seize de Paris. Lorsqu'il écrit : « Les confesseurs, surtout les Jésuites, servaient de recruteurs aux Seize 4, » il formule une calomnie, surtout par rapport aux Jésuites, divisés d'opinions à ce sujet, et nullement inféodés à la Ligue, que le plus docte d'entre eux, le P. Auger, avait même condamnée. Lorsque M. Martin parle du principe républicain de la Ligue, il commet une erreur ; le principe en est très-monarchique et en même temps très-municipal, ou, comme nous le dirions aujourd'hui, très -décentralisateur. M. Martin a raison de dire que « ce principe républicain n'est pas seulement allié, qu'il est pleinement subordonné au principe catholique ; » lorsqu'il ajoute : « mais au principe catholique sous la forme ultramontaine , hispano-romaine, cos-

* Hist.de France, t. IX, p. 529, et t. X, p. 165. *Ibid., t. IX, p. 529.

• Ibid., p. 435.

» Ibid., t. X p. 32.

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mopolite, qui subordonne la France à une autorité étrangère !, » il évoque encore une fois une fantasmagorie : en effet, l'ambition de Philippe II n'a rien de commun ni avec le principe ligueur, ni surtout avec le principe catholique, qu'il a compromis souvent en voulant le servir, par des moyens qui n'étaient pas ceux de l'Eglise, et n'étaient pas reconnus par l'Eglise. M. Martin, lui-même, le sait, puisqu'il écrit : « Le pape Sixte V redoute plus Philippe II que les huguenots 2. » Mais M. Martin poursuit son idée sur la Ligue, et parle encore de « cette anarchie vassale de deux tyrannies, la tyrannie du Pape sur le spirituel et celle du roi d'Espagne sur le temporel 3,» sans comprendre que les ligueurs sont soumis à l'autorité, non à la tyrannie du Pape pour la Religion, et sont alliés avec le roi d'Espagne pour sauvegarder le droit national qui n'accepte en France qu'un roi catholique. Lorsque Philippe II voulut un jour porter atteinte à ce droit national, les ligueurs surent trèsbien s'opposer à ses visées ambitieuses et ne pas plier sous cette tyrannie. Quant à l'accusation d'appel à l'étranger, d'appel à l'Espagnol fait par les ligueurs, qui, selon M. Martin 4, motive ensuite l'appel fait par les protestants aux Anglais, l'auteur intervertit complètement les rôles. « La responsabilité capitale, en pareil cas, dit-il, est à celui qui commence. » Soit ; or ce n'est pas aux catholiques, c'est aux protestants que cette accusation remonte, puisque, dès 1562, au premier jour de leur rébellion à main armée, les protestants étaient unis par des traités formels avec les princes allemands et avec la reine d'Angleterre 5. M. Martin, se reprenant, veut bien admettre que la Ligue n'a pas livré la France à l'Espagne, « mais, dit-il, elle l'a livrée à Rome par faiblesse et découragement, et elle aboutissait dans ses dernières conséquences à noyer la France dans la monarchie universelle par les mains de l'Inquisition. » Encore de la fantasmagorie que rien ne soutient, un épouvantait pour les ignorants que rien ne justifie. Il en est de même de ce reproche fait à Sixte V de jouer, dans les affaires de

1 Hist. de France, t. X, p. 165.

* Ibid., p. 196.

» Ibid., p. 36.

* Ibid., p. 237.

* Mém. de Condé, t. m, p. 254, 270, 271. Bulletin de la Société du protett. français , 15 mars 1867, et 15 avril suivant.

France, un jeu double : une fois de plus, M. Martin montre ici qu'il n'a pas étudié les textes. La politique de Sixte V est très-simple, c'est une politique de bon sens et une politique chrétienne. A Guise il disait : Défendez la foi, et soyez soumis au Roi; au Roi il disait : Défendez la foi, et ne vous laissez pas dominer par vos sujets.

Au surplus, Sixte V reçoit d'autres reproches que celui d'être fourbe : « Sixte V, dit M. Martin, avait poussé la réaction catholique du xvie siècle au plus haut degré de violence ; » Sixte V fut « l'impitoyable persécuteur des hérétiques et des philosophes, le destructeur fanatique des monuments du paganisme. » — Quel sens donne-t-on aux mots pour parler ainsi du Pontife ennemi de l'hérésie sans doute, mais non persécuteur, du Pontife qui réduisit les bandits infestant les Etats italiens, du Pontife qui réunit les vaisseaux de l'Europe pour vaincre les Ottomans à Lépante, qui fit enfin restaurer dans la ville éternelle l'obélisque de Néron, les colonnes Trajane et Antonine ? M. Martin n'est donc jamais allé à Rome ! Il aurait lu sur le piédestal de Tune de ces colonnes, avec la mention de l'œuvre de Sixte V, ce chant triomphal de reconnaissance :

Grégoire XV succède à Sixte-Quint, et déploie contre Henri IV, nous dit M. Martin, « une violence aveugle \ » Sur quoi donc M. Martin fonde-t-il ses jugements? Sans doute, Grégoire XV ordonna aux catholiques de ne pas adhérer à Henri IV tant qu'il resterait protestant, et les pressa de réunir des Etats généraux pour nommer un Roi catholique ; mais ces applications du droit public de cette époque eurent pour conséquence la conversion d'Henri IV; or cette « violence, » si violence il y a, ne fut donc pas si « aveugle, » puisqu'elle sauva la France. La conversion du Roi fut le triomphe de la pensée de la Ligue, justification de la résistance du Pape et des catholiques, et c'est pourquoi cet acte déplaît à M. Henri Martin. D'abord, dit-il, la conversion fut faite « sans sincérité, sans dignité 3, » car

1 Cf. Sixte-Quint, par le baron de Hùbner, 3 vol. in-3°. * Hist. de France, t. X, p. 253.

» Ibid., p. 329.

Triumphaus Et sacra ndnc sum Christi vere pium

DlSCIPULUM FERENS

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Henri IV « céda à une puissance de pression, et les suggestions de l'intérêt personnel se mêlèrent chez lui aux sentiments de patriotisme et aux graves raisons politiques qui agirent sur son esprit. » Des témoignages formels contredisent ces assertions.

M. Martin ne croit pas à l'utilité d'un Roi catholique dans une France catholique. Bien plus, il est convaincu que cette conversion fut un malheur pour la France. Pourquoi? Parce que, dit-il, « cette messe fameuse de l'abjuration consacra, aux dépens de l'indépendance du pouvoir civil, la réconciliation des deux principes catholique et monarchique dont la querelle avait bouleversé la France ; la chaîne qui attachait l'Etat à l'Eglise était renouée 1 !» Ce qui fut renoué, c'est, non la chaîne qui attache, ce qui serait un mal, mais le lien qui unit, ce qui sera toujours un bien. Quoi qu'il en soit, M. Martin espère que « la postérité, en excusant l'homme, condamnera l'acte et l'exemple a, » car, « pour épargner des souffrances matérielles au présent, » cet acte a préparé « d'immenses périls de toute nature à l'avenir ; » il a assis « l'équivoque sur le trône, » et ébranlé « la moralité d'une nation pour des siècles. » Pour porter ces anathèmes, M. Martin oublie que Henri IV fut sincère dans sa conversion : tous les témoignages le prouvent. « La religion catholique, s'écriait un jour le Roi, je l'aime plus que vous, je suis plus catholiqueque vous. Je suis fils aîné de l'Eglise, nul de vous ne l'est, ny ne le peut estre 3. » M. Martin oublie que, par cette conversion, Henri IV pacifia la France, parce qu'il donna satisfaction aux légitimes idées des partis. Il satisfit les ligueurs en se convertissant au catholicisme, objet d'indifférence pour beaucoup de royalistes; il satisfit les royalistes en faisant triompher le principe de l'hérédité monarchique, méconnu par beaucoup de ligueurs. Ainsi finissent toujours les révolutions, quand on ôte aux divers partis qui se sont combattus leur raison d'être, en prenant de chacun les idées justes qui étaient leur force.

Si M. Henri Martin incrimine à tort la conversion d'Henri IV, il célèbre avec raison sa politique : « La politique d'Henri IV, dit-il, eut autant de suite et de logique au dehors qu'au dedans

* Hist. de France, t. X, p. 433.

« Ibid.. p. 330.

8 Lettres missives, t. V, p. 91, et dans l'excellent travail de M. de Lacombe, fleuri IV et sa politique, une note. p. 471-477.

du royaume 4 . » On ne peut mieux dire ; et ce règne a été justement appelé, par M. de Ghampagny, «l'époque normale de la France dans les temps modernes a. »

Au dedans, Henri IV publia l'édit de Nantes, qui mit fin aux guerres de religion. A ce propos, M. Martin s'écrie, dans ce style emphatique qu'il prend à l'occasion : « L'ombre de l'Hôpital dut applaudir ; sa pensée triomphait, les démons de la Saint-Barthélemy étaient vaincus 3. » M. Martin aurait dû ajouter : et aussi les démons du protestantisme; car l'édit de Nantes mit également un frein à l'intolérance des protestants, et la preuve c'est que les plus emportés d'entre eux « voulaient le faire absolument refuser4,» et qu'Henri IV eut la plus grande peine à le faire observer5. L'édit rétablit, en tous les lieux d'où il avait été banni, l'exercice de la religion catholique, en même temps qu'il permit aux protestants de vivre dans tout le royaume, en limitant les villes, nombreuses du reste, où ils pouvaient exercer publiquement leur culte. Les protestants, qui conservaient sans doute leurs assemblées, leurs finances, leurs forces militaires, durent néanmoins se désister de toutes les pratiques, négociations et intelligences à l'intérieur et à l'extérieur du royaume ; il leur fut défendu de faire dorénavant aucune levée de deniers sans permission, et de tenir aucune autre assemblée que celle permise par l'édit. Aussi, suivant Palma Gayet, l'édit de Nantes eut pour résultat immédiat le rétablissement de l'exercice du culte catholique dans plus de cent villes et de mille paroisses d'où il était banni depuis plus de quinze ans. N'était-ce pas là un triomphe sur les démons du protestantisme? Evidemment, car en fait la réforme vit diminuer son influence, et la religion catholique augmenta considérablement la sienne. La tolérance, née de nos malheurs communs, apparut alors, « par la force des choses et comme malgré tout le monde 6, » comme une transaction nécessaire entre des prétentions rivales ; voilà la vérité.

1 Hist. de France, t. X, p. 491.

* Correspondant. 25 déc. 1864. Cf. M. Ch. de Lacombe, L c, p. 69 et suiv. M. Poirson, Hist. d'Henri I V, passim.

• Hist. de France, t. X, p. 425.

* Sully, OEcon. roy., t. III, p. 281.

• Lettres missives, t. V, p. 148, 159, 423, etc.

9 M. le vicomte do Meaux, Correspondant, 25 août 1860, p. 680. M. do Lacombe {Le, p. 232) dit très-bien : « Henri IV a fondé la liberté de conscience,

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Au dehors du royaume, Henri IV se consacra à « la grande et glorieuse idée de la fondation de l'équilibre européen, » et M. Martin admire beaucoup son plan politique ; nous aussi, car Henri IV y soutenait une politique catholique et française, libératrice des chrétiens en Orient, protectrice des petits Etats en Allemagne et du Souverain Pontife à Rome 1 . Nous sommes vraiment heureux de voir M. Martin admettre ainsi implicitement en cette occasion l'utilité et la justice de la souveraineté du Saint-Siège.

Nous sommes à la fin du xvi6 siècle; résumons-en, d'après M. Martin, les travaux et les vicissitudes. Au commencement du xvi* siècle, le problème se posait entre Calvin, Rome et Rabelais. Parla faute des rois, la France n'a pu donner de solution au problème et se trouver elle-même ; par la faute d'Henri IV qui revient au catholicisme et y ramène la France, notre patrie est retombée avec Rome. Voilà ce que prétend M. Martin, et il ne s'en console pas. Lisons plutôt : « Le xvie siècle avait été rempli par le combat de l'esprit nouveau, de l'esprit de progrès et de liberté (non, nous l'avons dit, le protestantisme n'apporta ni un progrès doctrinal, ni une liberté philosophique, ni une liberté politique), manifesté sous des aspects bien divers (oui, despotique en Allemagne, en Angleterre, à Genève ; anarchique en France), mais violent partout, contre cet esprit de mort, ce démon du midi, fils dégénéré du moyen âge et de la tradition impériale (la cause de Philippe II est prise ainsi pour celle du catholicisme, mais c'est là une erreur et cette confusion ne peut être soutenue) qui voulait étouffer les nationalités indépendantes sous une contrefaçon de l'empire romain, et le mouvement de l'intelligence humaine sous une contrefaçon de Grégoire VII. L'esprit nouveau avait vaincu. Le genre humain n'est pas sorti, depuis trois siècles et plus, de cette grande époque de

non pas seulement, ainsi qu'on l'enseigne d'ordinaire, par les garanties qu'il accorda aux calvinistes..., mais encore par les efforts qu'il ne cessa d'opposer à l'intolérance des protestants. » — En politique comme en religion, « les maux qui procèdent de la diversité des opinions, quand ils ont pris racines en un pays, veulent estre traictés et pansés plustôt par douceur et modération que par violence et rigueur. » Instr. à M. d'Balincourt* citée par M. de Lacombe, p. 34.

* Notamment dans l'affaire du duché de Ferrare. On peut lire les excellentes pages de M. de Lacombe, l. c, p. 208 et suivantes, p. 265 et 395.

transition entre le monde du moyen âge (lisez l'Eglise) et le monde inconnu qui se cache encore dans les nuages de l'avenir 1 . » Phrase à effet qui peut se traduire ainsi : depuis le protestantisme, nous commençons à délaisser la religion catholique ; cette religion n'est pas encore complètement effacée, mais elle est en train de mourir et de céder sa place à une religion nouvelle inconnue. Oh ! non, trop connue, nous en savons les doctrines et en voyons les effets; la France a vu, elle voit chaque jour la démoralisation matérialiste et le fanatisme sanguinaire que cette religion inspire.

Pendant que le grand roi Henri IV règne et pacifie la France, M. Henri Martin nous montrj, comme contraste, l'état de l'Italie et de l'Espagne. En Espagne, on expulse les morisques, et « la responsabilité de ce grand attentat contre l'humanité, dit M. Martin, porte exclusivement sur le catholicisme espagnol 2, » car la Papauté refusa de s'associer à « ce grand forfait 3. » Bonne note, assurément, donnée à la Papauté, et nous nous en réjouissons; mais bonne note relative, car «la Papauté, observe M. Martin, si implacable envers les ennemis domestiques, envers les hérétiques, n'avait pas le même acharnement contre l'ennemi du dehors, contre l'islamisme 4. » M. Martin oublie vraiment par trop l'histoire; tout à l'heure, la Papauté presque seule combattait à Lépante ; seule elle importunait les princes en les sollicitant de repousser le grand ennemi du dehors ; et en ce moment encore, elle travaillait à délivrer les Grecs opprimés et préparait la campagne du duc de Nevers.

M. Martin ignore ce que la Papauté opère en Orient contre Tislamisme; connaît-il mieux sa conduite en Occident?

Voici comment elle lui apparaît : «Avec Paul V, dit-il, l'esprit violent de Sixte-Quint reprit possession du Saint-Siège5.» Et la

1 Hist. de France, t. X, p. 432.

* Jbid., p. 560.

*Ibid.,t. XI, p. 20.

* Ibid., t. X, p. 432.

* Ibid., p. 545.

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preuve, selon lui, la voici : « Tandis que, dans le reste de T Italie, la liberté intellectuelle était étouffée parla terreur de l'inquisition romaine, il s'était formé à Venise un parti de libres-penseurs.» Or une discussion s'étant élevée entre Bellarmin, cardinal romain, etfra Paolo, « savant au génie inventif, métaphysicien profond, éloquent historien, polémiste énergique et habile, et protestant déguisé, on répondit à coups de poignards à fra Paolo ; mais le champion de Venise échappe au fer des assassins, envoyés, dit-on, par le cardinal Borghèse, neveu du Pape \ » Cet on dit est une calomnie; pourquoi M. Martin ne le dit-il pas nettement, et insinue-t-il que c'est, en vérité, la cour de Rome qui fit réponse à coups de poignards à ce métaphysicien nuageux, à cet historien dont Pallavicini a relevé les erreurs? Ne sait-il pas que ni le Pape, ni le cardinal Borghèse n'ont été pour rien dans l'assassinat, que le crime fut réprouvé à Rome, que des quatre accusés, trois moururent dans les prisons pontificales à Civita-Vecehia, et que le quatrième fut décapité à Pérouse 2? S'il ne le sait pas, pourquoi parle-t-il ?

Mais voici bien autre chose qu'un coup de poignard ! « Malgré le régime de terreur établi par les Papes en Italie, écrit M. Martin, la philosophie hétérodoxe y sortait parfois encore de dessous terre 3; » aussi, en 1600, a été brûlé à Rome « le plus illustre martyr qu'ait eu la philosophie dans les temps modernes, le poëte métaphysicien et physicien Giordano Bruno, dominicain comme Gampanella, et né comme lui dans le royaume de Naples 4. » « Le néo-platonisme italien monta sur le bûcher avec ce martyr. » Or écoulez M. Martin : « Aucune secte n'a peut-être répandu dans le monde plus d'idées sublimes que ne l'ont fait ces successeurs des Plotin et des Porphyre, si grands jusque dans leurs erreurs. » Car, « si les néo platoniciens des xve et xvie siècles ne purent pas se dégager suffisamment du passé, ils n'en furent pas moins les initiateurs de l'avenir, par ce sentiment de l'infini qui vivifie leur école durant près de deux siècles, depuis Nicolas de Gusa jusqu'à Bruno... — Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Cardan, Telesio

1 Hist. de France, t. X, p. 164 ; la Civiltà catlolica, t. XII, p. 6. « Voir le détail dans Cantù, la Réforme en Italie, t. IV ; Revue des questions historiques, 1er juillet 1867.

» Hist. de France, t. X, p. 254.

* lbid., p. 545.

et tant d'autres forment la chaîne entre Cusa et Bruno, qui reprend et développe les plus hautes pensées de ses devanciers1...» Nos lecteurs pourront s'impatienter ou sourire en voyant la confusion d'idées qui règne dans cette page. M. Martin a raison de dire : « L'ontologie et la cosmologie antiques étaient devenues le principal obstacle au progrès de la science 2 ;» il a raison de nommer Cusa, Copernic, etc., comme les premiers auteurs de la rénovation scientifique ; mais le cardinal de Gusa, mais le prêtre Copernic étaient de grands catholiques plus encore que des philosophes 3 ; et ces novateurs, tout en pouvant faire du platonisme un prétexte de s'arracher à la servitude d'Aristote, n'avaient pu y trouver une vraie inspiration pour leurs découvertes *. Cusa n'était pas un platonicien, et le platonisme n'a pas présidé à la rénovation scientifique et intellectuelle du xv* et du xvie siècle 5. Voilà ce que dit l'histoire, et elle ajoute que Marsile Ficin, que Bruno, tout en adoptant certaines idées nouvelles de cosmographie, ont plutôt compromis que servi par leurs autres doctrines le mouvement scientifique Voilà pour l'appréciation nouvelle. Maintenant, et malgré le silence de toutes les dépêches diplomatiques du temps et des historiens contemporains, — silenceassez étonnant, — j'admets le supplice de Bruno, raconté par le seul Scioppius (Schopp); mais je dis : ce qui fut la cause de la mort de Bruno,religieux apostat devenu protestant, est moins sa métaphysique, sa physique, sa théodicée même, que sa polémique contre les écoles; esprit ardent, intolérant, sans mesure, sarcastique, il tomba frappé par les lois, victime de ses erreurs, sous les coups des aristotéliciens, tout autant que sous les coups des théologiens.

