AU CARDINAL MAZARIN
Monseigneur,
Je ne doute pas que l'on ne mande à Vôtre Eminence ce qui c'est résolu dans le conseil qu'a tenu aujourd'hui M. de Vendosme, où j'ay assisté en conséquence de l'ordre de Sa Magesté, dont je rends grâces à Vôtre Eminence comme d'une faveur que je recognois venir de sa part. Toutefois si Elle souhaite d'en sçavoir le particulier, Elle poura l'aprendre de Monsieur le Mareschal du Plessys 4 auquel je le mande. Il pouroit bien encore arriver quelques petits obstacles, mais j'espère que nous les vaincrons. Messieurs d'Estrades8
1 Bibliothèque Nationale, fonds français, vol. 17394, p. 62. Autographe.
8 Les huissiers de la Chaîne qui étaient chargés de signifier au parlement de Bordeaux la déclaration royale par laquelle était prononcée son interdiction (du 12 juillet 1649). Voir sur la manière dont ces huissiers remplirent leur commission (24 juillet) d'abondants détails dans Y Histoire de la ville de Bordeaux, par Dom Devienne (p. 320-324), détails presque tous empruntés à Y Histoire des mouvemens de Bourdeaux, par le jurât Fonteneil (1651). Les deux huissiers n'y sont pas nommés, ce qui me décide à reproduire ici les quatre lignes qu'ils adressèrent au chancelier, deux jours après avoir exécuté ses ordres : « Monseigneur, nous vous envoions le procès- verbal de l'interdiction générale du parlement de Bourdeaux que nous avons faicte en conséquence de la déclaration du Roy, qu'il a pieu à Vostre Grandeur nous mètre ez mains. Monseigneur le duc d'Espernon nous a retenus icy pour travailler à ce qui reste à faire, à quoy nous nous emploirons, comme nous debvons.
« Monseigneur, vos très-humbles, très-obéissans et très-lidôles serviteurs,
a QUIQUEBEUF, HERBIN. »
(Fonds français, vol. 17394, p. 42.)
• Bibliothèque Nationale, fonds français, vol. 11633, non paginé. Autographe.
* César de Choiseul, comte du Plessis-Praslin, maréchal de France depuis 1045, duc et pair en 1665, mort en 1675.
8 Godefroi, comte d'Estrades, mort maréchal de France en 1686. Je publierai bientôt de lui, avec d'assez nombreuses lettres inédites, une relation inédite aussi qui est du plus haut intérêt : c'est la relation de la défense de Dunkerque (1651-1652).
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
et de La Ferrère 1 sont de très-bons seconds l'un à l'aultre. J'y ferai en mon particulier ce que je doibs, et signerai mon advis avec ces messieurs, si Ton le souhaite, voulant avoir part au péril aussi bien qu'au conseil.
SAINT LOUIS ET ALFONSE DE POITIERS '
La Revue des questions historiques peut avec un certain orgueil faire l'éloge du nouvel et savant ouvrage de M. Boutaric, car ses lecteurs ne peuvent oublier que le troisième numéro de la Revue (janvier 1867) a donné une partie de ce travail, sous le titre de : La guerre des Albigeois et Alfonse de Poitiers. Chacun connaît le succès qu'avait obtenu la France sous Philippe le Bel de M. Boutaric; Saint Louis et Alfonse de Poitiers trouvera, nous n'en doutons pas, la même fortune, car on y rencontre la même science dans la mise en œuvre, le môme intérêt dans le sujet et une richesse plus grande encore de documents inédits. Alfonse de Poitiers est un personnage nouveau dans l'histoire, mais son nom est désormais placé à côté de celui de son frère saint Louis, dont il imita les actes et servit la politique.
1 Ou La Ferrière. Voir Archives historiques du département de la Gironde, t. IV, p. 254, 255, 486.
* S. Louis et Alfonse de Poitiers. Etude sur la réunion des provinces du Midi et de l'Ouest à la couronne et sur les origines de la centralisation administrative, d'après des documents inédits, par Edgard Boutaric, sous-chef de section aux archives de l'Empire, professeur à l'école impériale des Chartes. Ouvrage couronné par l'Institut. Paris, Pion, 1870, in-8° de 550 pages.
Philippe Tamizey de Larroque.
SAINT LOUIS ET ALFONSE DE POITIERS
Quelle idée faut- il se former de la royauté féodale sous saint Louis? — car sous Philippe le Bel, ce n'est déjà plus la royauté féodale. Il est intéressant mais difficile de le savoir directement, puisque les documents font trop souvent défaut et qu'on n'a guère l'espérance d'en découvrir d'autres. A côté de la royauté, il serait donc utile de rencontrer un gouvernement analogue afin de reconstituer par comparaison celui de saint Louis et de faire ainsi, selon le mot de M. Boutaric, de l'histoire comparée, comme les naturalistes ont reconstitué des espèces perdues en faisant de Panatomie comparée. Or, s'il y a pénurie de documents pour l'histoire du domaine royal, il en est de môme, plus ou moins, pour l'histoire des grands feudataires, comtes de Flandre, de Champagne, etc.. Seul, le gouvernement d'Alfonse, frère de saint Louis, nous a laissé un grand nombre de pièces — quatre mille environ — qui permettent de saisir parfaitement, non-seulement les faits politiques, mais encore les détails de l'organisation financière, judiciaire et administrative de ses États.
La connaissance du gouvernement d'Alfonse offre un intérêt particulier. Possesseur de nombreuses provinces, Poitou, Saintonge, Auvergne, Agenais, Albigeois, Languedoc, Venaissin, Alfonse sut y faire aimer la domination française, en sorte que l'histoire de son gouvernement est l'histoire de l'annexion à la couronne de France des provinces de l'Ouest et du Midi. Comment s'y prit-il pour se faire aimer des peuples, justement froissés par une conquête à main armée? Il respecta leur autonomie et garda en tout une égale justice; s'il prit dans sa main, sans les laisser jamais flotter, les rênes de l'administration, s'il fut centralisateur, il sut aussi accepter dans chaque province les institutions existantes, les modifier ou en créer d'autres, dont l'utilité était évidente pour mettre à la raison les seigneurs violents ou les officiers cupides. Assurément la liberté — en prenant ce mot dans son sens général — n'existait pas au moyen âge, mais, comme le dit très-bien M. Boutaric, il y avait des libertés, des droits et des devoirs reconnus et sanctionnés. Saint Louis, mourant, recommandait à son fils la règle qui avait guidé sa conduite : € A justices tenir et à droitures sois loyaux et roide. » Alfonse avait eu et pratiqué la même maxime. Le livre de M. Boutaric nous le prouve abondamment.
Le traité de 1229, qui termina la guerre des Albigeois, ayant donné à la France le Languedoc, qu' Alfonse reçut aussitôt de la reine Blanche, il était naturel de parler de cette guerre, de ses causes, de ses résultats, et avant tout des institutions qui régissaient le pays où cette guerre éclata. La maison de Saint-Gilles semblait devoir prendre au Midi le rôle que la royauté capétienne s'apprêtait à jouer dans le Nord, tant elle était puissante et dominait sur des peuples unis par la même langue et les mêmes intérêts. Toutefois, cette civilisation méridionale, qui de loin jette tant d'éclat, n'était, nous dit M. Boutaric, qu'une vaine apparence; la puissance des comtes de Toulouse était illusoire. Leur capitale était une république quasi-indépendante ; le système féodal était peu déve-
loppé, car le Midi avait été moins que le Nord pénétré par la conquête germaine; il y avait encore beaucoup d'alleux, c'est-à-dire de terres libres, et un régime municipal puissant restreignait les droits du seigneur. Ici une question intéressante se présente. Ce régime municipal fut-il, comme plusieurs l'ont cru, une continuation du régime municipal romain, et les consuls du xni* siècle peuvent-ils être acceptés comme les héritiers des anciens duumvirs ? M. Boutaric répond négativement, et c'est là un point d'histoire tout à fait neuf. Aucun texte ne permet d'établir cette perpétuité de juridiction. L'établissement du régime municipal en Languedoc fut toute autre chose que la suite des traditions romaines; il ne fut pas non plus aussi pacifique qu'on le croit communément. Il y eut parfois dans les villes des insurrections violentes, et la force présida souvent à la naissance des consulats méridionaux. Le tiersétat était puissant dans ces contrées, et avait un esprit municipal aussi vivace mais moins exclusif que celui du Nord, car il admettait dans la commune les trois ordres : clercs et nobles siégeaient dans les conseils populaires à côté des bourgeois. C'est au milieu de ce pays, de ce peuple ardent, que, sous les yeux d'un clergé généralement assez relâché, l'hérésie vient à s'implanter; non une hérésie déterminée dans sa croyance, mais multiple en ses manifestations: autant d'hommes, autant d'hérétiques différents, qui tous poursuivaient, il est vrai, le même but : la ruine complète de l'Église. On chercha à les convertir, mais les armes de la persuasion furent vaines, et comme, non contents de porter atteinte au dogme, ces hérétiques traduisaient leurs croyances en actes coupables, — M. Boutaric ne le dit pas assez, — la croisade fut prêchée contre les hérétiques du Midi. Le caractère purement religieux de l'expédition ne saurait être méconnu, a dit l'auteur, et il a raison; il faut donc réduire de beaucoup l'influence de ces prétendues inimitiés de race qui auraient conduit les compagnons de Montfort. M. Boutaric explique la conduite prudente, circonspecte de Philippe-Auguste, et montre ensuite comment Louis VIII, aidé par un puissant mouvement du clergé méridional, entreprit la conquête des États de Raymond VII, devenu en ses derniers jours le champion autour duquel se rallièrent les catholiques patriotes qui l'avaient d'abord combattu. Une transaction habilement ménagée donna à la royauté une partie du Languedoc, et lui assura le reste. Le traité de Meaux fut donc, comme le dit M. Boutaric, un des grands faits de l'histoire de France.
A la période de guerre succéda la période de réparation, et c'est celle-là que le savant auteur étudie longuement. On a accusé Alfonse d'avoir anéanti la littérature provençale, mais cette littérature s'éteignit d'elle-même, malgré les efforts d'un prince lettré et ami des lettrés. On lui a reproché d'avoir tué la liberté; ce n'est pas exact. Alfonse n'était pas un despote, mais un administrateur éclairé, juste et prudent. Nous allons le voir, en relevant d'après M. Boutaric les principaux actes de ce prince dans les matières financières, judiciaires, administratives.
SAINT LOUIS ET ALFONSE DE POITIERS. 005
Pour faciliter les transactions et le commerce, Alfonse, sans interdire les autres monnaies caorsine, raymondine, arnaudine, etc., qui eurent cours simultanément avec les siennes, introduisit l'unité de monnaie avec la base du système tournois, d'après le type même des monnaies royales, jusqu'à ce que saint Louis, ayant réclamé contre l'espèce de contrefaçon de la monnaie, Alfonse, tout en gardant le système du tournois, prît de nouveaux types. M. Boutaric a traité cette partie tm peu ardue de son sujet avec grand soin : il établit què c'est bien deux cent dix-sept deniers tournois que l'on taillait dans un marc d'argent fin; et à l'aide des baux au sujet de la monnaie du Poitou, il fournit de curieux renseignements sur les règles suivies dans la fabrication des espèces.
Outre cette unité de monnaie, Alfonse établit une administration financière régulière. Ici M. Boutaric rejette cette classification arbitraire des feudistes modernes en domaine corporel, incorporel, muable, etc., et, documents en main, il établit le budget complet des États d' Alfonse, budget de recettes et de dépenses. Les recettes ordinaires des sénéchaussées viennent de trois sources différentes : les rachats, ou droits de mutation, payés par les feudataires; les domaines, ou revenus des terres, moulins, rivières et de cens, qui n'étaient pas toujours le prix du loyer de la terre, mais se produisaient sous vingt formes diverses en signe seulement de vasselage, revenus très-variés, de perception difficile, affermés aux prévôts qui pressuraient leurs administrés pour rendre leurs baux plus productifs; enfin, la troisième source de recettes était les exploits ou produits de justice, comprenant entre autres les amendes dont la moitié appartenait au comte. Les dépenses des sénéchaussées étaient rangées sous cinq chefs différents : les gages des sergents, châtelains, etc.; — les aumôneset les fiefs ou pensions accordés à d'anciens officiers; — les œuvres ou dépenses d'entretien des châteaux et autres édifices, comme ponts et routes; — les menues dépenses, comme le payement des messagers, l'échange de monnaies; — enfin les gages des sénéchaux. Cette comptabilité fut à coup sûr imitée de celle du roi de France, et on peut comprendre le haut intérêt des détails donnés sur tous ces points par M. Boutaric. En évaluant en monnaie moderne le produit des recettes nettes prélevées par le comte Alfonse et versées au Temple, on trouve d'après divers comptes que ces revenus ordinaires s'élevaient à, trois millions environ 4. Outre les revenus ordinaires il y en avait d'extraordinaires, aides, double cens, fouage, puis les sommes accordées par le Pape, comprenant, par exemple, le produit des rachats du vœu d'aller en Terre sainte, etc., et les confiscations sur les juifs et les hérétiques, dont M. Boutaric aurait pu parler dans le même chapitre que celui des autres impôts extraordinaires, sans leur en accorder un spécial.
