LE DR 01 T AU 1Ï0MIEIR
à tue-tête. Quelquefois, d'un coup de langue, il envoyait claquer à terre un jet de salive. Et il ruait du talon dans le mur.
-— Bonjour, dit-il à Annah qui arrivait. Voilà les canards; il y en a six. Jorg Sangue comme ça a dit qu'il viendra dîner demain, à dix heures qu'il a dit.
Les cols bleus pendaient sous le poids lourd des têtes aux gros becs jaunes en spatule : avec leurs pattes rouges repliées contre le duvet blanc et gras du ventre, ils avaient l'air de vrais canards de vitrine. Elle enfonçait les doigts dans le froid des plumes, tâtant la chair solide et épaisse, comme au marché. Le sang qui leur gluait sous les ailes ne la dégoûtait pas. Elle pensait au beau coup de feu de Jorg qui ne gâtait jamais ses pièces. C'était là un homme dont une femme avait le droit d'être fière. Pompel aussi venait regarder.
Gerpach presque aussitôt remonta : il avait vu sur la route le boy qui revenait. Il fallut lui chercher les six canards à la cave. A son tour, il les palpait.
— Non, mais pense donc, Annah... Six
pièces comme cela... on peut dire que Jorg Sangue est un ami véritable !
Toute la journée du lendemain se passa en apprêts. Gerpach vers le soir alla l'attendre sur la chaussée pour être le premier à jouir de ses bonnes histoires. Enfin il arrivait, il avait ses grandes guêtres et sa veste de velours côtelé, couleur lie-de-vin.
— Annan! cria d'en bas Dideri, le voilà! Viens donc le voir : tu retourneras à ta cuisine ensuite.
— Attends un peu.
Elle était partie au matin faire son marché : il lui. avait fallu acheter toute sorte -d'épices et d'ingrédients : elle et la fille du menuisier étaient revenues chargées. Gerpach, pendant ce temps; plumait les canards dans la cour, un tablier sur les genoux.
Elles le trouvèrent, soufflant dans une nuée de petites plumes qui s'accrochaient à sa barbe, à ses sourcils et à ses cheveux. Luimême, sous le vol des duvets, avait l'air d'un grand oiseau qui se plumait le ventre. C'était une de ses manies de s'occuper aux petites besognes secondaires de la maison. Il ai
mait arroser la viande avec la cuillère, la tête presque entrée dans le four. Et puis on avait senti une odeur de petits oignons et de cornichons bouillant dans du vinaigre tandis que Annah faisait revenir au beurre bruni les canards coupés en morceaux... Elle avait pour les salmis une recette qui lui faisait honneur.
— Oui, oui, c'est moi, madame Gerpach!
de son côté criait le grand Jorg, en se tournant vers la cuisine.
Elle quitta son fourneau et vint les rejoindre dans la chambre, en tablier blanc à bavette et les bras nus. Elle et Jorg se regardaient un bon moment, lui les yeux plissés sous ses gros sourcils, elle les yeux clairs, très doux. Ils s'étaient pris les mains.
— Allez ! J'ai bien pensé à vous deux, làbas, dans les marais, dit-il.
Et il ne riait plus comme tout à l'heure ; il avait un grand visage heureux et grave, sous le tremblement léger de sa moustache.
— Tu l'entends, Annah? Il a souvent pensé à nous deux! s'écriait Dideri.
Elle hochait la tête.
— Nous, nous avons mené notre petite vie calme comme toujours... Nous parlions souvent de vous.
Gerpach qui s'était mis à repasser sur la pierre le couteau à découper, leva tout à coup la tête.
— Oui, tu peux dire que tu nous as vraiment manqué !
Tous trois étaient contents, après cette absence de huit jours, comme s'ils se retrouvaient après un long voyage. D'ailleurs le repas était prêt. Annan repartit un instant encore surveiller une soupe à la bière qui cuisait à grand feu. Et puis, elle apportait elle-même la soupière et la déposait sur la nappe, une belle nappe à fleurs roses sur laquelle elle avait mis ce qu'il leur restait de leur argenterie. Il faisait chaud dans la chambre : le poêle en faïence blanche répandait une vraie chaleur d'été. Elle avait descendu ses manches sur ses bras; sa bouche à ses joues fleurissait comme un frais œillet rouge. Son corsage doucement à petites fois, levait.
Tout de suite Jorg, avec sa gourmandise
amusée d'homme fort, se mit à renifler le fumet de gingembre et de clous de girofle, qui se volatilisait de la soupière. C'était un de ces fumets aromatiques et épicés comme les aiment les chasseurs, le soir, après avoir pataugé dans les labours. Ensuite il baissa la tête : on n'entendit plus que le bruit de sa cuillère contre le fond de l'assiette. Chaque cuillerée, il se la jetait dans le gosier en renversant un peu la tête. Il s'entendait à déguster un bon plat, celui-là. Sa nuque était pourpre après la troisième assiette.
— Ah! ma chère dame, il n'y a que vous pour les réussir ainsi!...
Puis la petite bonne apporta les laitances de harengs frites dans l'huile et les raviers de poissons fumés. On avait faim après cette journée de pluie maussade.... Maintenant Jorg commençait à desserrer les dents.
— Tu aurais bien ri, bon Gerpach, dit-il. Vous aussi, madame Annah, si vous aviez été là. On est tout de son long aplati au fond de la barque, l'œil au canon de la canardière, le doigt à la gâchette, tandis que l'homme godille... Le canard ne voit rien; l'homme,
le chasseur, la barque, tout se confond avec le vert des roseaux... Ils sont là quelquefois une trentaine... Alors l'affaire est de tirer bien dans le tas. Il faut entendre le vent des ailes qui repartent !
La fourchette au poing, tendu de tout le buste par dessus la table, il avait par moment un grand rire violent, comme un véritable homme sauvage. Et il regardait toujours Dideri Gerpach, de ses yeux gris et aigus de chasseur habitué à voir au loin. C'étaient d'autres yeux quand il les tournait vers Annan, des yeux comme le petit matin brumeux, lamé d'argent, sur le fleuve. Alors tout à coup il se taisait. ; un silence tombait du haut de sa taille. On voyait bien dans ces moments que ce terrible Jorg avait deux âmes, une âme d'homme éprise de proie et de sang, et l'autre, qui était plutôt une âme d'enfant, candide et émerveillée.
Annah seule savait bien pourquoi il cessait de parler, et elle non plus ne parlait pas. Ils n'auraient pu dire toute la beauté profonde de vie qu'il y avait dans la minute où ils s'écoutaient s'aimer sans avoir besoin de rien
dire. La grande onde amoureuse passait, les confondant. Elle avait dans ses yeux d'or bruni une lumière haute, humide et lourde.
Dideri, lui aussi, était heureux entre sa femme et son ami. Il ne cessait de rire et de donner de grands coups de fourchette dans son assiette, tapant après les petits morceaux, après avoir mangé les gros. C'était un bon jour pour lui : il avait reçu le matin même la pension que tous les mois lui servait un oncle; il n'avait plus à penser à la vie, à l'argent qui coule des doigts, à ses dettes. Tout le bonheur du monde était là sous sa main, une femme qui le traitait en enfant gâté, un camarade d'enfance qui avait toujours des histoires à conter! Avec cela, on peut vivre cent ans... Si seulement il était venu un bambin ou une bambine, une petite chair fraîche et rose ! Mais on n'a pas tout ; il s'était fait à cette privation pourvu qu'il pût fumer de bons cigares et boire des petits verres de kumel ou de whisky chez Pier Wilms.
Annah se leva pour jeter un dernier coup
d'œil à la cuisine. Le fumet des terrines de
canards s'annonçait de loin, un efflux poivré
qui sentait le paprica, Péchalotte et une autre chose qu'on ne savait pas. Toute la maison en était parfumée : c'était bien comme l'âme sauvage de ces canards qui survivait dans ces relents enragés. Dideri, les coudes sur la nappe, écoutait parler Jorg Sangue.
Enfin Santje apportait les terrines cérémonieusement. Jorg alors baissait le ton de la voix et finissait même tout à fait de parler. Il avait les yeux dilatés, comme quand il tenait le canard au bout de son fusil. Dideri, lui, doucement remuait la tête d'une épaule à l'autre, ému, l'oreille rouge. La lampe, sous les frisures de son abat-jour incarnat, aussi regardait de son gros œil cerclé d'or.
Annah, qui rentrait une seconde, n'eut plus l'air de penser à Jorg ni à personne : elle était à la fois calme et nerveuse, agitée et attentive. C'eût été une chose grave tout de même si les dix canards n'étaient venus à tire d'ailes du fond des pays que pour échouer dans des terrines mal préparées !
Une belle couche de gelée glaçait les croûtes. Elle plongea le couteau jusqu'au fond, fit deux parts qu'elle leur servit, ne garda
pour elle qu'une bouchée de cette chair hachée menue et onctueuse comme du foie gras.
Il passa une confiance charmée dans l'atmosphère. Les bouches se mouvaient lentement avec sensualité; les sourcils étaient hauts par dessus le point clair des regards.
C'était une pièce encombrée comme un vestiaire, avec des petits bateaux de coquillages, une grue empaillée et deux Boudda de faïence sur la cheminée, un coucou de la Forêt noire sous une panoplie de sagaies, de cimeterres et de remington, un grand ours brun qui tendait un plateau, un bahut de chêne sculpté où se voyaient Adam et Eve au paradis terrestre et des chaises de paille tressée. Toute la fortune passée du fils de l'important M. Gerpach, le député, comme une substance décantée, aboutissait à ce résidu.