Mais « on eut beau tuer Bruno, s'écrie M. Martin, on ne tua pas ses erreurs, qui reparurent bientôt chez un génie plus fort que le sien, chez Spinoza : » — c'est évident ; — « on tua bien moins encore, grâce à Dieu, les immortelles vérités, la révélation nouvelle, dont il avait été un des apôtres 7 ! » con-

1 Bist. de France, t. XH, p. 8.

• Copernic dédiait son ouvrage au pape Paul III.

• M. Morin, Dict. de scolaslique, t. II, p. 335.

• Ibid., p. 301, et passim.

• Voir le travail de M. Vulson, professeur à la faculté des sciences de Grenoble, dans la Revue d'économie chrétienne, 28 févr. 1866.

7 Pist. de France, t. XII, p. 8.

504 REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES

fusion d'idées faite à plaisir pour appuyer la thèse. Les noms de Képler et de Galilée, associés parM. Martin à celui de Bruno, fournissent encore à cet auteur une occasion d'accuser l'Eglise, mais cette occasion n'est pas heureuse, car enfin Képler, quoi qu'en dise M. Martin, fut aussi anathématisé par les aristotéliciens protestants de Tubingue, et ce grand homme en fut tellement découragé qu'il voulait détruire son œuvre, quand un asile lui fut offert à Gratz, où les Jésuites le protégèrent contre des accusations de sortilège lancées par ses coreligionnaires. Mais Galilée « arrêté, condamné, torturé '...» Oui, M. Martin croit à la torture de Galilée, car il « est impossible, dit-il, de donner un autre sens au rigoureux examen que subit Galilée (il ne le subit pas du tout) au terme de son arrêt. » Ici M. Martin se reprend : « Galilée, dit-il, peut n'avoir pas subi la torture dans toute son horreur, mais il a été certainement présenté à la question. » Non, encore, tout l'indiquait déjà, et suffisait pour éclairer un historien, lorsque, en publiant intégralement le texte du procès conservé aux archives du Vatican, nous avons achevé la démonstration a. Evidemment M. Martiri n'a pas étudié le procès de Galilée; il a lu les élucubrations de M. Libri et autres fantaisistes de l'histoirepamphlet, il n'a pas confronté les textes ; autrement il n'aurait pas écrit : « La forme populaire de Galilée alarma Rome plus encore que le fond de sa doctrine 3. » D'abord, où M. Martin met le mot : Rome, il faudrait mettre les aristotéliciens ; ensuite, il n'y a pas un mot qui puisse faire.supposer ce motif d'accusation ; mais M. Martin le produit, sans doute, pour mieux montrer l'Eglise ennemie de l'instruction populaire !

M. Martin continue : « La persécution ne s'arrêta pas sur la tombe de Galilée : l'Inquisition s'efforça d'anéantir les vestiges de sa pensée, ses papiers, ses lettres ; son petit- fils même, abruti par une superstition sacrilège (!), brûla ce qui restait de ses derniers travaux 4. » Cette phrase peut être dramatique, mais elle n'est pas exacte. Le savant éditeur des Œuvres de

* Hist. de France, t. XII, p. 15.

1 Revue des questions historiques, juillet 1867. et chez Palmé, br. in-8°. On peut y voir quelques-unes des assertions inconsidérées émises sur ce sujet. Voir aussi Revue des questions historiques, octobre 1868.

» Hist. de France, t. XII, p. 14.

* Ibid., p. 16.

Galilée, M. Alberi, avait fort bien prouvé dès 1846 (le volume de M. Martin est seulement de 1858) quela disparition des papiers de Galilée était le résultat d'un fait privé, que les poursuites de Tlnquisition n'y étaient pour rien, qu'enfin les papiers ont été si peu anéantis, qu'on les a tous, et qu'avec les derniers retrouvés au palais Pitti en 1843, ils ont été publiés dans les seize volumes renfermant les œuvres de Galilée 4. M. Martin continue : « Rome, après le maître, poursuivait les disciples. Bien des années après la mort du grand homme, le Saint-Siège exigea des Médicis la destruction de l'académie del Gimento, formée à Florence pour continuer l'œuvre de Galilée 2. » Cette phrase est encore inexacte.

L'académie del Gimento, fondée en 1657 à Florence, finit neuf ans après, lorsque le prince Léopold, son fondateur, prit le chapeau de cardinal. Avant M. Martin, M. Libri, dont M. Martin a résumé le travail, avait écrit qu'en donnant le chapeau au prince, Rome exigea la dissolution de l'académie; mais aussi, avant M. Libri, Fabroni, dans la Vie de Clément IX, avait réfuté cette accusation, en s'appuyant sur la correspondance échangée entre le Saint-Siège et le ministre de Toscane. Targioni, qui a raconté les rapports suivis entre Rome et l'académie, nie également que Rome ait dissous l'académie, ou plutôt la réunion formée alors sous ce titre. Le savant cardinal Wiseman a mis ces faits dans toute leur évidence 3. L'académie, dont les papiers sont conservés dans la famille Segni, s'éteignit d'elle-même. M. Martin veut, néanmoins, donner des détails, et les voici : « Un des plus illustres académiciens, ditil, Borelli, un des précurseurs de Newton, — il faut grandir le personnage pour que l'accusation contre l'Eglise tombe de plus haut, — fut réduit à mendier dans les rues de Florence ; un autre savant, Oliva, se donna la mort pour échapper aux tortures de l'Inquisition 4. » Or, il faudrait dire que si Borelli, après avoir pris part à l'insurrection de Messine, en 1674, et s'être sauvé, arriva à Rome dans la plus grande détresse, il

1 Opère di Galileo Galilei, Firenze, 1842-1856, 16 vol. in-8°, dont un de supplément, t. V, Proemium.

* Hist. de France, t. XII, p. 16.

8 Voir le détail des faits dans les Premières Académies italiennes, mémoire inséré p. 461 des Mélanges religieux, scientifiques et littéraires du cardinal Wiseman, in-8°, 1859.

» Hist. de France, t. XII, p. 16.

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fut soutenu dans cette ville par la libéralité de la reine Christine et recueilli dans la maison des Pères des Scuole pie, où il enseigna les mathématiques. Il mourut en 1679, laissant son ouvrage de Motu animalium qui, Tannée suivante, fut imprimé à Rome avec l'approbation des supérieurs. Quant à Oliva, je ne sais si l'Inquisition l'eût torturé ; le fait est qu'il ne le fut pas, et que, médecin du neveu du Pape, il fut compromis dans une société profondément immorale, voulut s'échapper, et se tua en se jetant par une fenêtre 1 . Voilà à quoi se réduisent ces accusations; n'importe, M. Martin met à la charge de Rome, des Papes, de l'Eglise catholique enfin, « cette agonie désespérée du génie italien ; » il s'écrie : « Rome étouffe le flambeau de la philosophie dans le sang des philosophes ; » alors le génie italien « se réfugie dans les sciences naturelles ; Rome le force et le tue dans ce dernier asile a. » — Voilà l'histoire inventée à plaisir par M. Martin... « Mais crime inutile! reprend le fougueux auteur, impuissante victoire! la science, comprimée en Italie, envahit l'Europe 3. »

Voici maintenant François Bacon en Angleterre, et Descartes en France.

Il y a sans doute des erreurs dans Bacon, M. Martin le dit ; mais si « sa philosophie générale est si imparfaite et si confuse, » c'est par le « souffle vivifiant qui anime la masse entière de son œuvre, c'est par ses larges et fécondes tendances, par son enthousiasme du progrès et de la perfectibilité que Bacon, malgré les taches déplorables de sa vie, a gardé un grand nom devant la postérité. Il a laissé des maximes immortelles. » M. Martin continue d'exprimer son enthousiasme: «C'est vraiment le génie de l'Occident, le génie moderne (opposé toujours par M. Martin à l'Eglise catholique), qui parle par sa bouche, quand il affirme, contre la plupart des anciens philosophes, disciples de l'Orient, et contre les théologiens du moyen âge, que le souverain bien n'est pas dans la contemplation, mais dans l'action, qu'il est dans le bien commun, non dans le bien de l'individu isolé : moment solennel que celui où l'esprit de l'humanité entre dans la philosophie et en bannit l'ascé-

* Wiseman donne les textes à l'appui, l. c. « Hist. de France, t. XII, p. 16.

» Ibid.

tisme 1 . » Quelle emphase dans ce style ! Mais allons au fond : par « ascétisme » M. Martin entend l'Eglise, et ce qui le charme, c'est de voir l'Eglise repoussée par la philosophie et THomme- Dieu remplacé par le Dieu-Humanité. Quoi donc ! Le bien de rindividu isolé ne produirait-il pas le bien commun, et faut-il faire de l'humanité, ensemble des hommes, un être vivant ayant son esprit propre et sa destinée particulière ? Où donc M. Martin a-t-il vu que, pour les théologiens du moyen âge, le souverain bien n'était pas dans l'action ?... Mais peu importe, car M. Martin a trouvé dans ce passage une occasion de produire ses thèses rationalistes, et cela lui suffit.

Après Bacon, Descartes. M. Martin fait de lui le plus grand éloge 2. Dans cet éloge, il y a pourtant une restriction : « C'est surtout pour avoir méconnu le sentiment, pour avoir relégué la foi dans la théologie révélée, que Descartes a laissé une œuvre mêlée d'erreurs et de lacunes immenses 5 ; » autrement dit, M. Martin aurait voulu que Descartes eût fait acte de foi à l'humanité et non à l'Eglise. Malgré cela M. Martin, qui ne parle jamais de la foi catholique, si grande chez Descartes, appelle son œuvre « l'évangile de la raison 4, » et voici sa tactique : Voyez, dit-il, «la joie et la reconnaissance des esprits vraiment religieux ; » voyez, au contraire, « l'étonnement, l'incertitude de l'Eglise romaine et des Eglises protestantes en présence de ce Messie inconnu ;» et il montre «l'Eglise romaine hésitant et tournant longtemps avec une défiance inquiète autour du géant nouveau-né. Mais tant que vécut Descartes, elle n'attaqua point son œuvre 5. » Elle ne l'a pas attaqué davantage après sa mort ; seulement elle a pu et dû avertir qu'il y avait des lacunes, des obscurités, des dangers certains pour des esprits moins croyants que celui de Descartes; elle les a signalés. En lisant les écrits de Descartes, quelques-unes de ses lettres surtout, on peut affirmer qu'il fut un chrétien dévoué. La distinction qu'il fit entre l'ordre de foi et l'ordre purement naturel, réelle certainement, mais trop grande en ses écrits, fut de sa part, on l'a très-bien dit 6, une manœuvre, car dans ce grand combat

1 Eist. de France, t. XII, p. 23.

* Ibid., p. 34-37.

» Ibid.

* Ibid.,p.b0.

* Ibid.

8 Le P. Gratry, De la connaissance de Dieu, ch. vi, g vu.

508 REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES

engagé au xvne siècle, il a essayé d'opposer à l'ennemi qui repoussait la théologie catholique les armes de la raison seule. Voilà ce qui a été ensuite un danger. L'Eglise prévoyait que ce corps d'armée, ainsi séparé du centre de la bataille, serait privé de sa force et pourrait être enveloppé par l'ennemi. Le tort de Descartes a été d'ériger sa position personnelle, ou la position de son époque, en position absolue 1 . La raison a marché dès lors d'un côté, la théologie de l'autre, non plus sur une ligne parallèle, mais en sens inverse, par suite de ce malentendu. M. Martin n'accepte pas tout cela, et pose nettement Descartes en fondateur, non pas d'une religion, mais de la Révolution. Ecoutons comment M. Martin arrange son système, à rencontre des faits : La France, dit-il, « accepte de la réforme l'esprit d'examen, garde du catholicisme l'esprit d'unité, puis la France se lève et entame enfin sa réforme à elle, non plus la réforme partielle d'une secte (expression qui désigne ici la religion catholique), mais la réforme fondamentale de l'esprit humain. Le Nord a produit Luther, le Midi Loyola, la France enfante Descartes, et reprend par la philosophie l'initiative et la direction spirituelle du monde, qu'elle avait eue au moyen âge par l'enthousiasme religieux. Ce n'est pas une révolution qui commence, c'est la Révolution a. » Non, et le catholique Descartes rejetterait loin l'éloge qu'on veut lui décerner. Si M. Martin comprenait bien le philosophe, il ne l'appellerait pas à son point de vue « un ange de vérité 3, » car il faudrait accepter toutes ses fortes et chrétiennes affirmations.

Assurément, l'Eglise n'a pas besoin du secours des savants et des grands hommes, mais il faut savoir revendiquer ceux qui, comme Descartes, respectent sa foi. Il ne faut pas laisser dire que Cusa, Copernic, Galilée, Bacon, Descartes sont passés à côté de l'Eglise sans lui accorder un hommage : et si M. de Maistre a pu trouver le principe de toutes les erreurs rationalistes dans les écrits de Bacon, un prêtre pieux et savant, M. Emery, a mis en lumière le christianisme de Bacon. Voilà des esprits chrétiens qu'il ne faut pas facilement abandonner à nos adversaires. Laissons-leur Vanini avec ses doctrines impies et

1 M. Morin, Dict. de scolastique, t. II, p. 1481. « Bist. de France, t. XII, p. 52.

• Ibid., p. 90.

ses mœurs infâmes, Bruno avec son panthéisme nuageux, Arminius « dont le nom, selon M. Martin, doit rester cher et vénérable à tous les amis de la philosophie et de l'humanité 1 . » Laissons-leur Spinosa, dont « le colossal système fut un objet d'effroi pour les gens pieux 2, » parce que, dit M. Martin, « les dévots le détestent sans le comprendre. » Laissons-leur encore Locke, qui ne cessera jamais d'être honoré, par M. Martin, comme « un des pères de la liberté moderne 3; » Bayle, « le douteur 4, » dont « tous les soins se bornent à miner et à détruire 5; » Bayle, « le vengeur, qui appelle de la main les générations qui briseront un jour les églises comme on a brisé les temples » Ne confondons pas, comme le fait M. Martin, ces noms de panthéistes et de sceptiques avec ceux des Descartes, des Galilée, croyants et catholiques.

Une observation générale peut trouver ici sa place. Lorsque M. Martin loue, en certains points, un catholique, il a soin de montrer qu'en général son influence fut fatale. Lorsque M. Martin blâme, en certains points, un rationaliste, il ne manque jamais de célébrer son influence générale comme trèsutile à l'humanité.

Saint François de Sales et saint Vincent de Paul sont peutêtre les seuls, parmi les catholiques, qui obtiennent grâce aux yeux de M. Martin, mais encore comment comprend-il ces grands saints ? En les rapetissant singulièrement. « Les livres du pieux prélat, dit-il, accessibles à tous et surtout aux femmes, qu'il avait principalement en vue, obtinrent l'influence la plus étendue..., et fournirent par leur caractère quasi-romanesque un aliment inépuisable aux natures tendres et aux imaginations rêveuses 7. » Evidemment, M. Martin ne connaît pas saint François de Sales : il n'en a vu que la forme, qu'il juge même fort mal; il en ignore complètement le fond. M. Martin est plein de sympathie pour le Traité de ï amour de Dieu, et pourtant il ajoute : « Ce n'est pas qu'il n'y ait à faire quelques ré-

* Hist. de France, t. XI, p. 145.

« Ibid., t. XIV. p. 272.

• Ibid., p. 287.

* Ibid., p. 325.

•/Wd.

• Ibid., p. 327.

7 lbid.t t. XII, p. 59.

serves presque inévitables à une telle époque » à cause de son trop de catholicisme sans doute. D'ailleurs, selon M. Martin, le zèle de saint François ne choisit pas toujours scrupuleusement les moyens d'action... « Saint François de Sales n'en fut pas moins une noble, une excellente nature, pénétrée de l'amour de Dieu et des hommes, une âme vraiment évangélique, un vrai disciple de celui qui a dit : Laissez venir à moi les petits enfants ! — Il aimait tant les simples, les humbles, les enfants surtout, qu'il est toujours resté un peu enfant lui-même, comme Ta dit un célèbre historien (Michelet) 2. » Voilà les autorités de M. Henri Martin, et comment il juge saint François de Sales. Encore une fois, ce n'est pas comprendre saint François de Sales, homme très-pratique, très-sérieux, donile positivisme effraye encore plus d'un chrétien. La méprise devient plus forte lorsque M. Martin parle « des mignardises dévotes du bon évêque 3, » de « cet abandon, de cet amollissement de l'âme » qui « sont de nature à exposer à de grands dangers le directeur, ses pénitents et surtout ses pénitentes ; » lorsque surtout M. Martin estime que « le mysticisme de saint François de Sales et le panthéisme de Giordano Bruno se rejoignent, parvenus au même but, l'un par l'amour, l'autre par la raison 4 . » M. Martin parle évidemment de choses qu'il ne connaît pas.

Quant à saint Vincent de Paul, dont le nom résume « tout ce qu'il y eut de sincère et de salutaire dans cette régénération du catholicisme français 5, » M. Martin lui accorde « une des premières places dans la tradition de la France e, » et cependant voici l'antagonisme qui apparaît, car M. Martin trouve que « l'esprit moderne » est loin « des applications du principe du travaU» que Vincent de Paul a adoptées; plus loin, il signale « cette sorte d'alliance spirituelle » entre lui et Mlle Legras, « bien différente, dit-il, de celle de saint François de Sales et de Mme de Chantai ; et, observe-t-il, « ici il n'y eut ni combats, ni

1 Hisl. de France, t. XII, p. 59. Cf. M. l'abbé Hamon, Vie de S. François de Sales, 2 vol. in-8°.

* Ibid.

* /Wd..p.6t.

8 Ibid., p. G3.

0 Ibid., p. G7. Cf. Vie de S. Vincent de Paul, par l'abbé Maynard, 4 vol. in-8°.

ordges f, » pas plus que pour saint François de Sqdes, on peut le croire; mais qu'est-ce que ces insinuations ?

Auprès de François de Sales, de Vincent de Paul, M. Martin nomme Bérulle, « mélange de prétentions politiques mal justifiées, d'intolérance et de dévotion élevée et intelligente 2. » Puis il salue la « croisade générale contre l'ignorance et le faux savoir 5. » « Le mouvement scientifique est partout, écrit trèsjustement M. Martin; dans les rangs lepplus opposés, bénédictins, oratoriens, jésuites, sorbonistes,* ministres protestants, savants laïques, rivalisent dans des luttes qui éclairent l'humanité sans lui coûter de sang ni de larmes 4 I » M. Martin ne pouvant nier ce mouvement, dont le principe lui échappe, parce qu'il ne va pas le chercher dans la merveilleuse éclosion de sainteté qui illumine cet âge, s'efforce d'en dénaturer le caractère : « Dans ce réveil de l'Eglise de France, écrit-il, il n'est guère plus question de Rome que si Rome n'existait pas *. » Au contraire, Rome inspire tout; c'est vers Rome que chacun tourne les yeux pour y chercher sa force ; c'est le cardinal de la Rochefoucauld qui, muni de tous les pouvoirs du Pape, préside à la réforme des ordres de Prémontré, de Saint-Benoît, de Gluny, de Glairvaux, de Citeaux; c'est au Pape que les évêques adressent en 1588, 1589, 1595, leurs plaintes sur l'éducation ecclésiastique ; c'est Clément VIII qui les conjure de veiller à l'éducation du prêtre, source de perfection ou de décadence pour l'Eglise. Bérulle s'adresse, en 1613, au pape Paul V; Vincent de Paul, en 1632, au pape Urbain VIII ; Olier, en 1654, au pape Innocent X. Les Papes inspirent tout, et le rêve de M. Martin sur « la profonde nationalité » du mouvement religieux et scientifique qu'il opposait à l'Eglise, doit s'évanouir. Mais s'il s'évanouit, que deviendront les belles phrases de M. Martin? « On voit, ditril, Rome hésiter, faiblir, s'affaisser peu à peu.» Il y a un siècle, Rome pâlissait déjà, et s'effaçait ! « Le Vatican, presque identifié avec l'aristocratie énervée des Etats romains, s'absorbe de plus en plus dans les intérêts fiscaux de son triste gouvernement temporel, ne s'émouvant

1 Uist. de France, t. XII, p. 64.

« Ibid., p. 67.