Les dépenses du comte se divisaient en ordinaires et extrâor-
1 M. Boutaric dorçne les chifTres exacts.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
dinaires. Les ordinaires se partageaient en deux sections : dépenses de l'hôtel et dépenses diverses. L'hôtel du comte et celui de la comtesse avaient chacun leur comptabilité séparée. L'hôtel comprenait les dépenses en pain, vin, cuisine, écurie, chambre; puis les dons et aumônes, les dépenses pour le train de chasse, le jeu ; puis les sommes consacrées à l'habillement du comte et de la comtesse, et des gens de service, sommes au milieu desquelles on trouve des dépenses de toute nature, en sorte qu'il y a bien en cet endroit un certain désordre. Mais la comptabilité tenue au Temple était excellente, et, à n'importe quelle époque, on connaissait la situation pécuniaire et l'argent disponible.
L'organisation judiciaire comprenait trois degrés de juridiction. 11 y avait des tribunaux de première instance, des prévôts, juges, bayles, comprenant des juridictions seigneuriales et des juridictions municipales,' par suite de ce fait qui n'avait pas encore été signalé qu'à la suite de la révolution communale, chaque citoyen eut le droit de se plaindre à ses magistrats ou au tribunal du 'seigneur. Outre ces magistrats, il y avait les jurés qui, en matière criminelle, ne se bornaient pas à apprécier les questions de fait comme de nos jours, mais appliquaient la loi et prononçaient les sentences. M. Boutaric constate, d'après un document nouveau, l'assistance judiciaire dont des textes déjà connus apprenaient l'existence. Il y avait des tribunaux d'appel formés par les juges des sénéchaux, sans compter que les sénéchaux tenaient en personne des assises ambulatoires dans leur sénéchaussée plusieurs fois par an. En dernier appel on avait le parlement de Paris. Enfin, on rencontrait une juridiction supérieure dans le Parlement particulier d'Alfonse, qui ne jugeait jamais les appels, mais certaines causes particulières. M. Boutaric, à l'aide de documents inédits, fournit des détails intéressants sur ce parlement qui n'était pas une cour féodale, mais une sorte de conseil d'État, sous la dépendance du comte; il le compare, ou plutôt il observe qu'il ne faut pas le comparer avec le parlement royal de Paris, son supérieur en principe.
Comme saint Louis, Alfonse eut des enquêteurs, et M. Boutaric, qui a trouvé aux archives une partie des procédures des enquêteurs, un des plus curieux monuments historiques qui existent, entre à ce sujet dans quelques détails, renvoyant pour le surplus à un mémoire qu'il a lu à l'Académie, et qui a été inséré dans la première partie du tome XXII des Mémoires présentés par divers savants. Dans le principe, les enquêteurs décidaient eux-mêmes les plaintes d'un objet peu important qui leur étaient soumises, mais ils furent ensuite uniquement chargés de recevoir les réclamations contre les abus de pouvoir des baillis et des sergents, d'en vérifier le fondement au moyen d'une enquête, et de rapporter le résultat de leurs recherches au Parlement et au comte lui-même qui, nous le savons, se réservait de décider en dernier ressort. Un fait qu'il ne faut pas perdre de vue, observe M. Boutaric, c'est que les enquêteurs ne recevaient pas l'appel des sentences régulièrement
SAINT LOUIS ET ALFONSE DE POITIERS
rendues : ils ne connaissaient xjue des abus de pouvoir et des extorsions qui n'avaient pas été l'objet d'un jugement. C'est un spectacle admirable, dit-il encore, que de voir le soin avec lequel ils allaient au-devant des plaintes du peuple, et avec quelle justice ils prononçaient, soit contre le Roi, soit contre ses officiers. Alfonse, après avoir emprunté à son frère cette -institution si utile, l'améliora et la rendit permanente. Quelquefois, comme en 1254, en Languedoc, les enquêteurs eurent un but politique ; ici c'était celui d'étudier les réformes que réclamait l'administration des provinces méridionales et de proposer celles qui paraîtraient désirables. Nous sommes amenés ainsi à dire un mot des rapports administratifs du comte Alfonse avec le clergé, la noblesse et le tiers-État, vaste sujet sur lequel M. Boutaric apporte également de nombreuses lumières.
Un fait inconnu jusqu'à ce que M. Boutaric le consignât dans son article de la Revue des questions historiques, doit être signalé. Il se rencontra des officiers du comte qui, du mépris de toutes les lois, revenaient sur les sentences de l'Inquisiteur ecclésiastique pour les aggraver. Le fanatisme peut-être, mais à coup sûr la cupi dité, excitaient ces agents, car c'est pour augmenter les revenus en obtenant une confiscation que la sentence régulière ne comportait pas, que les juges séculiers faisaient illégalement périr sur le bûcher ceux que les inquisiteurs avaient seulement condamnés à la prison. Un dominicain, Renaud de Chartres, constata ces faits et dénonça énergiquement au comte Alfonse ces coupables abus ; une autre fois le sénéchal de Rouergue se plaignit vivement que l'évêque de Rodez, au lieu de condamner à mort six hérétiques, les eût condamnés seulement à la pénitence pour éviter ainsi à ces malheureux la confiscation. Ces révélations sont très -importantes pour apprécier l'état de l'opinion publique; il est intéressant de voir ce conflit entre l'Inquisition et le pouvoir laïque au sujet de la punition des hérétiques ; certes, dirons-nous avec M. Boutaric, le beau rôle n'est pas du côté des agents du comte.
Avec les nobles, Alfonse, comme son frère saint Louis, se montrait sévère, mais juste. Dans les diverses provinces soumises au pouvoir du comte, la féodalité n'avait pas les mêmes allures. Dans le Poitou et la Saintonge, les biens qui unissaient le comte à ses vassaux étaient très-étroits, et ces derniers avaient envers leur seigneur des devoirs fort onéreux; dans le Midi, ces liens étaient assez relâchés et, sauf en quelques endroits du comté de Castres et de la sénéchaussée de Carcassonne, la conquête de Simon de Montfôrt ne modifia pas sensiblement les anciens usages. Dès le xnr siècle, on pouvait, M. Boutaric en donne de curieux exemples, devenir noble moyennant finance, et, comme le dit un compte cité par l'auteur, un « novel chevalier, por esparnier à prouver sa noblesse, » n'avait qu'à payer deux cents livres. Dans le Midi même, la classe bourgeoise était tellement rapprochée de la classe noble que souvent les lignes de démarcation se trouvaient effacées. Partout, du reste, les tribunaux ducomte, fortement organisés, firent la guerre à laféoda-
608 REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
lité, car tout fonctionnaire haïssait la noblesse et cherchait à satisfaire sa haine. Alfonse maintint vigoureusement l'ordre public, les justices seigneuriales furent surveillées, et si les excès furent encore nombreux, ils attirèrent la punition de leurs auteurs.
Les relations d'Alfonse avec le tiers-État sont tout à l'avantage de ce dernier. En 1270, le comte octroya à la ville de Riom la charte dite Alfonsine, qui devint comme le code du droit public de l'Auvergne pendant tout le moyen âge ; dans le Midi, où le tiers- État possédait déjà des fiefs nobles, on peut signaler un singulier changement d'idées de la part de certaines villes où, comme à Castel-Sarrazin et Moissac, on abandonna au comte la juridiction municipale et le droit d'élection des consuls, actes qui paraissent se rattacher, dit M. Boutaric, à une sorte de révolution communale qui est restée ignorée, mais dont on trouve des traces authentiques.
Peu sympatique peut-être aux libertés communales, Alfonse, néanmoins, n'en viola aucune, et fonda un certain nombre de villages ou bourgs dont les habitants furent dotés de privilèges réels. M. Boutaric en donne l'analyse. Les privilèges politiques sont trèsrestreints, car c'est le bayle, non les habitants, qui choisit les consuls, après avoir consulté les notables. Cependant la répartition de l'impôt est faite par douze habitants élus par le peuple ; tout ce qui touche à la liberté civile est clair, précis et satisfaisant. N'oublions pas que le tiers-État était appelé à se prononcer sur les demandes des subsides qui étaient faites à chaque communauté en particulier, et .que, dans le Midi, il y avait des assemblées composées de membres des trois ordres. La réunion du Languedoc à la couronne inspira, dit M. Boutaric, l'idée de généraliser ces assemblées, et donna certainement naissance aux Etats généraux.
Ici doit se terminer l'analyse de l'ouvrage du savant archiviste, dont nous avons relevé au courant de la plume les principaux traits; beaucoup d'autres offrent un intérêt égal, si ce n'est supérieur. Ainsi M. Boutaric prouve, contre l'opinion de M. Beugnotetde M. Henri Martin, que le traité d'Abbeville, passé en 1258 entre saint Louis et le roi d'Angleterre, loin d'être désavantageux, fut au contraire un chef-d'œuvre politique, car il établit légalement la prédominance du Roi dans tout le royaume, en faisant reconnaître sa suzeraineté par un puissant roi; ainsi M. Boutaric constate que la fameuse ordonnance de saint Louis pour la réformation du royaume, avant d'être générale pour tout le royaume, fut spécialement appliquée aux sénéchaussées royales du Midi ; ainsi il constate que le droit de régale n'était pas établi légalement en Languedoc au xiii» siècle. Parmi toutes les pièces analysées ou publiées in extenso, je ne relèverai plus que l'instruction donnée par Urbain IV aux inquisiteurs dans les États d'Alfonse, « véritable code, dit M. Boutaric, qui mérite de fixer l'attention, parce qu'il détermine les modes de procéder de l'inquisition au milieu du xme siècle et permet dapprécjpr les adoucissements apportés. » On y voit, entre autres dispositions, ce point important d'une sorte de jury qui assiste les in-
SAINT LOUIS ET ALFONSE DE POITIERS
quisiteurs pour recevoir les dispositions, et que les inquisiteurs doivent consulter.
Nous ne pouvons mentionner ici, on le comprend, tous les* faits instructifs que contient le nouvel ouvrage de M. Boutaric. Ce que nous avons dit suffira cependant, nous l'espérons, pour montrer Timportance d'un travail qui devient absolument nécessaire pour connaître l'organisation et les idées de la société féodale au xmé siècle. Après avoir obtenu un prix à l'académie des Inscriptions dans sa première ébauche au concours de 1861, Saint Louis et Alfonse de Poitiers vient d'obtenir cette année de la môme académie le grand prix Gobert.
Henri de L'Epinois.
COURRIER ANGLAIS
M. le professeur Masson 1 avait publié il y a quelques aunées le premier volume d'une biographie du poète Milton ; chacun s'attendait, l'auteur s'attendait lui-même, à ce que la suite paraîtrait presque immédiatement; mais il arrive fort souvent que les matériaux s'accumulent d'une manière inattendue; des documents sur lesquels on ne comptait pas surgissent du fond de quelque bibliothèque, et il faut bien, enfin, pour peu qu'on ait de conscience, exploiter tout ce que l'on peut trouver en fait de pièces justificatives. Quand il s'agit de Milton, l'exactitude et le scrupule sont particulièrement nécessaires, car la biographie du poëte se rattache à l'histoire de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande au xvne siècle; et on sait que, pour ses contemporains, Milton était un homme d'État tout autant, sinon plus, qu'un homme de lettres. Le premier volume racontait les trente premières années de la vie du grand écrivain; le second n'embrasse que les cinq suivantes, et on voit que sur ce pied-là M. Masson n'est pas au bout de sa tâche. Il est vrai qu'afin d'être complet il a inséré dans son livre une quantité considérable d'actes, d'extraits, de lettres, de documents de toute espèce ; bref, il n'a voulu laisser rien à faire aux biographes futurs; je crois qu'il a réussi. La révolte des presbytériens écossais, les discussions du Long-parlement, l'affaire des treize évéques, la guerre de l'Irlande, le commencement de la guerre civile, et les conférences de l'assemblée de Westminster : tels sont les principaux sujets dont s'occupe M. Masson. Il consacre un livre entier à l'histoire des dissidents anglais, et on voit, par conséquent, que pour l'histoire générale du Royaume-Uni, autant que pour la vie de Milton lui-même, l'ouvrage annoncé ici est d'un intérêt fort réel. — Le nouveau volume édité par M. RawsonGardiner pour la Cam-
1 The Life of John Milton : Nuraled in Connexion with the Political, Eeclesiastical, and Lilerary History of his Time, By David Masson, M. A. Vol. IL, 1638-1G43. London, Macmillan and Co., 1871, in-8°.
COURRIER ANGLAIS
den- Society 1 se compose d'extraits tirés d'un paquet de manuscrits trouvés dans l'atelier d'un menuisier; ils portaient en dehors l'inscription suivante : Marq. of Bucks en state affairs... uesoless, et avaient été mis au rebut. M. Gardiner, qui a le flair infaillible lorsqu'il s'agit de documents historiques, découvrit ces papiers, les examina, et y trouva les matériaux d'un petit in-4° qui ne manque pas d'intérêt. On y remarque une série de cent soixante-une lettres s'étendant depuis Tannée 1607 jusqu'en 1704. La première est écrite par Jacques Ier, roi d'Angleterre, à Henri IV; la dernière est un billet de Charles Ier au prince Robert. Un des points les plus curieux de ce recueil se rapporte au malheureux sir W. Raiegh, si connu comme écrivain et comme soldat. D'après les dépêches que M. Rawson Gardiner a publiées, il est maintenant de toute évidence que le roi Jacques envoya Raiegh au supplice tout simplement pour faire plaisir à la cour d'Espagne. Le chancelier Bacon figure aussi dans le nouveau volume de la Camden ; on le voit sollicitant de Buckingham son élévation à la pairie. Le favori répond avec beaucoup de hauteur que Sa Majesté ne peut souffrir l'idée de créer des pairs à prix d'argent, quel que soit l'état de ses finances. Un peu plus loin, il est vrai, nous voyons la dignité de baron accordée à un autre individu qui avait offert au roi une somme ronde de 10,000 livres sterling.