Sangue s'arrêta de manger, les joues gonflées, et posant le poing sur la nappe à fleurs roses :
— 0 madame Annah Gerpach !... jamais je n'ai rien mangé d'aussi bon ! . . C'est tout à fait un plat digne des canards sauvages. L'oignon, le piment, le citron, tout y est dans la bonne
mesure... On ferait revenir un mort avec un tel plat, n'est-ce pas ton avis, Didi?
Gerpach eut un grognement satisfait.
— Ah i Ah! voilà! s'écria-t-il, c'est qu'Annah, quand elle veut, est une vraie femme de ménage.
Ils buvaient, tout en mangeant, une bière un peu dure, à l'odeur amère. Sangue déjà trois fois avait renouvelé les brocs. Chaque fois qu'elle entrait, elle se mettait à rire d'un gloussement de petite oie, et comme elle était un peu folle du beau Jorg, elle manqua, par deux fois, de lui renverser une partie du pot dans le dos.
Annah avait son joli sourire d'amour, comme une fleur à sa petite bouche rouge qui avait la forme d'un cœur. On voyait tout de suite que c'était vraiment une joie pour elle de faire plaisir aux gens.
Sangue maintenant commençait ses histoires : c'était le lever du jour dans les grands marais solitaires, sous une clarté d'abord brouillée et qui glissait silencieuse, si triste qu'on était là comme aux confins du monde. Puis l'éveil querelleur des pétrels montait;
l'eau, rebroussée parle petit vent aigre, sentait bon la vase; et on avait froid sous la peau. Sangue quelquefois imitait le cri du canard, de la mouette, de la sarcelle, du courlis.
Dideri alors riait plus fort, le nez dans son assiette :
— Toi, Jorg, quand on t'entend, on y est! Parfois dans l'excès du plaisir, il se donnait
une claque sur les cuisses : les petits bateaux, les Bouddas, Tours brun regardaient, amusés, comprenant qu'ils avaient devant eux des gens simples et heureux. C'était là un de leurs bons repas d'amis, bien qu'on ne les comptât plus depuis tant de temps que Sangue venait dîner sans façon chez eux ou qu'ils allaient manger de sa cuisine de chasseur chez lui, à la corne du fleuve.
Gerpach, après les canards, s'endormit un peu, juste le temps pour Annah de se laisser baiser aux lèvres par Jorg Sangue. Très vite, elle disait :
— A mercredi, deux heures, mon chéri !
— Je serai dans le bois, je t'attendrai.
Si tout à coup Dideri s'était éveillé, peutêtre elle lui aurait dit :
— Eh bien, voilà, c'est mieux comme cela. . . On n'a pas l'ennui d'avoir à chercher ses mots.
Lui, Jorg, se serait un peu courbé pour ne plus avoir l'avantage de sa haute taille : il aurait regardé Gerpach avec ses yeux clairs.
— Si tu crois que c'est une querelle à vider entre nous, je suis ton homme. Si tu juges possible d'oublier cela pour que notre vieille amitié ne s'en ressente pas, c'est encore bien. Toi et elle, vous êtes ce que j'aime le plus au monde.
Il l'eût dit comme il le sentait.
Gerpach cessa de dormir : il n'avait rien vu ; il ne fut pas nécessaire d'aborder cette question.
— Je crois que j'ai dormi, dit-il.
— Le fait est, chéri,, que tu étais un peu parti.
— Figure-toi, Jorg, j'étais là-bas, dans les marais. Nous en tuions des canards !
Annah Gerpach encore une fois se levait ; et puis ils la voyaient apporter elle-même le plat qui devait couronner le repas, un soufflé de fromage à la morue râpée. Elle disait gaiement :
— Il n'y a plus ensuite qu'une tourte, une tourte comme Jorg Sangue les aime.
Jorg répondait sur un ton moitié plaisant, moitié sérieux :
— Qu'est-ce que je n'aimerais pas de vous, madame Gerpach? Voyons, dis-le, toi, Didi, que n'aimerais-je pas de madame Annah Gerpach?
Il avait les yeux humides et regardait Annah. Elle aussi le regarda, les paupières lentement remuées.
Alors Dideri leva la tête.
— Jorg Sangue... x Un instant il se taisait ; on eût pu croire
qu'il ne savait pas bien ce qu'il allait dire. Et ensuite il le considérait avec une chaude et souriante tendresse.
— Je vais te dire une chose, Jorg Sangue. Toi aussi, écoute, Annah. Pourquoi ne l'appellerais-tu pas Annah, comme elle-même t'appellerait par ton petit nom ?
Sangue était étonné : ses lèvres trem blaient.
— Je ne croyais pas que tu m'aurais posé cette question, bon Gerpach.
Celui-ci frappa la table du manche de son couteau.
— Tu ne ne t'attendais pas à cela, en effet, hein?... Eh bien, maintenant que je l'ai dit, tu le peux. Quand tu seras pressé, tu n'auras plus à dire le no.n tout entier... tu gagneras du temps.
Jorg un instant regarda Annah avec un attendrissement profond. Ce singulier garçon s'en serait beaucoup mieux tiré s'il avait eu devant lui un renard ou un chat sauvage.
— C'est qu'il a raison, madame Gerpach... Je veux dire, Annah... Mais vous voyez, il faut un peu d'habitude.
Elle était rose comme le matin sur le fleuve ; sa gorge battait, il y avait là pour elle un sentiment délicat de pudeur, comme si son mari avait dit à Jorg :
— Soulève-lui sa collerette et vois là comme son cou est joli.
— Après tout, cher Sangue, ce sera plus facile, fit-elle en souriant.
Il n'y avait pas de plus délicieux sourire que celui de Annah Gerpach en ce moment.
Là-dessus elle prit la main de Dideri dans les siennes et elle disait gentiment :
— Mon chéri, on ne peut pas dire que tu manques de cœur ni d'idées, toi... Tu as parlé en véritable ami, n'est-il pas vrai, Jorg Sangue?
Et tenant toujours la main de son mari, elle regardait Sangue dans les yeux avec une assurance tranquille, comme si entre eux trois il n'existât nul secret.
— Oui, dit Jorg, en ami.
Sa voix n'était plus la même : il lui était monté quelque chose dans la gorge.
— Eh bien, s'écria Gerpach, nous allons sceller lé pacte en buvant une fiole de vieux whisky...
Il quitta un instant la chambre. Sangue alors disait tristement :
— Je t'en prie, non, je n'aime pas cela, cela me torture le cœur... Se peut-il que j'aie le courage de tromper un ami si confiant?
Dideri apparut, serrant la fiole sur sa poitrine.
— Vois- tu, c'est un beau soir pour tout le monde.
Il enleva à petites fois le bouchon : tous deux burent coup sur coup plusieurs verres. Au cinquième, Gerpach commença à donner des coups de tête dans le vide.
— C'est comme elle l'a dit, Jorg, je ne suis jamais à court d'idées... Elles me viennent naturellement, comme les cheveux sur la tête. Mais l'idée sans l'argent, c'est comme la terre sans le fumier... Et ne crois pas, Sangue, que je sois ivre pour te parler ainsi. J'ai, au contraire, toute ma raison, je n'ai jamais été plus raisonnable. Toute l'affaire, vois-tu, c'est qu'une de mes idées pût sortir à la fin et me rapporter assez d'argent pour faire réussir les autres. Annah ne dirait plus que je suis un homme incapable de faire quelque chose de bien dans la vie.
Il attendit qu'elle eût la tête tournée ; et aussitôt il allongeait la main vers le flacon pour se verser un sixième verre; mais tout à coup elle apercevait son geste.
— Tu es comme cela, toi, dit-elle ; tu t'imagines que tu n'as rien à te reprocher du moment que tu n'es pas vu. Quel pauvre homme tu fais, Didi ! Quand Sangue boit, il sait, du
LE DU OIT AU BONHEUR 3b
moins, le moment exact où il devra s'arrêter.
— Tu l'entends, Jorg ! s'écria Gerpach. Je ne compte plus du moment que tu es là.
Il se leva de table, fit le tour de la pièce et s'arrêtant devant Tours, comme s'il l'eût pris à témoin, il déclara qu'il en avait assez de cette vie, qu'il partirait pour l'Amérique, qu'il aimait mieux s'enrôler dans une équipe de briquetiers. Cependant il n'y avait pas de raison pour qu'il pensât à cette industrie plutôt qu'à une autre.
Jorg Sangue jeta à Annah un étrange regard de ses yeux gris. Et puis son rire bruyamment éclatait.
— Cette fois il parle comme un homme, Annah Gerpach... En effet, pourquoi n'iras-tu pas là où tu dis? Tous ceux qui sont allés làbas, en sont revenus riches... Le tout est de savoir se décider.
— Voilà, dit Gerpach, s'il n'y avait pas cela...
C'était toujours la même chose avec ce pauvre Gerpach.
Le coucou poussa la petite porte et annonça au monde., d'une série de coups de go-
sier éraillés, qu'il était minuit. Alors une ombre passa, il sembla que la vapeur qui montait de la théière eût fait un nuage léger sur le front de ceux qui étaient là.