» ibid., p. 68.

* Ibid., p. 69.

• Ibid., p 72.

REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES

guère que lorsqu'il s'agit de défendre le point spécial des immunités ecclésiastiques. Le SaintrSiége approuve ou blâme, mais ne provoque plus ce qui se fait au dehors 1 . » L'histoire de l'Eglise, au commencement du xvn° siècle, dément complètement ces assertions calomnieuses.

Les Jésuites sentent le prétendu délaissement de Rome, et alors, dit M. Martin, « ils exécutent une vaste évolution. Le monde ne vient pas; on ira au monde. On n'a pu enfermer le monde dans l'Eglise, on transportera l'Eglise dans le monde. On atténuera le plus possible l'antique et redoutable opposition de Jésus-Christ et du siècle... On gagnera le siècle en donnant la consécration religieuse à ses pompes et à ses œuvres, naguère maudites : bref, on transformera le fond pour garder la forme 2. » Tels sont les espaces où se joue l'imagination de M. Henri Martin. Et il s'écrie : « Qu'a-t-il manqué à tse plan de génie ? La droiture, la franchise, l'esprit vraiment religieux... On veut changer sans avouer qu'on change...3. » Mais non, on ne change pas, et c'est pourquoi les adversaires de l'Eglise ont frappé les Jésuites... Mais voyez la suite et la conclusion de M. Henri Martin : « Dans leurs missions les Jésuites transigent avec l'esprit inviolable de l'Evangile ; » et « ce n'est pas la peine de porter l'Evangile sur le Gange, dit M. Martin, pour cacher la croix et offrir à l'Inde moins que Bouddha {sic, M. Martin a écrit cela !), moins que Bouddha ne lui avait offert vingt-deux siècles auparavant 4. » En Europe, « les Jésuites renonçant à la morale ascétique (lisez catholique) sans avoir trouvé la loi d'une morale plus humaine (celle que trouvent les amis de M. Martin et qu'ils nous exhibent chaque jour !), arrivèrent à un vrai scepticisme 5 » (les Jésuites sceptiques ! ! mais gardons notre calme et lisons) : « N'osant supprimer l'Enfer, ils suppriment pour ainsi dire la piété. L'Enfer n'est plus fait que pour les hérétiques ; quant aux catholiques, pourvu qu'ils croient au dogme, la dévotion leur est rendue si aisée, qu'ils ne sauraient vraiment refuser de se laisser sauver ; quelques pratiques extérieures et quasi-mécaniques {sic), devenues

1 Bist. deFrance, t XII, p. 72.

« Ibid.. p. 77.

• Ibid.

* Ibid., p. 78.

Ibid.

aussi peu gênantes que possible, sont tout ce qu'on leur demande. Du reste, toute latitude. Les décisions des casuistes sont à donner le vertige. Il faut remonter jusqu'aux sophistes d'avant Socrate pour retrouver une pareille perturbation de la conscience humaine. Nécessités de la nature, faiblesses excusables, dépravation et crime, tout est confondu dans la tolérance comme jadis dans la réprobation. On permet ce que défendent l'honneur mondain et même les lois civiles... f. » Arrêtons-nous... autant vaudrait lire les Provinciales ellesmêmes ; ce serait au moins divertissant comme la débauche d'esprit d'un homme de génie, mais les pages en style goguenard de M. Henri Martin inspirent la tristesse... M. Martin ne connaît les Jésuites que par les Provinciales ; il ne sait donc pas, ou il oublie, que beaucoup de textes ont été arrangés par les Jansénistes, et que trouvant quelques décisions mauvaises dans certains casuistes, Pascal s'est amusé à s'en moquer, sans citer aucune de leurs nombreuses décisions justes et sévères. M.Martin répète tous les lieux communs qui ont cours à ce sujet depuis deux siècles, et la Somme théologique du P. Garasse, « ouvrage scandaleux qui rappelait à la fois les bouffonneries des prédicateurs macaroniques et les fureurs de la Ligue8,» et la Somme de Sanchez, « étrange monument de l'excès de l'obscénité auquel la prétention de définir toutes les nuances du péché peut conduire les casuistes3.» Il faut faire croire à leur influence afin de montrer l'Eglise catholique entraînée dans l'erreur et dans l'immoralité, car M. Martin voit et veut faire voir le catholicisme dans les Jésuites et tous les Jésuites dans quelques casuistes. « Les Jésuites, dit-il, ne connurent plus désormais ni frein, ni bornes, et le casuisme et le probabilisme s'épanouirent toujours plus largement durant toute la première moitié du xviie siècle. » M. Martin évoque ici encore des fantômes. D'abord le casuisme et le probabilisme existaient avant les Jésuites, et ne leur ont jamais appartenu en propre : les traités des casuistes, écrits par des confesseurs, ces médecins de l'âme, comme on écrit dans les livres de médecine des détails repoussants pour instruire les médecins du corps, ont en morale une existence nécessaire, dont plu-

» Hist. de France, t. XII, p. 79.

« Ibid., t. XI, p. 31.

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sieurs protestants eux-mêmes ont reconnu Futilité. Que des questions subtiles, ridicules, aient été posées, que des décisions fausses, erronées, aient été quelquefois données, cela est arrivé, mais a pu arriver sans nuire à l'ensemble de travaux sérieux. Ensuite le probabilisme consistant à dire que, dans un conflit de deux opinions, on peut choisir la moins probable et la moins sûre, pourvu qu'elle soit vraiment probable, ne saurait être par lui-même la source du relâchement dans la morale ni de la corruption dans les mœurs 1 . M. Martin s'imagine avoir produit grand effet par un cliquetis de mots qui, soumis à l'analyse, ne veulent nullement dire ce qu'il leur fait dire. Mais que voulez-vous? M. Martin avait besoin de montrer l'Eglise corrompue; il en avait besoin pour justifier le jansénisme, qui se pose, dit-il 2, comme une réforme et quelque chose de plus. « Saint Cyran, ajoute-t-il, devenant le directeur de quelques religieuses, ce n'est rien moins qu'une des grandes phases de l'histoire religieuse dans l'ère moderne. C'est, comme on l'a dit, une suprême tentative pour réformer l'Eglise romaine sans en rompre l'unité 3. » Et à ce sujet M. Martin compare longuement le jansénisme avec le jésuitisme, ou plutôt le casuisme, car voici comment tout s'enchaine dans la pensée de M. Martin : le christianisme s'est déformé par le catholicisme, le catholicisme a été outré par l'ultramontanisme, Fultramontanisme a été absorbé par le papisme, le papisme a été mené par le jésuitisme, le jésuitisme se résume dans le casuisme. Je ne dis rien que Y Histoire de France n'énonce ou ne fasse clairement entendre 4. Jansénisme et casuisme sont deux erreurs, dit M. Martin, mais « on ne peut les juger à la même mesure *. » « Chez les casuistes, le prêtre remplace Dieu ; on affranchit les sens, on metl'espritaux fers. Dans le jansénisme, le Christ, toujours vivant, toujours présent, est et fait tout dans les âmes. Le casuisme tue l'âme, le jansénisme tue le corps. » Le traité de la Fréquente communion, dit-il, « expose au public la réforme morale à laquelle on aspirait ; » oui, la réforme qui est d'éloigner

1 Voir sur tous ces points, entre autres auteurs, M. l'abbé Maynard , les Provinciales, p. 190-199 et passim.

* Hist. de France, t. XII, p. 81.

« Ibid., p. 84.

4 Lorsqu'on loue un ouvrage, il faut au moins en connaître la doctrine. » Ibid,, p. 85.

les fidèles des sacrements pour les éloigner de la Religion. M. Martin écrit alors comme antithèse : « Les casuistes accordent la communion à toute espèce de gens, repentants ou non repentants, et réduisent le sacrement à une espèce de formule magique et matérielle : » et reprenant la donnée janséniste, il montre comment « les jansénistes ont relevé la grandeur morale de l'homme ; ce sont les stoïciens du christianisme moderne, dit-il en un style prétentieux ; les jésuites en ont été à la fois les épicuriens et les académiques 1 . » Ce sont là des blasphèmes et des jeux d'esprit, et M. Martin, pour les soutenir, fausse l'histoire. « La discipline des Jésuites, écrit-il, se relâcha au dernier point... Un grand nombre se jetèrent dans la vie de lucre et de jouissances matérielles (!)..., firent de leurs monastères des maisons de commerce, de banque et d'industrie (non, non ! ). D'autres se maintinrent auprès des princes et des grands à titre de confesseurs complaisants(nonl)... ; tandis qu'à Rome le général Oliva et son entourage vivaient dans une mollesse épicurienne (non !), Bourdaloue à Paris parlait et agissait presque comme les jansénistes (non !) 2. »

Cependant, je l'ai dit, M. Martin n'accepte pas toute la doctrine janséniste. « Au point de vue métaphysique, il veut bien avouer que l'édifice de Jansénius est ruiné par la base. Au point de vue pratique, il en est de même, car «à quoi bon tant d'efforts et de si terribles pénitences si la grâce est irrésistible, et si nous ne pouvons rien, soit pour la provoquer, soit pour l'aider en nous-mêmes 3 ? » « Descartes, nous dit M. Martin, est incompatible avec Jansénius 4; » je le crois bien, parce que Jansénius est incompatible avec le témoignage du bon sens et la parole de l'Eglise, que Descartès acceptait. Malgré ces critiques spéciales, M. Martin a le talent, comme nous l'avons déjà fait remarquer, d'accorder un éloge général à ces singuliers adversaires de l'Eglise qui avaient la prétention d'être dans l'Eglise malgré l'Eglise. « Les Jansénistes, s'écrie M.Martin, à l'exemple de Luther, relevaient aussi la liberté en fait ; en faisant l'homme

1 Hist. de France, t. XII, p. 85.

1 Ibid., p. 107. Cf. Crétineau-Joly, Histoire des Jésuites, t. V, p. 138 ; le P. de Ravignan, de l'Existence des Jésuites» p. 219-235, sur le prétendu commerce des Jésuites.

» Hist. de France, t. XII, p. 87 et 88.

* Ibid., p. 90.

516 REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES

esclave de Dieu, ils l'affranchissaient de l'homme; l'instinct du pouvoir absolu ne s'y est pas trompé : les rois comme les Papes leur ont toujours été hostiles 1 . » Les Papes, oui ; mais les rois, pas trop, pas trop... Toujours est-il que « les fameux solitaires (très-visités pourtant) renouvelèrent la Thébaïde aux portes de Paris et dans Paris même a. » C'est la légende janséniste ! Tout le monde les courtise, grandes dames et bourgeoises 3 ; il est de mode d'être janséniste, parce que les jansénistes ont aussi leur morale relâchée ; et, comme dit le P. Rapin 4, on ne parle que de saint Augustin dans les ruelles.

Pascal embrasse leur cause ; il écrit les Provinciales d'après les textes présentés et arrangés par ses amis : alors, dit M. Martin, « tout l'empire d'opinion conquis parles Jésuites en un siècle fut perdu en un jour 8.» L'antithèse produit de l'effet, mais n'exprime rien de juste. M. Martin insiste cependant : « La défaite fut décisive et irréparable. »

Après Pascal, « il était évident que les Jésuites étaient ruinés moralement, que la direction religieuse de la France ne leur appartiendrait jamais, et que les Jansénistes,quels que fussent le génie et la vertu de leurs chefs, ne s'empareraient pas non plus de la société française. » Aussi M. Martin conclut à la ruine et des Jansénistes et des Jésuites. «Une nouvelle tentative devait avoir lieu. Le vieux (?) gallicanisme régénéré, et dirigé par un •grand homme, va s'interposer entre les combattants et chercher à son tour une formule. »

Nous entrons dans une période où les erreurs , les lacunes , les confusions sont moins nombreuses, et souvent nous aurons à approuver les pages de M. Martin.

M. Martin distingue dans l'œuvre de Richelieu « son admi-

* Hist. de France, t. XII, p. 86.

* Ibid.

8 Art. du P. Clair dans les Etudes religieuses des PP. Jésuites, nouv. série, t. IX, p. 462.

* Mémoires du P. Rapin, publiés par M. Léon Aubineau (3 vol, in-8% 1865), très-importants pour l'histoire du Jansénisme.

» HisL de France, t. XII, p. 106.

CRITIQUES ET RÉFUTATIONS. M. HENRI MÀRTlk. 517

rable politique extérieure, où il n'y a qu'à louer, et sa politique intérieure, où il y a des actes raisonnables et des théories funestes » « Richelieu, dit-il, ne trahit jamais les devoirs de l'homme d'Etat envers la grandeur de la patrie, mais il fut malheureusement moins fidèle aux lois de la morale et à celles de l'humanité. » Ces paroles font allusion, d'abord à sa conduite contre les protestants, ensuite à sa conduite contrôles grands et contre les Ursulines de Loudun.

Richelieu poursuivit les protestants : mais avait-il des raisons pour agir ainsi ? voilà la question : or, les raisons ne manquent pas pour le justifier. M. Martin avoue lui-même l'existence, en 1621, «de réformés factieux que condamnent une grande partie de leurs coreligionnaires2. 0 En 1625, il raconte « l'insurrection huguenote, acte insensé, dit-il, mais, ajoute-il, non dénué de tous motifs s, » réticence dont les faits accusent l'injustice. Quoi qu'il en soit, on conçoit que Richelieu, prenant les protestants en flagrant délif de complot antinational, ait voulu les réduire. Le parti calviniste fut détruit en France ; mais Richelieu n'abusa pas de sa victoire, et « sur les ruines de la faction huguenote, il fit jurer au fils d'Henri IV, c'est M. Martin qui le dit, le maintien de la liberté religieuse. »

M. Martin regrette ensuite, et cela, « en vue de l'avenir, » que Richelieu, après avoir détruit La Rochelle, ait écrasé l'aristocratie. Je sais les sympathies que Ton accorde à Montmorency, à de Thou, à Chalais, à Cinq-Mars ; mais îl faut également comprendre la situation : Richelieu avait vu les troubles de la Régence et observé les vices du régime féodal, mis en lumière par les événemenls. La destruction de l'aristocratie, comme puissance capable de tenir tête aux armées du Roi, devenait un besoin public. Après cela, lorsque M. Martin blâme « la police secrète du cardinal, police principalement composée, dit-il, de moines et de prêtres, » car « les dominicains étaient ses espions à l'intérieur, » il n'écrit plus l'histoire et se lance dans le pamphlet.

M. Martin regrette encore et surtout « ce fait déplorable de l'histoire de ce temps, fait qui déshonore la civilisation du

» Hist. de France, t. XI, p. 250.

* Ibid., p. 17!.

3 Ibid., p. 214.

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xvn* siècle et que les hommes qui respectent la mémoire de Richelieu voudraient ensevelir dans un éternel oubli, » le procès de Grandier.

Quoi qu'il en soit, si « d'autres hommes, dit M. Martin, ont aimé la France autant que Richelieu, aucun ne Ta peut-être si complètement et si profondément comprise 1 . » Après cet éloge, que nous ratifions volontiers, M. Martin prétend poser Richelieu en ennemi de Rome, car ce serait prouver indirectement que la France, si bien représentée par Richelieu, ne peut être son amie. M. Martin écrit : « On ne saurait douter que Richelieu n'ait été souvent frappé des complications et des embarras énormes que les rapports avec Rome suscitaient journellement dans les pays catholiques et de l'incompatibilité de ces rapports avec l'indépendance et l'unité nationales2. » Vraiment? mais quelle idée se font donc les rationalistes de l'Eglise et d'un gouvernement chrétien, puisqu'ils nient qu'on puisse être catholique, sujet spirituel du Papa, et citoyen d'un pays indépendant et libre! « La pensée de se faire chef d'une Eglise nationale qui ne reconnaîtrait plus au Pape qu'une préséance honorifique, et à laquelle on rallierait les protestants par des concessions faites aux dépens de Rome, traversa certainement (?) plus d'une fois l'esprit de Richelieu ; mais, homme pratique avant tout, il recula devant les difficultés et les dangers d'une rupture avec le Saint-Siège... Il ne s'arrêta donc pas à l'idée d'une séparation... Il tenta du moins de relâcher le lien qu'il ne croyait pas devoir rompre \ » Et à l'appui de son assertion hasardée, M. Martin cite la menace faite par le gouvernement français à Rome de se passer de bulles pour installer ses Evêques, et la défense d'envoyer de l'argent à Rome. Il cite également la publication du livre des Libertés gallicanes de Dupin, lequel avait l'habitude, observe-t-il, de justifier les enti eprisesde Richelieu parles procédés historiques; livre supprimé, il est vrai, sur la plainte du nonce, par arrêt du conseil, mais vendu néanmoins à peu près publiquement. Enfin M. Martin mentionne la menace faite par la France d'un concile national, à la suite du refus du Pape de

1 Hist. de France, t. XI, p. 243.

* Ibid., p. 511.

* Ibid., p. 511-513.

rendre des honneurs funèbres au cardinal de la Valette, mort en portant les armes sans dispense.

Après avoir ainsi parlé, un peu inconsidérément, de ces projets de Richelieu, M. Martin 1 laisse planer plus que des doutes sur les mœurs du cardinal, et c'est là encore une grande légèreté, car M. Avenel 2, qui a tant étudié cette époque, a écrit : « Nous n'ayons pas trouvé une seule ligne qui puisse donner à ce sujet, non pas une certitude, mais même un soupçon.»

M. Martin loue le code de 1629, « monument trop peu connu, » car lorsqu'on l'étudié, dit -il, «on peut affirmer que le gouvernement d'alors, au milieu des immenses préoccupations de la diplomatie et de la guerre, avait fait, pour répondre aux vœux du pays et améliorer la législation nationale, des efforts très - sincères et souvent très -heureux3. » «L'histoire, ajoute-t-il, doit réhabiliter un vaste travail qui fait honneur au génie législatif du xvne siècle 4. » Il y a des phrases de M. Martin — celle-là est du nombre — qui rachètent beaucoup de pages, ou qui les rendent, par leur contraste, moins excusables encore. Après le récit des travaux de Richelieu, M. Martin peut justement conclure : « La raison, tout balancé, l'amnistie. Le patriotisme éclairé s'incline devant la mémoire de cet homme qui a tant aimé la patrie 5 ; » et en étudiant les lettres et les arts, et le mouvement intellectuel qui produisit Corneille, Pascal, Puget, Le Sueur, il peut « opposer, — il serait plus juste de dire comparer — le siècle de Richelieu au siècle de Louis XIV. »

L'étude sur la politique de Mazarin n'est pas moins remarquable que celle sur Richelieu. M. Martin croit cependant que les accusations portées contre Mazarin, d'avoir manqué par intérêt personnel l'occasion d'une paix générale dans les négociations avec l'Espagne, ne sont pas sans fondement6. Mais il repousse le reproche adressé au cardinal d'avoir fait durer la guerre pour se maintenir au ministère7, et il recon-

1 Bist. de France, t. XI, p. 491.

1 Editeur des Lettres de Richelieu dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France, et l'un de nos plus savants collaborateurs. » Hisl. de France, t. XI, p. 293.

* Ibid.f p. 294.

• Md., p. 581.

« Ibid., t. XII, p. 237.

7 Ibid., p. 183.

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naît comme chose de toute évidence que Mazarin eut la pensée constante d'achever l'œuvre de Richelieu. Il signale chez Mazarin « une absence de dignité et de franchise 1 ; » mais aussi « la lutte adroite et opiniâtre, les revers supportés avec persévérance 2 » pendant « ce singulier drame politique qui a gardé dans l'histoire le nom delà Fronde..., époque de désordres sans grandeur et d'agitations sans fruit 3. »

Après la Fronde, « le pouvoir de Mazarin fut incontesté, et si, dans la politique extérieure, il en fit un très-bel usage, il en fit un déplorable au dedans de la France. A l'extérieur, l'alliance du Rhin compléta le traité de Westphalie..., et peut être considérée comme le point culminant de la politique française visà-vis de l'Allemagne 4.» « En même temps, parle traité des Pyrénées, l'œuvre d'Henri IV et de Richelieu était consommée, et un étranger avait achevé de réaliser la pensée des deux grands génies politiques de la France 5. »

Tout cela est fort bien dit, et raconté avec talent. A l'intérieur, M. Martin constate que l'administration érige le désordre en système ; que toute règle financière, toute comptabilité a disparu ; que le trésor est au pillage. Il nomme le gouvernement comme le premier auteur du désordre, car le principe du désordre, dit-il 6, était chez Mazarin, puisque le ministre « partageait avec les traitants les bénéfices d'opérations frauduleuses » qui ne rencontraient ainsi aucun obstacle. M. Martin a raison, et conclut qu'après les grands politiques la France avait besoin d'un grand financier et d'un grand administrateur : la France trouva Louis XIV, qui lui donna Colbert.