— Le second volume des Annules Monasterii Sancti-Albani 2 vient de paraître ; on en attribue généralement la composition au moine Jean Amundesham; mais c'est là un problème qui n'a pas encore été tout à fait décidé. Je n'ai pas besoin de rappeler ici à mes lecteurs l'importance du monastère de Saint- Alban, ses richesses, l'éclat qu'il a jeté sur l'histoire de l'église d'Angleterre ; il est également inutile que je recommande un ouvrage publié dans cette série de documents dont j'ai eu tant de fois déjà à faire ressortir la valeur. Je me contenterai de dire que les personnes qui s'occupent du moyen âge trouveront ici de quoi les intéresser. L'administration de Jean Wethamstede ne semble pas avoir été aussi irréprochable qu'on eût pu le désirer, et les indications données par M. Riley, le savant éditeur, contiennent des détails assez tristes; mais la position d'un dignitaire de l'Église gouvernant une maison religieuse regardée comme une des principales abbayes de la chrétienté est toujours dangereuse, et Wethamstede prenait trop souvent les allures d'un monarque absolu.
— Voici un autre ouvrage appartenant à la même série3. Lachro-
1 The For le scue Paper s ; consisting chiefly of Lelters relating to Slate Affairs, collecled by John Packer, Secretary to George Villiers, Duke of Buckingham. Edited, from the Original MSS. in the Possession of the Hon. G. M. Fortescue by Samuel Rawson Gardiner. In-4". (Printed for the Camden-Sociely.)
* Annales Monasterii S. Albani, a Jolumne Amundesham, Monachot ut tudetur, conscripti, a. d. 1421-40. Edited by Henry Thomas Riley, M. A. Vol. II. London, Longinans and Go., 1871, in-4°.
a Polychronicon Ranulphi Higden, Monachi Castrensis ; together with the English Translation of John Trevisa, and of an unknown Wriler of the Fifleenlh Cenlury. Edited by Rev. Joseph Rawson Lumby, M. A. Vol. III.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
nique de Ranulph Higden est bien connue, et peut être consultée avec beaucoup de fruit; mais elle intéresse surtout les Anglais par la traduction qu'en a faite Jean Trevisa. Cette traduction est un des meilleurs spécimens de la langue du xiv« siècle; le manuscrit existe encore, et les bibliographes aiment à penser que la première édition fut imprimée par le célèbre Caxton. M. Lumby, d'après les ordres du garde des archives, a publié la chronique de Higden en latin et en anglais; il a ajouté à la version de Trevisa une autre traduction qui fait partie du manuscrit 2261 de la collection Harléienne, au British Muséum, et qui semble avoir été écrite entre les années 1432 et 1450. Avec les préfaces, les notes et les tables, cette chronique en trois volumes ne laisse rien à désirer, et elle méritait incontestablement les honneurs d'une édition irréprochable. Ranulph Higden, on peut le dire, a été pendant le moyen âge le compilateur à la mode; on le citait à chaque instant, et les merveilleuses légendes qu'il nous raconte faisaient autorité. Son ouvrage, divisé en sept livres, est une véritable encyclopédie d'histoire et de géographie. Le premier livre est pour ainsi dire, et c'est môme ce que l'auteur l'appelle, une carte du monde; on y trouve une description abrégée des pays connus alors, suivie de détails plus circonstanciés sur la Grande-Bretagne. Vient ensuite, dans la seconde division, le récit de l'histoire du monde depuis la création jusqu'à la destruction du second temple par Nabuchodonosor. Le livre troisième nous conduit jusqu'à la naissance de Notre-Seigneur. Avec le quatrième, nous voyons se dérouler le tissu des événements qui aboutissent à l'arrivée des Saxons en Angleterre. Le cinquième traite de l'invasion des Danois. Dans le sixième nous est racontée l'histoire de la conquête normande, et enfin .le septième et dernier mène le lecteur jusqu'au règne d'Edouard III. Ranulph Higden ne prétend pas le moins du monde à la dignité d'écrivain original; ses sources sont Pierre Comestor pour l'histoire sacrée, Geffroy de Monmouth et Alexandre Neckham pour la profane. Quant à Jean Trevisa, le traducteur anglais daPolychronicon, c'était aussi un ecclésiastique. Il suivit les cours de l'université d'Oxford comme membre du collège deStapledon (maintenant Exeter), puis du collège de la reine; il obtint plus tard le bénéfice de Berkeley dans le Gloucestertshire, et en même temps le poste d'aumônier de Thomas, lord Berkeley. L'érudition de Trevisa ne paraît pas avoir été fort remarquable, mais, comme je l'ai dit déjà, sa traduction est très -précieuse au point de vue philologique. Nous y trouvons un modèle de l'anglais, tel qu'il se parlait il y a cinq cents ans. — J'ai à citer sur l'histoire des Indes un ouvrage remarquable 1 et
Published by the Authority of the Lords Commissionners of Her Majestys Treasury, under the Direction of the Master of the Rolls. London, Longmans and Go., 1871, in-4°.
1 The Chronicles of the Paihan Kings of Dehli. Illustratred by Coins, Inscriptions, and other Antiquarian Romains. By Edward Thomas. London, Trubner and Co., 1871, in-8°.
COURRIER ANGLAIS
méritant quelques mots de recommandation dans notre Cour rier On sait que les annales de l'empire mahométan aux Indes forment l'époque la plus intéressante dans l'histoire de ce pays. Cet empire se subdivise en deux périodes distinctes, savoir celle des dynasties Pathanienne. depuis l'an 1193 jusqu'en liOO, et celle de la dynastie Mongole fondée par Babar en 1526, par suite de la bataille de Panipat. L'histoire de la domination Mongole nous est plus familière à nous autres Européens, et surtout aux Anglais, à cause de ses rapports avec les premiers exploits de la compagnie des Indes; de plus on y voit briller les noms de souverains tels que Babar et Akbar, dignes de vivre parmi les rois les plus illustres dont la postérité ait conservé la mémoire. Cependant il ne faudrait pas croire que l'époque anté-mongolienne, si je puis m'exprimer ainsi, n'est pas digne de fixer notre attention. Au contraire, rien de plus intéressant que de suivre les progrès de l'invasion mahométane, de voir les annexions se multiplier rapidement, jusqu'à ce qu'enfin le continent indien tout entier relève des monarques établis à Dehli. Les événements qui se sont accomplis pendant cet intervalle revivent dans une série de chroniques très-précieuses, mais qu'il faut consulter avec critique. Les auteurs de ces ouvrages se trompent souvent sur les dates, ils attachent beaucoup d'importance à des trivialités, et consacreront des chapitres entiers aux cérémonies des cours, tandis qu'ils diront fort peu de choses d'une révolution politique dont les résultats ont pourtant été immenses. Voilà comme un livre delà nature de celui que j'annonce ici est excessivement précieux. Le témoignage des médailles et des inscriptions éclaire, complète et rectifie souvent celui des historiens proprement dits, et dans le cas de l'histoire des Mahométans, ce témoignage est d'autant plus digne de confiance que les Mahométans eux- mêmes y attachent une très-grande valeur. Tout cela est fort bien expliqué dans la préface de M. Thomas, et on peut dire hardiment que l'ouvrage de ce scholar est hors ligne. Un graveur habile y a reproduit des spécimens de monnaie frappées sous quarante monarques, de 1193 à 1555.
— Les lecteurs de la correspondance de M. de Tocqueville se rappelleront sans doute le nom de M. Nassau Senior * , et ils s'empresseront de renouveler connaissance avec ce gentleman dans les deux volumes que j'annonce ici. Comptant au nombre de ses meilleurs amis MM. de Montalembert et Léon Faucher, en France; en Italie, le comte Cavour, Gioberti, Balbo et Salvagnoli, M. Senior pouvait, par leur intermédiaire, se tenir au courant de la politique continentale ; et comme il notait soigneusement les entretiens auxquels il prenait part, son carnet s'enrichissait chaque jour d'observations précieuses qui paraissent maintenant, grâce aux soins pieux de madame Simpson, sa fille, et qui servent de commentaire aux terribles événements dont nous avons été les témoins. Le premier des Jour-
1 JoumaU kepl in France and Italy, from 1848 lo 1852. By the late Nassau William Senioh. Edited by his Daughter, Mrs. G. M. Simpson. London, King and Co., 1871. 2 vol. in-8°.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
naux de M. Senior porte la date du mois de mai 1848; M. de Lamartine se trouvait encore au pouvoir, mais son influence commençait à baisser, sans que l'on pût pressentir qui hériterait de sa succession politique. Lorsque l'observateur anglais revint à Paris Tannée suivante, au mois de mai, la dictature s'annonçait déjà, et l'on voyait bien que le triomphe du sabre ne tarderait pas. M. Senior prédisait en 1851 que le règne de Louis-Napoléon ne durerait pas vingt ans; il ne se trompait pas de beaucoup. Il ne déguise jamais son antipathie pour le régime impérial ; cependant son appréciation de l'empereur est assez juste et, en tous cas, elle est fort modérée. La partie des Journaux qui se rapporte aux affaires d'Italie me semble la plus intéressante.
— - J'ai rendu compte un peu plus haut d'un des nouveaux volumes publiés par la Camden-Society ; en voici un second où se trouvent réunis, ainsi que le titre l'indique, trois extraits différents. Le morceau intitulé The Eari of Bristol' s Défonce est celui, je crois, qui arrêtera de préférence le lecteur curieux de particularités historiques; il se rapporte à la fameuse question du mariage projeté par Jacques Ier, roi d'Angleterre, entre le prince de Galles et l'infante d'Espagne. C'est le comte de Bristol qui fut chargé des négociations ; à son retour en Angleterre, il fut accusé d'avoir, par ses dépêches, induit le gouvernement anglais en erreur, et comme il aurait pu révéler bien des choses peu agréables au roi et à Buckingham, son favori, on le mit en prison pour le réduire au silence. On n'alla pas jusqu'à lui faire faire son procès, et il fut même rendu à la liberté; mais comme rien ne put l'obliger à dire ce qu'il savait n'être pas la vérité, des ordres furent donnés de l'arrêter de nouveau.— La biographie de W. Whittingham, doyen de l'église cathédrale de Durham, est une page détachée de l'histoire du xvi° siècle. Attaché aux doctrines du protestantisme anglican, et élevé à l'université d'Oxford sous le règne d'Édouard VI, il fut contraint de chercher un refuge à Genève lors de l'avènement de Marie Tudor, et il épousa la belle-sœur de Calvin. De retour en Angleterre, sous le règne d'Elisabeth, il fut nommé aumônier de l'expédition envoyée pour la défense du Havre, que les Anglais occupaient alors et qu'assiégeaient les Français; ses fonctions ne l'empêchèrent pas de prendre une part active aux sorties, et il prêchait la plupart du temps avec sa cuirasse par-dessus son costume ecclésiastique.
— M. Froude, l'historien de la reine Elisabeth, vient de publier 2 un second recueil d'essais et de notices qui ont déjà paru dans les
* Life ofMr. William Whittingham, Dean of Durham. Froin aMS. in Antony Wood s Collection, Bodleian Library. — The Earl of BristoCs Defence of his Negoliations in Spain. Froin MSS. in tho Bodleian Library and the Public Record Otlice. — Journal of Sir Francis Wahingham, from December 1570, to April 1583. From the Original Manuscript in tho possession of Lieut.-Col. Carew.— Camden Miscellany. Vol. VI (Pnnted for the Camden-Society),
* Short Studirs on Gréai Subjects. By James Anthony Fiioude. Second Séries. London, Longmans and Co., 1871, in-8°.
COURRIER ANGLAIS
magazines et les revues. Les morceaux les plus remarquables de ce volume se rapportent à Calvin, à Hugues de Lincoln, et aux chartreux d'avant la réforme. Sans nous y arrêter davantage, disons franchement que M. Froude écrit un peu trop au point de vue pessimiste. Son admiration du passé est si intense qu'elle Ta rejeté dans une attaque violente de la société moderne, et il est devenu radical par pure sympathie pour le moyen âge. C'est là un phénomène psychologique assez curieux pour être relevé ici.
