DEDICACE
drapeau jusqu'à la folie. « Hélas! m'écrivait l'auteur des ïambes après l'avoir lue, elle est bieu vieille garde, cette histoire ! » J'aurais volonliers répondu à Auguste Barbier : > Non, elle est tout simplement vieille France », — si la jeune armée de la France nouvelle n'avait. Dieu merci, comme l'autre, la folie du drapeau, la folie— qui est la raison d'être des peuples, — la sublime folie du dévouement, du patriotisme et du devoir.
Et c'est en souvenir de notre passage à Garnisons-Kircbe, que je vous dédie, moucher camarade, ce conte qui, sans en avoir l'air, est pourtant une histoire.
Que le sort nous suscite, un jour, des affolés qui rêvent, eux aussi, de reprendre les drapeaux prisonniers; mais qui, plus heureux que nous, hélas, y réussissent!
Votre tout dévoué, J. G.
Extrait du Rapport de M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel de V Académie Française sur les concours, de l'année 1879.
M. Jules Claretie est un écrivain jeune encore, qui a déjà beaucoup écrit et qui n'en est pas à faire ses preuves de talent. Il méritait bien, lui aussi, d'attirer l'attention de l'Académie. Son dernier ouvrage, intitulé le Drapeau, n'a pas le carnctére d'un roman ou d'une nouvelle. Ce n'est, à vrai dire, qu'une
anecdote racontée, mais qui offre, sous sa simplicité même, quelque chose d'héroïque et d'épique, dont il est impossible de n'être pas frappé : l'amour de la patrie et le fanatisme du drapeau ont rarement inspiré de plus nobles accents. »
Jcles Sandeac, Rapport sur le Prix Vitet (nté par M. Camille Doucet).
— Voyez-vous, disait souvent le vieuxcapitaine Fougère] en frappant sur la table, vous ne savez pas, vous autres, ce que c'esl que le drapeau. Il faut avoir été soldat; il faut avoir passé et piétiné sur des chemins qui ne sont plus ceux de France; il faut avoir été éloigné du pa.As. sevré de toute
parole de la langue qu'on a parlée depuis l'enfance ; il faut s'être dit, pendant les journées d'étapes et de fatigue, que tout ce qui reste de la patrie absente, c'est ce lambeau de soie aux trois couleurs françaises qui clapote, là-bas, au centre du bataillon; il faut n'avoir eu, dans la fumée du combat, d'autre point de ralliement que ce morceau d'étoffe déchirée pour comprendre, pour sentir tout ce que renferme dans ses plis cette chose sacrée qu'on appelle le drapeau. Le drapeau, mes pauvres amis, mais, sachez-le bien, c'est, contenu dans un seul mot, rendu palpable dans un seul objet, tout ce qui fut, tout ce qui est la vie de chacun de nous : le foyer où l'on naquit, le coin de terre où l'on grandit, le premier sourire d'enfant, le premier amour de jeune homme, la mère qui vous bercs, le père qui gronde, le premier ami, la première larme, les espoirs, les rêves, les chimères, les souvenirs; c'est toutes ces joies
à la fois, toutes, enfermées dans un mot, dans un nom, le plus beau de tous : la patrie. Oui, je vous le dis, le drapeau, c'est tout cela; c'est l'honneur du régiment, ses gloires et ses titres flamboyant en lettres d'or sur ses couleurs fanées qui portent des noms de victoires; c'est comme la conscience des braves gens qui marchent à la mort sous ses plis; c'est le devoir, dans ce qu'il a de plus sévère et de plus fier, représenté par ce qu'il a de plus grand : une idée flottant dans un étendard. Aussi bien étonnez-vous qu'on l'aime, ce drapeau parfois en haillons, et qu'on se fasse, pour lui, trouer la poitrine ou broyer le crâne ! Il semble que tous les cœurs du régiment tiennent à sa hampe par des fils invisibles. Le perdre, c'est la honte éternelle. Autant vaudrait souffleter un à un ces milliers d'hommes que de leur arracher, d'un seul coup, leur drapeau. Non, non, cent fois non, vous ne comprendrez jamais ce que
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peut souffrir un homme qui sait que son drapeau est demeuré, comme une partie intégrante du pays, aux mains de l'ennemi. C'est une idée fixe qui, dès lors, le torture et le déchire : « Le drapeau est là-bas! ils l'ont pris; ils le gardent! » >"uit et jour il y songe, il en rêve... Il en meurt parfois. Qu'est-ce qu'un drapeau? me direz-vous; un symbole... Et qu'importe qu'il figure, ici ou là, dans une revue ou une apothéose? Symbole, soit; mais tant que l'espèce humaine aura besoin de se rattacher à quelque croyance saine, mâle et vraie, il lui en faudra encore, de ces symboles dont la vue seule remue en nous, jusqu'au profond de l'être, tous les généreux sentiments, tout ce qui nous porte vers le dévouement, le sacrifice, l'abnégation et le devoir!
Quand il avait ainsi parlé, le capitaine Fùuserel retombait bientôt dans un mu-