Golbert, d'après M. Martin, et ce jugement parait très-juste, fut plus complètement que Mazarin « l'héritier des vues de Richelieu \ » « Son influence se fait heureusement sentir dans les finances, la justice, la marine, l'agriculture, le commerce et l'industrie. » Tous en conviennent pour les finances, la justice, la marine; plusieurs protestent en ce qui

» Hisl. de France, t. XII, p. 310.

* Ibid., p. 450.

* Ibid., p. 308.

* Ibid., p. 510.

« Ibid., p. 529.

« Ibid.,?. 453.

7 Ibid., t. XIII, p. 21.

Digitizei

concerne le commerce, l'industrie, l'agriculture. M. Martin ne partage pas, et avec raison, croyons-nous, l'opinion de ceux qui accusent Golbert de s'être mépris sur les besoins de la France. Il le défend contre les économistes, parce qu'il « est plus que douteux que l'état de la société lui eut permis de détruire1 » les usages enracinés dans les vieux corps de métiers, et qu'il a évidemment « mieux fait qu'on ne faisait avant lui2.» M. Martin appuie son jugement et la justification de Golbert sur ce fait incontestable que les règlements promulgués par le grand ministre poussèrent la France de cinquante ans en avant. «C'était donc, observe-t-il, aux successeurs de Colbert de suivre l'esprit et non la lettre de ses lois, et de les modifier selon le besoin des temps3.» M. Martin loue l'ordonnance du commerce, cet « imposant monument que rien n'a remplacé 4; » il montre que « le plus large avenir industriel était ouvert à la France en 1672, à l'époque culminante du ministère de Colbert 5. » Il considère, sous ses diverses faces économiques, « cette administration colossale qui semble avoir réuni en quelques années les travaux de plusieurs siècles6. » « Jamais la France, s'écrie-t-il, ne s'était vue dans une situation semblable à celle qu'elle occupait en 1672; jamais elle n'avait atteint une telle hauteur de puissance et de majesté... Ce sont les dix ou douze plus belles années dont ait joui notre patrie ; partout s'épanchent des torrents de vie et de lumière 7 .» «La flatterie n'avait besoin que de dire ce que voyaient tous les yeux, et, chose presque unique dans l'histoire, les courtisans pouvaient être sincères8. » Ces paroles expriment la vérité, et font honneur à M. Martin.

Mais la France va déchoir de cette hauteur. « Notre patrie va être entraînée hors de la voie de sagesse et de prospérité où l'avait engagée Colbert. La gloire ne sera plus la sœur de la justice. La France va parfois combattre pour des intérêts

« Hist. de France, t. XIII, p. 147.

» Ibid., p. 98.

» Ibid., p. 150.

* Ibid., p. 151.

» lbid., p. 150.

• Ibid., p. 153.

7 Ibid., p. 154. Voir Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publiés par M. Pierre Clément.

8 Ibid., p. 168.

REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES

qui ne sont plus ceux du progrès et de l'humanité 1 : » voici la guerre de Hollande et la révocation de l'édit de Nantes.

Louis XIV, qui jusqu'en 1668 avait suivi une politique nationale, <f ne suit plus, dit M. Martin, d'autres guides que sa passion et sa fortune... » Parla politique nouvelle du Roi, « la Frances'effaçaitdansla monarchie universelle. La pensée de Charles-Quint détrônait la pensée d'Henri IV et de Richelieu 2. » « La résistance opposée par l'ennemi aux desseins du Roi ramène au moins momentanément Louis XIV à la modération et au sens pratique, dont la passion et les mauvais conseils l'avaient écarté3. » Ces mauvais conseils sont, pour la politique et la guerre, ceux de Louvois, comme, pour la révocation de l'édit de Nantes, ce sont, nous dira M. Martin, ceux du clergé. Déjà, en une précédente occasion, M. Henri Martin signalait « les iniquités de cette famille Le Tellier, qui fit payer si cher les services qu'elle rendit à la France 4. » Louvois excitait en effet Louis XIV à la guerre, loin de le modérer comme Colbert, et il applaudissait aux constructions de Versailles, que Colbert déplorait. A cette occasion, M. Martin fait un acte de justice : « Versailles a coûté cher, très-cher à la France, dit-il; toutefois il importe à la vérité historique d'écarter à cet égard des exagérations trop longtemps accréditées ; » et, après M. Ossude, il montre que cent dix ou cent douze millions seulement, ce qui est déjà beaucoup trop, « furent dépensés en quarante ans à ces splendides créations, dont assurément nous ne nierons point l'excès 5. »

Les affaires publiques en souffrirent, et c'est un grand reproche qu'on peut adresser au Roi. M. Martin en formule un autre : Louis XIV a détruit le grand œuvre d'Henri IV par la révocation de l'édit de Nantes. Reprenons les choses de plus haut.

Le cartésianisme, devenu puissant, ne peut, dit M. Martin, redouter les écoles rivales, «mais bien plutôt les puissances ecclésiastiques et laïques dont les ombrages s'accroissent à mesure que sa domination intellectuelle s'étend. Ces ombrages, Rome

« HUt. de France, t. XIII, p. 154.

* Ibid., p. 342 et 359.

» Ibid., p. 343.

* Ibid., t. XII, p. 200.

* Ibid., t. XIII, p. 240 et 241.

et les jésuites, enfin déclarés contre Descartes^ travaillent à les faire partager à Louis XIV 1 . » Et comme preuve, M. Martin indique la mise à l'index, doneccorrigcrentur, des ouvrages de Descartes, en 1662. « Ce n'était point, observe- 1— il, une condamnation absolue : Rome gardait quelques ménagements. » Le mot n'est pas juste, car, dans l'expression de la vérité, Rome ne connaît ni emportement, ni condescendance : elle ne se déclarait pas contre Descartes, elle disait seulement qu'il y avait dans ses ouvrages certains passages à corriger, et c'est la vérité 2. Mais M. Martin poursuit sa pensée: « Un orage s'amasse contre cet audacieux cartésianisme qui prétend tout soumettre à la raison. » « Les réserves pratiques (et théoriques, n'en déplaise à M. Martin), faites par Descartes relativement au domaine religieux, ne rassurent pas l'autorité traditionnelle, qui sent bien que ces réserves sont peu d'accord avec la méthode, et que les disciples tireront tôt ou tard les conséquences des principes posés par le maître 3 . » Oui, mais en outrant ce que le maître n'a pas voulu dire, en affirmant ce qu'il n'a pas pensé et ce qu'il eût combattu. Par suite de cette crainte de l'autorité traditionnelle, « de dignes funérailles sont refusées à Descartes, dit M. Martin, et Louis XIV défend de prononcer publiquement son éloge 4, » lui le protecteur des lettres et des arts ! « Il est vrai que peu après, lorsque Molière faillit ne pas trouver six pieds de terre, Louis XIV intervint pour obliger les rigoristes du clergé à octroyer la sépulture au comédien poëte. On sait du reste, ajoute M. Martin, dequel anathèmeBossuetoutrageacette tombe à jamais illustre5.» Outragea ! expression violente, qui contient une erreur. Bossuet domine cette époque, et « Bossuet, objecte M. Martin, maintient les croyances qui scandalisent de plus en plus l'esprit moderne e. » Autrement dit, il est fâcheux que Bossuet reste catholique ! M. Martin accepterait volontiers Bourdaloue, mais « les objections générales contre lui, dit M. Martin, commencent, chose inévitable, du point de séparation entre les croyances du xvne siècle (pourquoi ne pas

» HisL de France, t. XIII, p. 170.

* Cf. entre autres : Annales de philosophie chrétienne, 4e série, t. V, p. 106 t. VI, p. 57.

» Hist. de France, t. XIII, p. 175.

* Ibid.. p. 170.

» Ibid., p. 198.

« Ibid., p. 223.

524 REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES

dire les croyances catholiques?) et les opinions philosophiques modernes 1 : » toujours la même thèse posée de l'incompatibilité de la doctrine catholique avec l'esprit moderne.

M. Martin reconnaît qu'on a injustement accusé Bossuet d'avoir toléré la trigamie de Louis XIV ; c'est très-vrai 2, mais il ajoute, en attaquant les autres : « Il ne saurait partager la responsabilité de la complaisance des confesseurs jésuites du Roi, plus accommodants que leur confrère Bourdaloue 3. » Non pas plus accommodants, car le P. Annat, l'un de ces confesseurs, « chagrinait tous les jours Louis XIV, a dit Bayle, et ne lui donnait aucun repos à cause de ses liaisons avec mademoiselle de la Vallière ; » « car le P. Deschamp refusait bravement au Roi l'absolution, » a dit Saint-Simon, tandis que le P. de La Chaise s'éloignait de la cour, pour ne pas couvrir de sa présence les désordres du Roi. 11 ne faut donc pas parler de la « complaisance sacrilège » du P. de La Chaise, surtout lorsque, peu après, on le montre, comme c'est justice, faisant partie de la sainte ligue qui pressait Louis de se réformer, — ce que M. Martin approuve volontiers, — et de réformer ses sujets quant à la foi, — ce que M. Martin condamne expressément. Examinons rapidement cette dernière assertion.

M. Martin ne trouve dans la conduite des protestants aucun motif qui soit pour Louis XIV une circonstance atténuante. « Il est faux, affirme-t-il, que les protestants aient gardé un esprit de sédition 4 ; » il assure que « la masse protestante, depuis le temps de Richelieu, n'aurait donné au gouvernement aucun sujet de plainte un peu sérieux3, » car les protestants « avaient depuis longtemps oublié leurs vieilles prétentions à faire un Etat dans un Etat *. » Si les protestants sont si innocents, le gouvernement a, au contraire, plus d'un abus à se reprocher. « Les ordonnances et arrêts défavorables aux réformés se succédèrent dans les dernières années de Mazarin... De 1666 à 1674, les réformés respirèrent sous la protection de Colbert. Cependant quelques actes hostiles indiquaient par intervalle

i HisL de France, t. XIII, p. 225.

1 Cf. Floquet, Bossuet précepteur du Dauphin et évêque à la Cour. » Hisl. de France, t. XIII. p. 226.

• Ibid., p. 595.

• Ibid.

• Ibid., p. 598.

que, s'il y avait adoucissement, il n'y avait pas changement total de système... A partir de 1674, les édits et arrêts oppressifs recommencent à se succéder '.» Mais, selon M. Martin, le gouvernement fut lui-même sollicité et entraîné par le clergé : « La plus grande part, dit-il, dans les mesures malveillantes devait être attribuée (sousMazarin) non point à l'initiative du gouvernement, mais à la pression qu'exerçait le clergé sur les dépositaires de l'autorité royale2. » — « En 1665, si les persécutions religieuses recommencent, » c'est que « le clergé poursuivait sa marche victorieuse 5. »

Or, il est démontré pour tous ceux qui ont pris la peine de parcourir les procès-verbaux des assemblées du clergé depuis 1600 jusqu'à 1685, que les réclamations de ces assemblées, au sujet des protestants, ne portaient que sur les infractions à l'édit, et ne tendaient pas du tout à la révocation de l'édit. Les évèques ne l'ont pas sollicitée, et à la veille même de la révocation, le 25 mai 1685, ils affirmaient que leurs très-humbles prières n'étaient pas pour la révocation d'aucun édit 4. Le clergé put ensuite approuver cette révocation, il ne l'a pas provoquée. Dès 1676, Louis XIV fonda « un étrange établissement pour accélérer la conversion des hérétiques. » Pellisson fut chargé de tenir cette caisse, et d'en diriger les opérations. « Pellisson, continue M. Martin, distribuait les fonds aux évèques avec des instructions sur la manière de les employer, et il s'établit un vrai marché aux consciences parmi la classe la plus infime de la population protestante... Le tarif des conversions ne dépassa pas en moyenne six livres par tète 5. »

Arrivons plus directement à la révocation de l'édit.

L'influence de Mme de Main tenon grandit6, écrit M. Martin; les Le Tellier, le P. de La Chaise, l'archevêque de Paris assiégeaient Louis sans relâche 7 ; l'esprit jésuitique triompha 8 .

» Hist. de France, t. XIII, p. 603-605.

• lbid., p. 598.

a lbid., p. 601.

• V. les éludes de M. l'abbé de CabrièreS, Martyrs et Persécuteurs, dans la Revue catholique du Languedoc, t. II, citées par M. l'abbé Delacroix, dans la Vie de Fléchier.

« Hist. de France, t. XIII, p. 606.

• lbid., p. 607.

' lbid., p. 613.

» lbid., p. 627.

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Le Roi se convertit ; mais « sa conversion devait être plus funeste à la France que ses désordres, qui avaient si peu influé, selon notre auteur, sur les affaires publiques \» L'édit de Nantes fut révoqué. « C'était logique, car, dit M. Martin, une fois que Ton écarte l'inviolable liberté morale de la personne humaine et son droit inaliénable de disposer d'elle-même, on ne saurait nier que le dogme des peines éternelles ne conduise enfin inévitablement (?) à fouler aux pieds tous les droits de l'individu, de la famille et de la société. C'est au nom de la charité même, continue toujours M. Martin, qu'on exerce sur autrui la salutaire influence du compelle intrare'2.» « La révocation de l'édit de Nantes était donc la conséquence logique de la monarchie selon Bossuet, et ce grand crime d'Etat condamne la monarchie plus encore que le monarque 3.»

« Pour les prolestants, il n'y a plus de ressource que dans la fuite 4, » et, « par cette plaie toujours béante de l'émigration, ne cessèrent de s'écouler durant bien des années les forces vives delà France 5. » Les capacités industrielles, en s'exilant, infligent au pays des pertes sensibles. « La France va dépendre en quelques années, presque en quelques mois, de cette suprématie économique... Caen, Tours voient crouler brusquement, par la dispersion des principales familles industrielles, les branches de commerce qui faisaient leur prospérité 6. C'est réellement l'activité de plus d'un million d'hommes que perd la France et du million qui produisit le plus. » Ainsi, iniquité dans la préparation, iniquité dans l'exécution, à laquelle on n'échappe que par l'exil, voilà l'histoire de la révocation de l'édit de Nantes, que M. Martin reproche à la fois à Louis XIV et à l'Église; car, dit-il, « Innocent XI remercia le Roi d'avoir révoqué cet édit. »

» Risl. de France, t. XIII, p. 626.

* Ibid., p. 613.

» Ibid., t. XIV, p. 616.

* Ibid., p. 629.

« Ibid., p. 59.

* Les calculs de M. le docteur Giraudet ont prouvé que la population de Tours n'a pas diminué beaucoup par suite de la révocation de l'édit de Nantes et qu'il faut chercher ailleurs les causes de cette diminution, notamment dans la guerre de dix-huit ans, période malheureuse qui interrompit toutes nos relations commerciales avec l'Europe et porta un coup funeste aux industries de luxe. (Cité dans Promenades pittoresques en Touruine, par l'abbé Chevalier, p. 148.J

On sait ce qu'il faut opposer à ce tableau.

D'après le droit public reconnu au xvne siècle, le protestant Grotius constate la légalité de l'édit de révocation : « Que ceux, dit- il, qui adoptent le nom de réformés se souviennent que ces édits ne sont point des traités d'alliance, mais des déclarations des rois, qui les ont portées en vue du bien public, et qui les révoqueront si le bien public l'exige 1 . »

En fait, les protestants agissaient depuis longtemps, et d'une manière plus cruelle, en Suède, en Angleterre, en Hollande, sous la protection des lois, comme Louis XI Veut la pensée d'agir en France en 1685. Maison parle de l'intolérance de Louis XIV dans la révocation de l'édit de Nantes, et l'on ne dit rien de Tintolérance des protestants : « Dans la société contemporaine de Louis XIV, écrit M. Rousset, le sentiment qui domine est celui-ci : on a tort de contraindre les dissidents par la violence, mais on a raison de vouloir qu'il- n'y ait plus de dissidents 2. » Aussi Mmo de Sévigné disait que rien n'est si beau que cetédit. On croyait certainement éteindre par ces moyens le protestantisme sans troubler la justice, car on voyait une injustice dans l'existence légale d'un autre culte. Le Roi partagea cette pensée. Il y eut alors des conversions nombreuses, — je ne parle pas des conversions feintes, Dieu seul juge les cœurs, mais des conversions sincères. Elles étaient nombreuses, et leur nombre aurait été certainement en augmentant 3 . Louis XIV répugnait aux moyens violents 4 ; Mmo de Maintenon aussi 5 ; Bossuet et tout le clergé également. Louvois, et quelques intendants comme Foucault, trop dociles à ses ordres, sont responsables des violences commises durant cette persécution administrative. « Les arguments de Louvois sont grossiers, a dit M. G. Rousset,

1 Riveliani apologel. pro schismate, p. 22.

* Bist. de Louvois, t. III, p. 431. résumant les écrit» du temps.

8 Thomas de Scorbiac, conseiller au parlement de Toulouse, converti à la suite de l'édit, parle à Louis XIV du changement presque universel de tant de milliers de huguenots. (Revue de VAunis et du Poitou, 25 juin 1867.)

* Mém. de Louis XIV, éd. de M. Ch. Dreyss, t. II, p. 456.

1 Voir Quarante lettres inédites de Mm* de Maintenon, publiées par M. Foisset dans le Correspondant. On rend à Mmo de Maintenon la justice tardive qu'elle est en droit d'attendre de l'histoire -, elle se mêla peu du gouvernement et ne porta jamais aux affaires qu'un intérêt médiocre ; elle établit à la cour une grande école de respect. Cf. Bist, de Mm9 de Maintenon, par le duc de Noailles; Lettres de Mm* de Maintenon, par M. Lavallée, et la polémique soulevée à cette occasion entre MM. Grimblot, Geffroy, etc.

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et dans toute la force du mot, palpables : c'est un sergent qui fait des recrues, argent comptant1. » Le pape Innocent XI ne pouvait approuver ces moyens : « Le Pape, disent les journalistes du temps, à la date du 27 octobre, ne reçoit pas fort bien les nouvelles de toutes les conversions qui se font en France, et a même dit qu'on se relevait d'une erreur pour retomber dans une autre... Il ne peut se contenter de la manière dont se font les conversions. » Et Le Gendre ajoute dans ses Mémoires : « Le croira-t-on, ce sera sans doute avec peine, mais la chose n'est pas moins vraie, quelque joie qu'eussent les catholiques d'un si heureux événement, on ne s'en réjouit guère à Rome, Innocent XI moins qu'un autre, disant qu'il ne pouvait approuver ni le motif, ni les moyens de ces conversions à milliers, dont aucune n'était volontaire... » « Le Pape, l'Eglise et ses ministres, dit l'auteur d'une réponse à l'avocat général Talon, imprimée à Rome, ont trop de discernement pour se faire un grand sujet de joie d'une conversion extérieureet apparente. » « Tous les écrits du temps attestent ce fait, » * ajoute M. Gérin, qui rapporte ces témoignages dans son bel et savant ouvrage sur l'Assemblée de 1682 2. La mansuétude pratique de la plupart des évêques tempérait les rigueurs de l'édit et l'arbitraire de quelques intendants. Voilà le rôle du clergé.

