‹ Le drapeau de la FranceChapitre 48 sur 54 · CIÈRES ET PAPIERS DE FAMILLE. — V. DOCUMENTS IMPRIMÉS · texte numérisé non relu

CIÈRES ET PAPIERS DE FAMILLE. — V. DOCUMENTS IMPRIMÉS

* Il s'agit de la grande collection Rondonneau et d'autres recueils analogues destinés à être fondus ensemble, et dont M. Lot présente ici une classification

nouvelle.

Le nom de M. Maury mérite'de rester attaché à ce grand travail. Il vient tout au moins de fournir à l'érudition française le moyen d'égaler l'érudition allemande. Que nous manque-t-il surtout, à nous autres Français? la science des sources. Eh| bien ! les sources, les voilà. Sur ces cent mille cartons et registres, on n'en a pas utilisé mille pour notre histoire nationale. Approchez donc, et puisez à ces eaux vives. Il y a là dej quoi étancher la soif de vingt générations.

Le Poiybiblian nous a donné la liste très-précieuse des trésors que nous a ravis pour toujours le feu des communards, de ces amis de la lumière. D'après une communication de M. Brièle, archiviste de l'Assistance publique, « on peut évaluer à la sixième partie ce que l'on a pu conserver des archives hospitalières de la ville de Paris. » Parmi les «collections ou parties de collections échappées au désastre, >» M. Brièle signale les Registres des délibérations de l'ancien bureau de l'Hôtel-Dieu sans la moindre lacune (1531-1791); les Comptes de l'Hôtel-Dieu depuis 13i6 jusqu'au milieu du xvi° siècle; les titres de propriété de l'Hôtel-Dieu; les comptes de l'hôpital de Saint- Jacques aux Pèlerins, remontant à l'origine de ce vieil hôpital parisien (premières années du xive siècle); les titres d'origine de l'Hôpital général, et enfin les Cartulaires du xne et du xni° siècle.

Après le feu communard, le feu prussien. Les deux incendies sont plus près l'un de l'autre qu'on ne semble le croire.

Je suis ici tout naturellement amené à signaler aux lecteurs de la Revue un excellent travail de M. Reuss sur les bibliothèques publiques de Strasbourg. Ce sont de nobles pages écrites en un beau style indigné, et il m'est plus agréable d'en louer le fond que d'en critiquer certains détails. M. Rodolph Reuss rapporte fort clairement les annales des bibliothèques strasbourgeoises jusqu'à nos jours, et nous n'avons pas le dessein de le suivre dans cette histoire. Comme chroniqueur, je me dois au présent plus qu'au passé, et mon premier devoir est d'être actuel. J'arrive donc à ce déplorable incendie qui vient de consumer ignoblement tant de richesses. C'est sur ces richesses à jamais perdues, c'est principalement sur les manuscrits qu'insiste courageusement M. Reuss. La ville de Strasbourg, nous apprend-il d'après M. Reusnerr, «possédait environ millesix cents manuscrits, leSéminaire huit cents. » C'est à Strasbourg qu'était conservé ce manuscrit si célèbre de VHorlus deliciarum d'Herrade de Langsberg, abbesse de Hohenburg. M. Reuss le regrette surtout à cause de sa valeur artistique et ne l'estime guère au point de vue de son « contenu littéraire. » Je demande la permission de n'être point ici de son avis : au point de vue de l'histoire de la versification latine, le manuscrit d'Herrade contenait de très-précieux éléments de critique. Quoi qu'il en soit, ce trésor est en cendres. Il en

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est de môme du Codex argenteus, livre de prières du vme ou du ix# siècle, écrit en caractères d'or et d'argent sur du vélin pourpre. Mais ce n'est là que le commencement de cette lugubre énumération. Les obus prussiens ont détruit bien d'autres richesses que le zèle prussien ne remplacera jamais. Tels sont les « missels et bréviaires royaux ornés de miniatures et d'arabesques ; » — les lettres autographes d'hommes célèbres des xvie et xvne siècles ; — les « Actes du procès intenté par Gutenberg aux héritiers d'un bourgeois de Strasbourg, son associé pour l'invention de l'imprimerie ; » — le « Recueil des lois canoniques de l'évéque Rachion de Strasbourg, rédigé en 788 et curieux surtout parce que les fausses Décrétâtes manquent encore dans la Collection ; » —un « bel exemplaire de \a.Lex Alamannorwn ; »

— des capitulaires du ix« siècle ; — un Recueil de lois siciliennes et lombardes du xine siècle; — le Synodicon, manuscrit grec du x« siècle, qui contenait le sommaire de tous les conciles tenus par l'Eglise avant le schisme d'Orient (mais par bonheur il a été publié);

— quelques manuscrits de Jean Tauler que les catholiques regretteront tout particulièrement et que je salue ici d'un dernier adieu ;

— un « Recueil des mathématiciens grecs d'Euclide à Theon d'Alexandrie;»—«la plus ancienne des Chroniques alsaciennes en langue vulgaire qui fussent conservées dans les bibliothèques d'Alsace, celle de Jacques de Kœnigshoven qu'on connaissait sous les noms de la grande chronique allemande et de la chronique latine de Kœnigshoven ; » et « avec l'histoire de ce chroniqueur a péri également son grand Glossaire inédit; »— tous les originaux des lois et statuts de la République de Strasbourg ; — les deux riches collections d'incunables appartenant l'une au séminaire, l'autre à la ville ; — les cinq cents volumes, conservés au séminaire, « renfermant chacun de trente à quarante pamphlets, feuilles volantes, actualités en prose et en vers des xvi« et xvne siècles; » — et surtout, toute une suite de Chroniques strasbourgeoises depuis celle de Pierre Hermann et d'Andelo, écrite en 1400, jusqu'au récit de Jean-George Bub (1630).

