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couleurs fanées, aux franges déchirées par les balles, et qui pendent,- carrés, à leurs hampes bleuâtres. Les plis poudreux de ces étendards des gTandes guerres arrivaient alors jusqu'à la portée de la main des visiteurs. Depuis quelques années, une sorte de balustrade en sépare davantage le public. En se penchant sur la galerie, on pourrait cependant encore toucher cette soie déchirée, déchiquetée dans le combat, et qui répand comme une odeur de salpêtre et de poussière. Ces trophées des victoires de Bliicher étendent ainsi leur ombre sur le sommeil du roi philosophe. Les petits-neveux du vainqueur de Rosbach témoignent de leur haine contre les vainqueurs d'Iéna.
Tout cœur français se sentirait durement frappé à la vue de ces drapeaux, arrachés aux mains crispées des morts de Waterloo. En entrant dans la Garnisons-Kirehe, Fengerel, pâle, contenant, sous une froideur feinte, l'émotion la plus atroce qu'il eût
ressentie de sa vie, avança lentement, les veines glacées, et tout d'abord ses yeux s'arrêtèrent sur le tableau des médaillés de 1813 morts h Potsdam, invalides de la guerre de Tin dépendance allemande, dont on encadre les médailles en souvenirs de leurs hauts faits. Le capitaine regarda cela, -avança ensuite jusqu'à la grille de la chapelle, il s'arrêta brusquement. Au-dessus de lui, dans la lumière presque insultante d'un rayon de soleil, il avait vu enfin des drapeaux tricolores, des drapeaux français, avec leurs lettres d'or et leurs inscriptions. Un coup de couteau ne lui eût pas fait plus de mal. 11 se sentit pris d'une rage profonde en les regardant, ces drapeaux noircis et funèbres comme des crêpes de deuil. Il lui fallut demeurer un moment immobile, tant son émotion était grande. Le sang lui monta au front et battait à ses tempes. Puis le capitaine revint à lui, et il pas^a sur son crâne, qui brûlait, sur ses yeux gros do
larmes. sa main tremblante, lorsqu'un vieillard presque gigantesque, maigre, sec, moustache rude, coifie d'une casquette à cocarde noire et blanche et portant une longue capote grise de sous-offiçier, s'approcha, et, après l'avoir un moment considéré, lui dit d'une voix gutturale :
— Monsieur est Français? Monsieur veut visiter?
— Oui, répondit alors Fougerel en secouant son ('motion terrible.
Le gardien fit quelques pas vers la chapelle, l'ouvrit, alluma une chandelle, puis s'arrêtant brusquement devant le tombeau sur lequel luisait la lumière, et, prenant instinctivement la pose correcte et machinale du soldat prussien à l'exercice, il commença d'un ton de litanie V explication qu'il donnait, depuis bien des années, aux visiteurs. Il détailla les hauts faits du roi de Prusse, le récit de ses combats; | désignant les trophées suspendus au dehors
il entama machinalement le récit de la bataille de Waterloo, où les drapeaux français avaient été conquis ; mais au moment où il prononçait ce nom de défaite :
— Inutile, interrompit Fougerel,je sais... j'y étais...
— Ali ! fit le sous-officier en demeurant immobile.
11 se fit un silence glacial entre ces deux hommes.
Le capitaine, l'œil lixe, ne disait mot. Tout à coup le Prussien, au bout d'un moment demanda tout bas à Fougerel :
— Quel régiment?
— 1er grenadiers de la garde. Dernier carré!
— Ah! dit encore le Prussien, c'est mon régiment qui vous a chargés...
— Quel régiment?
— Hussards noirs!
Le capitaine ne répliqua pas, mais il redressa sa haute taille, et, regardant le gi-
lui
L'anlesque sous-officier droit dans les yeux, il fît vibrer dans ] "éclair de ses prunelles toute sa rage concentrée, toute sa fureur passée, toute sa douleur présente; et, devant l'électricité farouche de ce regard, le gardien baissa lentement ses paupières sur ses veux d'un bleu gris et froid.