— Oh 1 Jorg Sangue, dit Annah à demivoix, c'est encore une fois l'heure de nous quitter.
Elle lui avait dit cela si souvent quand ils étaient dans la petite maison du bord de l'eau.
Gerpach aussi était triste : il laissait pendre la tête et disait avec un rire un peu parti :
— Oui, voilà, il ne faudrait pas se quitter quand c'est un soir comme celui-ci... Vois, tu es resté là à la chasse aux canards pendant huit jours. Alors aussi tu étais loin de nous; et maintenant tu t'en vas comme si c'était par toi une habitude de toujours repartir.
Le grand Sangue souffla dans ses joues pour maîtriser une émotion ; et puis il vidait un coup de thé presque bouillant et il allumait sa belle pipe de porcelaine à gland de soie. Après quoi, il se mettait debout et décrochait son chapeau.
— Passerez-vous l'eau ou irez-vous par le
pont, Jorg Sangue? demanda tendrement Annah.
— S'il fait nuit claire, je reprendrai la barque... Annah Gerpach, c'est si beau, dans le silence noir, la grande coulée du fleuve... C'est comme si on se laissait aller à sa vie... Quelquefois une sarcelle fait entendre un cri aigu dans les roseaux... Le vent met dans les oreilles son sifflement doux... Une étoile semble piquer une tête au fond... Alors on ne pense plus à rien, on rêve, on est comme l'eau... Et puis tout de même il faut aborder, rentrer chez soi.
Il leur serra les mains et descendit l'escalier. Dans la rue, sous leurs fenêtres, il leva la tête et vit Annah qui, derrière le rideau, lui envoyait un salut de la main. Tout un temps, elle l'entendit chanter et siffler. Un chien aboya ; puis la rue tournait.
Un peu après les chantiers, elle pouvait passer l'eau. C'était bien à une demi-heure au moins de la maison du menuisier : il fallait courir pour gagner du temps. Mais une fois là,, sur le bord de la rive, la coulée immense du fleuve sous les yeux, elle avait déjà le sentiment d'approcher du bonheur. Une autre vie commençait pour elle, sa belle vie d'amour et sa vraie vie, puisque, depuis qu'elle aimait Jorg, c'était l'autre qui était la fiction et le mensonge.
lille attendait un peu de temps le passeur : la fraîcheur fluviale froidissait sa chair moite.
C'était bon, ensuite, danser sur la vague, dans la barque lourde, à chaque refoulée de la rame, comme un bouchon. La grande onde la soulevait, la laissait retomber, faisant le gros dos sous la coque où l'homme, un vieux toujours ivre, des anneaux d'or aux oreilles, à temps égaux tirait. Son cœur aussi comme le fleuve montait, s'abaissait à pleins bords.
Lui, Jorg, n'était jamais loin à l'attendre : elle pouvait voir la pointe de son pignon en briques derrière la ligne des peupliers. Quelquefois c'était Doum, le barbet, qu'il envoyait à. sa rencontre. Doum s'asseyait sur la rive, reniflait du bout de son museau pareil à une grosse truffe noire, les yeux clignotants sous ses poils torses en cordes. Et il demeurait là, les membres secoués d'un long tremblement, avec de petits cris sourds, jusqu'à ce que la barque fût toute proche. Alors il courait en tous sens, grattait la terre, descendait lapper l'eau ; et soudain elle avait sur les mains les lèches humides de sa langue chaude, comme des coups de serviette mouillée.
Elle vint le mercredi comme elle avait dit.
Le passeur tout de suite l'informait qu'il avait vu, au matin, l'Homme sauvage tirer des bécassines sur l'autre rive. La barque dansait aux ondulations courtes et bourrues. C'était un temps de novembre, dur et terne : des vols d'oiseaux à coups d'ailes perçaient les grosses ampoules ardoisées des nuées. Les gens déjà se tenaient dans leurs petites maisons bien fermées, près du feu. Après tout, que lui importait à elle! Son cœur était une demeure en fête, avec la bûche de Noël dans Pâtre et à toutes les branches la cire grésillante de petites bougies innombrables.
Du bord de la barque, elle se lança : son corps était long, agile et décidé : il obéissait souplement à ses nerfs. C'était un orgueil pour Sangue de penser qu'il avait une femme qui aurait pu le suivre à la chasse, haute près de lui, plus grand, comme une Diane : il avait fait ses études; il aimait lire et savait composer de petites chansons.
Une odeur de cornouillers remués courut dans le vent : il y avait une heure qu'il la guettait, caché dans le taillis. Et tout à coup
il faisait un pas, d'une large jambée : il l'eut contre lui, dans un long frisson.
— Quand tu viens, c'est pour moi le renouveau après l'hiver, dit-il.
Le chemin entrait sous bois : il l'emporta comme une proie chaude, dans la solitude verte. Là, le monde finissait : il n'y avait plus que des geais dans les arbres. Ils étaient chez le bon Dieu. Et c'était comme toujours quand elle venait : elle ouvrait la bouche, les veux fermés, en rejetant sa tête en arrière et de toute son âme s'abandonnait dans un baiser, les deux mains croisées sur la poitrine, comme elle le faisait pour le bon Dieu à la Sainte table.
Aucune autre femme ainsi jamais ne s'était donnée à Jorg : elle semblait chaque fois se donner pour la première fois. Sangue alors la prenait dans une brassée folle, il la tenait écrasée contre lui ; et il lui mangeait toute sa vie aux lèvres. C'était chaud et mouillé comme un fruit mûr d'été dans son jus.
Il ne faisait plus froid dans le bois.
Ils marchèrent devant eux : elle s'appuyait légère à sa hanche, contre sa force puissante :
il ouvrait largement la main à la courbure de ses reins. Tout un temps, ils n'éprouvaient le besoin de se rien dire, avec un grand silence tumultueux au cœur.
Le sol s'encaissa : une eau croupie embourba la cavée. Ses pieds dans la flaque, il la prit aux épaules et sous les jarrets. Elle eut un petit cri amusé à se sentir possédée à travers ses robes, par ses mains fortes et tendres. Il la portait comme le premier homme avait porté la première femme : sa poitrine la berçait, profonde comme une alcôve vivante. Il vit glisser comme une abeille le rêve d'or des prunelles au duvet blond de ses joues.
— Je t'en prie, ne me regarde pas ainsi...
Lui aussi riait. Il fut l'espalier où, sous les feuilles, une bouche se hausse vers la pêche ardente. Les muscles de son col se cordèrent : il tendait le visage et lui suçait les lèvres. Elle ne pesait pas à sa force sûre et tranquille; il l'eût portée jusqu'au bout du monde.' Elle pensait à son mari, à ce Dideri si mou, sans énergie. Et puis, la mare finissait de cla-v poter aux chevilles de Sangue : elle se laissa
glisser ; il gardait aux doigts la minceur grasse Je son corps.
Une laie les rapprocha de la maison : ils sortirent dn bois. La pluie grésillait, une brouée serrée comme quand il va pleuvoir longtemps.. Le héron remontait du lleuve, avec son cri aigre qui fait plonger les anguilles. Un mât quelque part grinçait sur le fleuve* On pouvait dire que c'était le gros temps qui venait encore une fois.
Sangue était plutôt content: il songeait aux bons coups de fusil, les jours où la rafale rabat le gibier d'eau.
— Vois-tu, Annah : alors on chausse les grandes bottes ; on se cache dans les joncs, avec de l'eau jusqu'aux genoux. Il passe des bécots, des vanneaux, des sarcelles... Pan! Pan ! Et puis, une fois rentré, on fait un bon feu... On les met cuire soi-même à la broche.
Elle suivait une idée.
— Pense un peu à cela, grand ami... Autrefois je ne pouvais supporter l'automne. Ça me rendait triste à pleurer : j'étais si seule alors... Nous étions déjà mariés depuis deux ans, lui et moi, que cette impression de soli-
tude et de tristesse ne s'en allait pas. Toi, tu es venu et maintenant je voudrais vivre ici au cœur du plus dur hiver, toujours à deux. Il disait d'une voix charmée :
— Au cœur du plus dur hiver. Annah . . . Répète cela, je t'en prie.
Comme elle se pendait à lui !
— Est-ce qu'il y a encore quelque chose que je puis ne pas aimer quand, toi, tu l'aimes? Je pense : « mon Jorg aime ceci ou cela; » et alors, je crois l'avoir toujours aimé.
— C'est ainsi, s'écriait l'Homme sauvage, émerveillé. Oh! comme c'est ainsi! il n'y a pas là un mot qui ne soit la vérité même. C'est pourquoi cette histoire d'Adam et d'Eve a du hon. Dieu a fait Eve avec une côte d'Adam : ils ne se retrouvent complets qu'ensemble. Ce que l'un aimait, l'autre était bien obligé de l'aimer aussi puisque c'est à cette condition que se réalisait l'union totale.
Elle levait la main et disait avec un pli de malice aux yeux :
— Tu pourrais parler en chaire, toi, comme le curé.
C'était le barbet qui avait tout à coup l'air
de rire. Les yeux fixes, une aune de langue hors des dents, il soufflait, lancé d'un galop joyeux, comme un train qui monte une côte rapide, des plumes, du poil et du sang clans la gueule. Crotté jusqu'aux oreilles, il semblait échappé d'un massacre. Depuis le matin il chassait.