Cette énumération est sèche, mais quelleéloquente sécheresse! Ici d'ailleurs, je veux donner tout à fait la parole à M. Reuss, qui a su trouver dans son cœur d'admirables pleurs pour regretter tant de trésors J'aime l'indignation, j'aime ceux qui savent s'indigner. Tout est simple, tout est navrant dans ce récit que nous engageons tous nos lecteurs à lire d'un bout à l'autre. Ecoutez cet érudit, cet honnête homme raconter ses impressions devant les envahissements de l'incendie. « Je n'oublierai jamais, dit-il, cet homme du peuple, simple ouvrier en blouse, que je rencontrai le lendemain du 24 août devant les ruines encore fumantes du Temple neuf, et qui, pleurant à chaudes larmes, s'écriait: «0 notre pauvre bibliothèque ! c'est « là ce qu'ils ont fait de plus indigne. » Je l'avoue, la colère naïve de cet homme, qui peut-être savait à peine lire, pourqui certes cette bibliothèque n'avait été jusqu'ici qu'une spiendide inutilité, et qui pourtant sentait vaguement qu'il venait de se commettre ici un véritable forfait, un crime de lèse-civilisation, m'a profondément touché, et je tenais à la rappeler ici. >»

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M. Reuss en vient alors à examiner si l'incendie du 24 août a été le résultat d'un funeste hasard, « ou si c'est de sang-froid que tous les trésors détruits par l'ennemi ont été voués à la destruction. •> Il s'arrête àcedernier avis, qu'il entoure de preuves : «L'artillerie prussienne, dit-il, s'est montrée beaucoup trop habile pendant la durée du siège pour pouvoir plaider, au sujet de la bibliothèque, les circonstances atténuantes de l'incendie par maladresse. » Ces messieurs, paraît-il, étaient, en effet, d'une belle force. Ils s'amusèrent, pour prouver leur adresse, à viser la croix de pierre qui surmonte la flèche de la cathédrale, et dès le troisième coup ils l'atteignirent. Cette croix pèsera d'un poids terrible sur la Prusse. M. Reuss ne le dit pas, mais un catholique peut et doit le dire. D'ailleurs les conclusions de M. Reuss sont accablantes : « Je le déclare en mon âme et conscience, ajoutet-il avec un accent souverain de certitude: il n'y a pas moyen de nier que la destruction ait été chose préméditée. » Et, encore un coup, il le prouve. Puis il termine cette lettre, qui peut passer pour un chef-d'œuvre, par un adieu touchant à tant de trésors perdus, c à jamais perdus : » « Vous me pardonnerez, dit-il, cette abondance de détails, en songeant que je dis dans ces pages comme un suprême adieu à un mort chéri qu'on quitte à tout jamais ! »

Il reste donc démontré, et l'histoire le dira impassiblement, que le peuple le plusérudit du monde moderne est aussi celui qui a détruit avec le plus de sauvagerie les plus inestimables richesses de l'érudition. Nous ne sommes pas suspects de partialité, et dans notre dernière chronique encore, nous savions faire l'éloge de la science et des savants allemands. Mais c'est qu'il y a deux hommes chez le Prussien : il y a le travailleur solide et consciencieux ; puis, dès que la guerre éclate, le sauvage. C'est le Sauvage qui a opéré à Strasbourg, et ailleurs. C'est le Sauvage, dis-je, qui, pendant toute une nuit, a fait pleuvoir sur la Bibliothèque je ne sais quels engins affreusement incendiaires, «accompagnés déboîtes à balles qui répandaient des centaines de projectiles aux alentours afin d'empêcher l'approche, i Nous ne les oublierons pas, ces flammes plusieurs fois infâmes, qui ont dévoré Strasbourg ; nous n'oublierons pas qu'elles ont trouvé parmi nous d'horribles imitateurs. Les Prussiens, hélas ! ont été nos professeurs d'incendie. Ils ont montré, sans le vouloir, leurs procédés à la Commune: ils ont inauguré le règne du pétrole; ils sont pour quelque chose enfin dans tous nos incendies, dans tous nos malheurs. Nous nous en souviendrons. Mais, si Dieu nous rend un jour notre vieille gloire, s'il nous permet de franchir le Rhin avec nos drapeaux purifiés et surmontés de la croix, nous ne nous vengerons pas en brûlant les bibliothèques allemandes. Nous nous vengerons en les préservant.