— J'ai souvent déjà essayé de prouver que les collections de ballades et de chansons populaires 1 ont droit à une place très-distincte et très-réelle parmi les ouvrages historiques ; je reviens encore sur cette thèse à propos d'un recueil publié d'abord en 1723 et maintenant réimprimé. Il serait curieux de rechercher à quelle époque les amateurs anglais ont commencé à réunir et à classifier les innombrables chansons populaires qui, dans le Royaume-Uni comme ailleurs, transmettent à la postérité un calque fidèle du passé, ainsi que certains détails d'histoire qu'en chercherait en vain dans des travaux plus sérieux. Les deux collectionneurs les plus célèbres furent Samuel Pepys et le duc de Roxburg; le recueil de ce dernier a été déjà donné au public dans une édition excellente préparée par M. Chappell ; celui de Pepys, conservé à Cambridge et formant partie de la bibliothèque du collège de la Madeleine, doit, nous dit-on, être prochainement livré à l'impression. En attendant, nous voyons avec beaucoup de plaisir la mise en vente d'un troisième recueil qui a déjà, ainsi que je l'ai dit, plus d'un siècle d'existence, et qui est vraiment digne de figurer dans les meilleures bibliothèques. La majeure partie des pièces rassemblées ici ont trait à des sujets ou à des personnages historiques, et nous montrent quelle impression * ces personnages et ces faits avaient laissée sur le peuple. La belle Rosemonde, Chevy-Chace, Whittington et son chat, Jane Shore, le pirate Andrew Barton, la reine Elisabeth et son favori le comte d'Essex, le roi Edgar, lady Godiva, Richard Cœur-de-Lion, Richard II, la bataille d'Azincourt, Edouard III et la comtesse de Salisbury, l'histoire d'Owen Tudor, Henri VIII et ses mariages, la mort de Marie Stuart, Elisabeth et le camp de Tilbury : tels sont les principaux thèmes des ballades dont je parle en ce moment. La légende y est aussi représentée, et le roi Arthur, la reine Genièvre et les chevaliers de la Table-Ronde fournissent un appoint très-digne d'être mentionné ; enfin la poésie des braconniers n'a pas été négligée, et l'éditeur a eu soin d'insérer un choix des meilleures ballades où sont racontés les exploits de Robin Hood, du moine Tuck et de leurs vaillants acolytes. Tout cela forme une collection qui, par son mérite, nous permettra d'attendre patiemment que les cerbères du collège de la Madeleine à Cambridge veuillent bien autoriser la publication des manuscrits de Samuel Pepys.
1 A Collection ofOld Dallads, Corrected from the best and nwst ancient Copies Editant. With Introductions, Historical, Critical, and Humorous. Illustrated wirth Copper-Plates. London, 1723. London, Pearson, 3 vol. in-8°.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
— Il est peu de pays dont l'histoire nous soit aussi peu connue que l'Irlande; nous avons une vague idée de ses antécédents barbares, du temps des Pietés et des Scots ; nous savons quelque chose de ses annales contemporaines, mais voilà tout. Et pourtant les documents à consulter ne manquent pas. Le lecteur peut déjà se faire une légère idée de ce qu'était Tlrlande au ve siècle de notre ère, et même pendant un certain laps de temps avant cette époque. Il nous reste un code de lois rédigé dans un temps éloigné, qui était observé d'un bout de l'Ile à l'autre, et qui même alors passait pour reposer sur des traditions de la plus haute antiquité. C'est là un monument très-précieux à consulter, quand on veut connaître l'histoire de la civilisation irlandaise. On y voit que la littérature, la médecine et la musique étaient cultivées avec soin depuis un temps dont on ne saurait apprécier la date; nos musées possèdent une quantité d'objets fabriqués en Irlande, et qui, malgré leur antiquité, nous frappent par la perfection et le bon goût. S'il faut en croire une tradition, un des premiers rois de l'Irlande, Nuadha, ayant eu une main coupée sur le champ de bataille, son médecin Diancecht soigna la blessure, et un ouvrier expert remplaça l'organe perdu par une main d'argent pourvue de toutes les articulations nécessaires. — Il y a cette différence remarquable entre l'histoire d'Angleterre et celle de l'Irlande, que toute la période antérieure à l'invasion normande ne possède guère pour les Anglais d'autre intérêt qu'un intérêt archéologique ; au contraire, pour connaître à fond le véritable caractère irlandais, c'est précisément cette époque-là qu'il faut étudier; après le règne d'Henri II, tout est changé.
En attendant que l'on ait mis en œuvre les matériaux de diverse espèce qui peuvent être consultés, quelques écrivains ont pris les devants, et voici des livres élémentaires, sans prétention aucune, mais très- utiles et d'une lecture agréable. Je nommerai, entre autres, le manuel de M. F. Cusack 4, trop écourté parfois, et défiguré par des fautes de citation et de transcription. Les conférences de M. Richey 2 se rapportent à l'invasion anglaise et à l'établissement du protestantisme en Irlande ; on y voit les deux nationalités en présence l'une de l'autre, et on peut comparer le gouvernement des chefs de clans avec celui des lieutenants de la reine Elisabeth. Il ne nous reste plus qu'à souhaiter la publication prochaine d'un ouvrage détaillé, composé d'après les manuscrits, et traitant à fond, non-seulement de l'histoire politique de l'Irlande, mais de ses lois, sa civilisation et sa littérature.
— Le rapport annuel sur le British Muséum a paru il y a déjà quelque temps, mais c'est aujourd'hui seulement qu'il nous est
permis d'en dire deux mots. J'en détache ce qui est relatif à la spécialité] de notre Revw, je veux dire la littérature et l'histoire.
» The Studenïs Manualof Irish History. By M. F. Cusack. London, Longmans, in-8°. /«tin,
* Lectures on the History of Ireland (Second Séries) from A . D. 1534 to the Vote ofthe Plantation of Ulster. By AlexanderG. Richey. London. Longmans. in-8*.
COURRIER ANGLAIS
Trois cent soixante-onze manuscrits, neuf cent quatorze chartes et rôles, trente-trois sceaux sont venus enrichir le grand dépôt national de l'Angleterre. Parmi ces acquisitions et ces dons, il faut remarquer : 1° un manuscrit de Y Heptameron de la reine de Navarre, contenant des noms de personnes qui ne se trouvent pas dans les éditions imprimées ; ce codex, revêtu de sa reliure originale, remonte à l'année 1550; 2° une collection de lettres autographes de Philippe II, roi d'Espagne, à différents ambassadeurs, etc. (1557-1581); 3° trois volumes de dépêches des ministres espagnols P. de Hoyo, Antoine Perez et M. Vasquez, avec les instructions et les remarques du roi à la marge ; 4" des lettres autographes du cardinal Borromée ; 5° un volume de pièces diverses relatives à l'Angleterre (1579-1597); 6° des lettres autographes de lord Burggley, sir Christophe Hatton et autres, se rapportant à. Marie Stuart, et contenant des particularités sur la conspiration de Babington.
— Dans la dernière livraison de cette Revue, j'annonçais à mes lecteurs que lord Shaftesbury avait mis sa précieuse collection de papiers de famille à la disposition du comité chargé de la publication de documents historiques; un examen préliminaire de ces pièces y a fait reconnaître un grand nombre d'écrits du célèbre philosophe Locke. Je citerai d'abord les constitutions ou règlements pour l'administration de la province de la Caroline en Amérique, province dont lord Ashley, ancêtre de lord Shaftesbury, était un des seigneurs propriétaires. Ces règlements, faits par Locke, portent dans le manuscrit dont je parle des corrections très-nombreuses, également de l'écriture du philosophe. Il faut citer aussi un recueil d' Extraits sur l'histoire d'Angleterre, et des Réflexions sur la république romaine ; ces deux ouvrages paraissent avoir été destinés à l'éducation du jeune comte de Shaftesbury. Enfin, je mentionnerai un manuscrit du fameux Essai sur la tolérance, portant la date de 1670. Ce fait est très-important, car on croyait jusqu'à présent que Locke avait composé cet essai en 1683, pendant son séjour en Hollande.
— Je terminerai mon Courrier d'aujourd'hui en enregistrant la mort de M. Grote, dont les travaux historiques sont si justement estimés. Le dernier ouvrage de ce savant est consacré à la philosophie de Platon, et c'est celui qui prête le plus de prise à la critique. M. Grote, on le sait, ne dissimulait pas ses sympathies pour la philosophie utilitaire, et naturellement il s'était constitué le champion des sophistes, ces utilitaires de la Grèce classique. Quand on se place à ce point de vue, il est impossible d'apprécier sainement les théories platoniciennes. Aussi, malgré son érudition copieuse et variée, M. Grote fait fausse route, et ne pourra jamais plus servir à l'intelligence des doctrines de l'auteur du Phédon et du Gorgias.
Gustave Masson.
COURRIER SLAVE
' H n'est pas aussi facile de résumer l'activité intellectuelle du mondeslave que celle du monde germanique. Partagés entre quatre ou cinq Etats différents, les Slaves ont des centres très-divers; leurs langues sont assez divergentes pour réclamer chacune une étude spéciale. Enfin, il leur manque surtout un recueil littéraire et scientifique qui résume dans leur ensemble toutes les productions intellectuelles du monde slave. On a plusieurs fois essayé de fonder un recueil de ce genre, mais sans y réussir. Vers 1845, M. Jordan, propriétaire aujourd'hui d'un journal de Vienne, rédigeait à Bautzen (Saxe) un recueil intéressant les Slawische Iahrbiicher. Pourquoi à Bautzen? dira-t-on. C'est que Bautzen, bien que situé en Saxe, est la capitale d'un petit peuple slave ; les Wendes, derniers descendants des Slaves de l'Elbe, bien que perdus au milieu des Allemands, conservent fidèlement la langue de leurs aïeux et le culte de la tradition nationale. Les Slawische Iahrbiicher n'ont vécu que quelques années. On s'étonnera peut-être de voir publier en langue allemande un recueil destiné à servir de lien et de centre aux Slaves de tous les pays; c'est que, d'une part, ce recueil se proposait de mettre les choses slaves à la portée des étrangers, et que, de l'autre, la langue allemande a été pendant bien longtemps la langue commune des différents peuples slaves. Aujourd'hui encore il y a beaucoup de chances pour qu'un Tchèque, un Croate et un Russe, s'ils se rencontrent, soient obligés de tenir la conversation en allemand. Ils peuvent à la rigueur, avec un peu de flair, déchiffrer des journaux en leurs langues respectives; mais ils ne seraient pas capables de lire des livres scientifiques, à moins d'études préparatoires. Un Russe ne peut pas plus comprendre un Bohême, qu'un Français ne comprendrait un Portugais, et réciproquement. Il n'est pas indifférent, je crois, d'énoncer le fait pour mettre une fois pour toutes le lecteur en garde contre certaines erreurs. Aujourd'hui, les Slaves intelligents travaillent, autant qu'il est en eux, à exclure l'allemand de leurs relations; mais la chose n'est pas aussi facile qu'elle le parait au premier abord.
De 1805 à 1868, un autre Wendc, M. Schmaler, a public également à Bautzen un recueil hebdomadaire: CentraWlatt fur Slawische litera
COURRIER SLAVE
tur und bibliographie. Vers la même époque, un Croate, M. Abel Luksics, a fondé à Vienne un recueil mensuel intitulé Slawische Blxtter (les feuilles slaves). Aucune de ces tentatives n'a eu un x succès sérieux; aujourd'hui encore, le défaut d'un organe central se fait très-sérieusement sentir.
C'est à Prague, ÏAthènedcs Slaves, qu'un recueil de ce genre devrait se produire; mais il se présente plus d'une difficulté. En quelle langue ce recueil devrait-il être rédigé? Les Slaves aujourd'hui sont trop émancipés, des Allemands pour se résoudre à rédiger un recueil en langue allemande ; d'autre part, la langue bohème, malgré ses excellentes qualités littéraires, n'est pas assez répandue pour pouvoir s'imposer à tous les Slaves, comme langue de l'érudition ; il en est de même du serbe et du polonais. Reste le russe, qui est assurément aujourd'hui la plus étudiée des langues slaves ; mais l'emploi de cet idiome semblerait entraîner après lui des conséquences religieuses et politiques qui répugnent à la plupart des Slaves. Voilà bien des difficultés. D'autre part, une foule d'obstacles matériels s'opposent à la rapidité des rapports entre les différents pays slaves. Voyez sur la carte quelle immense distance sépare Prague de Moscou, le véritable centre de la Russie. Il est facile de dire que la pensée franchit toutes les distances ; mais quand la pensée revêt la forme d'un volume in-8° dont le prix est doublé par la distance, cela refroidit singulièrement le zèle des savants et des patriotes. C'est ce qui arrive pour les livres russes; ici même, à Prague, ouest, dit-on, le véritable foyer du panslavisme, les livres russes sont hors de prix. Ajoutez à cela un obstacle terrible qui rend les relations excessivement difficiles : la censure russe; comment voulez-vous correspondre avec un pays où vous n'êtes jamais sur de pouvoir faire pénétrer même un journal purement littéraire, s'il n'est pas inscrit sur la liste des feuilles autorisées par la censure ?
De tout ceci il résulte qu'une revue complète des publications slaves est à peu près absolument impossible. Je ferai néanmoins tous mes efforts pour apporter à la Revue des questions historiques un ensemble de renseignements aussi large que le permettent les circonstances.