Un coup de pied de Jorg l'envoya rouler à dix pas, hurlant comme une meute.
— Pauvre Douml dit-elle.
— Autrefois, j'aurais parlé comme toi, après l'avoir battu. Maintenant qu'il se fait vieux, il n'obéit plus. Il arrivera un jour où je lui coulerai une balle dans la tête.
— Tu ne feras pas cela, pour l'amour de moi.
Oh, alors, il riait, le grand Jorg Sangue!
— Eh bien! Doum vivra jusqu'à ce que tu cesses de m'aimer, Annah!
Elle lui jetait son bras au cou.
— Alors il ne mourra jamais.
Sans attendre d'entrer, ils se reprenaient d'un long baiser, devant la porte de la maison. Le barbet se coulait jusqu'à l'âtre, boitant
d'une patte, les yeux obliques, si humble
ment.
— Vois-tu, il n'y a que l'amour, disait-il ; après ça, on peut mourir.
C'était encore une fois le mercredi : elle était venue dans l'après-midi comme toujours. A mesure que l'hiver approchait, le temps était plus mauvais. Sangue avait jeté deux énormes souches dans l'âtre de la grande chambre. Il l'appelait ainsi pour la distinguer de la pièce voisine, plus petite, et de l'autre qui servait de cuisine. C'était une drôle de maison tout de même, une maison qui semblait avoir poussé là comme un champignon. On montait par une échelle à l'étage, un grenier où couchait le boy, ce mauvais drôle de Padde, quand Padde, comme le barbet, n'é-
tait pas à marauder dans les alentours. Padde et Doum se ressemblaient par l'irrégularité de leurs mœurs. Sangue les avait recueillis tous deux, à des époques différentes de sa vie, Padde parce qu'il l'avait trouvé un soir d'hiver, presque mort de froid, sur la route, Doum parce qu'il y a toujours des chiens errants qui compatissent aux mélancolies des hommes solitaires.
C'était le temps où cet original de Jorg Sangue arrivait s'installer à la corne du fleuve pour y vivre sa vie d'homme libre : il y avait bien de cela huit ans. Doum n'était plus jeune et Sangue commençait à approcher de la quarantaine.
Le boy, lui, était venu après : c'était une petite créature farouche; jamais il n'avait pu dire son âge. En lui regardant les dents, Jorg avait conjecturé qu'il avait environ douze ans. Il avait longtemps vécu sous les ponts, dans une grande ville, puis dans la campagne, à la pointe des arbres. Quand Sangue l'avait recueilli, il saignait d'un coup de feu qu'un paysan avait tiré sur lui comme sur un chien errant. A cause de la température, la
blessure avait à demi gelé. Et il l'avait porté jusqu'à son logis, il lui avait lavé le sang à l'eau tiède.
Le petit l'avait laissé faire, les yeux en dessous, étonné, n'ayant point encore rencontré d'être vivant qui lui fît du bien. Il s'était endormi dans un lit, pour la première fois de sa vie. Au matin Sangue l'avait appelé : l'enfant avait fui. Il l'avait cherché à la trace dans la petite neige de la nuit : les empreintes finissaient au pied d'un châtaignier.
Jorg Sangue avait levé la tête et l'avait trouvé blotti dans les hautes branches. Il l'avait appelé : le petit, d'un œil de chat sauvage, l'épiait, les dents serrées. Il n'aurait pas eu une peur plus grande s'il avait aperçu le bon Dieu; et enfin Sangue, par colère, lui jetait des pierres. Alors Padde, reconnaissant aux coups un homme comme les autres hommes, était descendu. Et il était devenu pour le maître un autre Doum, indocile, craintif et sournois, « Padde, » dans la langue du pays, signifiait crapaud, et c'était vrai; le garçon avait la laideur de cette bête. Jorg avait bien ri le jour où il l'avait baptisé ainsi.
— Ah! mon chéri... dit Annah.
La chère créature d'amour se tenait là, pendue des bras à son cou, comme le fruit à une branche, dans la chaleur de sa poitrine aux tétins velus bombant sous la chemise de laine mal fermée. Hiver comme été, il allait, la peau presque nue, sans un frisson, dur comme la pierre, chaud comme la terre profonde. Sangue était un vrai homme : les filles comme les garçons le savaient bien.
Les genoux à son menton, elle lui appuyait aux cuisses ses pieds déchaussés, humides de la pluie du bois. C'était une pose qu'elle prenait quelquefois, une attitude joliment animale de petite femme sensuelle, comme les gentilles femelles humaines avaient dû avoir autrefois, avec leurs longues jambes faites à la course et à la grimpée. Mon Dieut que le grand Jorg Sangue aimait donc cela !
La maison était loin des routes: on aurait bien pu y mourir de sa bonne mort sans que personne s'en aperçût. Et puis à la longue l'un ou l'autre aurait frappé : celui-là aurait bien vu, au silence intérieur, que la mort avait passé. Ils parlaient de cette chose, en
riant, comme ceux qui ont toute la vie devant eux.
Autrefois, un vieil homme avait vécu là, longtemps solitaire, venu de quelque part, on ne savait d'où. Une fois on l'avait trouvé pendu à une poutre, dans la chambre même où, à cette heure, ils s'aimaient. Est-ce qu'ils y pensaient seulement?
Sangue, chassant par là, un jour était entré et voyant le logis vide, il avait arrangé tout de suite dans sa tête que la maison lui appartiendrait avant la repousse des feuilles. C'était arrivé comme il l'avait dit : il avait acquis la maison avec le petit bois qui l'entourait.
Une fenêtre, très large, s'ouvrait sur le fleuve : de là, on voyait passer les bateaux au large. Les deux autres donnaient sur un petit bras de la grande eau, un canal à nénuphars filant sous des voussures vertes de saules, de bouleaux et de coudriers. La maison était moitié en bois, moitié en briques. Il y avait tout près un hangar où Jorg remisait ses rames et celle de ses deux barques qui n'était pas à l'eau. C'était là aussi son chantier
les jours où il les radoubait, les gros temps passés. Un toit sur quatre piquets abritait les souches pour l'hiver. Sangue vivait là comme un chasseur canadien dans sa hutte.
Avec un homme du village d'au delà, il s'était mis à replâtrer les chambres, à rempailler le toit, à ajuster des portes. Cet étrange Sangue savait un peu tous les métiers, menuisier, maçon, peintre, serrurier, selon l'occasion. On pouvait dire que sa maison lui était sortie des mains, avec la table, la bibliothèque, l'armoire, les escabeaux, le lit et tout le reste. Il avait lui-même tanné les peaux de bétes qui garnissaient le carreau.
Ainsi lui était venu le sentiment qu'il ne devait rien à personne, et, pour le surplus, il tuait son gibier, péchait son poisson, mangeait les fruits du bois, la petite fraise acide, la cornouille, la prunelle, la noix sauvage, la noisette, la mûre, la myrtille, la merise. Il était venu là, après tout, en homme qui ne manquait pas d'un peu d'argent, mais qui était blasé sur la vie des villes. Quand il se rendait à la foire des villages, les filles admiraient ses cravates claires, sa vareuse en ve-
lours roux, son chapeau à la tyrolienne, piqué d'une plume, comme celui de Didi Gerpach. L'une ou l'autre, en ce temps, toujours arrivait rôder à la nuit autour de la maison. Il avait goûté de toutes comme d'un vin léger, et puis il cassait le verre. Une fois, Annah était venue : plus jamais aucune autre n'était entrée.
C'était maintenant sa maison à elle : elle avait mis partout des miroirs, des rideaux, des rubans, de souples étoffes, une continuité de vie jeune, légère, riante comme dans une cage peinte où il y a des oiseaux des îles. Il fallait voir le dressoir avec les brocs, les tasses à thé, les assiettes de faïence à coqs rouges et à fleurs bleues. Le linge fleurait bon la lavande et la menthe poivrée. Dans les chambres qui jusqu'alors avaient senti le tabac, la fumure et le goudron, une odeur se volatilisait, une odeur blonde de rose qu'Annah mettait dans ses robes et qui avait fini par être celle de sa chair. Quand Gerpach arrivait boire du whisky, il reniflait longtemps l'air et disait :
— Je t'assure, Jorg : il y en a une encore une fois qui est venue.
Jorg alors très vite regardait dans les coins si Annan n'avait rien laissé traîner. C'était maintenant l'ennui de sa vie : il était lui, Jorg Sangue, le franc garçon, comme un voleur entré dans la maison d'un ami et qui craint toujours d'être trahi.
Comme Annah était bien là sur ses genoux ! Une mollesse les engourdissait tous les deux, à la chaleur de la bûche qu'il avait jetée sur les chenets, en entrant. Le chêne fendu à la hache par Padde crépitait encore de la sève de l'autre été. Au dehors, comme des grains d'avoine tintant dans l'auge, grêlait le bruit doux de la pluie sur les feuilles. Doum, couché sur le flanc, grondait en rêve, les babines troussés, de rapides crispations au bout des pattes.
A bas, Doum !
Parfois la sirène d'un bateau toueur cornait, une clameur rauque qui roulait sur les eaux. Aux vitres de la grande baie, dans un lloconnement de fumée noire, lentement défilait la chaîne des chalands remorqués, comme de gros poissons. Encore une fois, des hérons passaient. C'était là, à travers leur palpitation
chaude de vie sensuelle, comme une chose de la vie d'un autre monde qui leur venait dans du rêve, de très loin... De la fumée, de l'eau, une voix, plus rien. Et puis tout à coup, dans les chantiers, sur la rive de la ville, un long coup de sifflet. C'était le signal de la courte pause des quatre heures de l'après-midi : ils retombaient à la réalité.