Mais Louvois s'irrite des résistances et de la révolte qui se prépare. En voulant tout forcer, pour ne pas paraître s'être trompé, il prépare des calamités. « Les protestants étaient abasourdis, dit M. Martin ; la première stupeur passée, ils reviennent à eux-mêmes, et les nouvelles violences ordonnées par Louvois les exaltent au lieu de les abattre 5. » « Le savant ministre Claude, encouragé par le prince d'Orange (notez ce fait rappelé par M. Martin)..., provoque à la résistance du dedans, à la coalition du dehors. » a Schomberg, Ruvigny, vont servir les ennemis de Louis XIV et du catholicisme 4. » Le maréchal de Schomberg devient le guide et le général de Guillaume.

1 flLl. de Louvois, t. III.

1 Recherches historiques sur V Assemblée de 1682, p. 319.

s Hisl. de France, t. XIV, p. 56. Quand M. Martin dit que Bataille et les évêques du Languedoc « imposaient » les sacrements, il est complètement dans Terreur. (Voir des témoignages formels dans la Vie de Fléchier, par l'abbé Delacroix, p. 531.)

♦ Hist. de France, t. XIV, p. 61.

L'ingénieur qui construit la machine infernale contre Saint- Malo est un réfugié huguenot ; bref, les protestants font alliance avec l'étranger contre la France. Alors « les représailles de la révocation commencent, s'écrie M. Martin 1 ; elles vont être terribles dans les Gévennes. »

Les prophètes et prophétesses cévenols excitent les imaginations et les fanatisent par la haine du prêtre. On voit les Camisards renverser toutes les églises, exterminer ou chasser les prêtres; mais, selon M. Martin, la faute en est aux catholiques, à l'abbé du Ghayla surtout qui, « depuis quinze ans, dit M. Martin, était le tyran de ces montagnes : il perpétuait les dragonnades, il faisait de sa maison un cachot et un lieu de tortures ; il y renouvelait les atroces inventions des anciens despotes féodaux, sans avoir même pour excuse l'austérité du fanatisme, car il mêlait, dit-on, la luxure à la férocité 2. » Écho des plus haineux pamphlets, démenti par d'autres témoignages de la plus haute autorité, comme celui de La Baume disant que les soins de l'abbé du Chayla ne contribuèrent pas peu à contenir le pays des Cévennes dans l'obéissance pendant la guerre qui aboutit à la paix de Ryswick 5. Les puissances protestantes secourent les Camisards, comme les réfugiés français combattent à l'étranger4. L'insurrection est formidable ; il faut distraire de devant l'ennemi plus d'un soldat dont l'absence se fait sentir à Malplaquet et à Ramillies ! « Les cruautés de Montrevel, envoyé pour soumettre les Cévennes, ne réussissent pas mieux que sa clémence, » dit M. Martin5 ; car ici, comme dans le récit des troubles du xvie siècle, il faut donner aux catholiques tout le rôle odieux, et ne pas parler des cruautés des protestants fanatiques qui, au commencement de 1703, avaient déjà brûlé deux cent trente-trois églises, depuis Anduze jusqu'à Florac, et avaient massacré des catholiques avec des raffinements inouïs.

i Hist. de France, t. XIV, p. 88.

* Ibid., p. 400.

» Cité paf M. Delacroix, Vie de Flèchier, p. 538.

* M. Thomas, archiviste de l'Hérault, a publié en 1859 : un Agent des alliés chez les Camisards, et le pasteur Fraissiuet a donné dans le Bulletin de la société de Hiistoire du protest, franc. (15 juin 1867), la relation de cet agent, nommé Tobie Rocayrol, chargé par les ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande à Turin d'offrir aux Camisards de l'argent et des armes. Les Camisards accueillirent ces ouvertures.

« Hist. de France, t. XIV, p. 402.

530 BEVUE DES QUESTIONS HISTORJQUES.

La France est malheureuse devant l'étranger, en même temps qu'elle est déchirée dans son sein. Faut-il s'en étonner? Louis le Grand baissait, et Mme de Maintenon, dit M. Martin, avec « son goût pour les médiocrités honnêtes et dévotes, » faisait de Chamillart un ministre \ et disgraciait Gatinat, « qui était religieux mais non dévot 2 ; » « le directeur de Mœe de Maintenon est le plus net et le plus violent de tous les évêques 2 » contre les protestants.

Quant à l'influence du confesseur du Roi, dont M. Martin signale le funeste effet, l'historien n'a pas l'air de se douter que la vie du P. de La Chaise ne fut nullement celle d'un fanatique4, et que son successeur, le P. Le Tellier, fut un homme ferme sans doute, mais calme et modéré. C'est de Le Tellier que le duc de Chevreuse, très à même de connaître le fond des choses, écrivait à Fénelon 5 : « Je crois que le P. Le Tellier agit un peu sur ce qui est personnel au Roi (la conscience), mais il ne se croit pas en droit de le faire sur certains points qui, ne paraissant pas de sa compétence, donneraient lieu de lui fermer la bouche. » M. Martin oublie ce témoignage, il ignore que lie Tellier ne cessait de recommander aux évêques la paix et la concorde6, car il écrit : « Le Tellier était un fanatique après un politique, un esprit de violence et de scandale. »

« Le fanatisme de Le Tellier était de la pire espèce, continue l'auteur, de celle qui prend sa source, non dans les passions exaltées, mais dans les passions haineuses, et qui joint l'hypocrisie des moyens à la conviction du fond, si l'on peut appeler conviction un aheurtement farouche et aveugle 7. » L'histoire ne peut souscrire à ces accusations, et M. Martin, en les formulant, s'expose qu'on les renvoie à son adresse. Il continue sur ce ton : « Ledit de mars 1715, extorqué par un misérable à la vieillesse affaiblie du grand Roi, fut véritablement le chefd'œuvre de cet esprit de mensonge que la France a baptisé du

» Hisl. de France, t. XIV, p. 344.

* 7taf.,p. 346.

» lbid., p. 404.

* Le P. de La Chaise, par M. R. de Chantelauze.

* Œuvres de Fénelon, t. XXIII, p. 421.

« lbid., t. XXIV, p. 289, t. XXV, p. 314, 351, 352. 387 ; t. XXVI, p. 21. 139, 346, cité par le P. de Ravignan, de l Existence de l' institut des Jésuites, 7- édit., p. 257.

7 Uist. de rrance, t. XIV, p. 598-599.

nom de jésuitisme. Nous ne croyons pas qu'il existe une pareille souillure dans toute notre vieille législation. Les plus infâmes tyrans n'ont rien imaginé de pire que cette combinaison qui flétrissait toute une population à la fois dans le berceau et dans le lit de mort, et qui créait une tribu de parias dans la France du xviii0 siècle 1 . »

Ce n'est pas tout ; voici une autre œuvre du jésuitisme : « la bulle Unigenitus, œuvre de Le Tellier bien plus que du Pape, car, ajoute M. Martin, Clément XI était un esprit pacifique et ne donna la bulle Unigenitus qu'à contre-cœur2. » Il faut vraiment, pour écrire de semblables choses, ne rien connaître à l'histoire religieuse du xvii0 et du xviii0 siècle. La bulle Unigenitus était en germe dans les précédentes Constitutions de 1653 et de 1656, dans les déclarations du clergé, et dans le bref du 13 juillet 1708 condamnant le livre de Quesnel. Or, en 1708, Le Tellier ne pouvait avoir aucune influence, puisqu'il ne fut confesseur de Louis XIV qu'en 1709. La bulle Unigenitus, rédigée après dix-huit mois de délibérations, prenait « la défense de la raison et de la liberté humaine contre le fanatisme et le fatalisme \» Or M. Martin fulmine contre elle : « On osait condamner les propres paroles de saint Augustin et de saint Paul même, » dit-il, dans son ignorance absolue de laquestion. « Il est, ajoute-t-il, des propositions sur d'autres matières que la grâce dont la condamnation fut et dut être un immense scandale, et semble véritablement le triomphe du jésuitisme sur le christianisme 4. » M. Martin donne ici au Pape une leçon de théologie chrétienne, et il écrit : « On avait osé condamner ceci : Dieu n'est pas, la religion n'est pas où n'est pas la charité ; c'était , dit-il , donner la sanction pontificale aux théories jésuitiques les plus contraires à l'esprit général de la théologie chrétienne, etc., sans comprendre que cette condamnation est portée contre Quesnel et Baïus, et appliquant captieusement des propositions qui , prises en elles-mêmes, sont catholiques, à des idées jansénistes qui les rendaient fausses 5. »

» Hist. de France, t. XIV, p. 601.

1 Ibid., p. 604; réfuté par M. Picot, Mémoires ecclésiastiques, t. I, p. 54 et

8 P. Gratry, De la connaissance de Dieu, t. II, p. 416.

* Hist. de France, t. XIV, p. 605.

• Ibid., p. 606 ; réfuté par M. Picot, Mémoires, t. I. p. 341, et une instruction de Fénelon à ce sujet (Œuvres, t. XLV, p. 413).

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M. Martin a besoin de montrer « la pression violente de l'autorité royale » faisant « ployer sous le joug » la Sorbonne et les autres universités. Selon lui encore, le Roi s'efforce « d'étouffer par la terreur l'opinion contraire à la bulle. » Tous ces jugements sont en désaccord avec les faits, car, si Louis XIV dut intervenir, ce fut seulement pour arrêter le trouble causé dans l'Etat par une minorité ardente. Il n'y eut pas de violence, et Le Tellier n'en préparait pas « de plus éclatante ; » allusion sans doute à la destruction de Port-Royal, à laquelle les Jésuites furent étrangers.

Ainsi la monarchie, « cette forme symbolique de l'unité nationale, se détruisait elle-même! » Qui eût pu la régénérer? Le duc de Bourgogne, a-t-on dit, et« notre génération, observe M. Martin, a pu entendre encore des vieillards exprimer la pensée que le petit-fils de Louis XIV eût régénéré la monarchie 1 . » M. Martin se pose le problème : « Le Prince eût-il donné à la France tout ce qu'elle attendait de lui ? L'eût-il conduite dans le sens de ses vraies destinées? Eût-il, nous ne disons pas résolu, la monarchie ne pouvait le faire, mais du moins ajourné pour longtemps les formidables questions de l'avenir? — Nous ne le pensons pas, » dit M. Martin 2. Pourquoi? c'est que M. Martin se crée un idéal : le Prince n'aurait pas adopté cet idéal ; donc ce qu'il eût fait eût été mauvais. M. Martin ne considère pas ce qu'il était possible de faire. 11 avoue que le duc de Bourgogne eût ordonné une économie sévère, qu'il eût eu de la sollicitude pour le peuple, qu'il eût limité son pouvoir, respecté les droits traditionnels de chacun, qu'il eût établi un impôt unique et substitué des formes aristocratiques aux formes monarchiques ; qu'en politique enfin, on eût eu une monarchie aristocratique consultative... Or, le programme n'était-il pas déjà assez beau à exécuter, sauf à le modifier peu à peu suivant le cours des temps? Néanmoins, M. Martin n'accepte pas ce programme, car il est gâté pour lui : « le duc de Bourgogne, dit-il, eût eu une orthodoxie étroite et oppressive » (l'élève chéri de Fénelon !). « En politique comme en religion, malgré dos idées d'humanité et d'audacieuses innovations

» Hisl. de France, t. XIV, p. 553.

1 Ibid. M. de Larcy, dans sa belle étude sur le duc de Bourgogne, est justement d'un avis contraire. (Vicissitudes politiques de la France, 2e partie.)

économiques, le règne nouveau, continue M. Martin, eût été tourné vers le passé, non vers l'avenir... Il eût gouverné à rebours de l'esprit du xviue siècle1... » J'ai dit les raisons qui expliquent le jugement de M. Martin : il a un parti pris de condamner tout ce qui ne concorde pas avec son idéal. Aussi bien, Dieu ne préparait pas c\ la France cette nouvelle épreuve : le duc de Bourgogne mourut jeune encore, et « il était écrit que la France passerait sans transition d une époque à une autre absolument contraire2. »

L'histoire du xvine siècle est pour nous pleine de tristesse, car, dans ce siècle, la France a souffert à cause de son abandon des traditions monarchiques et religieuses qui avaient fait la force de notre pays. Cet abandon a produit les défauts, les vices de ce régime qu'on a flétri sous le nom d'ancien régime. On s'en fait une arme contre la monarchie, contre la religion ; et précisément la religion alors est en souffrance, les institutions delà monarchie sont anéanties. Pour moi, lorsque je voudrai savoir ce que peut devenir un grand peuple sans religion et sans liberté, je considérerai le xvin0 siècle. Il commence dans les orgies de la Régence, il se continue dans les orgies de la Du Barry et les orgies des philosophes, pour s'achever dans les orgies du Directoire, après les atrocités de la Terreur. C'est une débauche presque continuelle de volupté et d'arbitraire : tout a été desséché à ce contact, tout a élé pourri, tout est mort: à qui la faute ? voilà ce qu'il faut rechercher. Selon M. Martin, la faute en est exclusivement à la monarchie, aux classes privilégiées, à l'Eglise : oui, la monarchie a été coupable ; oui, les classes privilégiées et les ministres de l'Eglise ont été coupables, mais ils ne sont pas seuls à l'être. Si quelque bien a été fait pendant ce siècle, l'honneur, selon M. Martin, en revient exclusivement aux philosophes, à Voltaire, à Rousseau qui, en attaquant le passé, ont préparé l'avenir. Ici, comme dans tout le

» Hist. de France, t. XIV, p. 557-558. « ïbid., p. 608.

cours de son Histoire, et plus peut-être qu'ailleurs , nous rencontrerons une incroyable confusion d'idées.

Entrons dans un examen rapide des faits.

« Le régent, dit M. Martin, fait mettre en liberté ou rappeler d'exil toutesles personnes persécutées par le jansénisme ou pour leur opposition à la bulle 1 ; » il y en avait sept, disent lës auteurs les plus autorisés 2, mais on comprend que le mot toutes sonne mieux à l'oreille. Il en est de même de cette autre parole: «Les victimes de la bulle sortirent des cachots tout frémissants des odieux traitements que leur avaient infligés la haine des jésuites et la basse complaisance des ministres s. »

La Régence n'a pas laissé un bon renom. À qui la faute, si ce n'est à ce libertinage que Bossuet avait tant attaqué, qui s'était introduit peu à peu dans l'ombre, et faisait alors publiquement irruption dans la société ? Les soupers licencieux du Temple avaient précédé les soupers de la Régence, et la religion présidait aux uns comme aux autres. M. Martin n'a garde de signaler cette cause première de nos malheurs, mais il ne remonte [ as au principe et ne voit que les conséquences. «La cour, à aucune époque, écrit-il, ne s'était montrée sous un aspect aussi honteux 4. » « La police devint le grand ravage de la monarchie dégénérée 5. » Cette monarchie avait déjà de vieux expédients : «violence et mauvaise foi 6. » Aussi le gouvernement fit-il banqueroute deux fois en six ans, à la suite des spéculations de Law: crise fatale à la monarchie, dont elle abaissa la politique. « Avantageuse matériellement, fatale moralement à la haute noblesse, qui avilit son caractère, elle fut fatale sous bien des rapports aux mœurs publiques, mais avantageuse au commerce, à l'agriculture, à l'économie générale delaFrance 7 . » Les progrès du commerce après , cette époque semblent justifier ce jugement, car « le présent est splendide, nous dit M. Martin, pour la France industrielle, commerciale et maritime 8.» Mais

» HisU de France, t. XV, p. 10.

* Voir les preuves données par Picot, Mémoires pour servir à l'hist. ecclés., 3« édit., t. I, p. 373.

» Hisl. de France, t. XV, p. 11.

» Ibid.t p. 26.

* Ibid.. p. 28.

« Ibid., p. 68.

7 Ibid., p. 72,73.

* Ibid., p. 212.

ce n'est là qu'un coin du tableau, et quel contraste on aperçoit à l'intérieur! « La France va s'abaisser sous un dominateur qui rappelle les vils affranchis des Césars, règne d'une bassesse et d'une corruption que ne sauraient compenser une habileté perverse et des talents les plus souvent employés au mal » A ces mots sonores, on comprend que M. Martin parle de Dubois, « espèce de démon familier » du duc d'Orléans, « qui avait, nous dit M. Martin, tous les vices du cœur avec toutes les qualités de l'esprit. » Il montre Dubois « s'emparant du jeune prince par tous les moyens, même les plus immondes ; précepteur le matin, entremetteur le soir 2. » Ainsi parle M. Martin, lorsque tout ce qu'on a dit sur les prétendus efforts faits par Dubois pour corrompre Louis XV n'est fondé sur aucune preuve 3.

En un autre endroit l'historien nomme Dubois a le professeur d'athéisme, le proxénète des débauches » du Régent qui, à la prière du chef d une église hérétique (le roi d'Angleterre), l'installe sur le siège de Cambrai, tout resplendissant encore des vertus de Fénelou. Il incrimine les deux évêques qui rendirent témoignage de ses mœurs 4; il parle du marché par lequel, au prix de huit millions, un cardinal « presque en enfance » signa l'engagement de donner le chapeau de cardinal à Dubois, et fut élu Pape 5. M. Martin reproduit ainsi des calomnies qui n'ont plus raison d'être. M. Picot 6 et M. l'abbé Bayle7 ont prouvé que les pamphlets du temps contre Dubois étaient loin d'être conformes à la vérité : ainsi, dès le 1 1 octobre 1711, Fénelon écrivait que Dubois ^qui avait alors cinquanteun ans) était son ami depuis un grand nombre d'années, et, en effet, plusieurs lettres témoignent de ses relations avec Dubois8 . Comment admettre la liaison amicale de Fénelon avec un débauché et un athée ? Ce qu'on raconte du pacte conclu pendant la durée du conclave avec le cardinal Conti, qui n'était nul-

1 Hist. de France, t. XV, p. 75.

3 Cf. Picot, Mémoires pour servir à l'hist. ecclés., t. II, p. 109. * Hist. de France, t. XV, p. 110.

« Ibid., P: 113.

6 Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique, éd. do M. l'abbé Loqueux, t. II, p. 111-118.

7 Massillon, in-8°, 1867, p. 330-331.

- 8 Correspondance, t. VI, p. 444, et ibid., t. II, p. 28, 29.

* Ibid.

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lement en enfance, comme dit M. Martin, est une fable digne des pamphlets où on la trouve consignée : beaucoup d'auteurs en conviennent, mais M. Martin retient la fable, et adopte les pamphlets. D'où venaient ces calomnies? nous allons le dire. Dubois s'éleva rapidement aux plus fortes charges, et, en s'élevant, froissa nombre de grandes familles, dont Saint-Simon recueillit les rancunes dans ses récits pleins d'amertume. Dubois était en outre très-prononcé contre l'appel des jansénistes : ainsi Duclos et Dorsanne lui reprochent de poursuivre les appelants, et nous savons de quelles calomnies les jansénistes avaient coutume d'accabler leurs ennemis.

Dubois, du reste, n'est pas seul à être signalé par M. Martin au mépris public. Voici, d'après M. Martin, écho fidèle de pamphletsquigrossissentcequi est défectueux ' , et exagèrent encore ce qui est répréhensible, voici le vil archevêque de Rouen, Lavergne de Tressan, intrigant sans foi, sans mœurs et sans entrailles, commensal intime des roués, qui avait, assuret-on , tiré du prodigue Philippe soixante -quinze bénéfices3. Voici l'archevêque d'Embrun, Guérin de Tencin, personnage encore plus scandaleux que l'archevêque de Rouen, car « il est soupçonné d'inceste avec sa sœur (la mère de d'Alembert), et convaincu de parjure et de simonie à la barredu Parlement, fait connu de tout Paris; simoniaque, intrigant 3, effronté, devenu ministre sans avoir l'étoffe d'un Dubois : car les vices n'y suffisaient pas 4. » Voici levêque de Laon, « digne acolyte de Tencin, qui avait commis de vrais tours d'escroc dans sa jeunesse, et eûtété un mauvais sujet pour un mousquetaire, suivant l'expression d'un contemporain, l'avocat Barbier3. » Voici enfin l'archevêque de Paris, M. de Vintimille, qui « passait pour être plus expert en gastronomie qu'en théologie6, » et « bénit sans scrupule » le mariage de MIAe de Nesle, maîtresse du Roi, avec le marquis de Vintimille 7.

