‹ Le drapeauChapitre 10 sur 10 · LE DR A V E V U · texte numérisé non relu

LE DR A V E V U

reprendre. Les doigts crispés sur cette étoffe sainte, il sentait les ongles des assaillants lui labourer la chair :

— Lâches, criait-il encore, vous ne l'aurez pas ! vous ne l'aurez pas!

Les soldats le poussaient furieusement contre la muraille.

— A coups de sabre ! cria le sous-officier. L'un d'eux dégaina, et Fougerel sentit la

lame de fer lui tomber sur la joue. D'autres le prenaient par les jarrets et le renversaient. Cette meute l'eût mis en lambeaux sans remords.

— Misérables! cria le capitaine, dont le sang coulait...

11 murmura encore quelques mots : « llalapeyre! mon pauvre Malapeyre! le drapeau!...); Et il s'évanouit, perdant son sang.

Blessé àla tête, les soldats voulaient l'achever. L'arriv.'e d'un officier le sauva. On le porta à l'hôpital ou plutôt à l'infirmerie d'une prison. Quand il revint à lui, ce fut

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pour répondre aux questions que lai posèrent des juges instructeurs.

D'abord il ne voulut pas se soumettre à l'interrogatoire; il disait :

— Laissez-moi, fusillez-moi; je ne vous connais pas!

Puis il se décida à dire pourquoi il avait arraché le drapeau.

— J'avais juré de le reprendre.

Il ne donna plus, dès lors, d'autre raison. Lorsqu'il fut guéri, on le mit au cachot. Il y resta six mois, pendant qu'on instruisait son procès. L'affaire avait fait grand bruit; les mangeurs de Français, comme s'appelaient alors les imitateurs de l'écrivain Menzel, en tiraient un parti considérable dans les gazettes. Fougerel,lui, ne sortait plus de son mutisme sombre. A la fin, l'ambassadeur de France intervint dans ce débat et laissa entendre que les six mois de prison préventive suffiraient bien à punir le capitaine; le pauvre diable étant peut-être un peu

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fou. Il obtint que Fougère! serait mis en liberté,' ce qui fît. à cette époque, accuser de faiblesse le gouvernement prussien. Lorsqu'on lui annonça ce résultat, Fougerel ne laissa paraître aucune joie II dit seulement :

— C'est bien.

Une escorte de gendarmes prussiens le reconduisitjusqu'à la frontière. H demanda, à Cologne, la permission de s'arrêter uno journée, une après-midi, une heure, afin d'aller au cimetière.

On lui refusa cette faveur.

Et, lui, hochant la tête :

— Après tout, se dit-il, cela vaut peutêtre mieux. Qu'irais-je dire àMalapeyre? Je n'ai pas tenu parole!

A la frontière belge, il fut libre, mais sans éprouver aucun sentiment heureux on recouvrant cette liberté. Il lui semblait maintenant que sa vie était finie, manquéo. usée, inutile. Jamais, même apr-'-s les désastres de son âge mûr, il ne s'était senti

aussi profondément vaincu et humilié ! Lorsqu'il revit, à Givet, l'endroit où s'était assis Malapeyre, déjà malade, ce soir d'août oùles moucherons volaient dans l'air, Fougerel sentit un sanglotluimonteràlagorge,etilpleura.

— Oui, dit-il tout haut, pleure, va; maintenant tu n'as plus que cela à faire !

Il revint à Vernon, et il éprouva une douleur profonde, mais silencieuse, en retrouvant dans la petite ville toutes choses en leur coin habituel, les mêmes gens, les mêmes pavés, tout, excepté l'ami qui lui rendait, en ce coin de France, la vie aimable et occupée. Comme ce petit logis de la

vieille rue Saint-Jacques, plein de souvenirs de vingt années, où chaque objet rappelait le souvenir de Malapeyre, sembla triste et immense à Fougerel! Il lui fallut conter à la vieille dame la mort de son ami. Elle écoutait, levait la main au ciel, disait :

— Pauvre monsieur !

Quand Fougère] eut fini, elle lui demanda doucement d'où lui venait sur la joue droite cette cicatrice qu'elle ne lui connaissait pas.

— Oh! rien, répondit Fou,£rerel. Un postscriptum au passé, voilà tout.

A partir de ce jour, il reprit peu à peu l'habitude d'aller comme jadis dîner à VHôtel (TÉvreux et fumer sa pipe au Café de la Ville. On lui réservait toujours sa table, a table des capitaines. On le saluait, on le choyait. Il parlait peu et se promenait volontiers seul sur l'avenue de la Maisonnette, ou il allait jusqu'aux Valmeux. ainsi qu'autrefois avec son ami. Tout en marchant, on l'entendait parfois so parler comme à lui-

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même ou à un être imaginaire auquel il disait de temps à autre :

— Que veux-tu? j'ai fait ce que j'ai pu. Il ne faut pas m'en vouloir.

Souvent, à l'hôtel, il demandait, pendanl son repas, un peu de malaga.

— Une larme, disait-il.

Et il le buvait doucement, en souvenir de l'ami mort. Puis il rentrait au logis, dépliait les vieux papiers laissés par Malapeyre, les relisait, hochait la tête ou encore regardait les épaulettes du capitaine, sa croix d'honneur et la capote portée à Waterloo, et s'occupant à rechercher dans le drap usé la trace de la balle qui avait blessé son ami :

— Voilà, disait-il. Oui ! En pleine poitrine. Et après avoir supporté ça, mourir d'une fièvre eu royage. Parodie que la vie !