Plus qu'une heure à passer ensemble : il leur faudrait ensuite héler le vieux; elle se remettrait à trotter jusqu'à la maison, ses jupes dans la main. C'était toujours le même ennui.
Jorg disait :
— Tu as bien le temps... Didi non plus ne rentre jamais à l'heure.
— Oh, toi ! si on t'écoutait...
Elle conta en riant que depuis deux jours son mari parlait de quelque chose qu'il allait faire enfin. Jorg haussa les épaules.
— Quand celui-là se mettra sérieusement au travail î
Elle lui appuyait la main à la bouche :
— Toi, chéri, tu n'es pas non plus de ceux qui se tuent à travailler... Il y a si longtemps que tu songes à faire quelque chose.
Il lui suçait amoureusement les doigts et s'écriait :
— C'est vrai, lui et moi sommes à peu près pareils: nous devons toujours faire une chose que nous ne faisons pas.
— Vois un peu cependant quelle joie si je pouvais me dire un jour : « C'est pour me faire plaisir que tous les deux travaillent. » Malheureusement, avec Dideri, c'est fini : il n'y a plus rien à espérer de lui. Toi, au moins, grand ami, tu es un homme ; il n'y aurait pour toi qu'à vouloir faire une chose pour que tu la fasses.
Il était un peu honteux en lui caressant le cou.
— C'est ce que je me dis tous les jours, petite Annan. Mais voilà, je t'aime trop, je pense trop à toi... Sitôt que ta pensée me vient, je ne suis plus hon qu'à fumer des pipes et encore une fois le moment est passé. Ou bien je fais ton portrait avec de la craie sur la porte ou je compose une petite chanson... Le temps s'écoule ainsi délicieusement.
— Vois cependant si je faisais comme toi :
mon pauvre Didi pourrait courir avec des trous dans ses chaussettes.
— Toi, petite femme, tu es ce qu'on appelle une femme raisonnable : ce n'est pas l'amour qui t'empêche de faire ce que tu dois faire.
Elle secoua la tête.
— C'est vrai, j'ai toujours l'idée que quelqu'un peut avoir besoin de moi.
Il la soulevait jusqu'à sa bouche et disait :
— Je baise sur tes lèvres ton cher cœur du bon Dieu.
La bouilloire sifflait comme les étourneaux vers la fin de l'été. Elle mettait les petits pains et la viande fumée près des tasses, sur un bout de napperon qu'elle avait brodé. Déjà le jour bas qui venait obliquement par les vitres s'étamait de la tombée du soir.
Elle versa l'eau sur la théière : le thé aussitôt répandait une subtile odeur de foin coupé. Et comme à un enfant, elle lui sucrait sa tasse.
— Vivre ainsi avec toi, toujours, disait-il. En même temps il donnait un coup de dent
dans le petit pain qu'elle avait garni d'une languette de viande.
Maintenant elle était assise près de lui, leurs jambes croisées sous la table, et elle aussi, avec ses fines dents blanches, mordait un bon coup.
— Oui, Jorg, j'aurais dû te connaître le premier... Tu m'aurais prise toute jeune : je n'aurais jamais été à un autre qu'à toi.
Sangue, là-dessus, jetait sa tasse dans le feu; et il n'était plus le même homme tendre.
— Voilà, tu l'as dit. Quand tu es venue, tu étais déjà à lui. Rien n'empêchera qu'il en soit toujours ainsi, puisqu'il est ton mari. Comprends quelle douleur c'est là pour un homme comme moi, il a des droits sur toi!
Elle lui répondait tranquillement :
— Tu es donc aussi, toi, de ceux qui pensent qu'un homme a des droits sur une femme comme sur une terre ou un cheval qu'il aurait payés de son argent?
Jorg demeurait un instant à soupirer et il disait :
— Toi et moi pensons autrement; mais un homme qui, comme lui, t'a prise pour femme, doit le croire. S'il exige de toi de l'amour ou seulement du plaisir, tu es bien obligée de le
lui donner. Cela me fait une grande peine, Annah, et cependant, explique cela, je ne puis dire que je sois jaloux de lui. C'est plutôt une chose profonde dont je souffre pour toi. Elle mit sa main devant ses yeux, et elle non plus ne parlait pas tout de suite.
— Vois-tu, oui, fit- elle enfin : c'est bien comme tu le dis. Il arrive alors qu'une créature libre, et qui a une âme, doit faire la volonté d'un maître... C'est une si grande humiliation pour moi, chéri!
— Lui aussi, tu l'appelles « chéri. »
11 alla vers la fenêtre : un vol de mouettes tournoyait par dessus le fleuve. Maintenant il sifflait une chanson triste entre ses dents. Elle se levait et lui posant la main sur l'épaule :
-— Ne sois pas fâché, ami .. Si je t'avais appelé, toi, d'un autre nom, j'aurais fini par lui donner ce nom aussi... Mais toi, quand je te dis : « Chéri, » c'est comme si je te disais : « Tu es le chéri de toutes les minutes de ma vie. » Est-ce que toi qui m'appelles ta petite femme, tu ne l'as pas dit déjà à d'autres aussi? Cependant je sais que tu ne l'as dit
à aucune autre femme comme tu le dis à moi. Il se frappa le cœur d'un grand coup et ensuite il la serrait dans ses bras :
— Amie douce comme le bon pain, quel être grossier je me sens à côté de toi ! Je suis un sourd qui n'entend pas la musique; je suis un aveugle qui ne voit pas la lumière. Je ne suis pas touché par la beauté infinie de ta confiance.
— Moi, dit-elle, je crois en toi comme je crois à l'Evangile.
Il soufflait des narines, tout secoué de peine, de honte et d'amour. Il lui baisait les bras à travers sa robe, presque humblement.
— Vois-tu, je t'ai prise à Dideri et lui te prend à moi... C'est cette chose que je ne puis oublier.
Il pleura doucement. Le soir les enveloppait : à peine ils voyaient leurs visages. Elle lui disait si sincèrement :
— Si tu savais comme je lui donne peu de moi! Quand il est là, les mains jointes, me suppliant, j'ai pitié. Je t'assure, tout le reste est bien fini...
Elle parlait de cela avec une candeur de
LE DROIT AU BONHEUR Gl
jeune fille : c'était comme une chose qui ne troublait pas son innocence. Elle chercha sa bouche ; un goût salé lui resta aux lèvres. A son tour elle pleura et tous deux allèrent vers le lit.
Doum quelquefois grondait dans Pâtre : il venait par là des gens qui avaient passé Peau et regagnaient les villages. La pluie toujours tintait dans les arbres. La pendule sonna cinq heures:
— Je t'en prie, chéri, laisse moi partir.
Il alluma la lanterne, sans rien dire. Ils marchèrent dans la nuit, serrés l'un contre l'autre. Il détacha la barque sur la rive opposée, des fanaux éclairaient les chantiers : le fleuve roulait des flaques de reflets. Maintenant elle se tenait sur la banquette, ses jupes entre ses genoux, toute mince et frileuse dans son caban. Il la débarqua ensuite dans la petite anse bouquetée de saules. De loin, elle l'entendit siffler sa chanson triste. Pourtant elle pensait :
— Mon pauvre Didi...
Ce n'était pas de l'amour, c'était autre chose.
— C'est que, disait le menuisier, j'aurais voulu lui parler à lui-même. M. Gerpach est un homme instruit : il aurait pu me donner un bon conseil. Je vous demande pardon, madame Gerpach, si je vous ai dérangée.
Annah reprisait une nappe trouée d'usure, sous la lampe de la salle à manger. La même lumière qui éclairait l'ours, les petits bateaux et les bouddas, tranquillement baignait son buste penché sur l'ouvrage. Ses mains faisaient des ombres agiles et fines sur le mur.
— Il n'y a pas de dérangement, monsieur Peetersen. Mais, vous savez, mon mari a
toujours des affaires qui le retiennent en ville. Voilà qu'il est huit heures, il y a plus d'une heure que le~dîner est prêt et que je l'attends.
— Oui, oui, c'est ce que je vois, madame Gerpach... Eh bien, je reviendrai une autre fois.
Cependant il ne faisait pas mine de se lever, comme s'il eût manqué de la décision nécessaire pour quitter la chaise sur laquelle il se tenait assis, les genoux rapprochés, sa grande casquette à visière posée à terre, près de lui.
C'était un homme d'environ cinquante ans et qui avait été robuste autrefois. Depuis un peu de temps, sa force était tombée : il avait un visage triste et se parlait souvent à luimême en remuant sa tête entre ses épaules. Un homme qui a la conscience un peu chargée, n'aurait pas fait autrement. 11 regardait toujours à terre. Sa peau était devenue comme un vêtement trop large sur ses gros os de bête de somme. Il n'y avait, d'ailleurs, sur son compte qu'une même voix, c'estque Peetersen était un honnête homme. On avait lieu de le croire satisfait dans son nouveau ménage : sa
seconde femme, plus jeune que lui de vingt ans, était une vraie travailleuse. Il n'avait pas à se plaindre des affaires, non plus.
