‹ Le drapeauChapitre 2 sur 10 · LU DRAPE V V · texte numérisé non relu

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tisme somnolent qui lui était habituel.

C'était, d'ordinaire, un homme triste, accablé, pensif, courbé par l'âge, il est vrai; et, dans le petit café de Yernon où il venait chaque soir lire les journaux de Paris en prenant son gloria, on n'entendait que rarement sa voix, et dans les grandes occasions. Depuis de longues années, Fougerel avait adopté le Café de la Ville, au coin de la ruelle qui longe l'église. Il y venait après dîner, tous les jours, au même moment , s'asseyait inévitablement à la môme table, y demeurait le même nombre d'heures et se retirait à la même minute pour regagner son logis, situé de là, dans la vieille rue Saint-Jacques. La table où il s'asseyait n'avait jamais d'autre occupant que lui. Que si.

avant l'arrivée de Fougerel, un voyageur de commerce, nouveau venu à Vernon, ou un passant prenait place dans le coin où l'ancien soldat s^ tenait d'habitude, le

garçon de café s'approchait doucement et. tout bas, disait :

Il est impossible que vous restiez à cette table, monsieur : c'est la table des capitaines.

La c table des capitaines » était célèbre dans le C ; Ville, et, quoique Fouge-

rel y vînt seul, elle avait gardé cette dénomination en souvenir d'un autre soldat, le compagnon de Fougerel, qui, lui aussi, au temps passé, s'asseyait chaque soir devant cette table de marbre. Vernon les avait vus, pendant longtemps, toujours au même endroit, dans ce café, roulant sous la paume de leur- mains les dominos qui rendaient, sur le marbre, leur bruit d'osselets, ou faisant tlamber au-dessus de leur demi-tasse une couche légère d'eau-de-vie, et regardant, sans dire un mot, cette ilamun' qui s'éteignait bientôt, sans force, comme s'éteint un vieillard. Ils n'étaient ni gro-

gnons, quoique vieux, ni maussades; mais ils ne se livraient et ne causaient point volontiers cependant. Leurs propos, où revenaient si souvent les souvenirs d'autrefois, les échos des journées de bataille, les visages d'amis maintenant disparus, leur suffisaient. Leur amitié leur tenait lieu de tout au monde, et, quoique peu fortunés et déjà atteints des maux de l'âge, ils se trouvaient heureux.

Fougerel et Malapeyre, comme s'appelaient les deux capitaines, se tutoyaient depuis longtemps comme de vieux amis.

Ils s'étaient connus au même régiment de ligne, et presque en même temps, ils avaient passé dans le même bataillon des grenadiers de la vieille garde impériale. Fougerel était Normand, engagé volontaire, parti tout jeune du pays, Pressagny, un petit village des environs de Vernon, — qui porte, on ne sait pourquoi, le surnom de l'Orgueilleux, — et, se battant

bravement, n'épargnant, en campagne, ni son sang ni sa peine, il avait, à la pointe de la baïonnette et de l'épée, conquis les épaulettes de capitaine. Malapeyre avait fait de même, arrivant au même but par les mêmes chemins. Fils d'un pêcheur de Lormont près de Bordeaux, comme Fougerel était né d'une famille de fermiers normands, il avait voué sa vie à celte France que Napoléon Ier lançait alors — éperonnant jusqu'au sang ce cheval de bataille — dans toutes les aventures et dans toutes les guerres. Il avait trouvé, au bout de celte existence de labeur, une épée de capitaine, la croix d'honneur et une modeste pension de retraite, à peine de quoi vivre; mais, toujours comme Fougerel, Malapeyre se souciait peu de vivre ou mourir.

Cote à côte, ces braves gens avaient fait, en soldats résolus, les dernières campagnes de l'Empire. Ils s'étaient battus à Smolensk,

à Leipzig, en Allemagne, en France, et après le retour de l'île d'Elbe, ils avaient versé leur sang à Waterloo, 'dans la partie suprême du conquérant aux abois.

Chacun des deux capitaines avait tenté là tout ce que peut un homme pour ne point survivre. Blessés tous deux, laissés pour morts, ils étaient tombés avec les derniers carrés, leurs habits bleus entourés d'un monceau d'habits rouges. Puis, au lendemain de leur convalescence, ils avaient trouvé un roi assis sur le trône impérial qu'ils avaient si longtemps soutenu de leurs vaillantes mains, le drapeau blanc flottant à la place du drapeau tricolore, des uniformes nouveaux, une cocarde nouvelle, des Suisses qui nommaient les soldats de Milhaud ou de Ney des « brigands de la Loin* ». \^n rêve écroulé.

Les deux amis se regardèrent alors en hochant la tête. A quarante ans, en pleine vigueur, ils se réveillaient licenciés, sans

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état, sans espoir, une maigre pension de retraite leur payant avec avarice le prix sacré de leurs blessures. Que faire ? Et quelle existence allaient mener dans cette France nouvelle ces deux soldats devenus suspects, bonapartistes pour les uns, jacobins pour les autres? Fougerel et Malapeyre se consolèrent en se disant que la royauté des Bourbons ne pouvait durer, et qu'il suffisait d'attendre. Alors ils cherchèrent, dans ce grand pays pour leqoel ils avaient tant et si bien combattu, un coin où se réfugier, où se reposer et patienter. Voilà vingt ans qu'ils avaient quitté l'un ses pommiers normands, l'autre ses vignes bordelaises, vingt ans qu'ils menaient, à travers le monde, la vie des chevaliers errants, toujours cheminant, jamais au repos, vainqueurs et vaincus, entrant, musique en tête, dans les capitales conquises, et disputant le lendemain, au Cosaque ou au Prussien, la terre de France

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toute trempée du sang français. Vingt ans de courses et de combats ! En vingt ans les foyers se vident, et les vieux parents disparaissent. Ni l'un ni l'autre ne retrouva trace du passé. A la place de la petite maison de Lormont où il était né, Malapeyre rencontra une auberge nouvellement construite, qui servait de relais à la diligence de Bordeaux.

Lorsqu'il demanda, à Pressagny, des nouvelles de ses parents, Fougerel vit des gens qui interrogeaient leur mémoire et qui disaient :

— Oui, j'en ai entendu parler!... Ils ont quitté le pays pour s'établir à Pacy, et ils y sont morts.

C'était tout ce qui restait aux deux amis : des noms sur une pierre, dans quelque cimetière de village. Aussi bien, se voyant inutiles et se sentant tout seuls dans le monde, ils résolurent de continuer, coude à coude, comme des soldats dans le rang, le

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