Chacune de nos Chroniques contient nécessairement un lugubre chapitre, et il nous faut en venir tôt ou tard à la Nécrologie. Cest

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triste, mais utile. Ceux qui travaillent sur le passé sont plus étroitement tenus à la reconnaissance que la plupart des autres hommes, et leur ingratitude serait moins pardonnable. Nous avons aujourd'hui à payer une dette à la mémoire de MM. Pierre Clément et Desplanque. Le premier a fait faire à la science de nos institutions d'incontestables progrès. Le xvne siècle était son domaine, et l'éditeur de la Correspondance de Colbert a singulièrement contribué à le faire mieux connaître. Il n'était pas de ceux qui méprisent cette époque, et qui « remettent Louis XIV à sa place. » Quant à M. Desplanque, nous l'avons plus intimement connu. C'était un travailleur, dans toute la force de ce mot, et la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes a dû consacrer trois pages à la seule énumération de ses œuvres. Il est mort à la tâche, laissant un noble exemple à ses concitoyens, qui n'aiment pas assez le travail et lui préfèrent volontiers le clinquant. M. Desplanque était un chrétien solide. Je pense, par ces derniers mots, écrire pour lui la meilleure de toutes les épitaphes.

Nous devons aussi une mention à un collaborateur que la Revue a perdu au moment même où elle venait de l'acquérir ;à un économiste distingué qui cultivait avec passion une science souvent dangereuse et chimérique quand elle ne s'appuie pas sur la Religion et sur la Tradition : M. Louis d'Armailhac a été emporté soudain à l'âge de quarante ans. Les lettres chrétiennes et la science économique font en lui une perte qui sera vivement ressentie par tous ceux auxquels il avait été donné d'apprécier la fermeté de ses principes. M. d'Armailhac n'avait pu jusqu'ici donner sa mesure. Nos lecteurs ont pu lire de lui, dans la dernière livraison de la Revue, une étude sur les Assemblées provinciales en Saintonge, à propos du livre de notre collaborateur M. L. Audiat.

Et maintenant, laissez-moi, pour finir, vous conter une jolie histoire dont nous pourrions tirer une excellente moralité (ce qui n'est pas le fait de toutes les histoires).

La scène se passe dans une grande ville de l'est de la France pendant l'occupation prussienne. Nous sommes, si vous le voulez bien, dans le «palais de la Préfecture, » et dans le bureau de l'Archiviste.

L'Archiviste est un ancien élève de l'Ecole des Chartes, auteur de vingt ouvrages que l'Institut a plusieurs fois couronnés. C'est un de nos meilleurs érudits, et nos lecteurs le connaissent bien.

Donc, il est à son travail, et lit fort gravement un Cartulaire du xiii6 siècle. Survient un Prussien.

Ce Prussien est un soldat, cela va sans dire, et notre confrère reconnaît en lui l'aide de camp du général *** : « Je viens, dit-il « sèchement à l'Archiviste, installer une poudrière dans vos Archi- « ves. » Je ne chercherai pas ici à peindre la physionomie de l'éru-

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dit (c'est du Français que je parle). Mais enfin Ton ne s'entend pas dire ces choses-là sans bondir... intérieurement. C'est ce que fit notre archiviste; puis il s'inclina. Que vouliez- vous qu'il fit?

Pendant ce temps, le Prussien regardait le Cartulaire : « Vous « savez lire ça ? » dit-il au Français.— « Mais, répondit celui-ci fort pla- « cidement, c'est mon métier. » Le Prussien fit un geste de doute fort insolent et reprit : « Voyons, voyons si vous savez lire. » L'Archiviste s'exécuta de fort bonne grâce et lut avec une rapidité louable dix lignes du cartulaire demandé.

Le Prussien alors : « C'est bien, dit-il. Mais n'oubliez pas, mont sieur, que vous devez cette écriture, comme tout le reste, auxGoths * mes ancêtres. »

Pour le coup l'Archiviste bondit... extérieurement. « Mais l'écri- « ture gothique, observa-t-il, n'a absolument rien de commun avec « les Goths, et vous vous trompez étrangement. »

« — Vous voyez en moi, monsieur, quelqu'un qui connaît la « bible d'Ulphilas, et je sais, reprit le Prussien, je sais ce que je t dis. »

Par malheur, notre Archiviste se trouve être un des trois ou quatre Français qui connaissent Ulphilas sur le bout du doigt, et l'ancienne langue gothique, et la véritable écriture des Goths.

Or, il avait iàune des éditions d'Ulphilas, et cette édition était ornée de fac-similé que le Français se hâta de placer sous les yeux du Prussien, en regard du Cartulaire : « Voyez donc, lui dit-il, si les « deux écritures se ressemblent. »

Le Prussien baissa le ton, s'en alla plus poliment qu'il n'était entré, et...

Et il n'y eut pas de poudrière aux Archives. Moralité :

Si nous voulons être en état de « river le clou » aux Allemands, travaillons sans relâche, travaillons comme l'archiviste de mon histoire en donne vaillamment l'exemple depuis vingt ans.

Et la Prusse sera partout battue..., comme elle l'a été là-bas par un simple archiviste départemental qui savait son Ulphilas !

Léon Gautier.

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