Peetersen toussa dans le creux de sa grande main et reprit :
— Voilà, madame Gerpach, ce sera pour une autre fois.
Il desserrait un peu les genoux et tout de même demeurait assis, le bras allongé vers sa casquette.
— Quand vous voudrez, monsieur Peetersen, fit Annah.
— C'est que voilà, madame Gerpach, cela n'est pas pressé et cependant pour moi-même, pour ma tranquillité, j'aurais préféré que cela ne tardât pas trop.
Il parut faire un effort sur lui-même et poursuivit :
— M. Gerpach sait que ma vie, on peut bien le dire, n'est pas comme celle des autres hommes. J'ai eu une autre famille, voyezvous, madame Gerpach. La loi a été pourmoi, et tout de même...
— Je sais qu'il y a eu un divorce, fit-elle. C'est déjà une ancienne histoire, après tout.
— Une ancienne histoire, oui, mais qui n'est pas enterrée : on n'enterre pas comme cela le passé. Quand un mauvais nœud est dans une planche, voyez-vous, madame Gerpach, on a beau le raboter : le nœud ne s'en va pas. Tout le mal est venu de ce jugement qui m'a rendu libre. Un homme fait alors des choses dont il ne voit pas tout de suite les conséquences.
Annah avait entendu parler de cela : on disait que Peetersen se dérangeait, qu'il aimait vider des petits verres au comptoir dans les cabarets; mais elle en avait bien assez, de ses misères, chez elle. D'ailleurs, ce n'était pas une femme à qui les gens des boutiques auraient eu la pensée de conter les petits scandales du quartier. Et puis le menuisier ne l'avait jamais beaucoup intéressée, comme un tas de créatures qui demeurent aux limites de la vie sociable.
Enfin il se décidait :
— Maintenant je m'en vais, madame Gerpach, je vous ai bien assez retenue comme cela... Mais, voyez-vous, on a quelquefois besoin de parler à quelqu'un... Avec Thècle
et les enfants, ce n'est pas possible... Si seulement M. Gerpach tout à l'heure voulait une fois descendre au jardin, il me dirait si, à son sens, j'ai tort ou raison.
Voilà que tout à coup cet homme cessait de ressembler pour elle à tant d'autres qui ne comptent pas. Un peu de mystère passait dans sa vie, le signe d'une sensibilité plus vive que celle qu'on aurait pu attendre d'un ouvrier comme lui. Annah quitta son travail et lui dit avec une commisération sincère :
— Allez, on voit bien que vous n'êtes pas heureux, menuisier.
Peetersen la regarda les yeux en dessous, et puis, faisant un grand geste avec la main qui tenait la casquette :
— Heureux, non, je ne puis pas dire que je le suis... mais ça me serait encore égal, puisqu'on est heureux ou malheureux par sa propre faute. Le pire, c'est de se dire qu'on a fait le malheur d'autrui et qu'on ne pourra jamais réparer ses torts.
Il regarda profondément à terre ; et, baissant la tête, il ajouta :
— Autrefois, je n'aurais pas eu ces idées-là.
J'ai été un homme sur qui tout. passait, le bien et le mal... un homme comme il y en a tant. Je croyais avoir raison quand j'avais fait une chose, ou plutôt je ne m'occupais pas de savoir si j'avais tort ou raison... Maintenant je passe les nuits entières sans dormir, pensant toujours à cela... à cela.
Bien qu'il eût accroché son tablier de travail avant de monter, Peetersen gardait aux mains et dans les cheveux une odeur de bois fraîchement manié. Annah aurait préféré qu'il reculât vers le palier, à cause de cette senteur humide et désagréable ; et pourtant elle n'avait pas le courage de le congédier.
— Dites-moi, monsieur Peetersen, fit-elle : il y a longtemps que vous avez cessé d'être l'homme que vous étiez alors?
Le menuisier ne parut pas comprendre tout de suite : il semblait déprimé par l'obsession d'une idée : son œil, éteint et morne, avait sombré dans un brouillard.
Elle réitéra sa question.
— Peut-être ne m'avez-vous pas comprise, Jesse Peetersen?
— Si, si, madame Gerpach, j'ai bien com-
pris, mais, vous savez, il me faut un peu de temps pour réunir mes idées... Je ne vis pas tout à fait dans le monde réel. Il se passe en moi des choses étranges, des choses que je ne puis pas exprimer. Je vois tout à coup des visages qui étaient sortis de ma vie, je le croyais du moins... Et alors, tout le reste n'existe plus; c'est exactement comme je vous le dis, ma bonne madame... Et cependant on ne peut pas dire que le menuisier Peetersen soit fou... Quant à savoir depuis combien de temps je suis devenu un autre homme, madame Gerpach, il y a longtemps, il y a bien deux ou trois ans. Il y a peut-être plus, mais, voyez-vous, c'était alors comme un mal de dents qui vient et puis s'en va; dans les intervalles on croit toujours que c'est fini... J'allais jouer une partie de quilles et puis je n'y pensais plus.
Jamais cet homme renfermé n'en avait dit autant; quand il avait sa pipe en bouche, on pouvait bien le questionner, c'est à peine s'il répondait. Après tout, comme le pensaient bien des gens, il y avait tout de même quelque chose de singulier dans ce qu'il disait.
Il secoua longuement la tête et on voyait, au mouvement de sa bouche, qu'il continuait à se parler en soi-même.
Un pas très vite monta l'escalier, la porte tourna, et ils aperçurent Santje la petite bonne, qui se tenait sur le seuil de la chambre et le regardait avec des yeux courroucés.
Aussitôt les paupières de Peetersen se mirent à battre, comme devant une apparition redoutée, et il s'informa d'une voix craintive, si on l'avait entendu parler d'en bas.
Justement elle montait lui dire que Thècle pleurait près du poêle parce qu'il l'avait quittée brusquement en criant qu'il en avait assez de vivre avec elle.
— Voilà ce qu'il a dit! s'écria Santje. Et pourtant, de même qu'il est mon père, il est son mari à cette bonne Thècle.
Elle parlait durement, sous ses sourcils noirs.
— 0 monsieur Peetersen! lit Annah, se peut-il que vous ayez eu le courage de dire une si vilaine chose... Ce serait bien mal payer madame Peetersen de tous les soins qu'elle a pour vous.
Le menuisier baissa la tête.
— Voilà, madame Gerpach, un père est quelquefois exposé à être jugé sévèrement par ses enfants. Ce que dit Santje, je l'ai peut-être dit : c'est encore une chose qui m'arrivede n'être pas toujours présent à moimême. Et ensuite il ne me reste plus qu'à regretter ce que j'ai fait ou dit.
Il salua Annan et écrasant lourdement ses grosses semelles sur la natte, il se dirigea vers le palier. Comme il n'y avait pas de lampe dans l'escalier, Annah lui recommanda de laisser la porte ouverte.
— Surtout prenez garde, Peetersen... N'allez pas tomber.
— Non, non, soyez tranquille, madame Gerpach, le moment n'est pas encore venu... Et puis je le connais bien, cet escalier : c'est moi qui l'ai fait quand j'étais encore un homme comme les autres.
Sa voix montait à mesure qu'il descendait les marches.
Alors Santje cria que Thècle était en bas et qu'il ferait mieux de parler moins haut : il
n'était bon qu'à faire souffrir les gens qui l'entouraient.
— Il y en a d'autres aussi qui souffrent, ma petite Santje, répondit-il doucement.
La petite bonne rentra : Annahvit qu'elle sanglotait.
— Est-il arrivé quelque chose de nouveau ? demanda-t-elle.
— Non, madame Gerpach, c'est toujours la même chose avec lui. S'il n'y avait pas sa femme, il y a du temps que je l'aurais quitté : mais Thècle a toujours été si bonne pour moi...
— Une femme comme elle ne se rencontre pas tous les jours. Pensez donc : elle vous a aimée, vous, la fille de la première madame Peetersen.
— Ne me parlez pas de celle-là, madame Gerpach... C'était ma mère et pourtant je la déteste. Elle a été la cause de tout le mal. Vous savez, ma mère avait un amant. On les voyait se promener par les routes. Plus tard elle s'est mise à boire. Quelle honte pour nous! Celle-là a bien mérité ce qui lui est arrivé. Il y a eu un jugement : chacun est allé de
son côté, et figurez-vous madame Gerpach, maintenant lui aussi boit. Et quand il a bu, il revient faire des scènes à la maison... Non, Thècle ne mérite pas cela.
Annah s'était rassise et travaillait.
— Je n'aime pas t'entendre parler ainsi : un père après tout est un père, petite fille, fit-elle en la regardant d'un air fâché. Et puis, il a peut-être un chagrin profond dont lui seul sait la cause.
Elle riait avec des yeux mauvais, bien qu'au fond cette fille ne fût pas méchante.
— Allez, ce n'est pas la peine. Tout le monde sait bien qu'il la regrette, que, s'il n'en tenait qu'à lui, il se remettrait avec elle... Nous fini* rons par devenir la risée de la ville... Ecoutez seulement un peu ceci, madame Gerpach : si jamais elle avait besoin d'un morceau de pain et si elle venait frapper à la porte, je la laisserais plutôt crever. C'est cependant ma mère, n'est-ce pas?
On ne sait pas ce que Annah eût cette fois répondu. Mais tout à coup la lampe baissa. Elle disait :
— Etes-vous sûre, au moins, de l'avoir remplie, Santje?