Tandis qu'en France il y a « tant de prélats scandaleux et

« Bist. de France, t. XV, p. 160.

« lbid.% p. 128.

8 Ibid., p. 161. Les Jansénistes qui abreuvèrent Tencin d'outrages, no lui pardonnaient pas la tenue du concile d'Embrun, qu'il présida. ♦ Ibid., p. 257.

« Ibid., p. 164.

« Ibid.

' Ibid., p. 207.

sceptiques, » à Rome le pape « Clément XI ne le cédait en rien à Dubois pour l'astuce 4. » Innocent XIII est « presque en enfance...; » c'est un « pontife insouciant et voluptueux 2. » Voilà comment, sous la plume de M. Henri Martin, sont représentés les chefs de l'Église. Je sais ce qui, en ces jours, peut attrister le cœur du chrétien; mais il ne faut pas exagérer ; il ne faut pas surtout parler des quelques prélats moins recommandables, en gardant le silence sur tant d'autres qui honorèrent leurs sièges par leurs vertus et la dignité de leur vie. Que dis-je, garder le silence! on veut encore les atteindre par d'autres calomnies ; on nomme Henri « un vieillard. égoïste 3; » Boyer « un fanatique 4; » Christophe de Beaumont « un homme fougueux 5; » tous deux des « dévots emportés, peu éclairés 6.» Quelle fortune de représenter l'Église remplie, ou de débauchés, ou d'imbéciles ! Tels sont les jugements de M. Martin : sont-ils impartiaux?

Nous avons vu les œuvres des débauchés; voici celles des fanatiques : ils font persécuter les protestants. Par la déclaration du 14 mai 1724, «inspirée par l'archevêque de Rouen, » le prêtre est constitué délateur en titre !... Le P. Le Tellier était de beaucoup dépassé par l'infâme combinaison de cette double disposition qui livrait le mourant, seul à seul, au représentant d'une croyance ennemie , et qui infligeait des peines atroces aux parents et aux amis qui assistaient spirituellement leurs proches au lit de mort. « La loi était monstrueuse, s'écrie M. Martin, l'exécution fut pire. Le vieux tyran du Languedoc, Basville, réveillé par Tressan au fond de sa retraite, rassemble ce qui lui restait de forces pour dresser, à l'usage des intendants, une instruction digne de Tibère : il mourut à la peine comme un tigre sur sa dernière proie \ » Les documents ne

» Uist. de France, t. XV. p. 113.

1 Ibid., p. 142. Le philosophe Lalande en porte avec raison un au ire jugement (Voyage en Italie, t. V, p. 210): a Innocent XTI1, dit-il, estle meilleur souverain dont on parle aujourd'hui. Les Romains ont été bien des années à ne cesser d'en faire l'éloge et de regretter le peu de durée de son pontiflcat. L'abondance était générale, la police exacte, les grands et le peuple également contents. »

» Ibid., p. 217.

♦ Ibid., p. 503.

« Ibid., p. 506.

• Ibid., p. 444.

i Ibid., p. 129.

justifient nullement ces qualifications violentes. Basville put être sévère dans l'exécution des ordres reçus, je l'accorde; mais, dans ses Mémoires, il blâme expressément la violence, et il répondit aux injonctions de Louvois : « Je crains que tant de condamnations à mort, dans une affaire mêlée de religion, n'irritent les esprits et n'endurcissent tous les mauvais convertis par un si méchant exemple »

M. Martin précise encore :

a Cet édit qui autorisait les curés à visiter, bon gré mal gré et sans témoins, les malades de foi suspecte, avait amené, non pas seulement d'odieuses scènes de fanatisme, mais de graves abus quant aux mœurs, et de scandaleuses accusations de femmes protestantes contre des prêtres catholiques 2. » M. Martin veut bien avouer cependant que « la persécution ne sévit pas longtemps sur nos malheureux calvinistes dans toute son intensité 5;» mais il aurait pu observer que, pendant toute l'administration du Régent, les protestants furent laissés tranquilles ; que la non-exécution des édits de 1685 et la grande tolérance dont ils jouissaient avaient amené des désordres ; qu'au milieu de ces désordres, des prêtres avaient été insultés, des irrévérences publiquement commises ; qu'alors le gouvernement crut nécessaire de réprimer cette licence, et donna cet édit de 1724 pour renouveler les édits antérieurs. Quoi qu'en dise M. Martin, l'esprit qui dicta la loi nouvelle, que je n'approuve pas, sans doute, ne paraît pas avoir été un esprit de persécution. On se proposait bien moins de renouveler la sévérité des anciens règlements, que d'arrêter l'essor des protestants, et ce qui le prouve c'est que l'édit de 1724 ne fut pas observé : on n'y tint pas la main ; on n'avait voulu qu'inspirer plus de réserve aux noncatholiques 4. Ceux-ci profitèrent de cette modération pour établir de nouveau des écoles, des consistoires, distribuer des livres, tenir des assemblées et synodes, comme en 1744 à Sommières. M. Martin est profondément dans le vrai lorsqu'il

1 Cité dans la Vie de Fléchier, par l'abbé Delacroix, p. 351. Voir dan9 les Œuvres de Bossuet, t. XXXVIIf, p. 96 et suiv., des pièces attestant sa modération.

» llist. de France, t. XV, p. 160.

8 Ibid., p. 131. M. Martin se garde bien de plaindre les catholiques persécutés aussi en Angleterre (acte de 1710). En présentant la vérité entière, vraie, on ne s'expose pas à tirer des conclusions fausses.

* M. Picot, Mémoires pour servir..., etc., t. H, p. 133.

a dit qu' « en France les mœurs corrigeaient souvent la cruauté des lois1 . » Le lecteur devrait s'en souvenir, etrappeler toujours cette phrase sijuste àM. Martin, qui l'oubliesans cesse. Gomment admettre la comparaison entre cette période et « ces derniers jours de l'antiquité, où les chefs épicuriens et sceptiques de l'empire romain donnent hypocritement la main aux prêtres du paganisme populaire pour exterminer les chrétiens 2 ? » Ici, d'après la phrase de M. Martin, les chefs épicuriens sont le duc de Bourbon ; les prêtres du paganisme sont les prêtres catholiques ; les chrétiens sont les protestants.

Nous sommes à l'époque des illuminés du jansénisme, et des miracles du diacre Paris. M. Martin ne s'en étonne pas, ni nous non plus, mais c'est par uneautre raison. M. Martin, lui, y trouve une occasion d'attaquer le catholicisme, et il la saisit en parlant de « ces phénomènes extraordinaires que l'histoire nous montre signalant toutes les crises des religions. » Maintenant des prodiges analogues éclataient, car, « quand on attend des prodiges, il en vient toujours, » dit-il... Il signale ces folies inouïes, cette frénésie orgiaque, cette « combinaison extrêmement bizarre d'excitation hystérique et d'insensibilité momentanée » produite parles magnétiseurs sur les somnambules 3. Or, comme le lecteur pourrait ne pas saisir assez vivement, au gré de M. Martin, la portée de son observation, il la précise en citant pour conclusion ces paroles de l'avocat Barbier : « Plus on creuse ces matières, soit sur les prophéties, soit sur les anciens miracles reçus par l'Église, et plus on voit l'obscurité des unes et l'incertitude des autres, qui se sont établis, dans ces temps reculés, avec aussi peu de fondement que ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux4 : » grande thèse rationaliste, adoptée par M. Martin, sur la négation du surnaturel.

Le jansénisme n'est pas tout entier dans ces folies : il refuse encore d'accepter la bulle du Pape qui le condamne, il force les prêtres à administrer les sacrements aux jansénistes qui repoussent la bulle de condamnation. Or, M. Martin approuve cette conduite : sous sa plume les catholiques ne sont plus des catholiques, car, nous nous le rappelons, « le catholi-

1 BUt. de France, t. XV, p. 126.

» Ibid., p. 130.

» Ibid., p. t69.

* lbid.. p. 171.

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cisme au xvie siècle avait pâli et s'était effacé ; » mais ils sont des molinistes, rapetissant ainsi tout le débat à une querelle d'école ; et, prouvant qu'il ne comprend pas vraiment de quoi il s'agit, M. Martin montre d'abord la majorité moliniste de l'épiscopat « soutenue par le pouvoir, qui publie une ordonnance draconienne contre quiconque imprimerait sans permission des ouvrages contraires aux bulles reçues dans le royaume 1 ; » puis, par une de ces audaces antihistoriques dont M. Henri Martin a le secret, il montre cette majorité de l'épiscopat français, le Sacré-Gollége, la Compagnie de Jésus elle-même, éclatant « en véritable révolte » contre un Pape «beaucoup moins éloigné, dit-il, de Jansénius que de Molina. » Il faut donc louer ce Pape, et M. Martin écrit : « Benoît XIII est un vieillard austère. » Inutile de dire qu'il n'y eut aucune révolte ; que Benoît XIII ne fut nullement janséniste ; que s'il publia la bulle Pretiosus pour déclarer que la doctrine — la véritable doctrine — de saint Augustin et de saint Thomas n'avait reçu aucun préjudice de la bulle Unigenitus, il exigea du cardinal de Noailles l'acceptation de la bulle Unigcnitus et la rétractation de son Instruction pastorale, fit rendre par son ancien supérieur, le général des Dominicains, un décret pour exclure de cet ordre ceux qui ne voudraient pas se soumettre à la constitution de Clément XI, et déclara cette constitution une règle de foi : ce n'est pas là une propension au jansénisme. Mais la phrase de M. Martin sur « la révolte » (qui n'a jamais existé) des cardinaux et des jésuites n'est qu'une prémisse pour tirer cette conclusion : « On vit alors ce qu'il fallait penser des croyances réelles de la faction ultramontaine, et le cas qu'elle faisait de son dogme fondamental, l'infaillibilité. Les évêques constitutionnaires français menacèrent de faire schisme si le Pape trahissait la cause commune par un accommodement honteux.» — Faut-il le répéter? il n'y eut aucune menace de schisme, parce que le Pape n'eut jamais la pensée de trahir. — Cependant M. Martin continue en ce sens, et lance son dernier trait : « Aucun ennemi n'eût pu porter au catholicisme ultramontain de plus rudes coups que ceux qu'il s'infligeait à lui-même. » C'est dire clairement que le catholicisme ne sait pas ce qu'il fait.

« Hist. de France, t. XV, p. 142.

Quant à l'intervention des parlements dans l'affaire des refus de sacrements, cet abus criant, cette tyrannie incroyable des jansénistes, M. Martin l'approuve : « La magistrature, dit-il, était bien fondée à intervenir au nom de Tordre public et du droit social. » Non, car c'était un sacrilège, un acte relevant exclusivement du for intérieur Pour donner du poids à son jugement, M. Martin signale l'intervention conciliante de Benoît XIV, exhortant les évêques à ne refuser les sacrements qu'aux réfractaires notoires, — et il ajoute : « Intervention digne de remarque ; mais il faut se rappeler qu'elle venait du Pape qui correspondait avec Voltaire et Frédéric II. » Oui, Benoît XIV, qui fut un des grands théologiens du xvin6 siècle, intervint dans ces discussions déplorables où la liberté de l'Église était en jeu ; mais il intervint pour soutenir le clergé, pour s'opposer au scandale, car Benoit XIV ne pouvait penser autrement que cet autre grand Pape, Clément XIII, qui disait: « Nous croyons que Dieu, dans sa colère, n'a envoyé ces fléaux et autres semblables, des maux même plus grands, en un mot toutes les calamités sur le royaume de France, qu'en punition de ce qu'on y livre le corps de son Fils unique à des hommes indignes dont la rébellion contre le Saint-Siège est également notoire et obstinée... Nous sommes persuadé que cette sacrilège profanation du corps de Jésus-Christ est la cause de tous les maux qui ont fondu en si peu de temps sur T Église gallicane 2 . »

Voilà la vérité. Pour mieux se rèndre maître de la position et réduire la chrétienté à sa merci, celui que l'Ecriture appelle le prince de ce monde, cherchait à épuiser la séve qui donnait la vie, en supprimant la source même des grâces divines. Or, il n'y en a pas de plus abondante dans l'Église que la sainte Eucharistie. Parla rigueur janséniste, — applaudie par M. Martin, — on éloigna d'abord les fidèles de ses eaux vivifiantes; par leur administration sacrilège, — applaudie également par M. Martin, — faite publiquement à des sectaires impénitents, on les corrompit ensuite. Saint Paul, en parlant des communions indignes, avait écrit : Ideo inter vos multi infirmi et imbccillcs,

1 Sur la pression de la magistrature sous Louis XV, voir une Etude sur Dague sseau, par M. Algar Griveau, dans Y Université catholique.

» Brefs a l'évôque de Montpellier et à l'évôque de Grenoble, dans le R. P. de Ravignan, Clément XIII et Clément XIV, t. I, p. 139, et t. II, p. 319.

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et dormiunt multi L'engourdissement et la faiblesse du xvine siècle sont expliqués I le jansénisme a tout paralysé, tout affaibli.

tSi M. Martin pense que « les folies convulsionnaires discréditèrent peu à peu ce parti, » il estime que ses adversaires tombent encore plus bas, et il nous donne cette page incroyable. Je prie le lecteur de la lire froidement, s'il est possible : « Avec la profonde politique que leur a léguée leur fondateur, les jésuites, au moment où ils sentent les classes supérieures leur échapper, inventent un moyen d'action sur les classes populaires, un rite, quasi un culte nouveau, propre à frapper les imaginations les plus grossières par une représentation matériellement émouvante. Vers la fin du siècle passé, une pauvre nonne de la Visitation, qui portait une âme exaltée jusqu'au délire dans un corps maladif et disgracié de la nature, avait jeté le trouble dans le couvent de Paray-le-Monial près Autun, par les tortures insensées qu'elle s'infligeait, par ses prétendues conversations avec Jésus-Christ, par ses débats avec le diable, qui lui apparaissait sous la figure d'un More aux yeux étincelants, la renversait de sa chaise, la harcelait sans cesse. Une circonstance physique, probablement un anévrisme {sic) dont les douleurs se mêlaient à ses extases, paraît avoir donné une direction particulière à sa dévotion. Elle s'était imaginé que Jésus -Christ lui montrait son cœur enflammé dans sa poitrine ouverte, et elle parlait sans cesse du Sacré Cœur de Jésus... Deux jésuites donnèrent corps aux visions de la Visitandine Marie Alacoque, et présentèrent cette pauvre créature comme une inspirée, chargée par Jésus-Christ d'enseigner l'adoration de son cœur sur la terre » Telle est. selon M. Martin, l'origine de la dévotion au Sacré Cœur; il prétend indiquer par cet exemple l'état de la Religion catholique, et il conclut ainsi : « La société, quoique vicieuse elle-même, méprise le clergé ou pour ses vices, ou pour ses superstitions, comme enseignant ce qu'il ne croit pas, ou comme croyant des choses absurdes5.» Le lecteur qui aura lu ces pages croira aisément que ce clergé si méprisable mérite bien son sort. « Tout respect, ajoute l'historien, se perd dans le

* I Cor., xi, 30.

« BisL de France, t. XV, p. 346.

» fbid., p. 348.

monde. Les supériorités sociales se détruisent de leurs propres mains1. » En cela M. Martin dit vrai, et nous déplorons ces excès. « Le vice a passé dans ces races, et en a rongé les fibres vives 2 ; » telle est la cause du mal.

Mais pour rendre les princes seuls responsables, M. Martin va exagérer encore des fautes réelles, ou inventer celles qui n'existent pas. S'il parle de la cour de France, il cite le comte de Gharolois, « qui eût porté dix fois pour une sa tête sur Téchafaud, s'il avait pu exister sous la monarchie une justice contre les princes. » « Voilà, s'écrie-t-il, ce que sont devenus les Gondés ! A l'âge où leurs braves aïeux ne connaissaient que l'amour et la guerre, ils n'ont dans l'âme que des passions d'usuriers et d'agioteurs. Auprès de leurs vices, les vices de Philippe d'Orléans sont presque nobles 3 ! »

M. Martin présente du Roi un portrait que les contemporains n'ont pas tracé : « Resté, dit-il, un grand enfant maussade, il ne devint homme que par le vice : » assertion démentie par des témoignages formels *. M. Martin entre ici dans des confidences bien risquées et que je ne veux point reproduire ; mais Barbier dit au contraire : « Je vis le Roi, qui a un bon et beau visage, et n'a point la physionomie de ce qu'on dit de lui : morne, indifférent et bête; il aune très-belle tête, cela fera un beau prince et de bon air 5. » « Tous les sentiments intimes d'honnêteté, écrit M. Martin, toute délicatesse de cœur étaient inconnus à sa triste nature 6 . » Cependant, ce n'est pas ainsi que nous le représentent les contemporains, comme le marquis d'Argenson disant : « Le roi est bon, il est fin, il est discret souverainement, il se montre travailleur, il a montré sa sensibilité..., il a bon esprit et un bon cœur..., il se montre bon et spirituel. » M. de Luynes dit de son côté : « Il y a des occasions où on ne peut assez louer les marques d'attention

• tiist. de France, t. XV, p. 348.

7 P. Lacordaire, Conf. de Notre-Dame, 22« conf.

8 Hist. de France, t. XV, p. 57.

4 Rapportés dans Mathieu Marais (Journal publ. par M. de Lescure, t. II, p. 83, 443), dans Barbier [Journal, t. I, p. 368), dans Soulavie, ordinairement peu exact, mais ici positif [Mèm. du duc de Richelieu, t. IV, p. 64-65; t. V, p. 30 et 53), cités par M. de Beaucourt dans le Caractère de Louis X V. {Revue des questions historiques, 1er juillet 1867, p. 174.)

• Barbier, t. I, p. 238, cité par M. de Beaucourt.

• Hist. de France, t. XV, p. 208.

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et de bonté qu'il veut bien donner *. » Il y a plusieurs hommes en Louis XV : la sentence définitive restera sévère, mais quelques restrictions en adouciront la rigueur. M. Martin n'en fait aucune. Le vrai tort de ce Roi fut, tout en sachant voir, de n'avoir su rien empêcher 2. « Naturellement, écrit M. Martin, les grands seigneurs imitaient le Roi dans ses viles séductions ou dans ses lâches violences, assurés qu'ils étaient de l'impunité pourvu qu'ils s'adressassent à des familles pauvres. »

Quant aux autres cours de l'Europe, elles n'offrent pas un meilleur spectacle ; d'abord M. Martin pose en principe que : « Les princes sont nécessairement mal élevés puisqu'ils n'ont point d'égaux, point de réciprocité à observer envers personne. Leurs vices, étalés brutalement au soleil, montent donc jusqu'au crime ou à la folie. » Les monarchies européennes présentent un «monstrueux tableau. CesontlesFarnèseetles Médicis s'éteignant stérilisés par les plus ignominieuses habitudes ; c'est Auguste II de Pologne, cet hercule de débauche, avec ses trois cent cinquante-quatre (aie) bâtards ; c'est ce don Joao V de Portugal..., qui se fait un sérail d'un couvent de trois cents religieuses [sic) où il n'entre qu'escorté de son confesseur; c'est le roi de Sardaigne qui, garanti de tout scrupule par l'autorisation de l'archevêque de Turin, emprisonne son père; c'est le roi de Prusse Frédéric-Guillaume, bête féroce moitié bigote, moitié cynique, qui bâtonne dans les rues les femmes et les ministres du saint Evangile, fait fouetter publiquement la maîtresse et décapiter l'ami de son fils, en faisant tenir de force ce jeune prince à la fenêtre pendant que la tête de son ami roule sur l'échafaud, puis veut jeter sa fille par la fenêtre. L'électeur de Hanovre , avant de devenir le roi d'Angleterre Georges Ier, a fait jeter vivant dans un four l'amant de sa jeune femme qu'il avait délaissée pour d'ignobles et ridicules favorites, puis il retient la malheureuse princesse enfermée toute sa vie au fond d'un donjon de la basse Saxe. Georges II, cru fils de l'amant brûlé vif et non de Georges Ier, vole le testament de Georges Ier pour ne pas payer les legs qui s'y trouvaient insérés... Les plus hideuses infamies souillent cer-

* Cités par M. de Beaucourt, 1. c, p. 193 et 200.