Parmi les nombreux travaux historiques entrepris depuis un demisiècle chez les Slaves, il en est un certain nombre qui priment tous les autres et dont les auteurs sont devenus célèbres dans toute l'Europe. Je nommerai seulement pour la Russie Karamsine, Pogodine, Soloviev; pour la Pologne, Lelewel; pourla Bohème, Schafarik et Palacky. Schafarik est mort depuis quelques années; mais M. Palacky vit encore, et, malgré son grand âge (soixante-treizeans), il ne cesse de travailler à l'œuvre immense qui a fondé sa renommée, YHistoirede Bohème. Cette histoire a été commencée en 1829, et l'auteur, au milieu des préoccupations d'une vie consacrée en grande partie aux luttes politiques, ne cesse delà revoir, de l'améliorer. Cette histoire comprend aujourd'hui onze volumes in-8°, elle paraît en deux lan gues (allemand et bohème), elle ne comprend que l'histoire nationale depuis le ve siècle juqu'à la mort du roi Louis Ier à Mohacz en 1526.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
M. Palacky déclare, dans la préface du dernier volume, qu'il se sent trop avancé en âge pour entreprendre aujourd'hui l'étude de la période des Hapsbourgs; il laisse à un autre le soin de continuer son œuvre. Ce successeur est déjà désigné; ce sera M. Gindely, auquel on doit déjà d'importants travaux sur les Frères moraves, une histoire des fameuses Lettres de Majesté, un3 Histoire de Rodolphe II et son temps, et le premier volume d'une Guerre de trente ans (Geschichte des (ireissigjârigen Krieges) qui sera une œuvre assurément considérable. Au lieu de s'engager dans des travaux dont il ne saurait prévoir l'issue, M. Palacky a préféré perfectionner sans cesse son œuvre et revenir à loisir sur la carrière déjà parcourue. Tout en révisant et en refondant certaines parties de son histoire, il a trouvé, dans les études auxquelles cette révision a donné lieu, le sujet de travaux spéciaux qui ont rendu de véritables services à la science. C'est ainsi que le remaniement de la période hussite l'a amené à publier une édition spéciale de tous les documents relatifs au célèbre réformateur (Documenta Mag. Joli. Hus spectantia. Prague, 1869, librairie Tempsky), et une brochure de polémique très-curieuse contre M. le professeur Heurter (Professor Const Hœfler und die Geschichte des Hussilenthums). Aujourd'hui M. Palacky publie un autre opuscule historique qui mérite également d'attirer notre attention. Cet opuscule est intitulé : Zur bœmischen geschichtsschreibung, Documents pour servir à l'histoire de {'historiographie bohème. M. Palacky, souvent sollicité d'écrire ses mémoires, n'en a jamais trouvé le loisir. En 1869, une violente maladie du cerveau lui ayant interdit tout travail sérieux, il s'est occupé à mettre en ordre ses papiers, et en a extrait tous les documents relatifs à sa longue carrière d'historien. Ainsi s'explique le titre au premier abord un peu singulier de la brochure actuelle. Cette brochure se divise en deux parties; la première comprend tous les documents officiels relatifs aux fonctions d'historiographe confiées en 1829 à M. Palacky par les États du royaume. Il résulte de ces documents que M. Palacky avait d'abord été simplement chargé par la diète de Bohême de continuer un ouvrage assez médiocre, V Histoire chronologique de Pubitschka. En examinant les sources, il se convainquit que tout était à refaire, et se mit résolument à l'œuvre. La diète de Bohême non-seulement lui accorda un traitement annuel pour ses fonctions d'historiographe, mais encore des subventions spéciales pour lui permettre d'aller étudier les archives de l'étranger. C'est ainsi que M. Palacky put recueillir et publier un grand nombre de documents absolument inconnus jusqu'à lui. Parmi ces publications secondaires, rappelons seulement les Anciens chroniqueurs bohèmes, parus en 1829 dans le troisième volume des Scriptores rerum bohemicarum, l'Appréciation des anciens historiens bohèmes (Wiirdigung des altenbœmisclwn Geschichtsschreibers), le Tableau synchronique des hauts dignitairesdu royaume de Bohême, le Voyage littéraire en Italie, où M. Palacky était allé consulter les archives et les bibliothèques, les Anciens monuments de la langue bohème, etc., etc.. On suit pas à pas, dans la brochure actuelle, la laborieuse carrière de l'historien ; il a parfois à lutter
COURRIER SLAVE
contre des difficultés très-graves. La censure existait encore en Autriche à l'époque où parurent les premiers volumes de l'Histoire de Bohême, et M. Palacky eut de nombreux démêlés avec elle, notamment en ce qui concerne la période hussite. Il eut aussi une lutte assez vive à soutenir lorsque, après 1848, outré des prétentions toujours croissantes du parti allemand, il entreprit de continuer son histoire en langue bohème, renonçant à l'allemand qui lui avait été imposé jusque-là comme langue officielle.
La seconde partie de la brochure, intitulée Worte der Abwehr (paroles de défense), comprend divers fragments de polémique assez curieux, soit à propos de certains faits historiques, soit à propos des opinions jadis émises par M. Palacky. Il y a trois ans, dans une brochure purement scientifique, M. Palacky s'était trouvé amené à tracer entre les Allemands et les Slaves un parallèle qui n'était pas trop avantageux pour les premiers : « On a, disait-il, proposé jusqu'ici beaucoup de théories diverses sur les peuples sauvages, chasseurs, nomades, pasteurs, agriculteurs ; mais, à mon sens, on n'a pas accordé assez d'attention à cette question : Quelle idée chaque peuple, lors de son apparition dans l'histoire, se faisait-il des fondements de la société humaine, du droit et de la propriété, et comment l'a-t-il mise en pratique? Chez certains peuples c'est essentiellement le droit de la force qui constituait la propriété et la créait à volonté, chez d'autres une convention volontaire sanctionnée par le sentiment d'une commune solidarité... D'une part des peuples guerriers et conquérants, de l'autre des peuples pacifiques et industrieux. Mais qu'est-ce que la conquête, sinon un vol accompli sur une grande échelle, et impuni par suite du développement de forces qui l'accompagne ? Comme peuples conquérants et primitivement peuples de brigands, peuples de proie, l'histoire signale les anciens Romains, les Allemands, les Huns, les Avares, les Mongols et lesTartares, les Turcs et les Magyares. Comme peuples non conquérantselle signale les Juifs, les Grecs et surtout les Slaves. » Ce passage a excité en Allemagne des colères incroyables ; bien que M. Palacky ait expressément déclaré qu'il ne s'appliquait qu'aux temps primitifs, les Allemands ont pris feu et flamme et ont accusé M. Palacky de calomnier les compatriotes de Gœthe et de Schiller. Dans sa nouvelle brochure, M. Palacky maintient sa théorie avec beaucoup d'énergie, tout en mettant en relief avec non moins d'énergie la mauvaise foi de ses adversaires, c Je suis fâché, dit-il, d'avoir à entrer dans ce débat èt de prendre un ton que les Allemands ne sont ni habitués, ni disposés à entendre, surtout chez un Slave. Je sais et je sens très-bien dans quelle situation terrible je me mets : cependant je ne puis ni ne saurais m'effrayer. Pour quiconque est attaqué injustement et par des forces supérieures, la lutte est un devoir de justice, un devoir d'humanité que je ne cesserai de remplir jusqu'au dernier souffle. Mes ressources, mes forces, ma science peuvent être insuffisantes ! cette insuffisance accroît mon devoir, loin de l'amoindrir. Quand je parle d'attaque et de défense, il va de soi que je n'ai pas l'intention d'attaquer le peuple allemand
tout entier, d'autant plus que jusqu'ici ce n'est pas le peuple allemand tout entier qui nous a attaqués. Je suis parfaitement convaincu que la grande majorité des Allemands, même dans notre pays, veulent rester en paix avec les Bohèmes. » Et M. Palacky rappelle les larges idéesde Goethe, de Herder, le « grand-prêtre de l'humanité, » et de Fichte qui voulaient que l'Allemagne se montrât bienveillante et fraternelle pour les nationalités qui l'environnent. Un autre passage de la brochure est particulièrement intéressant au point de vue de la biographie de M. Palacky. Parce qu'il a écrit quelquesuns de ses ouvrages en allemand, certains critiques allemands prétendent le revendiquer à l'Allemagne, et lui reprochent de s'être montré ingrat envers sa patrie. M. Palacky relève cette accusation d'ingratitude, et donne à ce sujet des détails qu'il est bon de reproduire, ne fût-ce que pour répondre au préjugé occidental qui assimile trop aisément les Tchèques ou Slaves de Bohême aux Allemands :
« Je n'ai dans mon enfance, dit M. Palacky, reçu aucune instruction scolaire allemande; je ne puis considérer comme telle celle qui me fut donnée à l'âge de neuf ans dans une école de village où je fus envoyé pour apprendre l'allemand. J'ai fait toutes mes études en Hongrie où la langue de l'enseignement était exclusivement le latin. De bonne heure j'éprouvai le besoin non-seulement d'étudier toutes les grandes langues de l'Europe, mais encore de lire dans l'original les classiques de tous les peuples. C'était chez moi^une véritable manie ; qu'il s'agît des Lusiades de Camoëns, ou de la Russiade de Cheraskov, je tenais à tout lire dans l'original. Le premier travail que je publiai en le signant de mon nom fut une traduction en langue tchèque de quelques chants d'Ossian ; Tannée suivante je publiai un Essai sur la prosodie bohème, puis un peu plus tard un Aperçu (également en langue bohème) sur l'histoire de l'esthétique. Ce petit essai suffit à prouver combien j'étais alors, il y a de cela un demi-siècle, orienté dans les littératures anciennes et modernes, et jusqu'à quel point il est vrai de dire que je dois toute ma science à l'Allemagne. »
Ce passage est intéressant à noter : il est bon que, dans les circonstances actuelles surtout, nous sachions exactement ce qui appartient à l'Allemagne et ce qui ne lui appartient pas.
La publication de la brochure sur laquelle j'ai peut-être un peu trop insisté n'a été pour M. Palacky qu'une sorte de délassement. Dès que sa santé le lui a permis, il s'est remis à son Histoire; il remanie en ce moment la période des guerres hussites, dont la nouvelle édition contiendra une foule de faits nouveaux, dus à de récentes découvertes. En même temps il publie un recueil d'opuscules en langue bohème, édités par lui dans différents recueils depuis sa jeunesse, ou même restés inédits dans son portefeuille. Ce recueil, qui aura deux volumes, est intitulé Radhost. C'est le nom d'une montagne de Moravie, le pays de M. Palacky. Le volume s'ouvre par Un péché de jeunesse, une ode à cette montagne, le premier produit de la plume du futur historien; et M. Palacky place son nouvel
COURRIER SLAVE
ouvrage sous le patronage de ce souvenir. Les travaux contenus dans ce volume se rapportent à une époque où M. Paiacky hésitait encore entre la littérature et l'histoire proprement dite, lis ont surtout rapporté la critique littéraire. Le volume renferme néanmoins quelques essais historiques, notamment une étude sur les calendriers bohèmes du xv* siècle et une vie de Komensky, le célèbre pédagogue du xviie siècle, connu dans l'Europe occidentale sous le nom de Coménius. L'œuvre la plus considérable du volume est un traité d'esthétique pour lequel M. Paiacky avoue avoir une faiblesse particulière. « 11 y a quarante ans que j'ai écrit cet opuscule, me disait- « il un jour. Je puis donc l'apprécier aujourd'hui comme s'il était « d'un étranger ; eh bien! j'avoue que je n'en suis pas mécontent, et « qu'aujourd'hui je ne ferais pas mieux. »
— L'œuvre d'uç historien éminent ne se borne pas seulement aux livres qu'il écrit lui-même ; elle s'étend à ceux qu'il inspire. A ce point de vue l'influence de M. Paiacky a été des plus fécondes. Ses élèves sont nombreux ; c'est à son nom et à son activité qu'il faut rattacher une publication récente qui aura certainement une haute valeur, la collection des Fontes rerwn bohemicarum, dont le premier fascicule vient de paraître par les soins du Muséum de Prague. Il y a deux ans, M. Paiacky, conformément à un usage très-répandu dans les pays d'outre-Rhin, a célébré le cinquantième anniversaire de son entrée dans la carrière littéraire. Les patriotes bohèmes, désireux d'offrir un témoignage de reconnaissance à l'historien national, ont ouvert une souscription dont le total s'est élevé à environ 50,000 francs. M. Paiacky a décidé que le montant de cette souscription serait consacré à l'encouragement de l'histoire nationale, et a chargé la société du Muséum de Prague de veiller à l'accomplissement de sa volonté. C'est sous ces auspices, et avec l'argent provenant de la Fondation Paiacky, que la société du Muséum a entrepris la publication du grand recueil Fontes rerumbohemicarum. Ce sera pour la Bohême ce qu'est pour l'Allemagne la collection de Pertz. Le premier volume, dont un fascicule seulement a paru, comprendra les vies des saints. Le premier fascicule comprend toutes les biographies slaves, latines et grecques des apôtres slaves, saint Cyrille et saint Méthode. Le texte original est accompagné de notes explicatives, de variantes et d'une traduction en langue bohème. C'est bien débuter. La vie des saints apôtres n'intéresse l'histoire de Bohême que par un seul point, le baptême du premier duc chrétien de Bohême Borzivoï ; mais en revanche elle intéresse tous les peuples slaves, tous les historiens du christianisme et de la civilisation. A ce point de vue, on peut regretter que la traduction bohème n'ait pas été remplacée par une traduction latine qui aurait du moins été accessible aux savants de tous les pays. Jusqu'ici ces diverses légendes étaient dispersées dans divers recueils, dont quelques-uns fort rares et fort difficiles à consulter. Quelques-unes des plus importantes ont été réunies dans une traduction latine par l'historien allemand Ginzel, dans son ouvrage, d'ailleurs fort incomplet, Histoire des Apôtres slaves. Nous avons souvent regretté, en présence de la
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
publication bohème, les recherches auxquelles nous avons dû nous livrer naguère; et qu'elle nous eût épargnées. Malheureusement, c'est là la destinée de tous ceux qui se livrent à des travaux scientifiques. Chaque jour apporte de nouveaux matériaux, produit de nouvelles découvertes, et il faut à tout moment reprendre en sousœuvre le livre que l'on croyait avoir achevé! Les légendes, ainsi que tous les textes slaves ou latins, sont accompagnées d'une traduction en langue bohème; on peut regretter que les éditeurs n'aient pas choisi de préférence le latin. Mais il ne faut pas oublier que leur œuvre n'a pas seulement en vue un but scientifique , mais aussi un but patriotique. Le premier volume sera terminé cette année; il sera accompagné d'un index et d'une préface critique. C'est alors seulement qu'on pourra apprécier toute l'importance de la publication.