Santje disait oui comme toutes les petites bonnes, bien qu'elle fût certaine du contraire. Et puis elle se mettait à regarder sur la cheminée un portrait de Jorg Sangue, une photographie qui faisait pendant à celle de Gerpach.
— Je sais bien une chose, fit-elle en riant.
— Que sais-tu, toi, Santje ?
— C'est que si celui-là faisait seulement un signe...
Maintenant elle était rouge.
— Jamais, madame Gerpach, je n'oserais dire cela
— Bon ! bon ! fit Annah en rougissant aussi tu ferais mieux d'aller surveiller le rôti à la cuisine.
Santje partie, elle alla prendre la photographie et, en souriant, toute heureuse, elle se mettait à la baiser à pleines lèvres avec passionnes yeux mi-fermés, comme s'il avait été là lui-même.
— Annah ! Hé ! Annah ! cria joyeusement une voix dans l'escalier. Eclaire-moi donc, car du diable si on y voit dans ce trou noir.
Elle replaça le portrait sur la cheminée, et, prenant la lampe, elle s'avança jusqu'à la rampe. Tout de suite elle s'aperçut que Gerpach s'était attardé dans les tavernes, chez Wilms ou ailleurs. Ses yeux, dans la pâleur bouffie du visage, se fibrillaient de filaments rouges. Il avait les mouvements épais et ne finissait pas de rire
— Dis un peu, Annah, je vais en avoir une à te conter, je ne m'attendais pas à celle-là en
venant. Si Sangue était ici, il s'amuserait. Sangue aussi s'entend à rire.
Gerpach se jeta dans un des fauteuils d'osier : ils en avaient deux ; et il frappait ses cuisses de grandes claques, ne disant rien d'abord, comme quelqu'un qui voudrait être interrogé. Mais Annah était un peu énervée.
— C'est bien la peine que je t'attende des heures pour qu'ensuite tu viennes me conter de sottes histoires.
— Je t'en prie, dit-il, ne me gronde pas. C'était si bon pour moi de penser à toi le long du chemin.
Elle haussa les épaules et appela la petite bonne.
— Sers le potage.
Maintenant elle soupirait à l'idée que Sangue, à cette heure, était tout seul dans sa maison, cassant du pemmikan dans son bol à thé.
— Vois-tu, si c'est de l'oseille, je n'en prendrai pas, dit Gerpach en dépliant sa serviette.
Il lui fallait quelque temps pour la nouer derrière sa nuque ; et ensuite il soupirait : , — L'affaire n'a pas marché comme je
l'avais espéré... C'est encore une fois une partie perdue. Et alors, vois -tu, j'aurais préféré quelque chose qui ma remontât un peu... Si, par exemple, tu m'avais fait une soupe à la bière forte.. Très épicée... Oui, vois-tu, cela m'eût remis.
Il parlait là d'une de ces affaires qu'il devait toujours décrocher et qui les auraient tirés d'embarras.
Comme elle ne répondait pas, il abandonna son sujet et se mettant à rire :
— Pense donc, chérie... Peetersen était là sur le chemin à me guetter : il voulait à tout prix me demander un conseil.
— Peetersen t'a parlé de son malheur? Il n'y a pas là de quoi rire... Je l'ai eu ici toute une heure, t'attendant... C'est un homme qu'il faudrait plutôt aider.
Alors il devenait franchement gai :
— Qu'est-ce que tu dis, toi? Il faudrait aider Peetersen parce qu'il est repris par l'idée de sa première femme? C'est comique.
— Pour toi, peut-être, Didi.
— Pour moi, et pour tant d'autres... Mais pense donc à cela: cette femme a eu un amant.
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Qu'importe, si elle avait cessé d'aimer son mari.
Aussitôt ce bon Gerpach soufflait en enflant ses joues comme des potirons.
— Tu oublies qu'il y a une loi sur l'adultère et que c'est pour cette raison que Peetersen a obtenu le divorce.
Il se passa quelque chose dans Annah.
Elle se leva, toute frémissante : ses yeux avaient pâli.
— Assez... 11 y a des mots que je n'aime pas entendre
Autrefois cela ne lui aurait rien fait : peutêtre même elle aurait pensé comme son mari. Dideri d'abord demeura un peu interloqué et puis, baissant la voix :
— C'est vrai, je te demande pardon, tu es une honnête femme, toi : mais ça ne change rien au cas des autres... Celle-là, par dessus le marché, buvait.
— Mais toi aussi, tu bois... Est-ce qu'il n'est pas visible que tu as passé par les tavernes avant de rentrer?
Cette fois, Gerpach secoua la tête avec
le sentiment d'une indéniable supériorité.
— Moi, d'abord, je suis le fils de l'ancien député Gerpach .. Je puis boire un peu plusv que de raison sans cesser d'être un gentleman.
Là-dessus il se montait et frappait sur la table.
— D'ailleurs il ne me convient pas d'être mis sur le même rang que la femme du menuisier... Je bois des liqueurs fines, moi; je ne bois pas de genièvre.
Et se tournant vers l'ours :
— Dis, toi, l'ours, est-ce que je mens?
Il jeta sa serviette, fit deux fois le tour de la chambre, et ensuite, il se rapprochait d'Annah.
— Natje, j'ai un peu bu en effet : il y avait là des amis... Tu ne sais pas, toi, ce que c'est d'avoir des amis. Chacun à son tour commande un verre et à la longue on est un peu pris... Quant à cette histoire de menuisier... ma foi, tu as peut-être raison, elle n'est pas aussi drôle que je croyais : tout dépend des moments. Pense donc, le menuisier était là, me disant qu'il allait faire une chose qu'il ne savait pas encore, mais qui changerait sa vie,
une chose que quelqu'un qui était derrière lui le poussait à faire... Il y avait là de quoi rire, tout de même. Je lui ai pris la main, je lui ai dit : « Voyons, Peetersen, c'est bien un homme raisonnable comme vous qui parlez ainsi ? » Sais-tu ce qu'il m'a répondu? « Plût à Dieu, M. Gerpach, que ce fût un autre que moi ! »
Gerpach à brûle-pourpoint se mettait à crier : — Santje, viens un peu ici tirer mes bottes!
Comme elle n'arrivait pas tout de suite, il s'emportait.
— Santje.. Où est-elle, cette sacrée Santje? A la fin elle sortait de sa cuisine.
— Surtout, ne tire pas trop fort... J'ai le pied délicat, c'est un signe de race... Bon, encore un petit coup... Ne les mets pas trop près du feu, maintenant.
Il reprit sa serviette, essaya de prendre un peu de veau, mais son estomac refusait la nourriture. Il soupira en roulant des mies de pain et regardant à la dérobée Annah qui paraissait décidée à ne point prendre attention à lui. Alors timidement il lui prenait la main.
— Femme, écoute un peu, je te prie. Vois-tu, je ne suis pas heureux, moi non plus : rien ne me réussit. Si mon oncle ce mois-ci m'avait donné seulement un peu d'argent en sus de ma pension, j'aurais pu me présenter décemment chez le baron. J'aurais pris un landau : avec une poignée d'écus, j'aurais eu pour moi les domestiques... Pense donc si j'ai été habitué à les manier : il y avait un cocher, un valet de pied et trois jardiniers chez mon père...
Il riait un bon coup sans cause et reprenait :
— C'eût été là un bon emploi, ma Natje, un emploi comme il en faut un pour un homme comme moi. Eh bien, sais-tu ce qu'il m'a répondu, mon oncle, quand je lui ai demandé un petit supplément?... Que c'était déjà bien assez pour lui de me payer une pension tous les mois... Comprends-tu pareille ladrerie ? Il a fini par prendre un billet, un pauvre billet de vingt francs, dans son secrétaire... Ce n'est pas cela qui eût pu m'aider. Je l'ai pris tout de même; mais comme je passais devant la lanterne de Wilms, je me suis dit que ma malchance dépassait la mesure et je suis entré. Je
te jure que j'étais décidé à ne boire qu'un seul verre, mais voilà, Wilms commence toujours par vous offrir un verre pour vous mettre en train; et ensuite il faut lui rendre sa politesse. N'est-ce pas là parler raisonnablement, ma petite madame Gerpach?
Annah alla fermer la porte de la cuisine, et se tenant droite devant lui :
— Comment veux-tu que je vive encore avec toi ? Il arrivera un jour où tu ne mériteras plus même ma pitié.
Elle disait cela lentement, sans colère.
On ne savait pas tout de suite ce que pensait ce singulier Gerpach. 11 semblait ne pas avoir conscience que toute sa destinée tenait dans la parole qu'elle avait dite. Il tambourinait avec son couteau sur une assiette, les yeux vagues. Et enfin il se mettait à pleurer.
— Tu as raison, Annah : le jour où tu t'en iras, c'est que je l'aurai bien voulu... Mais attends un peu encore : il arrivera bien une fois quelque chose qui te détachera de moi.
Alors seulement elle commençait à s'irriter de le voir pleurer là comme un enfant quand
il aurait dû prendre une vraie résolution d'homme.
— Oh! je suis bien tranquille, fit-elle. Tu ne feras ni cela ni autre chose, parce qu'il est dans ta destinée de ne rien faire, Didi Ger^ pach.