11 vieillissait ainsi, de plus en plus triste,

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courbé. Les années passaient. Les petites filles que Fougerel avait vues autrefois jouer à la corde dans le Bassin-Vert étaient devenues maintenant des femmes, des mères de famille, presque des grand'mères, dont les enfants jouaient aussi, à leur tour, sur le Bassin-Vert. Les petits garçons auxquels il apprenait en riant l'exercice étaient officiers, négociants, sous-préfets. La vieille dame qui louait le logis de la rue Saint- Jacques était morte. Tout changeait, tout se modifiait ; les être?, les choses; une nération arrivait, d'autres partaient, et \\ vieux capitaine Fougerel, ridé, cassé, se traînant sur sa canne, allait toujours à la table des capitaines, donnant en passant son coup d'œil aux joueuis d'échecs ou de billard.

Il était maintenant plus qu'octogénaire, et le chagrin en avait fait un vieillard presque en enfance.

On l'entendait radoter et marmotter tout seul :

— Non, il ne faut pas m'en vouloir...

Nous nous serions défendus à deux, voilà tout! Mais à Potsdam, comme à Waterloo, ils étaient trop, vois-tu, vieux!

D'autre fois, il demeurait pendant les beaux jours, assis sur un banc, au soleil, le long des Avenues, le regard plongé dans une contemplation muette, ses yeux fatigués regardant devant lui sans voir, et sa main traçant machinalement sur le sable quelque plan de combat. En passant devant lui. les enfants marchaient à pas étouffés, mettaient leurs doigts sur leurs lèvres roses, et les plus raisonnables disaient aux plus petits :

— Taisons-nous! c'est le capitaine Fougerel qui dort.

Souvent aussi, le vieillard sortait de cette somnolence et de cette sorte de torpeur.

C'était dans ses beaux jours et lorsqu'il consentait à parler. Alors sa figure ridée, mais encore mule, s'animait et de sa voix grave et forte il donnait aux nouveaux le mot d'ordre des anciens :

— Sachez vous dévouer, vous autres !

Soyez généreux, quittes à être dupes. Soyez patriotes, quittes à être chauvins, comme les plaisantins disent. Aimez ce qui est beau, servez ce qui est bien. Ayez une foi, un drapeau, et mourez pour lui. Cela vaut mieux que de vivre sans lui.

Puis il retombait dans son rêve.

Un soir du mois de juillet 1870, — il n'y a pas dix ans, et il y a dix siècles, — le capitaine Fougère] était allé machinalement, comme d'habitude, à la gare de Vernon, où, avec le train de Paris, arrivent chaque soir les nouvelles du jour. Non pas que le vieil-

lard s'inquiétât beaucoup des nouvelles, mais c'était une promenade.

Il y était allé, courbé sur sa canne, traînant le pied, toussant, fatigué. On le saluait en chemin, et il avait peine à rendre son salut.

En arrivant à la gare, il vit une foule compacte, il entendit un bruit inaccoutumé : il remarqua que les regards des gens brillaient, que les gestes étaient saccadés et les mains fiévreuses.

Il demanda ce que c'était.

— Ce que c'est, capitaine?... C'est la

guerre !

La guerre? dit le vieillard en dressant

— La guerre avec la Prusse!... La guerre

l'oreille.

- La est déclarée !

Le capitaine Fougère! s'appuya, pour ne

point tomber, à la grille qui borde la voie : pais, blanc comme un linge, il se redressa brusquement, et, levant en l'air sa canne dont maintenant ii n'avait plus besoin pour se soutenir, il poussa d'une voix forte un grand cri :

— Vive la France !

On vit alors le vieux soldat, tout à l'heure brisé, courbé, débile, retrouver une énergie suprême et marcher presque rapidement vers la ville, en faisant tournoyer son bâton de vieillesse entre ses doigts ridés.

Il parlait tout haut, et d'une voix ferme :

— Malapeyre ! mon vieux Malapeyre, disait-il, le drapeau, eh bien ! le drapeau, nous allons le reprendre enfin cette fois!

Pendant le repas, à l'Hutel dËcrcux, le

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vieux soldat, pris d'une fièvre généreuse, rayonnait.

U lit apporter du malaga pour toute la table, et Ton but bravement à l'armée qui partait, aux victoires futures.

— A la victoire des nouveaux! répétait Fougerel, dont la voix ardente vibrait comme un clairon.

Puis, après la soirée au café, prenant son chapeau et l'enfonçant d'un coup sec sur son front, le capitaine rentra en son logis, répétant tout haut dans les rues désertes :

— Le drapeau, ils nous le rapporteront, le drapeau, entends-tu, Malapeyre?

Et le vieux soldat s'endormit sur ce rêve.

' Le lendemain, la ville de Vernon apprenait, avec une émotion profonde, que le vieux capitaine Fougerel avait été trouvé, le matin, dans son lit, frappé d'une attaque d'apoplexie.

Le vieillard était mort heureux, le sourire aux lèvres.

Depuis ce temps, personne ne s'assied, là-bas, à la table des capitaines.

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