C'était comme une flamme de la lutte ancienne, qui brillait et incendiait encore, montrant la profondeur sinistre de la haine amassée entre ces combattants d'autrefois, maintenant vieillis, cassés, courbés par l'âge. Après trente ans, la patriotique colère, la rage de la mêlée subsistaient dans toute leur fièvre ardente. Fougerel, raide, superbe, fit d'un pied assuré deux pas en avant.
— De la-haut, — dit froidement le gardien en relevant un peu la tète et en montrant la galerie, puis l'escalier qui y conduisait. -- on voit mieux les drapeaux.
A ce moment même, la porte de la Garnisons-Kirche s'ouvrait et se refermait avec
bruit. C'était une famille de touristes anglais qui y entraient en parlant très haut. Le sousoflicier, avec cette avidité de fauves à l'affût qu'ont les guides, quitta un moment le capitaine pour aller recevoir les visiteurs, dont il attendait sans doute un pourboire plus considérable, et Fougerel en profita pour sortir de la crypte, et gravir aussitôt les marches qui conduisaient au premier étage. Son Cœur sautait sous son habit boutonné.
Une fois arrivé sur cette sorte de terrasse, le capitaine, en se penchant, eut comme un éblouissement. Là, près de lui, les aigles, dans la lumière, faisaient étinceler encore leur or poudreux; les inscriptions glorieuses éclataient sur les drapeaux déchirés; là, à portée de sa main, courbés en éventail devant le tombeau du roi prussien, les étendards de la vieille garde semblaient couchés comme des courtisans qui saluent un maître. Quelle âpre et violente douleur ! les revoir en un tel lieu, captifs, offerts à la cu-
riosité banale ou à l'ironie des foules ! Quelle fièvre aussi, quel immense rêve! les sentir si près, les voir prés de soi, les toucher!
Le sang de Fougerel battait horriblement. Une sorte d'angoisse lui serrait la : et le faisait vaciller sur ses jambes.
Il avait envie de s'élancer sur ces trophées et de les jeter bas. d'un coup violent, inouï et de se précipiter avec eux dans le vide, les tenant embrassés, lorsque tout à coup, justement sur celui des drapeaux qui se trouvait le plus rapproché de la balustrade où il s'accoudait, le capitaine aperçut, étincelant encore, le chiffre de son régiment, ce chiffre I des grenadiers.
Il le revit, ce lambeau superbe pour lequel il avait joué et voulu donner sa vie : il le reconnut encore à cette hampe bi dont une balle avait emporté l'aigle, alors que le capitaine L'agitait là-bas, clans la fu- . Le drapeau! c'était le drapeau du régiment, le drapeau lacéré, déchiqueté, ram
sur les corps étendus, et recousu, pour la plus grande gloire de la Prusse, par les jolies mains d'une princesse allemande!...
— Malapeyre ! Malapeyre ! murmura instinctivement Fougerel.
Il se sentait poussé par un sublime vertige ; il se pencha sur la balustrade, atteignit de sa main droite fiévreusement étendue le drapeau dont la soie vieillie caressa ses doigts comme une peau de femme, et, le prenant alors à pleine main, d'un coup violent, tirant à lui l'étoffe sacrée, m'arracha, la déchira rapidement, l'attira vers lui, la baisa avec une joie débordante, puis brusquement, comme s'il venait de commettre un forfait, il serra d'un geste prompt ce bunbeau tricolore sur sa poitrine, boutonnant en hâte sa redingote, et se redressant tout à coup, tandis que là-bas, dans l'église, le sous-officicr-gardien disait en anglais aux nouveaux visiteurs :
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— Approchez s'il vous plaît; le tombeau est au milieu.
Fougerel, pareil en ce moment à un prêtre croyant qui vient de recevoir l'hostie, descendait déjà les marches qu'il avait" gravies tout à l'heure, et, ému jusqu'aux os, étouffant son immense joie, il ne songeait qu'à regagner la porte de l'église et la rue.