* M. de Beaucourt, livr. du 1er janvier 1868, p. 248. Cf. M. Aubertin dans la Revue des Deux-Mondes, 1er octobre 1866.

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taines des petites cours d'Allemagne 1 . » Quel tableau ! Si la maison d'Autriche fait exception par ses mœurs sévères, M. Martin ajoute qu' « elle montre en compensation toute la dureté de cette étroite dévotion qui a pour principe (?) la peur de l'enfer et non l'amour de Dieu et des hommes. »

M. Martin peut à présent conclure : « On doit convenir que cette revue des monarchies européennes relève bien la mémoire de Louis XV et fait admirer qu'un roi absolu ait pu rester relativement si honnête homme. On doit reconnaître aussi que la maison de Bourbon, avec ses d'Orléans abîmés dans l'orgie, ses Condés bassement cupides ou maniaques de cruauté lubrique, n'étaient qu'au niveau du reste des maisons souveraines, et que la Régence n'a pas mérité d'être le bouc émissaire de tous les débordements de l'Europe. Le roi de Portugal, avec son confesseur et ses trois cents nonnes, valait bien le Régent et Mmo de Berri avec leurs communions sacrilèges au sortir de l'orgie. Louis XV a donné jusqu'ici sa part très-suffisante de scandale, mais ce n'est là qu'un prélude, et c'est à lui qu'est réservé le triste honneur de dépasser la moyenne des corruptions princières et d'effacer les vices du Régent par des vices plus bas et plus lâches. Il a encore bien des degrés à descendre jusqu'au fond de cet océan de fange où il restera enseveli! »

M. Martin fait connaître ces degrés, tout en réduisant à sa valeur la légende du parc aux Cerfs : « Avec la Du Barry on s'enfonce toujours plus avant dans les cercles infernaux d'un abîme non point de flammes, mais de boue 2. » Dans le gouvernement c'est « un arbitraire presque aussi ridicule qu'odieux, un despotisme débile et avinés 3, » puis c'est « le spectre have et décharné du pacte de famine, en sorte que les classes souffrantes s'habituèrent à considérer les classes supérieures, gens de cour, magistrats, financiers, comme une légion de vampires ligués pour sucer le sang des misérables4. » Le gouvernement de la France « s'affaissait dans les vices énervants5. » Les traits sont ici forcés; et surtout, présentés seuls, isolés, ils aug-

1 Hist. de France, t. XV, p. 343.

* Ibid., t. XVI, i>. 273.

» Ibid., p. 289.

* Ibid., p. 298.

« /6irf.,p.305.

mentent encore le monstre né de l'oubli -du catholicisme et des principes de la monarchie française. Voilà une partie du tableau présenté par M. Martin ; voyons l'autre partie.

« Les princes de l'Église ne sont pas plus édifiants, dit-il, que les princes temporels ; à la vérité, la souillure ici ne remonte pas jusqu'au rang suprême... Les Papes du xvnr siècle... sont gens de mœurs paisibles et décentes... Benoît XIII a même été un saint homme ; Benoît XIV, malgré des manières et un langage assez étranges, est un homme éclairé, sensé et honnête. » M. Martin a ici raison. Mais, dit-il, «si leSacré- Collége, par instinct de conservation, remplit convenablement le Saint-Siège, il donne dans son sein d'amples dédommagements à l'esprit du mal. Pour ne parler que de la France, on n'a jamais rien vu de pareil au groupe de cardinaux formé autour de Dubois et flanqué de bon nombre d'archevêques et d'évêques dignes de leur faire cortège. L'habitude des plus noires et des plus viles intrigues n'est que péché véniel dans ce conclave de Satan où trônent en chapeau rouge la simonie, l'escroquerie, l'inceste et le vice contre nature. L'Eglise de France n'existe plus que dans quelques débris clairsemés d'un vaste naufrage 1 . »

Quelle peinture ! et comment mieux montrer la nécessité d'en finir avec de telles ignominies ! Si la religion catholique produit de tels fruits, àl'exclusion de tous autres, ne faut-il pas anéantir la religion catholique ? Si la monarchie produit inévitablement de tels princes, ne faut-il pas anéantir la monarchie? La conclusion se déduit logiquement, et c'est ce que veut M. Martin, en présentant avec exagération les faits blâmables, en passant sous silence ou affaiblissant les faits dignes d'éloges. Après avoir observé que M. Martin concentre toutes les ombres sur certaines figures, sans projeter aucun rayon de lumière sur les autres, il ne nous en coûte nullement d'avouer — et nous trouvons en cet aveu un haut enseignement — que, lorsque la France a été abaissée, humiliée au dehors, un homme impur siégeait sur le trône, et autour du trône s'agitaient des femmes impures et des écrivains licencieux. Même au point de vue humain, la vertu est encore d'un prix inestimable ; et ainsi se vérifie ici, par l'exemple de l'histoire, cette recommandation

» Hist. de France, t. XV, p. 345.

adressée par le P. Lacordaire aux jeunes gens d'être chastes, parce que « leur sang, ne fût-il pas celui de l'éternité, serait encore celui delà patrie et de l'avenir *. » Nous ne voulons point dissimuler les défaillances du sacerdoce et de l'élément humain dans l'Eglise : l'Eglise n'a jamais redouté sur ces points la lumière, et la même provoquée. Nous disons seulement, en voyant l'abîme : c'est le vice, non la vertu, (\u\ nous y a poussés.

Voltaire se lève pour tirer les conclusions que désire M. Martin, et s'y prend adroitement : ce n'est point contre le trône qu'il dirige ses coups, car « le grand mouvement offensif de la philosophie du xvuie siècle, remarque M. Martin3, attaque le pouvoir spirituel avant le pouvoir temporel. » Cela est vrai, parce que la destruction du catholicisme, de l'œuvré de Dieu, est le dernier mot de la lutte engagée ici-bas. M. Martin imite Voltaire, il suit la même tactique, et inculque les mêmes maximes. Lorsqu'il cite le mot de d'Argenson: « Aimer Dieu ; se méfier des prêtres, » il n'aura pas une parole pour le blâmer; il ne saura que le louer, en disant que c'est là « un mot saillant. » Lorsque M. Martin parle de la poésie de Voltaire, il observe qu'il ne devait jamais comprendre le fonds même de la poésie, et qu'il n'y avait là, pour lui, qu'une chose sérieuse, l'occasion de lancer ses idées, de les maximer en grands vers à l'usage de la foule. « Ces vers-là, ajoute t— il, il sait les faire beaux et forts : il y verse toute son âme, il en est dans Œdipe que l'histoire n'oubliera jamais. » Et pour exemple M. Martin cite ceux-ci :

Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ; Notre crédulité fait toute leur science !

« C'était, s'écrie triomphalement M. Martin, le pavillon arboré au premier coup de canon d'ijn premier combat ; c'était le signal d'une guerre de soixante années3 ! »

1 Conférences de Notre-Dame de Paris, 22# conf. « Hist. de France, t. XV, p. 359.

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« Attaquer les prêtres en ménageant les rois, opposer le pouvoir spirituel au pouvoir temporel , » telle est, reprend M. Martin, « la tactique à laquelle Voltaire doit rester fidèle quasi toute sa vie 1 . » Sa « conviction profonde était que le mal essentiel était moins pour les peuples dans le pouvoir des princes que dans le pouvoir des prêtres. » Or, comme c'est également la conviction de M. Martin, il n'y a pas d'éloge qu'il n'adresse à Voltaire : Voltaire, dit-il, « n'est nullement égoïste, il a la main et le cœur toujours ouverts 2 : » or précisément, Voltaire a des traits qui décèlent un égoïsme inouï, et sa main fut bien rarement ouverte, on l'a prouvé surabondamment 3 . On a prouvé que le « généreux » Voltaire fut dur pour les faibles ; rapace, anti-français avec Frédéric ; il fut immoral dans son poëme de la Pucelle. M. Martin ne peut se dissimuler ce dernier point, mais alors il emploie le procédé dont il s'est déjà servi pour Luther, et il écrit : « Il est juste de juger Voltaire, homme d'action avant tout, par ses intentions plus que parses formules : ses sentiments valent mieux que ses idées4. » Et là-dessus M. Martin fait partout l'éloge de son héros. Il écrit : « Son déisme — le seul culte admis par M. Martin — prenait un caractère de plus en plus précis et providentiel Toute vertu se renferma pour lui dans ceci : faire du bien aux hommes, aider les hommes à être aussi heureux que possible. » Il écrit : « La plupart de ses desiderata sont devenus les lois de la France. . . Sur le terrain des réformes civiles, il marche du pas le plus ferme et le plus assuré ; rien n'égale la justesse de son coup d'œil6... C'est à Voltaire que revient l'honneur d'avoir formulé nettement la liberté de la presse comme un droit fondamental 7... Son grand objet est l'affranchissement de la société civile8. » Or, on l'a très-bien montré9, si les phrases de Voltaire sont amies de l'humanité, son égoïsme la

* Uist. de France, t. XV, p. 365.

* Vie de Voltaire, par M. l'abbé Maynard. Les documents sont là à chaque

* Hist. de France, t. XV, p. 388.

•/Wd., t. XVI, p. 141.

« Ibid., p. 139.

7 Ibid., p. 135.

8 Ibid., p. 138.

9 M. l'abbé Maynard, Revue des questions historiques, t. IV, p. 77.

page.

méprise. Le vrai 89, celui de Louis XVI et des cahiers, ce 89 monarchique n'est pas son ouvrage. Voltaire n'est pas réformateur, il est révolutionnaire, et quelques idées surnagent à peine dans le torrent de ses contradictions et de ses blasphèmes. M. Sainte-Beuve a dit lui-même 1 : « Il est impossible, lorsqu'on le connaît bien et qu'on Ta vu dans ses divers accès, de le prendre pour autre chose que pour un démon de grâce (?), d'esprit, un météore qui ne se conduit pas, plutôt que pour une personne humaine et morale. »

N'importe, à rencontre de tous les faits, M. Martin estime que tout Français doit avoir pour Voltaire un sentiment de profonde admiration et d'éternelle reconnaissance. Voilà la légende rationaliste! L'histoire la dissipe, mais M. Martin suit la légende et non l'histoire.

A côté de Voltaire, on aperçoit Montesquieu ; or, Montesquieu, nous dit M. Martin, heureux de s'associer à ce jugement, « condamne les vœux de continence par les raisons morales et sociales qui sont de tous les temps2. «Montesquieu est loué parce que ses opinions religieuses définitives (M. Martin le constate avec bonheur, car ce sont les siennes) paraissent se résumer en ceci : « Dieu, l'âme immortelle, l'Evangile comme loi morale, hostilité contre la Papauté et l'Eglise romaine, et peut-être contre toute théologie positive, ce qui semble indiqué par ses amères paroles contre les prêtres 3. » Plus loin apparaît Gondillac qui, malgré « ses erreurs et leurs funestes conséquences, gardera sa place dans la chaîne sacrée de la philosophie. » Helvétius est condamné par M. Martin comme ayant apporté « le premier germe de la fausse démocratie qui devait être, pour un temps que nous ne pouvons mesurer, l'obstacle capital à l'institution de la cité nouvelle. » C'est fort bien dit, mais M. Martin avait exalté Spinoza, « ce grand homme méconnu, » et il oublie qu'Helvétius a inséré dans son livre de Y Esprit la plus grande partie des erreurs de Spinoza !

Puis vient la foule des philosophes réunis pour publier Y Encyclopédie. « C'est une Babel, dit M. Martin, construite avec des matériaux précieux4. » Voltaire lui-même était plus

1 Causeries du Lundi, 8 nov. 1852.

1 Hist. de France, t. XV, p. 368.

» lbid., p. 425.

* Ibid., U XVI, p. 52.

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modeste : « Cet édifice, disait-il, est bâti moitié de marbre, moitié de boue. » M. Martin reproche sans doute à l'Encyclopédie « l'esprit de critique négative (pourquoi ne pas dire le matérialisme?)qui domine dans une grande partie des articles, et le manque d'unité morale dans l'ensemble. Mais il y eut, afïïrme-t-il, autre chose qu'un orgueil impie dans cette espèce d'apothéose de l'esprit humain : il y eut l'amour sincère de l'humanité, cette religion terrestre qui survit à la religion de l'idéal et de l'Eternel, et qui permet d'en espérer le retour tant qu'elle n'est pas elle-même étouffée sous l'égoïste scepticisme et le matérialisme pratique. » Soit, mais M. Martin demande des choses impossibles, philosophiquement et historiquement parlant. Le panthéisme a mené et mènera toujours au scepticisme et au matérialisme. Vainement M. Martin signale l'idéal de « la perfectibilité outre-tombe » comme le véritable idéal religieux: on lui demande ce que cela veut dire. Une crainte toutefois saisit M. Martin : « Où marche-t-on cependant, s'écrie-t-il, avec des guides tels que Diderot et ses amis ? Où mèneront leurs idées?... Voltaire tâche, sans succès, d'enrayer (?) le char lancé sur une pente terrible : il n'a pas les paroles sacrées qu'il faudrait pour arrêter les coursiers effrénés. Diderot lui-même, qui a montré jusqu'où il pouvait aller en fait de dévergondage, d'imagination et de logique matérialiste, Diderot est débordé... Si aucune voix ne s'élève assez puissante pour rappeler l'âme humaine à elle-même..., le matérialisme pratique régnera seul dans le vide sur le monde moral détruit. L'abus de l'esprit aura tué l'esprit 1 . » « Les esprits dérivent vers le chaos. » Oui, sans doute, et c'est là de la logique. Nous prions le lecteur de méditer ces paroles : elles renferment la plus forte critique que nous puissions adresser aux philosophes : leurs idées fausses produisent des actes mauvais, M. Martin lui-même le proclame ; il attend, il est vrai, une voix puissante qui, selon lui, doit rappeler 1 ame humaine à elle-même. Je l'attends aussi, et je la rencontre dans Jésus-Christ, Dieu fait homme, fondateur d'une religion divine ; j'écoute cette voix qui sans cesse retentit encore dans la bouche des Belzunce, des Beaumont, des La Motte, des Neuville, des Bergier, etc., et j'en bénis Dieu. Mais ce n'est pas cette voix dont parle M. Martin,

i Hist. de France, t. XVI, p. 58-59.

car, selon lui, la religion de Jésus, dégénérée en jésuitisme, « s'efforce de réveiller les passions fanatiques en inventant de nouveaux rites et de nouvelles superstitions 1 . » M. Martin salue donc les autres voix qui rappellent l'âme à elle-même : voici Abauzit, le « vrai type de philosophe religieux, de libre penseur qui conserve le véritable esprit chrétien2. » Voici les adeptes de la franc-maçonnerie, cette « institution singulière » qui « s'organise en face du Sacré-Cœur, » institution dont « le secret, nous dit-il, était celui de Voltaire : humanité, tolérance 3. » Que font, en effet, les francs-maçons, selon M. Martin ? Ils « associent dans un rite commun des hommes de toute nation et de toute religion : » ils tendent « à substituer l'amour de Thumanité au nationalisme exclusif et haineux, et la tolérance religieuse au fanatisme et à l'esprit sectaire : toutes les formules de la franc-maçonnerie indiquent une tendance à affirmer la religion naturelle ; » mais ces aspirations, chères également à M. Martin, « dépassent la portée religieuse du xvme siècle. » Le xix6 siècle sans doute sera seul capable de les comprendre ! Toutefois, au xvtii6 siècle, la philosophie du sentiment a un représentant pour disputer, dans des combats de géants, « l'âme de la France » (style de M. Martin), non plus contre « le passé, en faveur duquel aucune voix puissante ne proteste, » mais « entre novateurs et novateurs, comme si l'ancien ordre avait déjà disparu, et qu'il ne s'agissait plus que d'en disputer l'héritage... » Voici donc le dieu : « Rousseau se lève seul contre tous, » s'écrie M. Martin ; Rousseau, « le restaurateur du sentiment religieux; » Rousseau, dont « la vraie philosophie est de rentrer en soi-même et d'écouter la voix de sa conscience dans le silence de ses passions...» — «Rentrer en soi-même, reprend M. Martin, c'était la plus grande parole qui eût été prononcée dans ce siècle. Descartes avait rappelé l'esprit à lui-même, Rousseau y rappelle l'âme !» M. Martin n'oublie qu'une chose, c'est qu'avant Rousseau et Descartes la religion catholique avait rappelé sans cesse , comme elle rappelle chaque jour encore, l'esprit et l'âme à eux-mêmes. M. Martin signale pourtant les erreurs de Rousseau et ses défauts; mais

i Hisl. de France, t. XV, p. 398.

« lbid., t. XVI, p. 61.

» lbid,, t. XV, p. 337.

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ici, comme nous l'avons souvent remarqué, le blâme disparaîtra dans d'hyperboliques éloges. « Dès que Rousseau a ouvert la bouche, écrit M. Martin, il a ramené le sérieux dans le monde. »

Vous demanderez peut-être si c'est en écrivant la Nouvelle Héloïse qui, selon Rousseau lui-même, doit rebuter les gens de goût, alarmer les gens sévères, déplaire aux dévots, aux libertins, aux philosophes, choquer les femmes galantes et scandaliser les femmes honnêtes ? » Et vous croyez que M. Henri Martin va condamner ce roman malsain ! Non... « Ce livre, ditil, qui eût été dangereux pour une société innocente et simple (quel aveu !), produit un ébranlement salutaire (?) sur une société viciée : il la fait remonter à l'amour (!).» — Vous demandez encore si YÉmile est le livre qui ramène le sérieux dans le monde... Sans doute M. Martin y trouvera des erreurs, mais que d'éloges ne lui adresse-t-il pas! Car « si Rousseau a erré, dit-il, quel magnifique rachat de cette erreur que la Profession de foi du vicaire savoyard, la plus grande chose, s'écrie M.Martin, quenousaitléguée le xvme siècle...» Rousseau y rejette en effet, — comme M. Martin la rejette, — l'obligation de reconnaître la révélation positive pour ètresauvé;il convient — comme M. Martin en convient — que toutes les religions sont bonnes quand on y sert Dieu convenablement; il « condamne au nom " de la morale celles (pourquoi mettre le pluriel?. Dans la pensée de Rousseau commedans celledeM. Martin, la religion catholique est seule désignée ici) gui sont basées sur l'intolérance et sur le dogme que hors del'Eglise il n'y a pointde salut, ou en d'autres termes sur le dogme de l'infaillibilité combiné avec celui des peines éternelles. » « Telles sont les hautes et religieuses conclusions » de la profession de foi tant célébré. Ainsi YEmile, selon notre auteur, « est peut-être la plus profonde étude qui existe dans notre langue et dans aucune langue moderne sur la nature humaine. Il est certainement le livre qui fait le plus penser, lors même que l'auteur ne pense pas juste... On peut dire sans exagération que ce livre a été une arche de salut lancée par la Providence sur les flots du scepticisme et du matérialisme, et qu'il a recueilli tous les senti-

1 Voir la réfutation de ces sophismes dans J.-J. Rousseau et le siècle philosophe, par L. Moreau. Paris, 1870, in-8°.

ments essentiels, tous les principes fondamentaux de la vie morale prête à s'abîmer... »

Arrêtons-nous. Ce souffle d'enthousiasme pour Rousseau, pour Voltaire, pour les philosophes, ne tarit pas et circule dans chaque page des deux derniers volumes de YHistoire de France. Voltaire et Rousseau vont au même but, s'écrie M. Martin : « le progrès de l'humanité dans les lois, et l'émancipation de la religion laïque... Les philosophes valent bien mieux que leurs doctrines. Il se dégage du milieu de leurs erreurs un immense mouvement d'humanité, de justice, de raison pratique, d'esprit scientifique, d'améliorations en tous genres. Impies de paroles (quel aveu!), ils sont en quelque sorte religieux de cœur et d'action. »

Or tout ce lyrisme tombe devant cette simple observation de bon sens, appuyée par l'histoire : ce qu'il y a d'élevé, de juste, de bien dans Rousseau, dans Voltaire, dans les philosophes, a été inspiré par la religion catholique, par ses enseignements et ses maximes, que les philosophes ont reçus malgré eux, et qu'ils se sont ensuite appropriés ; et nous félicitons Voltaire, Rousseau, etc., d'avoir rappelé une partie de ces enseignements à une société dépravée, que leurs sarcasmes impies dépravaient encore plus ; car ce qu'il y a eu de bas, d'erroné, de mauvais, provient de leur esprit propre, de leur libre pensée, du rationalisme. Vivant dans un milieu imprégné d'idées catholiques, les philosophes en ont adopté un grand nombre et, en s'appuyant sur ces idées, ils ont été plus forts pour combattre d'autres idées catholiques, car l'erreur n'a de puissance que par la somme de vérités qu'elle conserve et proclame.

