LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE
Considérant que le drapeau de la France est le signe visible de l'unité nationale ;
Considérant, dès lors, que la forme du drapeau national doit être fixée d'une manière invariable ; Arrête :
Art. 1er. Le pavillon, ainsi que le drapeau national, sont rétablis tels qu'ils ont été fixés par le décret de la Convention nationale du 27 pluviôse an II, sur les dessins du peintre David.
2. En conséquence, les trois couleurs nationales, disposées en trois bandes égales, seront, à l'avenir, rangées dans l'ordre suivant : le bleu attaché à la hampe, le blanc au milieu, et le rouge flottant à Vextrèmitè.
Tous les ministres sont chargés de l'exécution du présent décret.
Les membres du Gouvernement provisoire,
Signé: Dupont (de l'Eure), Lamartine, Ad. Crémieux, Arago, Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Marie, Marrast , Louis Blanc , Flocon , Albert (ouvrier) K »
Deux mots sont à remarquer dans ce décret ou dans cet arrêté : le mot invariable, qui est joli dans la circonstance, et le mot rétablis, dont le Gouvernement ne veut point avoir le démenti, et qu'il corrobore par l'expression à l'avenir, comme si ces mots ne s'appliquaient pas à une énorme bévue commise par lui-môme, mais bien au pavillon du gouvernement précédent.
En exécution du décret précité, le général Subervie, ministre de la guerre, publia, le 8 mars, Tordre suivant :
« Par suite du décret du Gouvernement provisoire, en date du 5 mars 1818, les couleurs de la cocarde nationale devront être dispo-
1 Journal militaire officiel, année 1848, n° 3, p. 20, 21. — Je dois dire que le Jovrnal de la gendarmerie donne à ce décret tantôt la date du 7. tantôt la date du 6 mars (voyez numéro 105, 16 mars 1848, p. 73); au Moniteur (8 mars) il est sans date.
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sées comme il suit : le centre bleu, la zone intermédiaire, blanche, la zone extérieure, rouge écarlate.
Les généraux de division et de brigade veilleront à l'exécution du présent ordre.
Dès la veille, 7 mars, M. Arago avait fait, en ces termes, son meâ culpd, qui dut exciter une douce hilarité parmi les officiers et les marins de la flotte :
« Le ministre de la marine et des colonies aux citoyens préfets maritimes, chefs du service de la marine, commissaires de V inscription maritime. (Direction du personnel : bureau des mouvements.)
Citoyens, par ma dépêche du 5 de ce mois, je vous prescrivais de faire arborer, tant à terre qu'à bord des bâtiments armés, le drapeau de la République dont les couleurs devaient être disposées dans Tordre suivant : bleu à la gaîne, rouge au milieu, blanc au battant.
Cet ordre se trouve annulé par un décret tout récent 2 du Gouvernement provisoire, lequel est ainsi conçu... (Voir plus haut.)
Vous devez donc, citoyens, faire arborer de nouveau, s'il y a lieu, ou maintenir, suivant le cas, le pavillon ayant les couleurs ainsi disposées, bleu à la gaîne, blanc au milieu, rouge au battant.
Recevez, etc.
La morale de toutes ces proclamations, déclarations, décrets, dépêches, ordres, circulaires du Gouvernement provisoire, est admirablement résumée dans cette note naïve du Journal de la gendarmerie nationale : « Cette nouvelle décision du Gouvernement provisoire annule celle que nous avons insérée dans notre dernier numéro, page 42. Les couleurs du drapeau continueront à être disposées comme elles Tétaient sous Tancien gouvernement 4. »
Ainsi, après un moment de distraction, assez ridicule à la vérité, le drapeau cher à M. Dupin, rétabli dans sa gloire passée, redevint, comme il convenait, le drapeau de M. Crémieux et de M. Garnier-Pagès.
1 Journal militaire officiel, année 1848, n° 3, p. 22.
* Ces mots tout récent continuent terriblement la date du 5 mars. M. Àrago n'ose pas avouer cette dato, qui est celle de la dépêche où il prescrivait dos dispositions contraires.
* Bulletin officiel de la marine, année 1848, n° 12, p. 319-320.
* Jovrnal de la gendarmerie nationale, n° 105, 16 mars 1848» p. 73.
Le ministre de la gueire,
Signé : Subervie 4.
Paris, le 7 mars 1848.