— Un autre travail d'une haute valeur c'est l'Histoire de Prague de M. Tomek, dont le deuxième volume vient de paraître il y a environ deux mois. M. Tomek est un des meilleurs élèves de M. Palacky; on lui doit un certain nombre de livres d'histoire à l'usage des écoles, et une histoire de l'université de Prague. Il y a aujourd'hui plus de vingt ans qu'il a commencé à étudier l'histoire de la ville de Prague elle-même, et quinze ans que le premier volume a paru. L'auteur a doublement respecté le précepte d'Horace : Nonumprematurin annum. Le premier volume, publié en 1855, comprend l'histoire de Prague depuis sa fondation jusqu'à l'année 1348; le second va de l'année 1348 à l'année 1436. C'est l'époque des guerres hussites, et l'auteur a donné de grands développements à cette période. 11 s'est livré à des études approfondies sur la topographie de la ville aux diverses époques de son agrandissement, et sur l'histoire de ses diverses institutions sociales et municipales; chacun des volumes parus est accompagné d'une table chronologique et d'une table alphabétique qui rendent les recherches très-faciles. Le livre de M. Tomek est publié par les soins de la société du Muséum de Prague, qui édite également les Fautes rerum bohemicarum, l'édition en langue bohème de l'histoire de M. Palacky, et qui a donné jadis la première édition des antiquités slaves de Schafarik. Cette société, qui dispose aujourd'hui d'un capital assez considérable, grâce à de nombreuses cotisations et à des dons généreux, publie un organe spécial qui depuis quarante ans déjà jouit d'une grande estime chez tous les peuples slaves, la Revue du Muséum de Prague (Casopis Ceskeho Muséum). Ce recueil, qui paraît tous les trois mois, comme notre Revue, a publié un grand nombre de monographies dont plusieurs ont été tirées à part et publiées en volumes. A côté de cette publication il faut citer celle des Monuments archéologiques (Archeologicke Pamalhy) qui est pour la Bohême ce qu'est la Revue archéologique.
— Il est une autre publication particulière à la Bohême qui est également appelée à rendre de grands services aux sciences historiques, c'est le Nauczny Slovnik, encyclopédie nationale en langue bohème, le répertoire le plus complet de renseignements historiques, géo-
COURRIER SLAVE
graphiques et littéraires concernant les peuples slaves. Jusqu'ici les peuples slaves ne comptaient que deux encyclopédies : l'encyclopédie russe, faite en grande partie sur des matériaux français, et l'encyclopédie polonaise, publiée il y a quelques années à Varsovie par l'éditeur Orgelbrandt. Les deux ouvrages ont malheureusement paru tous deux sous un régime de censure qui oblige l'histoire à de singulières réserves. Il y a une dizaine d'années que M. Rieger, le célèbre homme d'Etat tchèque, a eu l'idée de doter son pays d'une encyclopédie nationale ; la censure a cessé d'exister en Autriche depuis 1843, et d'autre part la Bohême a été, depuis un demi-siècle, le théâtre d'études historiques approfondies; sesérudits, élevés à l'école de l'Allemagne, se distinguent par une patience et une critique que l'on ne rencontre pas au même degré chez les différents peuples slaves. Les fondateurs de l'Encyclopédie bohème ont eu pour but, non-seulement de mettre à la disposition de leurs compatriotes les renseignements qu'ils étaient obligés d'aller chercher jusque-là dans les dictionnaires allemands, mais aussi et surtout de résumer toutes les notions possibles sur les peuples slaves, si négligemment ou si injustement traités dans la plupart des ouvrages européens. Quelques-uns des articles principaux de l'Encyclopédie nationale sont de véritables monographies au meilleur sens du mot, et ont mérité d'être réédités en volumes spéciaux. Quelques détails pourront donner une idée de l'importance de cet ouvrage. Il est arrivé aujourd'hui à la lettre S, et comprend déjà huit volumes grand in-8° jésus à deux colonnes. Chaque colonne contient soixante-dix lignes en petits caractères. L'article Bohême ne contient pas moins de cent soixante-douze pages. Cet article, réimprimé à part, forme un volume in-12 de plus de sept cents pages. Il en a paru une traduction allemande sous ce titre : Bœhmen, Volk und Land. C'est à tous les points de vue un ouvrage très-précieux à consulter, et je le recommande à quiconque voudrait s'occuper de la Bohème ou de l'Autriche. L'article Russie contient trois cent quarante pages et, imprimé à part, forme deux volumes in-12 d'environ chacun six cents pages. Rien n'est oublié, ni la statistique, ni l'art, ni la musique populaire. L'article Slaves est absolument nouveau ; il traite des rapports historiques des différents peuples entre eux, et fournit l'ensemble de renseignements le plus complet qu'on puisse imaginer sur les origines et la nature du panslavisme. L'auteur y démontre fort bien que ce n'est pas un fait moderne dû à telle ou telle influence politique, mais bien la résultante d'une longue série d'événements historiques. Sans doute cette Encyclopédie est une compilation, mais une compilation d'après des documents originaux qui sont inaccessibles à la plupart des écrivains allemands et surtout français. Du reste, la meilleure preuve qu'on puisse donner de l'excellence de cette Encyclopédie, c'est de dire que la plupart de ses articles ont été traduits par les peuples mêmes dont ils traitaient. Ainsi l'article sur la Carniole, qui, publié à part, forme un petit volume, a été traduit en langue Slovène et publié récemment à Laybach. Dernièrement à
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
Agram, il a été question de traduire en croate les articles relatifs aux Slaves du Sud. En Russie, l'encyclopédie tchèque jouit chez les savants d'une autorité égale à celle des meilleurs ouvrages scientifiques. Il serait bien à désirer que l'on pût un jour se servir chez nous de ce bel ouvrage, pour corriger les erreurs sans nombre dont abondent nos encyclopédies, nos dictionnaires, nos manuels en ce qui concerne tous les peuples slaves, sans exception. Les erreurs de ces ouvrages élémentaires sont d'autant plus préjudiciables qu'ils se trouvent en plus de mains, et qu'ils servent généralement aux rédacteurs des journaux. De là les innombrables bévues dont sont remplies la plupart de nos feuilles politiques.
— Je ne veux pas quitter la Bohême sans signaler une publication qui intéresse également son histoire et la nôtre. Cette publication, qui a paru récemment à Londres en langue anglaise, est intitulée : Diary of an ambassy from King George ofBohemia lo King Louis XI of France, in theyearof grâce 1464, from a contemporary manuscript litterally translated by A. H. Wratislaw1. L'auteur de cet opuscule est un ciergyman anglais d'origine bohème, et l'un des rares Anglais qui cultivent les langues et les littératures slaves, M. Wratislaw. On lui doit déjà une bonne traduction anglaise d'anciens poèmes slaves. L'opuscule qu'il publie aujourd'hui doit nous intéresser spécialement, car il touche essentiellement à notre histoire nationale.
On connaît le nom de Georges de Podiebrad et la haute situation que ce monarque s'acquit au xva siècle parmi les souverains de l'Europe. Elevé sur le trône en 1458 par l'acclamation universelle, à une époque essentiellement troublée, Georges de Podiebrad avait conçu un grand projet repris depuis par notre Henri IV, et qui malheureusement n'a jamais pu être réalisé ; il voulait organiser un congrès de rois pour régler les différentes questions qui troublaient alors l'Europe. Son principal agent dans les négociations qu'il entreprit à cet effet, fut un certain chevalier Antoine Marini, de Grenoble, qui, en mars 1464, avait apparu à la cour de Math i as Corvin, roi de Hongrie, comme ambassadeur de trois rois, Georges de Bohême, Casimir de Pologne et Louis XI de France. Ce même personnage fut chargé par Georges de se rendre en France auprès du roi Louis XI; il était accompagné d'un seigneur bohémien, Albrecht Kostka de Postupitz, et d'une quarantaine de personnes de condition.
Un des attachés de l'ambassade, un nommé Iaroslav, eut l'idée de tenir un journal de cette ambassade. Un exemplaire de ce journal, conservé dans les archives de la ville de Budweis, fut découvert il y a une quarantaine d'années par M. Palacky, qui dépouillait alors les archives du royaume en vue d'écrire sa grande Histoire. M. Palacky fit une copie du manuscrit en question, dans le but de le publier ; mais il avait compté sans la censure autrichienne, qui coupa impitoyablement dans son manuscrit tout ce qui pouvait froisser les
» London, Bell and Daldy, 1871, in-8° de 80 p.
COURRIER SLAVE
préjugés du temps. Le journal de l'ambassade parut en 1827 dans la Revue du Muséum, avec les lacunes que la censure lui avait imposées. M. Palacky se consolait de ces lacunes en pensant qu'il lui serait toujours possible de recourir au manuscrit original ; mais lorsqu'il voulut le retrouver dans les archives de Budweis, le précieux manuscrit avait dispaïu. Il est impossible de savoir ce qu'il est devenu.
C'est sur l'édition donnée par M. Palacky en 1827 que M. Wratislaw a fait sa traduction. Nous ne pouvons que le remercier d'avoir mis à la disposition du public anglais et français un document curieux et qui intéresse spécialement notre histoire nationale. Le journal d'Iaroslav n'apporte pas, croyons-nous, des faits bien nouveaux; mais il jette un jour curieux sur la façon dont une ambassade voyageait en France à cette époque. Le narrateur n'a pas la prétention d'être un homme très-lettré , mais il est exact et scrupuleux. Le voyage qu'il raconte est des plus considérables ; entrés en France par la Lorraine, les ambassadeurs bohémiens vont rejoindre Louis XI à Abbeville, et de là retournent dans leur pays par le midi de la France, la Savoie et la Suisse; chemin faisant, ils notent bien des détails curieux, et qui ne font pas toujours le plus grand honneur aux mœurs de l'époque. La plupart du temps, ces détails ont été mutilés par la censure. C'est sur ces détails secondaires, mais intéressants pour l'histoire des mœurs, qu'insiste spécialement notre attaché d'ambassade. Son instruction est médiocre, et ne dépasse guère celle des gentilshommes de cette époque; ainsi, en passant à Orléans, il apprend pour la première fois le nom de Jeanne d'Arc. On aimerait à connaître quelle impression a produite sur lui le personnage fatal de Louis XI ; il n'en est aucunement question dans son récit. Néanmoins, tel qu'il est, ce journal d'ambassade est extrêmement curieux pour notre histoire du xve siècle. Il serait fort à désirer qu'il en parût une traduction ; cela pourrait fournir une trentaine de pages à un recueil tel que la Bibliothèque de V École des chartes ou la Revue des questions historiques. Je prends la liberté d'appeler sur l'opuscule deM. Wratislaw l'attention de quelque amateur studieux ; tout le monde ne sait pas le tchèque, mais presque tout le monde sait l'anglais, et rien de ce qui concerne notre histoire nationale ne doit passer en France inaperçu.
Louis Léger.
Prague, septembre 1871.
CHRONIQUE
Sommaire : Les incendies de la Commune : indication de quelques modes de préservation. — L'enseignement de l'histoire dans les lycées et collèges. Nécessité très-pressante d'nne réforme absolue. — L'évêque d'Angers et son activité dans la sphère de l'enseignement supérieur ecclésiastique. — Bouquet de nouvelles. — Le nouvel Inventêire généuU tonmsire des Archives nationales. — Ce que nous avons perdu depuis un an : fes Archives de l'assistance a Paris et les Bibliothèques de Strasbourg. Une protestation indignée de M. Reuss. — Nécrologie: MM. Pierre Clément, Desplanque et d'Armailhac. — Une histoire vraie d'où l'on peut tirer une moralité tibt+ctuelte. — Conclusion.
Lorsque j'écrivais ma dernière Chronique au milieu de tant de ruines accumulées par les Prussiens, je ne m'attendais guère à écrire celle-ci au milieu d'autres ruines plus lugubres encore et moins facilement réparables. Il faut en prendre son parti : l'humanité civilisée se divise en deux camps : ceux qui brûlent et ceux qui sont brûlés. Je désire vivement appartenir toujours au second camp, malgré certains inconvénients que je ne sais pas me dissimuler.
Cependant, je voudrais fonder une « compagnie d'assurances » qui pût nous mettre à l'abri de l'universel incendie, et quand je dis nous, je pense surtout aux études et aux documents historiques. Oui, il faut très-sérieusement songer à garantir nos Bibliothèques et nos Archives, et je vais indiquer ici quelques moyens «préservatifs. » De toutes les « questions historiques, » c'est aujourd'hui la plus actuelle1.