Ainsi, vérités absolues proclamées par la religion catholique, erreurs absolues proscrites par la saine raison, vérités relatives, — dont l'application peut différer selon la diversité des temps et des circonstances, érigées à tort par la philosophie en vérités absolues, ce qui cause une foule de malentendus, — voilà ce que les philosophes du xvme siècle ont soutenu et ce qui a été cause de leur fortune ; si, sur certains points, ils ont amené un progrès légitime, ils ont aussi amené nos malheurs. Ne pas reconnaître dans les doctrines et dans les œuvres des philosophes la part de la religion catholique et la part du rationalisme, voilà la grande lacune du livre de M. Martin, ce qui produit une confusion déplorable et un assemblage inouï de

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vérités et d'erreurs. Ajoutons que Dieu, l'âme immortelle, la toléranoe, vérités théoriquement soutenues parles philosophes, mais niées par leurs passions, et privées de l'appui du dogme d'une religion révélée, ont été bien vite remplacés — et il en sera toujours ainsi dans l'humanité — par un matérialisme pratique et par la plus dure intolérance. M. Martin peut s'en étonner : mais la logique a ses droits, et l'histoire garde ses enseignements.

Il n'est plus besoin de poursuivre, car on connaît à présent toutes les idées de M. Martin, et Ton devine aisément quels sont ses jugements sur les faits de l'histoire. Ainsi, dans son récit de la suppression des Jésuites, Clément XIII, qui ne voulut pas sacrifier ces religieux, est un Pape « rigide, médiocre et opiniâtre. » Clément XIV qui, en vue de la paix, consentit à les supprimer, est pour cela seul un Pape « spirituel, instruit, tolérant. » Charles III, devenu ennemi personnel des Jésuites, paraît à M. Martin « le seul monarque estimable et quelque peu sensé, donné par les Bourbons à l'Espagne 1 . » La Châlotais, auteur du fameux réquisitoire contre les Jésuites, est proclamé « un patriote et un homme d'État 2. » Et pourquoi la condamnation des Jésuites ne serait-elle pas utile et juste, puisque, selon l'imagination de M. Martin, ils forment « un État dans l'État, un corps étranger dont la présence parasite {sic) est, comme le Parlement le dit très-bien, un principe de dissolution, un principe morbide [sic) dans le corps national 8 ?» Enlisant ce jugement, — je voudrais que l'on me répondit avec sincérité, — ne trouve-t-on pas que les scélérats qui, naguère, assassinaient les religieux à Paris, sont, sinon justifiés, au moins excusés?

Je n'ai pas besoin de le répéter, et le temps seul m'empêche de le prouver, le récit sur lequel s'appuie M. Henri Martin pour établir ici ses conclusions est rempli d'allégations fausses. Ainsi l'auteur signale, à grands frais d'imagination, « l'action

* Bist. de France, t. XVI, p. 216.

* Ibid., p. 213.

commerciale des Jésuites, si étendue, si envahissante ; » il les accuse « d'essayer la traite des noirs *, » et invoque à l'appui, la bulle de Benoît XIV, qui n'est nullement dirigée contre eux ; il montre le général Ricci « s abouchant avec une devineresse2; » les Jésuites, « victimes de la barbare obstination du Pape plus encore que de la dureté espagnole 3, » sacrifiés en France par Ghoiseul, « en grande partie par humanité ; » enfin, malgré les témoignages les plus formels, il parait croire à l'empoisonnement de Clément XIV, et il insinue que les auteurs pourraient bien être les Jésuites. Pourquoi pas? puisqu'il trouve, ici comme toujours, que « le christianisme des Jésuites se contente des apparences 4. »

Après Louis XIV, le duc de Bourgogne, nous le croyons, aurait pu sauver la France : il fut ravi avant l'âge au trône que, malgré les assertions de M. Martin, il eût si dignement occupé. Après Louis XV, le Dauphin, intelligent, énergique, eût eu peut-être la force de dominer les événements au milieu desquels son malheureux fils fut entraîné : Dieu le relira du monde dix ans avant « l'immonde » vieillard (comme parle l'auteur) qui l'occupait. Nous en sommes attristés. M. Martin veut nous consoler, car le Dauphin, dit-il, « eût accéléré plutôt que dissipé les orages. » Gomment cela? si ce n'est parce que, dans la pensée de l'auteur, il eût « subi aveuglément l'influence de Rome et du clergé. »

Louis XVI monte sur le trône. « La nature, dit M. Martin, lui avait donné les facultés d'un habile et probe artisan ; les lois humaines avaient fait de lui le chef d'un empire pour son malheur et pour celui de son peuple. » Non pas ; son peuple a été malheureux parce qu'il n'a pas voulu le suivre dans la voie où il entrait... «Nature vouée au malheur, reprend M. Martin, victime sans défense, destinée comme les hosties des religions antiques à expier les erreurs et les crimes d'autrui, ce sont là les plus durs mystères de l'histoire et de la Providence. » Oui, l'expiation est une des plus belles missions de

» HisL de France, t. XVI, p. 202.

» Ibid.. p. 222.

» Ibid., p. 219.

* Ibid., p. 224. — Tous ces faits sont élucidés et réfutés par Crétineau-Joly, BisU des Jésuites, t. V, p. 313 et suiv. ; le P. de Ravignan, Clé nient XI JI et Clément XIV, etc., etc..

Louis XVI, mais il ne faut point oublier la réparation nécessaire des abus, la restauration juste qu'il proposait à la France, — ce que M. Martin oublie, et ce que la France pour son malheur n'a pas voulu. M. Martin, au contraire, répète : « La monarchie n'a pas voulu être sauvée : la révolution est inévitable 1 . » Pourquoi ? Parce que Turgot, qui « veut la réforme par la royauté, » a échoué. Oui, mais pourquoi a-t-il échoué? Louis XVI était avec lui, car Louis XVI voulait sauver la France, mais Louis XVI n'était pas un roi absolu, et il n'a pu imposer Turgot ; si la France eût été, comme on le dit, sous l'absolutisme, la réforme se serait faite, « mais l'ancienne monarchie n'était pas un gouvernement absolu. Elle contenait dans son sein des corps, des institutions ayant une existence indépendante, des privilèges basés sur l'antiquité de la possession...; le clergé, la noblesse, la magistrature, les provinces, les communes, les corporations de toute espèce... constituaient des forces collectives et résistantes qui ne se laissaient pas facilement manier2.» Le pouvoir, illimité en théorie, était presque partout limité en fait. Devant ces résistances, Turgot dut céder. Louis XVI essaya de nouveau, et prit Malesherbes. Malesherbes dut encore se retirer devant des résistances insensées. Louis XVI essaya encore, et prit Necker, puis Galonné, puisNecker encore... On parle de «l'inconséquence de Louis XVI, » de son irrésolution, de sa faiblesse ; sans doute, il fut hésitant, mais ses hésitations « ne furent que des scrupules 3, » et volontiers j'admirerais plutôt son courage et son obstination dans le dévouement, à travers tous les mécomptes, tous les reproches, tous les dégoûts et tous les périls. M. Henri Martin ne le voit pas. Appliqué tout entier à soutenir sa thèse delà culpabilité de la royauté, de la nécessité de la révolution conduite par les philosophes, il ne voit pas le travail qui s'est fait dans les lois, où avec d'Aguesseau et Pothier on marche à l'unité de la législation ; il ne voit pas que le principe de l'égalité des impôts est accepté par tous, parce qu'en fait l'exemption de certains impôts dont jouissent les nobles est remplacée par d'autres taxes et se réduit à moins qu'on ne pense. Sur les cinq cents millions de recettes du royaume,

1 HisL de France, t. XVI, p. 381.

2 M. de Larcy, Louis XVI et Turgot, dans le Correspondant, 25 août 1866,

» /dû*., p. 888.

l'exemption ne porte que sur les cent millions de taille, et encore les nobles payent souvent par leurs fermiers la taille qu'ils ne payent eux-mêmes M. Martin voit les abus: ils existent, et l'on ne peut les nier; mais il n'aperçoit pas qu'en dépit même des lois et de la politique, le progrès constant des classes inférieures sous la monarchie est manifeste, que la séparation est dans la forme, dans l'étiquette, et que la fusion, l'union est au fond; témoin les débats dans ces Etats provinciaux qui durent peu, attestent seulement les dispositions généreuses des classes privilégiées en 1789, et nous montrent ce qu'on aurait pu attendre de l'union de toutes les classes, si la révolution n'était pas venue les diviser 2 ; témoin encore ces cahiers des Etats généraux où raccord est presque unanime sur tous les points essentiels, sauf un seul, la question des biens d'Église 5 ; témoin toujours et le discours du garde des sceaux le 4 mai 1789, et les déclarations de Louis XVI le 23 juin 1789 et le 4 février 1790. Il y eut vraiment un jour où la réforme fut sur le point de se faire, où la révolution eût pu être évitée 4.

M. Martin estime que « le gouvernement français baissait au dehors, » alors que son influence, accrue par de récentes victoires, était si incontestée ; et qu'au dedans « ce gouvernement allait rapidement à sa ruine, » car, dit-il, « il y avait un abîme entre les opinions delà couronne et celles de la France. » Tout cela est nécessaire pour arriver à la conclusion : montrer que « la monarchie mourante se débattait en vain, » et célébrer « la modération du tiers » et « sa longanimité. » M. Martin nous prouve ainsi qu'il ne pénètre pas dans le cœur de l'histoire ; la passion obscurcit sa vue, et l'empêche de prendre une juste idée des choses. Avec plus de science, de vérité et d'impartialité, M. Guizot a écrit : « La France du xviii6 siècle était d'autant moins en droit d'être sévère envers

» M. de Meaux, la Révolution et C Empire ; tout ce livre est à méditer.

a M. de Lavergne, les Assemblées provinciales sous Louis XVI : Economie rurale eu France, depuis 1789. Introduction; M. Raudot, la France avant ta Révolution, et le livre tout récent de M. de Luçay, les Assemblées provinciales sous Louis XVI et les divisions administratives de 1789.

» M. de Poncins, les Cahiers de 89, p. 285 et 286.

* Deux observateurs, un Anglais, Young, et un Américain, Jeflerson, le voyaient elairement, et pressaient leurs amis de s'arrêter dans la voie funeste où, en re- . poussant la liberté, ils atteignaient la Révolution (leurs témoignages sont cités par M. de Meaux, l. c, p. 101). — Voir un article de M. Asse sur Malouet, dans la Revue contemporaine, 31 oct. 1868.

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son gouvernement, qu'elle avait elle-même dans les torts dont il était coupable une large part... La France sous Louis XV influa bien plus que ne le fît son gouvernement sur ses propres destinées... Acceptons-en nous-mêmes la responsabilité, au lieu de la rejeter, sans vérité comme sans dignité, sur un pouvoir modéré et doux que, par nos clameurs ou nos exigences emportées, nous avons paralysé ou entraîné tour à tour 1 . »

Partant de cette idée que la société était mauvaise, on voulut non-seulement l'améliorer, — ce qui était juste. — mais la refaire, — ce qui était absurde, — et pendant quarante ans le monde vécut sur cette idée. Que devait-elle produire ? « Le xvine siècle avait rêvé ,dans les écrits de ses philosophes un homme nouveau... l'Assemblée constituante établit une France nouvelle, divorçant avec son passé a. »

Voilà le mal indiqué en deux mots, et M. Guizot a écrit encore ces graves paroles, qu'on ne saurait trop méditer, et que j'oppose avec confiance aux jugements passionnés, faux et haineux présentés par M. Henri Martin : « Que fallait-il pour que la France, de concert avec son Roi, accomplît dans ses lois et son gouvernement les réformes et les progrès dont elle avait besoin ? Il fallait précisément ce qui ne se rencontra point, il fallait que la France ne voulût et ne cherchât que les réformes et les progrès dont elle avait besoin.» Et M. Guizot ajoute ces mots, qui sont comme l'arrêt de l'histoire : « Ce n'est point l'esprit de justice et de liberté, c'est l'esprit révolutionnaire qui, par violence et par ruse, s'est saisi de la France, s'est dressé devant Louis XVI, et a rendu vaines les meilleures dispositions et impossible tout concert sincère et efficace entre le pays et son Roi \ » Puis il continue : « Ce n'est pas dans telles ou telles fautes de Louis XVI, fautes de résistance ou fautes de concessions, qu'il faut chercher lë secret de ses infortunes et des nôtres ; ce secret est tout entier dans la situation radicalement impossible qu'en 1789 on faisait au Roi, en voulant qu'il se fit l'instrument d'une révolution. Une révo-

» La France et la maison de Bourbon avant 1789, dans la Revue contemporaine, sous la direction de M. de Belleval, t. VII, p. 19. — 15 avril 1853. 2 M. Anatole des Glageux, art. sur Pascalis. Correspondant, octobre 1856 • La France et la maison de Bourbon avant 1789, p. 20.

lution pour tout détruire et tout reconstruire au gré des pensées et sous le vent des passions des hommes, c'est un suicide accompli dans le fol espoir d'accomplir soi-même sa restauration. C'est pour avoir formé ce dessein, ou pour s'y être laissé entraîner, que la France s'est vue conduite à rompre violemment avec son Roi, avec sa dynastie, avec la royauté elle-même, avec sa propre histoire, et contrainte d'errer en tout sens, cherchant sa place et son cours, comme un astre qui, jeté hors de son orbite, porterait partout sa propre perturbation. Jusqu'au jour où la France s'est ainsi égarée dans ces espaces inconnus où l'abîme appelle l'abîme, la maison de Bourbon s'est montrée digne et capable de la haute mission que la Providence assigne aux familles royales ; elle a fidèlement, habilement et heureusement guidé et servi la nation française dans sa carrière de civilisation et de gloire 1 . »

Méditons ces paroles, peu suspectes dans la bouche d'un grand historien ; elles éclairent plus notre histoire et les causes de nos épreuves que les dithyrambes ampoulés de M. Henri Martin sur « la foudre qui a déchiré le nuage, >> et la « lumière qui se fait. »

J'ai fini la tâche que je m'étais assignée. Je n'ai relevé ni toutes les erreurs de fait, ni toutes les erreurs de jugement qui se trouvent dans les pages écrites par M. Henri Martin, et cependant, en déposant la plume, on me permettra d'avouer ma tristesse et ma lassitude. Plusieurs comprendront difficilement que j'aie pu reproduire de sang-froid de telles assertions, de telles calomnies, souvent de tels blasphèmes. J'ai voulu avoir ce courage, et j'ai tenu à contenir mon indignation, en présentant cet aperçu des thèses diverses soutenues en histoire par les rationalistes. Les catholiques, sauf de trèshonorables exceptions, ne savent pas assez ce qui se dit autour d'eux et contre eux : faute de connaître le terrain et les mouvements de l'ennemi, ils ne peuvent se défendre, ils égarent

1 La France et la maison de Bourbon, p. 21.

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leurs coups, et leurs réfutations peu précises ne vont point là où il est besoin.

I. 'histoire écrite sous l'inspiration des rationalistes n'offre point en général un récit sincère de faits vrais, et par conséquent le moyen de s'instruire ; elle devient sous leur plume une arme de combat, un pamphlet qui surexcite les passions pour les mener, dans un dernier effort, à l'assaut de la religion catholique. Voilà le but. La lutte contre l'Église est de tous les temps; mais si, dans un siècle, elle paraît rechercher le domaine de la théologie ; si, dans un autre, elle aborde de préférence les discussions philosophiques, aujourd'hui elle concentre ses forces sur un terrain spécial, et lorsqu'on veut porter aux « demeurants d'un autre âge » les coups les plus sanglants, comme M. Henri Martin on écrit une Histoire de France, ou comme M. Renan une Vie de Jésus. C'est une tactique assez naturelle : l'élite des intelligences peut seule suivre un raisonnement, tandis que tout le monde est impressionné par le récit d'un fait ; un fait est raconté de telle manière, et l'on conclut nécessairement dans le sens de celui qui le présente. « Presque toujours, a écrit M. de Champagny, nous agissons dans le présent et nous jugeons le présent d'après les notions quelconques que nous avons du passé. » — Or, M. Henri Martin a donné sur le passé des notions fausses, pour amener sur le présent un jugement faux ; la conclusion de son livre est celleci : « L'ancienne France est finie : un monde nouveau commence 1 : » parole antipatriotique, antiphilosophique, antihistorique, puisque chaque siècle reçoit l'héritage du siècle précédent, et forme une transition entre la vie du passé et la vie de l'avenir. Mais M. Martin se plaît à rompre avec tout le passé : il porte une haine implacable à cette monarchie traditionnelle dontM. Guizot a parlé si dignement ; il porte surtout une haine implacable à la religion catholique, source de toute notre civilisation 2 ; et en même temps, je reconnais dans son

» Bist. de France, t. XVI, p. 671-72.

2 11 ne faudrait pas que le triomphe présent d'une nation dont le gouvernement est protestant fît impression sur des esprits superficiels, non plus que la décadence actuelle des nations catholiques. D'abord la nation protestante qu'on a en vue renferme beaucoup de catholiques. Ensuite, si les nations catholiques sont en décadence, c'est précisément parce qu elles ont rejeté leurs croyances et leurs mœurs catholiques. Les exemples cités confirment la vérité, loin de l'affaiblir.

livre, par le plus étrange contraste, un amour vrai de la France, un sentiment profond de la justice et de la liberté. C'est le mérite de cette œuvre, et c'est aussi ce qui en fait le danger, car elle séduit les âmes généreuses qui croient en la parole du maître. Avec lui, elles acquièrent la conviction que la monarchie « ne peut résoudre les formidables questions de l'avenir, » que la religion catholique « n'a plus rien à apprendre à la race des Gaulois, » que « son génie est épuisé » et « étoufferait cette race sous une discipline despotique, qui fait acheter le progrès matériel et une superficielle unité aux dépens de la vie morale et de ladignitéhumaine.»Antagonisme prétendu, données fausses, erreurs de fait, qui expliquent pourquoi M. Henri Martin repousse le catholicisme et conçoit pour lui cette haine dont malheureusement les seize volumes de Y Histoire de France nous renvoientà toutes leurs pages les tristes échos ' .

Puissent les événements qui s'accomplissent sous nos yeux, et qui ne sont que la conséquence logique des doctrines rationalistes proclamées par Rousseau et Voltaire, et prônées par l'auteur de Y Histoire de France, puissent ces événements apporter quelque lumière dans une âme honnête, sincère, mais aveugle, et à laquelle manque un rayon d'en haut ! C'est notre vœu le plus cher.

1 Sa Sainteté Pie IX a condamné cette proposition : u La doctrine de l'Église catholique est contraire au bien et aux intérêts de la société humaine. » (xl* pro position du Syllabus.) VBistoire de France de M. Martin n'est qu'un long commentaire de cette fausse proposition.

Henri de L'Epinois.

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