Signé: F. Arago 3. »
Le drapeau rouge reparut, et la signification s'en précisa, lors de l'insurrection du mois de juin 1848. Néanmoins, il ne fut pas universellement adopté, même par les insurgés. Les uns sur leurs barricades arborèrent le drapeau rouge, les autres le drapeau tricolore 1 . La victoire du général Gavaignac assura celle des trois couleurs. Le second Empire les conserva. La troisième République les maintint officiellement sur ses étendards. Mais lç drapeau rouge, arboré à Lyon, céda difficilement la place à son rival. Le 18 mars 1871, à Paris, le drapeau tricolore à son tour fut vaincu. Il ne semble pas, cette fois, que l'hésitation ait été bien longue dans les rangs des bataillons dévoués au Comité central et à la Commune. Le drapeau rouge fut officiellement déployé sur les monuments publics comme le symbole de Tordre nouveau des choses, des nouveaux pouvoirs. L'écharpe rouge fut l'insigne des fonctionnaires et des délégués de toute espèce. Sans rien affirmer à cet égard, il ne me souvient pas d'avoir lu, durant la période insurrectionnelle, aucun décret pris spécialement sur ce sujet parla Commune de Paris proprement dite, c'est-à-dire par la réunion des députés plus ou moins élus par les divers arrondissements pour siégera THôtel-de- Ville. Mais il y eut, je crois, des arrêtés de quelques municipalités a. Voici l'un de ces arrêtés. Je ne saurais dire sur les murs de quel arrondissement il fut placardé. Il en résulte que le drapeau rouge fut bien le drapeau officiel de la Commune, quoique peut-être cette assemblée insurrectionnelle n'ait pas songé à promulguer ellemême un décret sur ce point. Tous ceux au surplus qui ont eu, comme moi, le regret de voir le triste spectacle, d'autant plus affligeant qu'il était souvent plus grotesque, que Paris offrit durant deux, longs mois, s'accorderont à cet égard. Si, par impossible, les bataillons fédérés eussent vaincu, et que la populace de Paris eût, une fois de plus, dominé la France, le drapeau rouge serait devenu le drapeau officiel de la nation,
1 Cf. l'Illustration, Journal universel, n0' 279-280, vol. XI. Samedis 1er- 8 juillet 1848, p. 273, gravure 1.
* Les municipalités étaient composées : 1° des membres de la Commune, plus ou moins élus par l'arrondissement; 2° de délégués pris en dehors de la Commune. — - Je vois avec étonnement combien, pour des événements aussi récents, l'ordre et le classement des faits commencent déjà h s'embrouiller dans les esprits. Je ne me suis jamais mieux expliqué et l'obscurité de l'histoire et la prompte formation de la légende.
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et on l'aurait arboré sur nos navires, au lieu du drapeau tricolore, primitivement issu d'une révolution parisienne, décrété par uneCommune insurrectionnelle de Paris, mais aujourd'hui rejeté parles plus fervents adeptes de la grande hérésie an ticatholique et anti-sociale qui est née avant lui sans doute, mais qui a grandi sous ses plis :
Arrête :
1° Le drapeau de la Commune, drapeau rouge, sera immédiatement arboré sur tous les monuments publics de l'arrondissement.
2° Aucun édifice particulier ne sera pavoisé d'un autre drapeau que celui de la Commune; en conséquence, les citoyens devront faire disparaître, dans le plus bref délai, le drapeau tricolore qui, après avoir été celui de la Révolution, sa gloire; après avoir été souillé de toutes les trahisons et de toutes les hontes de la monarchie, est devenu la bannière flétrie des assassins de Versailles.
La France communale le répudie.
3° Les commissaires de police de l'arrondissement sont chargés de l'exécution du présent arrêté.
Paris, le 7 avril 1871.
Je résume cette troisième partie de mon esquisse par les conclusions suivantes, qui se joindront à celles que j'ai successivement tirées des deux premières parties :
1° L'origine du drapeau tricolore n'est ni nationale, ni royale. Quoique depuis Henri IV la livrée héréditaire de la Maison de France fût tricolore(rouge,blancheetbleue),le drapeau tricolore n'en tire point son origine. Cette origine est essentiellement révolutionnaire et parisienne. C'est la cocarde aux couleurs de la ville (bleue et rouge), donnée comme signe de ralliement à la garde nationale, arbitrairement créée et armée, en dehors de l'autorité du Roi et de l'Assemblée, par le Comité permanent des Électeurs de Paris, pouvoir insurrectionnel. Le blanc y fut ajouté quelques jours plus tard, sur la proposition de La Fayette.
2° Le pavillon de l'Assemblée constituante est le drapeau rouge, blanc et bleu, avec une tendance visible à laisser prédo-
« La Commission municipale
Les membres de la Commission, Philippe Nagot, Ambroise Lyaz. »
miner le blanc sur les deux autres couleurs. On pourrait même dire à la rigueur que c'est le drapeau blanc, marqué seulement et timbré de tricolore {rouge, blanc et bleu).
3° Le pavillon actuel, bleu, blanc et rouge, se rattache, il est vrai, par sa première origine, à la Commune insurrectionnelle de Paris de 1789, mais, pour la disposition légale des couleurs, l'origine en est plus récente : c'est le drapeau de pluviôse an II, de la Convention, de la Terreur.
Marius Sepet.