Je ne m'arrêterai pas longtemps aux moyens matériels. Si j'étais
> Le Journal des Débats disait récemment, en consacrant une intéressante notice au Misselde Jouvend des Ursins, détruit par l'incendie de l'Hôtel de Ville : « Il faut aujourd'hui songer à préserver ce qui nous reste. Rappelons- nous sans cesse que, cette fois, ce ne sont pas seulement les monuments qui représentaient la Religion, la Féodalité, la Monarchie, qu'une secte impitoyable et sauvage a juré d'anéantir ; mais c'est encore tout ce qui est grand, tout ce qui est noble, tout ce qui est beau dans l'histoire, dans la poésie, dans l'art; en un mot, tout ce qui est immatériel. »
CHRONIQUE
doué du génie inventif, il semble que je saurais bien trouver, pour nos plus précieux Manuscrits et nos Chartes les plus anciennes, certains réceptacles à l'abri du feu. On se consume en efforts pour garantir Foret le papier d'affaires; est-ce que les monuments de notre histoire méritent moins de précautions minutieuses? A l'œuvre donc, inventeurs, et que demain nous n'ayons plus à trembler pour notre Trésor des Chartes, pour nos Chansons de geste, pour nos Chroniques.
Mais je sais toutes les difficultés que présente une préservation matérielle : je n'ignore pas aussi combien elle serait coûteuse. Il convient donc de penser à d'autres moyens, plus efficaces. D'ailleurs les réceptacles « incombustibles » ne pourraient sauver qu'un petit nombre de documents, et il s'agit d'en sauver le plus possible. C'est le cas de faire un appel, un pressant appel, à tous les éditeurs de textes. Il me semble qu'en ce moment, et sans exagérer les dangers de l'avenir où je vois plus de bleu que de noir, tout conservateur de Bibliothèque et d'Archives devrait copier et faire copier les documents les plus importants de son dépôt. Pour un grand nombre d'autres, de bonnes et substantielles analyses seraient de nature à nous consoler un peu de la perte possible des originaux. Les archivistes des départements ont là un noble devoir à remplir : ils sauront aller au delà. Nous les remercions par avance de tous les titres qu'ils vont sauver : la France leur devra peut-être une partie de son histoire nationale.
Il est un autre mode de conservation plus difficile, plus coûteux,mais que ronpourraitappliqueràunecertaineclassededocuments; je veux parler de la reproduction des autographes les plus précieux par la photographie, la lithographie et la gravure. Pour certaines pièces on ne saurait, en effet, se passer de la vue matérielle du document. Imaginez un instant que nos dépôts soient consumés par un incendie soit prémédité, soit fortuit : pensez- vous qu'il serait dès lors très-facile de composer par exemple une « Histoire de l'écriture en France, » un « Cours raisonné de paléographie ?» Et ce n'est là, certes, que le plus petit point de vue. Pour bien juger un homme il est utile de connaître son écriture, et les autographes jettent vraiment de la lumière sur certains coins obscurs de notre histoire. Faisons donc des fac-similé, et faisons-en le plus possible.
Mais surtout faisons bien entendre a tous, en des brochures courtes, vives et populaires, que ces trésors de l'histoire sont sacrés pour tous. Il y a parmi nous toute une classe sociale qui se regarde comme opprimée depuis mille et quinze cents ans. Eh bien ! les preuves de cette oppression, si elle a réellement existé, sont dans les Archives et les Bibliothèques. Ce ne sont pas les titres de la noblesse qu'on y détruirait, mais ceux du peuple. Puisque d'ailleurs ils sont les partisans de l'instruction, même obligatoire, ils doivent respecter ces sanctuaires de la science. Et ici je me rappelle un dessin charmant de Cham, représentant un homme du peuple au milieu des incendies de la Commune: « Tiens, dit -il, c'est « à Versailles qu'ils en veulent, et c'est Paris qu'ils brûlent ! »
Nous pourrions dire à notre tour : « Tiens, c'est l'instruction qu'ils « veulent, et ce sont les livres qu'ils brûlent ! >» Nous espérons très- vivement n'avoir jamais à le dire.
Quoi qu'il en soit, il ne faut point nous décourager ni décourager ceux qui travaillent. C'est pour faciliter les études historiques, c'est pour leur donner un caractère véritablement scientifique, que nous allons parler ici de l'instruction scolaire dans ses rapports avec la Géographie et l'Histoire. Nous dirons là-dessus notre pensée trèsnettement.
L'enseignement de la Géographie et de l'Histoire peut être considéré comme à peu près nui dans la plupart de nos collèges et de nos écoles. Je dis nul, et ne m'en dédis pas. Toute notre éducation est d'ailleurs à refaire : delenda est.
Nous sommes, au point de vue pédagogique, dans le même état qu'en 1650, à fort peu de choses près. Nos collégiens se lèvent, mangent, font des thèmes et dorment aux mêmes heures et de la même façon que dans un collège d'il y a deux siècles. Nous n'avons tenu compte d'aucun progrès scientifique, d'aucun changement politique et social, et nous expliquons bravement Cornélius Nepos ou les Métamorphoses d'Ovide avec la même placidité et le même sourire ravi qu'autrefois. Nous avons passé, nos pères ont passé et nos fils passeront dix ans de leur vie a peser des vots. Car on ne fait pas autre chose au collège. Des mots, des mots, des mots : pas d'idées. Je me rappelle avec colère cet enseignement que j'ai subi. Pendant dix ans, on m'a appris à ne me servir que« de mots élégants, » en latin et en grec. Je me souviens de notre professeur de troisième qui nous fit longtemps admirer, dans je ne sais quel classique, cette admirable expression: Multos inter geîites. « Voyez, messieurs, nous « disait-il. L'auteur latin eût pu écrire inter multas gentes. Maisilatrès- « habilement placé inter entre les deux autres mots, parce qu'm/cr « signifie « entre. » Et vite, nous écrivions cette finesse sur notre cahier de bonnes expressions. Hélas !
Je connais un collège (je ne le nommerai pas) où le professeur de rhétorique a trouvé un excellent moyen de faire recevoir tous ses élèves au baccalauréat. Il s'agit de les mettre à même d'écrire en deux heures un discours latin plein d'élégances cicéroniennes. Notre homme s'est dit, non sans quelque raison, que tous les discours du monde peuvent se ramener à vingt types... tout au plus. Il y a le discours d'adieu, le discours de supplication, le discours de félicitation, etc. Le professeur, fort habile latiniste, a, de sa meilleure plume, composé ces vingt discours-là et les a fait apprendre à ses élèves. Ce n'est pas tout. Chacune de ces oraisons contient trois
CHRONIQUE
points qui sont eux-mêmes des lieux communs et qu'on peut placer aisément dans tout autre discours; si bien que, sur un sujet donné au baccalauréat, vous composez un merveilleux discours avec le troisième point du discours n° 19, le second point du n° 3 et le premier du n° 15. Historique, historique, historique ! Et voilà ce qu'on apprend à vingt ans, dans un fort bon collège... Non, décidément, je ne le nommerai pas.
Je rencontrais tout récemment un savant évêque, et comme je le trouvaisquelquepeu fiévreux et agité: « Ne vous en étonnez pas, me « dit-il. Je sors de mon petit séminaire et ai passé deux heures à « examiner les élèves. Or, savez-vous de quoi ils m'ont entretenu, « moi, évéque de Jésus-Christ? savez-vous de qui ils m'ont parlé? « D'Anchise, de Vénus et d'Enée. Pendant deux heures ! ! !» Et il m'ajouta qu'il les avait ensuite interrogés sur le discours Pro corona. « Il est incontestable, me disait-il, qu'ils savent merveilleusement « leurs aoristes. Mais je m'avisai de leur demander ce que signifie ce « discours, quelle est sa valeur historique, en quel état politique se « trouvait la Grèce lorsque Démosthènes le prononça! Pas un ne put « là-dessus me répondre un seul mot. » Voilà bien où nous en sommes. Peseurs de mots, nous ne savons point peser les idées ni les faits. Quelquefois, en effet, nous connaissons nos aoristes (et encore !) ; mais pour l'histoire, mais pour le sens historique, mais pour la science des faits, mais pour les idées enfin, rien, rien, rien.
Il est temps que tout cela cesse.
Il est temps de ne plus considérer le thème latin, exercice fort utile d'ailleurs, comme la base nécessaire de toutes les études et le critérium de toutes les intelligences. Il est te mps de ne point passer dix ans à essayer d'écrire élégamment, au lieu d'apprendre à penser solidement. Il est temps de ne pas réserver ces dix années à sept ou huit écrivains appartenant à deux pays seulement et à deux siècles ; il faut dilater ces études, il faut que l'Orient y pénètre, il faut que notre moyen ûge y soit représenté, il faut que l'art y soit mis sur le même rang que les lettres, il faut que tous les siècles y soient appris et cultivés. J'estime Homère et Virgile comme il convient, et suis loin de les vouloir bannir; cependant je voudrais bien qu'on ne les expliquât point au point de vue des « élégances et des bonnes expressions, > mais avec l'archéologie et l'histoire. Avec notre pédagogie actuelle nous arrivons à former, sur cent élèves, quatre-vingt-dix-neuf ignorants et un pédant. Il faut mépriser, il faut repousser cette fatale méthode : delendaest.
J'arrive à la pratique.
L'enseignement de l'Histoire devrait désormais occuper une plus large place dans l'éducation de nos enfants. Le professeur de lettres devrait être invité à expliquer surtout ses classiques au point û? vue historique. S'il traduit Homère par exemple, il montrera à ses élèves quelles étaient alors les croyances et les idées de la Grèce , et il n'oubliera pas de comparer aux œuvres de l'art grec cette œuvre de la poésie grecque. S'agit-il d'Horace ? Il éclai rera les Èpîtres
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
en introduisant ses élèves dans la vie privée des anciens Romains, en leurmontrant quelques gravures véritablement scientifiques où sont reproduits les palais, les bains, les portiques, les maisons des Romains. Est-ce Tacite qu'on explique ? Il faudrait faire saisir aux jeunes esprits, d'une façon vivante, l'état du monde romain, la politique des Césars, l'affaissement des esprits, les causes de cette décadence : le tout d'après les sources.
Mais pour renseignement de l'histoire de France trois années ne seraient pas inutiles. C'est là qu'il faudrait surtout remonter aux sources, et faire bien comprendre aux élèves comment et pourquoi l'on y remonte. Les faits militaires et les dates sont beaucoup trop envahissants; chaque cours d'histoire de France devrait se diviser ensept vastes parties: 1° les faits; 2° les idées (religieuses et philosophiques) ; 3« les institutions (politiques et sociales); 4° le droit; 5° la vie privée, la famille; 6° Fart; 7° la science. Chacun de ces sept chapitres mérite, d'ailleurs, autant d'attention que l'autre. C'est ainsi, par.exemple, que, pourrait, on devrait s'étendre en longs et précieux détails, faire passer sous les yeux des élèves la reproduction des monuments figurés, leur lire ardemment les plus beaux vers de chaque époque, et enfin les faire pénétrer fort avant dans le passé, au lieu d'épiloguer sur des mots et de peser des élégances. Vive Dieu, voilà qui est vivant î Vous verrez, vous verrez alors les petites têtes de vos élèves se dresser, vous verrez leurs yeux s'allumer, leurs intelligences s'ouvrir. Cela vaut mieux, je pense, que de mettre inter entre multas et gentes!
L'éducation historique doit, suivant nous, commencer de trèsbonne heure. Je réve en ce moment un alphabet dont la seconde partie consisterait en une série de récits très-élémentaires sur l'histoire de l'Eglise et celle de la Patrie. Les Allemands ont un peu tout cela, et c'est une des causes de leur triomphe. Je voudrais ensuite une « petite histoire de France » où les dates n'occuperaient que huit pages, où tout le reste serait en récits, en idées, et aussi en gravures très-exactes, très-scientifiques. A ce petit Manuel succéderait un livre de cinq cents pages qui conduirait les enfants jusqu'à quinze ans. Cette Histoire de France serait rédigée d'après le plan que nous proposions tout à l'heure. Mais de bonne heure on habituerait les élèves à remonter d'eux-mêmes aux sources les plus faciles. On emploierait d'ailleurs les vacances à les faire voyager aussi historiquement que possible, à leur faire visiter les châteaux et les églises qu'on leur expliquerait avec Y Archéologie des écoles primaires de M. de Caumont, à leur montrer les champs de bataille et les bibliothèques. Et même, si le bout de mon oreille ne perçait pas trop, j'oserais émettre un dernier avis. Oui, s'il faut tout dire, je ne verrais pas d'inconvénient à ce qu'on leur mit entre les mains les manuscrits et les chartes.
Mais surtout ne les ennuyons pas, ces chères petites intelligences, et ne leur donnons pas, à force d'ennui, le goût de ne plus rien faire clans la vie, après leurs dix années de paresse au collège !
CHRONIQUE
La question de la liberté de renseignement supérieur n'a point fait un pas depuis ma dernière Chronique. C'est à qui proposera, en ce moment, les plus beaux plans de réforme sociale, politique, militaire, etc., etc., etc. Il n'y a guère que les enfants auxquels on ne songe pas.
Par bonheur, nous avons des évôques, et ils veillent. J'ai lu avec un profond sentiment, non pas de surprise, mais de bonheur, que l'évéque d'Angers vient de recevoir du Saint-Siège le pouvoir de faire des bacheliers et des licenciés en théologie. Mgr Freppel se prépare, avec son énergie ordinaire, à poursuivre ses nobles projets sur l'instruction secondaire et supérieure. Ce diocèse d'Angers est vraiment privilégié. Déjà le dernier évèque, Mgr Angebault, avait créé des examens pour les Sœurs chargées de l'éducation : son successeur va nous donner de solides théologiens. Car il veut que ces examens soient difficiles, soient sérieux. Il prétend bien ne pas créer de petits diplômes qui fassent sourire, et il les désire aussi nobles que partout ailleurs. Il y arrivera, parce que son esprit est ferme et son but élevé. Dans son grand Séminaire, l'enseignement de l'histoire vient d'être heureusement introduit. Ce sont là autant de préparations lointaines, mais sûres, à cette Université catholique que nous attendons et que Dieu, peut-être, nous permettra de voir.
