CHAUSSÉE D'ANTIN
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rOTHECA
LE
— Chéri... voilà le jour...
La grosse lampe de cuivre était allumée sur la table, dans la chambre à manger. Par la porte entr'ouverte la lumière glissait jusqu'au lit de Dideri Gerpach, roulé en boule sous ses draps.
Annah, depuis un quart d'heure, l'appelait du fond de la petite cuisine où, sur le réchaud, bouillait l'eau pour le thé. Il y avait un peu plus de deux ans qu'ils occupaient l'étage dans la maison du menuisier Peetersen, une maison déjà ancienne comme il y en avait beaucoup au faubourg.
2 LU DltClT AU BONUEl'R
Gerpach n'était jamais pressé de se réveiller : justement cette nuit-là il était rentré tard. On sonnait encore la cloche de la retraite dans cette petite ville : à dix heures, l'homme montait à la tour; mais des gens comme Gerpach et ses amis n'étaient pas obligés de l'entendre. Il y avait toujours pour eux une occasion de rester à boire jusque par delà minuit. Pier Wilms, l'hôte du Faisan couronné, se bornait à baisser le gaz et à verrouiller la porte. La police fermait l'œil.
— Voyons, Didi... voilà qu'il est la demi après cinq, disait-elle encore une fois.
Elle s'était levée dans la nuit : il avait fallu allumer la lampe, refaire un point aux gants déchirés, couvrir la table. Gerpach aimait déjeuner de petits plats substantiels, la viande fumée, deux œufs, un demi pot de marmelade d'oranges, six à huit tranches de pain grillé. C'était la mise en train journalière; il ne se sentait en possession de ses moyens qu'après avoir pris cette nourriture et bu trois grandes tasses de thé. Cependant Gerpach se plaignait de manquer d'appétit. — Je t'en prie, Natje... ferme la porte : il
fait trop clair ici. La lumière de la lampe me tourne le cœur. Annahl Annan! ferme donc la porte, je te dis.
Il criait dans le silence de la maison : la fille du menuisier qui tous les matins venait faire le gros ouvrage, n'était pas encore levée. Peetersen seul était descendu à pas sourds : Annah l'avait entendu ouvrir la porte de l'atelier, dans le jardin. C'était à six heures qu'arrivaient les trois ouvriers.
— Chéri, je t'en prie, ne crie pas comme cela, tu vas réveiller toute la maison. Du reste, prends-le comme tu veux, je ne fermerai pas la porte. Il est temps que tu te lèves : dans un instant Jorg Sangue sera là.
Aussitôt il se mettait à bâiller et à soupirer.
— Bon ! Bon ! si tu crois vraiment qu'il est temps... Mais quel ennui! Jamais je n'ai eu autant l'envie de dormir.
Ils se parlaient à travers les portes ouvertes, dans le bruit de la bouilloire ronronnant sur le réchaud.
Gerpach remua le verre d'eau sur la table de nuit pour faire croire qu'il avait enfin quitté son lit.
Annah pensait :
— A présent, Jorg Sangue passe le fleuve... Dans une seconde il aura amarré; et puis, de son grand pas égal, toujours un peu plus il se rapprochera.
Savait-il marcher celui-là, bon Dieu!
La bouilloire maintenant crachait de petits jets de fumée, en dansant sur la flamme. Les cuivres et les étains pendus au mur ou rangés sur le dressoir avaient l'air surpris, comme si c'eût été tout à coup la nuit de Noël. Peut-être ils croyaient que de petits anges chantaient dans la cheminée.
Annah jeta une cuillère de Peko dans la théière, puis versa l'eau bouillante. Son ombre longue sur le mur doublait les gestes qu'elle faisait, comme une autre gentille Annah semant de la vie devant elle. La fine odeur du pain rôti aussi montait du four. Là où était la jeune femme, on sentait une atmosphère d'activité joyeuse. Gomme ils voyaient peu de monde, très peu de gens seulement savaient qu'Annan Gerpach n'avait pas toujours été une femme heureuse.
Elle retira du four les rôties en se brûlant
un peu les doigts et les disposa sur l'assiette qu'elle avait laissé tiédir près du couvercle. Quelquefois elle bâillait un bon coup ou du revers de la main elle se frottait les yeux, à cause de ce réveil trop matinal. Après tout elle accomplissait là, comme tous les autres jours de l'année, son devoir de bonne ménagère, soumise aux nécessités de la vie, comme elle disait sa prière en se levant et en se mettant au lit.
Une dernière fois, elle se tourna vers la chambre à coucher en élevant la voix.