Au bas de l'escalier, devant la grille du tombeau, il se heurta contre le gardien, qui le regardait, l'air obséquieux, la main tendue. Fougerel lui donna au hasard, sans le regarder, une pièce de monnaie (le gardien dit depuis que c'était un louis d'or); puis, brusquement, le capitaine alla droit devant lui jusqu'à la porte extérieure. 11 étouffait. L'air du dehors le frappa en plein visage, frais et bon. Fougerel ôta son chapeau et se mit à marcher tout droit, à travers la place, d'un pas rapide, ne songeant plus à la voilure qui l'avait amené, QC pen-
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sant à rien qu'à fuir, qu'à emporter, à cacher, à dérober sa conquête. L'idée qu'il avait volé quoi que ce fût ne lui venait pas : il n'avait que la joie du soldat qui a emporté une position d'assaut, et qui se retrouve sain et sauf, après la victoire. Ce drapeau sur la poitrine lui causait comme une chaleur réchauffante. Le capitaine rayonnait, et cependant son cœur battait à coups précipités. Le carillon de la Garnisons-Kirche se mettait justement à jouer en sautillant un air guilleret, heureux, un air français. Fougerel l'entendait. Il lui semblait que le carillon joyeux célébrait son triomphe. Il avançait à grands pas, comme à la charge. Ces rues droites de Potsdam, tirées au cordeau, semblables à celles de Versailles, lui paraissaient interminables. D'ailleurs, il ne voyait rien, il avait devant les yeux comme un voile. Il allait. Un contentement vaste, profond, absolu, l'inondait d'une joie qu'il n'avait jamais ressentie, juie de Qancé enle-
vant sa fiancée, joie de poète touchant à son rêve, joie de fou embrassant sa chimère, ou plutôt joie plus profonde et plus grave, la joie faite de volonté du soldat qui vient, en dépit de tout obstacle, d'accomplir son devoir et de gagner la bataille.
Tout à coup, derrière lui, Fougerel entendit une clameur, un bruit de voix, des cris, le choc de talons lourds sur le pavé, et, livide, en se retournaut, il aperçut un groupe d'hommes qui, du bout de la rue, couraient vers lui en criant.
La seule pensée de Fougerel fut celle-ci :
— Il est perdu!
Il ne songeait qu'au drapeau; il s'oubliait lui-même. Presque en même temps, la pensée lui vint de jeter au hasard dans quelque puits ou quelque trou, n'importe où, le drapeau qu'il avait enlevé. Il lui avait semblé, en venant, traverser une rivière. C'est la Havel, qui arrose San-Souci. Où se trouvait-elle? Il eût, en roulant l'étendard
autour d'une pierre, jeté ces lambeaux au courant de l'eau. Cette idée lui venait, tandis que, hâtant le pas pour fuir, il entendait les cris se rapprocher et redoubler. En courant, il se trouva brusquement devant le petit canal qui traverse la ville. ïl se crut sauvé, ou du moins il crut sauvée l'étoile tricolore qu'il avait conquise. Il s'arrêta court, chercha du regard un caillou, un objet quelconque, et, glissant sa main sous son vêtement, il y sentit la soie frissonnante, lorsque tout à coup, débouchant de l'angle d'une rue transversale, rouges, essoufllés, trois ou quatre sous-officiers prussiens, sortant de la caserne qui est proche, se précipitèrent sur le capitaine en hurlant des menaces. Fougerel dégagea ses mains et, faisant quelques pas en arrière, s'adossa aussitôt ù la muraille d'une maison : là, blême et menaçant, les yeux embrasés sous ses rudes sourcils, la moustache hérissée, les poings fermés, le grand vieillard attendit l'attaque
des soldats, qui reculaient devant son regard.
— Vous ne l'aurez pas! disait-il; lâches, vous ne l'aurez pas !
Mais déjà la foule grossissait autour du Français. Le gigantesque gardien de la Garnisons-Kirchc accourait, ameutant -les passants, criant : A mort! et montrant son poing osseux au capitaine, dont l'attitude menaçante demeurait pareille à une statue. Les injures, les cris, les hurlements se croisaient autour de Fougerel ; pourtant on n'attaquait pas encore, lorsque le sousofficier géant poussa par les épaules les soldats qui se trouvaient devant lui, et les jeta littéralement sur le capitaine. Alors, décidé à se laisser déchirer, assommer par ces furieux, Fougerel disputa sa vie et ce qui était plus que sa vie — le drapeau aux soldats, dont les poings le prirent au cou, dont les souliers le frappèrent aux jambes. Il serrait contre sa poitrine le drapeau que d'autres mains tentaient de lui