Un heureux mouvement se produit en France et va s'accélérer de plus en plus. Tout le monde semble être de l'avis du général Ducrot qui écrivait dernièrement ces très-sages paroles : « Il ne s'agit pas « de tant parier de revanche ; il vaut mieux s'y préparer en tra- « vaillant. » Nous nous préparons, nous travaillons.
L'étude de la langue allemande prend partout une heureuse extension : on la commence maintenant dès la huitième, et l'Université attache enfin à ce travail nécessaire toute l'importance qu'il aurait dû conquérir depuis longtemps. Je sais un Cercle de jeunes employés qui s'est mis courageusement à la besogne et où l'on voit des jeunes gens de vingt-cinq à trente ans apprendre la langue de nos vainqueurs d'hier, afin qu'ils ne soient plus nos vainqueurs de demain. Nous rougissons de laisser à ces Germains le soin de nous apprendre notre propre histoire et notre propre littérature. Au mois de janvier prochain paraîtra le premier numéro d'une Revue trimestrielle, la Romania, que MM. G. Paris et P. Meyer consacreront principalement à l'étude des langues et des littératures néo-latines. A l'École des Chartes, M. J. Quichejrat vient d'être nommé directeur et saura communiquer un vigoureux élan à ces études trop longtemps abandonnées. Il ne faut pas oublier que cette École, qui s'est consacrée à notre histoire et à notre archéologie nationales, est la seule aussi qui travaille d'après les sources et méprise tout autre mode de travail.
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
Nous espérons que tous ceux qui veulent relever la France dans le présent, s'intéresseront à ceux qui la veulent étudier dans le passé. Une fois de plus menacée dans son existence et dans son avenir, l'Ecole des Chartes va, une fois de plus, sortir victorieuse de cette rude épreuve ; elle conservera à ceux qui l'ont sauvée en cette circonstance critique une solide et durable reconnaissance. Nous aimons à nous faire ici l'écho de ces sentiments et à remercier cordialement MM. de Kerdrel, Passy, Delpit et Giraud qui, dans la grande Assemblée nationale, ont sauvé la petite Ecole.
Et maintenant donnons à nos lecteurs ce « Bouquet de nouvelles » auquel nous les avions jadis accoutumés. En quelques lignes, en quelques mots apprenons-leur quels sont les livres en voie de publication, quelles sont les œuvres qui vont paraître.
Cesjours-ci sera publié le Dictionnaire de l'Histoire de France de M. Ludovic Lalanne, qui était annoncé depuis quelques années.— Le grand prix Gobert de l'Académie française a été décerné à feu Pierre Clément pour sa Correspondance de Colbert, et le môme prix, à l'Académie des Inscriptions, vient d'être décerné (à l'unanimité) à M. Edgard Boutaric, notre ami et collaborateur, pour son beau livre sur Saint Louis et Alfonse de Poitiers. — M. Victor Palmé a repris vaillamment la publication du Gallia Christiana et des Historiens de France : nous ne saurions l'encourager trop vivement à achever ces deux grandes œuvres et à les compléter par les notes de D. Piolin, par les deux volumes inédits que nous promet M. Léopold Delisle. — Le vingttroisième volume des Annales de Baronius vient de paraître chez Guérin : encore un monument à terminer. Si nous voulions tous supposer très-énergiquement que nous avons devant nous dix ans de prospérité et de paix, nous conquerrions peut-être ces dix ans par le seul effort de notre volonté. — M. d'Arbois de Jubainville prépare en ce moment trois travaux importants sur les temps mérovingiens : un Essai sur la Déclinaison latine dans les chartes et les manuscrits de cette époque ; une Etude sur les Noms d'hommes et une autre sur les Noms de lieux dans les mêmes documents. Ce sont là autant de domaines où il y a de belles découvertes à faire, de nouvelles lois à déterminer, de nouvelles règles à prescrire : notre confrère, avec son esprit critique et sa science solide, est bien fait pour répondre à toutes nos espérances.— Aux Archives nationales on continue le troisième volume du Trésor des Chartes. Quant au second volume des Titres de la maison de Bourbon, qui avait été commencé par M. Huillard-Breholles et brusquement interrompu par sa mort, on en a confié l'achèvement à M. Lecoy de La Marche, qui y travaille activement. — Le Musée des Archives vient de nouveau d'être ouvert au public : nous espérons qu'il sera fréquenté par tous
CHRONIQUE
ceux qui aiment notre passé. Nos professeurs d'histoire y conduiront leurs élèves, et ce sera la plus vivante de toutes leurs leçons. — M. Gaston Paris va publier prochainement son volume sur la Chunson de saint Alexis, et M. Paul Meyer son travail sur les plus anciennes formes de ['Alexandre. Les deux Glossaires qui accompagneront ces recueils de textes seront utiles à tous les débutants et rendront plus facile l'exécution de ce Dictionnaire tant attendu de notre langue du moyen âge. — Le Dictionnaire de M. Littré a atteint la lettre S. Dès que cette œuvre immense sera achevée, nous en ferons l'objet d'une étude spéciale pour les lecteurs de la Revue. — Terminé il y a un an, le deuxième volume du Froissart de M. Siméon Luce a paru seulement il y $ un mois : c'est en ce moment la publication la plus importante qu'ait entreprise la Société de l'Histoire de France.
Quatre membres de l'Académie des Inscriptions étaient morts durant les tristes événements que nous avons traversés; deux d'entre eux ont été remplacés. Les deux élus sont M. Thurot, l'excellent helléniste, et M. de Rozière, l'éditeur du Liber diurnus et du Recueil de formules. Deux autres élections vont avoir lieu le mois prochain. On parle, pour le fauteuil destiné à un orientaliste, d'une lutte pacifique et cependant ardente entre MM. Pavet de Courteille et d'Hervey Saint-Denis. Quant à l'autre fauteuil , je vous
dirai ce que les petits enfants chantent en une ronde :
Attendez, chers lecteurs, à la livraison prochaine qui ne se fera pas attendre, si toutefois nous n'avons ni siège de Paris, ni Commune. Cest alors que je proclamerai le nom des vainqueurs et que j'entreprendrai leur éloge raisonné.
Dans la «Collection de biographies nationales » qu'une société d'anciens élèves de l'École des Chartes ont entreprise chez M. Marne, deux nouveaux volumes viennent de paraître : Suger, par M. Vétault ; la Reine Blanche, par M. Doisnel. Les deux biographies de Charlemagne et de Godefroi de Bouillon sont à l'étude, et seront publiées à la fin de l'année prochaine. Nous ne saurions trop engager M. Marne à remplacer par des travaux de cette nature ces petits romans catholiques, sans chaleur et sans vie, dont on a trop longtemps surchargé les étagères de nos enfants. Il l'a d'ailleurs bien compris, et semble très-occupé à poursuivre en ce moment la magnifique collection de ses Classiques, qui, l'an prochain, vont lui faire grand honneur à l'exposition de Londres. Il importe d'ailleurs que tous nos libraires et tous nos imprimeurs se préparent dès aujourd'hui à figurer dignement dans cette « féte de l'industrie. » Charles Gounod y a triomphé de l'Allemagne avec les magnifiques accents de sa Gallia : il faut que tous les nôtres prennent la môme revanche.
La Notice, si scientifiquement comprise et si bien illustrée, du Musée des Archives nationales est à la veille d'être enfin publiée :
« Je sais bien quelque chose, mais • Je ne le dirai pas. »
REVUE DES QUESTIONS HISTORIQUES
ce sera un vivant Manuel de Paléographie et de Diplomatique. De son côté, M. Léopold Delisle 1 nous a donné, dans la dernière livraison de la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, « l'Inventaire des manuscrits latins de Notre-Dame, et d'autres fonds conservés à la Bibliothèque nationale sous les nos 16719 et 18613. » Les travailleurs ne pourront plus se plaindre qu'on leur cache les matériaux de leur travail, et les paresseux n'auront plus d'excuse. Avis à tous.
A l'un de ceux qui ont le mieux défendu à l'Assemblée nationale les destinées si injustement menacées de notre chère École des Chartes, à M. Martial Delpit nous devons une Histoire des pèlerinages en Terre sainte. Tandis que M. Em. Campardon s'apprête à mettre sous presse un ou deux volumes sur les petits théâtres des xvn» et xviii« siècles, qui seront pleins de détails précieux et de révélations inattendues, un autre archiviste, M. Demay, va insérer dans la Gazette des Beaux-Arts un travail complet sur la Sigillographie et les sceaux. Rien n'est plus précis, rien n'est plus clair que cette œuvre essentiellement vulgarisatrice, et personne n'était mieux fait pour la conduire à bonne fin. M. Demay, en même temps, va faire paraître, pour les Archives nationales, sa Description très-scientifique des sceaux flamands qu'il a longuement étudiés dans toutes les Archives du Nord.
M. de Wailly a récemment fait paraître chez M. Hachette une traduction de Villehardouin et d'Henri de Valenciennes qui se recommande par les mêmes qualités que celle de Joinville. Mais nous attendions du savant éditeur un dessein plus vaste, et il va le réaliser : M. Didot vient de mettre sous presse une autre édition de Villehardouin et d'Henri de Valenciennes où M. de Wailly a placé, en regard de sa traduction, un texte critique de nos deux historiens, accompagné de notes et suivi d'un glossaire. Ce sera un beau livre et Villehardouin, qui est notre Hérodote, méritait bien ces honneurs. — Cependant les travaux de l'Académie des Inscriptions se poursuivent activement : le XXVe volume de
Y Histoire littéraire est vivement continué par MM. P. Paris, Renan et Hauréau, et le tome XXIIIe des Historiens de France est, quant au texte, absolument terminé : il ne reste plus qu'à achever les tables, et le livre paraîtra avant six mois. C'est pour nous l'occasion d'ajouter que la « Table complète des quinze premiers volumes de
Y Histoire littéraire » est enfin terminée. Elle est due à l'initiative privée de M. V. Palmé, et a pour auteur un jeune élève pensionnaire de l'École des Chartes, M. Camille Rivain.
J'achève ici de grouper de mon mieux les fleurs diverses qui composent mon « Bouquet de nouvelles. » Je n'ai vraiment pas la prétention de trouver à ce bouquet toute la perfection que je lui
1 M. Léopold Delisle a été nommé conservateur-directeur du Département des manuscrits à la Bibliothèque nationale. C'est la digne récompense de son courage pendant la Commune et de ses excellents travaux depuis vingt ans.
CHRONIQUE
aurais souhaitée; mais je crois que les fleurs en sont assez fraîches, et qu'en termes plus secs, mes nouvelles sont presque toutes inédites. J'ai gardé pour la fin l'annonce d'une publication à laquelle tous nos lecteurs s'intéresseront vivement
Il s'agit encore des Archives nationales et du nouvel Inventaire général sommaire qui sera publié demain, et que j'ai l'heureux privilège d'avoir dès aujourd'hui sous les yeux. Ami lecteur, prêtez bien l'oreille.
M. de Laborde, pendant la dernière année de son administration, avait fait rédiger par plusieurs archivistes un Inventaire général sommaire € d'après Tordre alphabétique des diverses séries qui composent notre grand dépôt central. » Cet inventaire est complet; il est précieux; mais, « rédigé sous cette forme, et miroir fidèle de la classification actuellement existante, ce travail ne pouvait offrir au public tous les avantages que celui-ci est en droit d'attendre d'un semblable répertoire. » M. Alfred Maury, successeur de M. de Laborde, l'a bien compris et a décidé la rédaction d'un nouvel inventaire par ordre logique. De là ce Tableau méthodique des fonds conservés aux archives nationales (lr« partie. Régime antérieur à 1789), qui est principalement l'œuvre de MM. E. Boutade et J. Tardif.
Nous croyons être utile à nos lecteurs en leur fournissant ici par avance la division d'un travail aussi consciencieux et qui est appelé à faciliter tant d'autres travaux : « I. Archives politiques et administratives : 1° Trésor des Chartes ; 2° Monuments historiques ; 3° Conseil du Roi ; 4° Pairie ; 5° Chancellerie de France ; 6° Ministère de la Maison du Roi ; 7° Maison du Roi ; 8° Ministère des affaires étrangères et papiers diplomatiques ; 9° Ministère de la guerre ; 10° Contrôle général des finances, etc. — II. Archives judiciaires : 1° Grand Conseil; 2° Parlement de Paris; 3° Requêtes du Palais et requêtes de l'hôtel ; 4° Châtelet ; 5° Justices royales ordinaires ; 6° Chambre des comptes de Paris; 7° Cour des aides; 8° Cour des monnaies; 9° Juridictions spéciales; 10° Notariats et tabellionages. —III. Archives ecclésiastiques : 1° Bullaire ; 2» Agence générale du clergé ; 3° Archives ecclésiastiques du département de la Seine ; 4° Abbayes, prieurés et corporations religieuses classés par département; 5° Ordre de Malte ; 6° Ordre de Saint-Lazare ; 7° Archives de l'Université et du Collège de Paris.— IV. Archives des maisons prin-