— Tout est prêt. Puis-je servir, Dideri? De dessous les draps partait une bouillie
de paroles :
— C'est que, vois-tu, je ne me sens pas en train du tout... Tu ferais mieux d'appeler le médecin, ma petite Natje...
Elle était accoutumée à ces versatilités de son mari : avec Dideri, on savait bien comment une chose commençait, mais, quant à dire comment elle devait finir, c'était plus difficile.
Elle déposa les rôties sur la table, près de l'assiette de viande fumée et du pot de mar-
melade, et à petits coups de talons rapides, elle allait jusqu'au lit.
— N'est-ce pas honteux? Que va dire Sangue? Voilà quinze jours que lui et toi vous parlez de cette fameuse chasse aux canards! Pense donc qu'il a dû se lever en pleine nuit pour venir te prendre, comme il l'a promis! Je t'assure, fais un effort, mon chéri.
— Vois-tu, Natje, j'ai un point dans le côté. L'estomac non plus n'est pas bon.
Annah avait ouvert les rideaux. Une coulée de jour pâle s'épandit, pareille à une eau brouillée. Doucement la chambre s'éclaira; les miroirs reflétèrent un maussade ciel de pluie. Gerpach, avec l'emmêlement de ses cheveux jaunes et minces au bord des draps, ressemblait à une tête de chardon en graine. Le lit d'Annah avait gardé le dessin de son sommeil. Au milieu de la pièce, sur une chaise, était étalée une blouse de chasse verte à gros boutons d'argent.
Dideri Gerpach l'avait commandée expressément pour cette partie de chasse : il s'était fait faire aussi une paire de bottines à fortes semelles, des bottines en vrai cuir de Russie
comme en portent les seigneurs. Quand Annan passait, le vent de sa robe faisait remuer une petite plume au chapeau tyrolien pendu à la patère. Tout ainsi s'éveillait : Dideri ne sortait pas du lit.
— Tu seras donc toujours le même être faible et sans énergie? dit Annab. Vois un peu, j'étais, moi aussi, levée avant le jour à cause de toi et à présent tu ne pars pas.
— C'est vrai, je ne suis pas un homme comme les autres.. . Si je ne t'avais pas, bonne Annah, il y a longtemps que je n'existerais plus.
Elle s'était mise à la fenêtre et un peu penchée, regardait au loin, du côté par où devait venir Jorg Sangue. Un grésillement de pluie fine, qu'on ne voyait pas dans l'aube blême, amatissait les vitres. Annah avec la main dissipait la buée, sans rien dire, les yeux tendus vers le bout de la chaussée grise.
Dideri dit alors quelque chose où il était question d'un homme qui avait perdu son ombre, une histoire qu'il avait lue étant petit; et ensuite, d'un coup de poing dans l'o-
reiller il faisait un grand trou où il roulait la tête.
— C'est bien Jorg qui vient là! cria Annah. Il tourne la courbe. Sa haute taille se découpe dans le ciel. Si tu pouvais voir, chéri, comme il est beau ! J'aperçois très bien sa gibecière et son fusil. Doum trotte contre ses talons.
Dideri se dressa sur son coude :
— Tu as raison, c'est bien lui... Il n'y a que lui qui ait ce pas large et cadencé. Je t'en prie, Annah, ne le fais pas monter. Dislui que cela ne se peut pas, que l'estomac est malade, le foie aussi... Enfin ce que tu voudras. Non, vois-tu, aujourd'hui je ne suis pas en train.
Et il se refaisait tout petit dans le lit, la tête encore une fois retombée sous les draps.
— Hé ! Gerpach ! Dideri Gerpach ! cria de loin la voix joyeuse de Jorg.
C'était une voix comme le cuivre et la mer sur les galets, une voix qu'on n'oubliait pas une fois qu'on l'avait entendue. Le bruit rythmé des talons aussi se rapprochait.
— Il arrive ! Il a dépassé la forge du mare-
chai ! Attends un peu, il m'a vue, il me fait
un signe...
La voix se rapprocha.
— Bonjour, madame Gerpach... Gerpach est-il prêt ? C'est le vrai temps pour la chasse au canard sauvage... Ah! Ah!
Annah entr'ouvrit la fenêtre.
— Jorg Sangue, entrez par le jardin... Le menuisier est déjà à l'atelier : il aura ouvert la porte de la maison.
Dideri s'écriait :
— Qu'est-ce que tu dis là, Annah ? Je te défends de le laisser monter : il ne faut pas qu'il me voie au lit. Tu me contrarieras donc toujours en tout, petite canaille de femme que tu es !
Elle referma la fenêtre, traversa la chambre à manger et descendit l'escalier.
— Mon Jorg !
— Annah !
Il referma les bras : elle fut contre sa poitrine, dans la mouillure de sa blouse de chasse. Les yeux clos, ses mains en croix sur la gorge comme on se tient à la sainte
Table, elle renversait la tête. Lui, très grand,
se penchait : leurs bouches se marièrent dans la rude barbe fauve. On entendait grincer la varlope de Peetersen dans l'atelier. Doum, demeuré au dehors, grattait le bas de la porte. Ils burent là goulûment une grande gorgée d'amour, collés l'un à l'autre dans la nuit de l'escalier. Et puis elle disait :
— Jorg Sangue, c'est comme je vous dis... Didi n'ira pas, il n'a pas voulu se lever. Ne prendrez-vous pas une tasse de thé?
Jorg riait.
— Je ne dis pas non, madame Gerpach... Avec le temps frisquet qu'il fait... Si tout de même je pouvais le tirer par les jambes, ce diable de Dideri...
Ils montèrent à la chambre à manger. De son lit Dideri entendit le clair tintement du thé versé dans la porcelaine. Rien ne sembla s'être passé; Jorg parlait de la chasse. Quelquefois il faisait mine de viser toute une bande du bout de son fusil : mais le canard est un gibier dur à tirer, à cause de l'épaisseur des plumes... Il en tombait tout de même un, deux.
— Et puis, madame Gerpach, on est dans
les marais, en pleine solitude... C'est ça qui vous donne des idées !
Il était là chez lui, le chapeau sur la tête, un chapeau tyrolien comme celui de Dideri, avec une longue plume de faisan. Une grande pipe de porcelaine à tuyau guilloché pendait à Pun des brandebourgs de sa blouse : il portait en sautoir une gourde de whisky. Ses chaussures sentaient l'oing et le cuir non ciré.
Tous deux étaient redevenus des camarades, liés d'une ancienne amitié. Comme il vivait tout seul au bord du fleuve, on l'appelait l'Homme sauvage dans le pays.
— Voilà, madame Gerpach ! dit-il après avoir mangé, debout, les beurrées et la viande fumée, à présent je me sens mon homme... Ce sera pour une autre fois avec Dideri, puisqu'il ne peut pas aujourd'hui... Mais vous lui direz... non, ne lui dites rien... Sacré Dideri tout de même.
— Oui pour une autre fois, fit Gerpach, de l'autre côté du mur... Pour une autre fois, Jorg. Et n'oubliepas qu'Annah excelle à faire des terrines de canard sauvage.
Lui aussi maintenant riait.
Jorg tapait son fusil sur la natte en osier qui recouvrait le parquet.
— Je vous garderai les plus belles pièces, madame Gerpach. Là-dessus bonjour. La diligence passera dans vingt minutes au bout de la chaussée.
Il tint un peu de temps la main de Annah dans la sienne ; son visage était heureux ; cependant il soupirait; et puis il descendit. Doum achevait de ronger le bas de la porte. Thècle, la femme du menuisier, dans le jardin, disait étrangement à son mari qui rentrait prendre son café :
— J'ai prié Dieu pour vous ce matin, Jossé. J'espère qu'il vous accordera une bonne journée.
— Il faut toujours espérer, femme, répondait sourdement Peetersen.
Depuis un temps il n'était plus le même homme.
Jorg Sangue leva la tête vers Annah qui, du palier, le regardait partir.
— Dans huit jours, madame Annah Ger pach... Si le cœur en dit à Didi, qu'il vienne
jusqu'au fleuve. Ce jour-là, à six heures de l'après-midi, je tirerai des coups de fusil : il saura ainsi que je suis rentré.
Là-dessus il allongeait un coup de pied au barbet et il se remettait en route.
Dans la rue, on commençait à ouvrir les boutiques; il sifflait joyeusement un air entre ses dents.
Gerpach appela sa femme.
— Vois-tu, petit cœur, je me sens mieux depuis qu'il est parti. Je regrette presque de n'être pas parti avec lui. Donne-moi ta main.. . ta petite main... Et puis tu m'apporteras le thé.
Elle le considéra avec une pitié profonde.
— Si seulement tu pouvais être un homme comme Jorgl disait-elle lentement.
Il haussait les épaules et ne répondait pas.
Gerpach était content; il y avait juste huit jours que Sangue était parti. Comme c'était, après tout, une bonne nouvelle qu'il apportait à Annah, il évita de regarder le petit feu clair qui rosissait les fenêtres de la taverne Wilms... Wilms, encore un ami, celui-là, mais qui lui avait coûté cher. C'était toujours une tentation, la lumière qui, d'un clin d'œil, semblait l'inviter à entrer.
Il poussa la barrière du jardin et du vestibule, appela :
— Annah t
Elle était devant la grande armoire et ran-
geait son repassage : la vieille Pompél, ce jour-là, était venue l'aider. A deux elles en avaient abattu de la besogne ! Toute la maison sentait encore les fers cbauds. Jusqu'au soir elles avaient mis froidir les piles de linges et maintenant Pompel les apportait à mesure, sur le plat de ses mains tendues, toutes polies et luisantes, comme des lamelles de glace, l'hiver, quand l'eau commence à se prendre. C'était vraiment de la belle toile qu'avait Annah Gerpach.
— Ecoute donc, fit-elle d'en haut : il vaut mieux pour toi monter jusqu'au palier. Pompel et moi sommes occupées dans l'armoire.
Il riait franchement, dans son plaisir.
— Eh bien, apprête-toi à entendre une vraie nouvelle : tu ne seras pas fâchée quand je te l'aurai dite.
Et il continuait à parler en montant l'escalier.
— Si c'est de Sangue que tu as à me parler, fit Annah du fond de l'armoire, la nouvelle sera bonne, en effet... Non, Pompel, pas encore les draps de lit : ce sera pour le rayon d'en bas... Il y avait longtemps déjà, mon
chéri... Pense donc, c'est juste aujourd'hui huit jours qu'il est parti !
Cette fois, Gerpach était dans la chambre : il n'avait plus à hausser la voix pour lui parler; et il demeurait là, riant toujours, debout devant elle, le cigare au creux de sa main, car Annah n'aimait pas qu'il fumât près du linge, à cause de l'odeur.
— Eh bien, il a fait comme il l'a dit.
— Jorg est rentré ?
— Ne sois pas si pressée : les femmes veulent toujours tout savoir en une fois. Comprends donc : j'étais là à fumer ma pipe près de l'eau. Bon 1 me disais-je, s'il est réellement revenu, je le saurai bien dans cinq minutes, à ses coups de fusil... C'était pour six heures sonnant et tu sais si celui-là est de parole... J'ai tenu ma montre dans ma main et toutes les minutes, je tirais une bonne fois sur ma pipe; le tabac pétillait. Alors je regardais... Plus qu'une demi-minute... Eh bien! le croirais-tu? Le premier coup de fusil est parti juste au moment où l'aiguille était sur six heures. Une vraie mousqueterie ! Comme il devait s'amuser, Annah,
en pensant qu'il brûlait toute cette poudre pour nous!
Elle l'avait écouté toute palpitante, tournée vers lui, un feu clair aux prunelles.
— A présent, tu es heureux, toi ! fit elle. Il avait son bon rire aux joues.
— Pense donc, Annah! va-t-il nous en conter, des histoires!...
— Oui, tu en auras pour une semaine à repenser à tout ce qu'il nous aura dit... Il n'y a plus maintenant qu'à attendre les canards.
Il sentit se refroidir son cigare et fit un pas du côté du palier. Là il aspira un bon coup, mais il ne vint pas de fumée, et il se mit à descendre l'escalier, pour achever le mégot. Encore une fois il l'appelait.
— Annah, vois-tu, je vais un peu sur la route songer à tout cela... Si Sangue envoyait son boy avec les canards, il faudrait lui donner quelque monnaie... Arrange cela pour le mieux.
La porte battit et elle l'entendit rire, au dehors, dans le noir humide du soir.
Bien que la repasseuse fût près d'elle, avec un paquet de serviettes dans les mains, elle
demeura un instant à regarder par la fenêtre quelque chose qu'elle seule voyait. Du fond de sa vie elle disait :
— Jorg... mon cher Jorg !
Et puis elle ferma les yeux comme elle faisait quand il arrivait et qu'il lui prenait la bouche entre ses dents. Mais la vieille femme laissa échapper deux des serviettes; et aussitôt elle-même les ramassait, disant :
— Mon mari est un vrai enfant Pompel.
On peut dire de lui ce que ma grand'mère disait des petits enfants : son cœur sent bon comme une rose.
— Comme une rose, madame Gerpach!
N'est-ce pas aussi que ces cœurs-là sont plus tendres? Ils souffrent plus, ils passent plus vite que les autres.
— Le penses-tu vraiment? dit simplement Annah.
Le petit messager de Sangue arriva à peu près vers ce moment. Il appela dans l'escalier en disant que c'était trop haut pour monter avec ce qu'il portait. Il n'attendit pas qu'on fût descendu pour se mettre à siffler