— Si tu veux dire que je ne suis pas un homme, c'est vrai, j'ai toujours manqué de volonté pour le devenir.
C'était curieux de la voir aller soudain vers la fenêtre et l'ouvrir, en regardant dans la nuit.
— Là-bas, de l'autre côté du fleuve, il y a, dans une petite maison, quelqu'un qui est un vrai homme.
Elle parlait avec exaltation.
— Oui, fit-il, tu dis là une chose juste, mais Sangue est Sangue : tout le monde ne peut pas lui ressembler; ce qu'il a décidé de faire, il le fait... Seulement il y a aussi des gens comme Peetersen et comme moi, des gens qui se laissent mener par la vie.. . N'est-ce pas déjà une chose triste que je consente à me mettre moi-mime sur le même rang que le menuisier?
Il alluma un cigare; mais après quelques bouffées, il le jetait dans le l'eu. La petite bonne alors vint desservir. Annah remonta la mèche de la lampe, bâilla, déplia le journal; et elle n'avait plus dit un mot. L'ennui des longs soirs entra dans la chambre.
Dideri avança sa chaise près de la sienne.
— Annah, je t'en prie, prends patience encore un peu de temps, dit-il. Et puis, si ça ne s'arrange pas, je m'en irai, tu n'entendras plus jamais parler du pauvre Gerpach. Alors tu seras libre d'arranger ta vie comme tu le voudras. Moi, je sais bien ce que je ferai de la mienne.
Annah repliait son journal et haussant les épaules, elle le regardait d'un air mi-fâché mi-plaisant.
— Avec toi, il faut toujours finir par pardonner.
De nouveau il était heureux.
Une après-midi, Sangue arriva. Ce jour-là justement, comme tous les autres jours, Gerpach n'était pas en train, comme il disait. Il avait passé la matinée au lit; ensuite il avait mangé ses trois côtelettes et il attendait. Dideri toujours attendait une chose qui jamais ne venait. Il l'entendit parler avec Annah sur le palier. Aussitôt il criait :
— Pourquoi le retiens-tu, Natje? C'est pour moi qu'il vient ici, ne le sais-tu pas? Sangue, arrive donc! N
Il ne pouvait savoir que Jorg avait pris Annah dans ses bras et la baisait sur la bouche.
— Annah Gerpach me disait une chose, fit Jorg en pénétrant enfin dans la chambre.
Dideri, rejetant ses couvertures, apparut en caleçon dans le lit.
— Qu'elle t'ait dit une chose ou pas, le principal, c'est que tu sois là.
Et après lui avoir énergiquement secoué les mains, il reprenait :
— Figure-toi que ça n'allait pas du tout aujourd'hui... La tête me pèse dans les épaules : c'est comme si j'avais là un tas de choses qui ne voudraient pas sortir. Toi aussi, tu as des idées ; mais elles ne te font pas le même effet qu'à moi. Je t'assure, c'est comme si... Qu'est-ce que j'allais dire? Ecoute donc, Annah, c'était une chose intéressante et voilà que je ne sais plus.
Elle était entrée après Jorg et se tenait près du lit. Elle avait, en regardant Sangue, un joli sourire heureux, bien qu'elle eût l'air de ne s'occuper que de Dideri.
— Vous voyez, Jorg Sangue, fit-elle, le voilà tout ragaillardi; vous apportez la joie dans cette maison chaque fois que vous venez,
Sangue, lui, avait un visage sérieux. Il bu-
vaitle sourire d'Annan comme un vin de force et de vie, et il ne disait rien : il avait, en la regardant, une tranquillité grave dans les prunelles. De l'un à l'autre allait un mystère loyal d'amour, bien que pour le monde, c'eût été plutôt là une entente criminelle. Sangue semblait lui dire : « Regarde-moi longtemps comme cela, regarde-moi jusqu'à ce que tu t'aperçoives que réellement il y a quelque chose de changé en moi. Je porte une autre âme dans ma poitrine, ma chère Natje, une âme qui n'a pas encore tout à fait trouvé sa forme extérieure. Et pourtant déjà ce n'est plus le même Sangue, l'être inutile, oisif et indifférent, qui est devant toi. »Le tout était de le comprendre.
Elle se sentit attirée par un magnétisme, une action de la vie intérieure. Elle fit un pas et une minute elle se tenait devant lui, les sourcils hauts, comme on regarde vers la mer, très loin. Tous deux tournaient le dos au lit.
— Chéri, dit-elle tout bas, cela [se pourrait-il?
Il remua la tête, disant oui du bout des le-
vres et aussitôt elle avait une grande joie sur le visage; sa poitrine tout entière se levait dans un cri.
— Qu'est-ce que vous dites là entre vous? interrogea Gerpach.
Sangue s'avança et lui touchant du doigt l'épaule :
— Didi Gerpach, fit-il avec une étrange solennité, tu me vois? Eh hien, je vais te dire une chose qui t'étonnera. Depuis dix jours exactement, je n'ai plus touché ni à un fusil ni à un filet de pêche. J'ai une raison pour savoir qu'il n'y a ni moins ni plus, mais dix jours comme je te le dis... Cependant le bois était plein d'écureuils : la mauviette donnait ferme : on n'entendait que des sarcelles et des macreuses sur le fleuve. Moi, j'allais le long de la rive en pensant à quelque chose qui s'est toujours fait attendre et qui est enfin venu, et cette chose, ami, serait grande et belle par rapport à moi qui l'ai conçue, lors même qu'elle ne le serait pas au jugement des autres hommes... Vois-tu, à présent j'en suis sûr : chacun de nous porte en soi sa destinée comme la plante a sa graine,
comme dans le bouton il y a déjà la rose. Le tout est de regarder profondément en soi.
Encore une fois, il parut avoir cédé au besoin d'étonner les personnes présentes : visiblement il jouissait de la stupéfaction de Gerpach. Celui-ci avait la mine de quelqu'un qui se met en garde contre une facétie.
— Va toujours, Sangue, fit-il : je saurai ensuite si je dois rire.
Jorg Sangue, se redressant de toute la hauteur de sa taille, poussa un vrai meuglement.
— Ris si tu veux : je me sens désormais au-dessus de l'opinion du monde, même si le monde doit être mon plus intime ami. Et sais tu pourquoi, Dideri? Parce qu'une voix maintenant me dit que ce que je fais est bien et que je ne l'avais pas fait jusqu'ici.
Il s'aperçut qu'il avait crié un peu trop fort et se tournant vers Annah, il lui dit doucement
— Pardon, Annah, j'aurais dû parler moins fort... Il y a toujours quelqu'un qui comprend ce qu'on veut dire, même si on ne le crie pas par dessus les toits.
Il baissa encore la voix, comme pour un aveu.
— Voyez-vous, Didi, et vous, chère dame : sans en avoir Pair, j'ai souvent pensé à ce qu'an homme, arrivé au point où je suis, pourrait Lien faire dans la vie. Depuis ces deux derniers jours, je n'ai cessé d'y repenser et maintenant je commence à voir clair en moi. Il ne se passera pas longtemps avant que je vienne vous dire : « Moi non plus, je ne suis pas un être inutile pour les autres hommes. »
Les mots tremblèrent à ses lèvres.
— C'est à vous, Annah, que je dois cela : c'est vous qui m'avez changé. Un jour vous m'avez fait honte en me disant que je ne travaillais pas. Est-ce que vous vous souvenez du jour et de l'heure? Moi, je ne l'oublierai jamais. Eh bien, c'est cela même : il arrivera bientôt un moment où je pourrai vous dire que, moi aussi, je travaille à quelque chose dans la mesure de mes moyens.
Encore une fois, sa voix se haussait.
— Oui, Didi, avec les mains que voilà, sans faire œuvre de mes poings et de ma
force musculaire, par le seul effet de ma raison et de ma volonté, je ferai sortir de l'ancien Sangue qui n'était bon à rien, des choses fécondes et durables.
Il tira de sa poche un crayon et ajouta :
— 11 n'aura suffi que de ce petit morceau de plomb. Avec cela on peut tracer des lignes, des formes, tout un monde.
Et, en vérité, de la main, avec des mouvements de bras mystérieux, il dessinait des cercles, des perpendiculaires et des obliques.
— Songe un peu à cela, Didi, songe à ce qu'il y a là de providentiel... Un homme qui depuis longtemps, ne faisait plus rien qu'aller à la chasse et qui vivait comme une créature sauvage... Eh bien, il arrive que le même homme se souvient qu'il a dessiné autrefois, que sa main a manié le crayon, qu'il y a au monde des individus au profit de qui il serait bon d'utiliser ce qu'on peut tirer de ce même crayon... Crois-moi, il en résultera du bien pour tout le monde... pour tout le monde.
Il se passa un instant où, dans le silence de la chambre, sa voix continua à vibrer sans parler. Et ensuite il disait :
— Maintenant c'est affaire à moi d'en sortir. Ecoute. Va tous les jours jusqu'au fleuve : choisis une des heures de l'après-midi où il est encore possible de voir sur l'autre rive. Tant que tu ne verras pas de drapeau à la maison, tu pourras te dire que rien n'est fait encore. Mais le jour où le drapeau flottera au mât, c'est que vraiment Sangue a trouvé ce qu'il cherchait. Alors dépêche-toi de passer l'eau et d'arriver. Vous aussi, venez ce jour-là, Annah : j'aurai quelque chose de définitif à vous dire.
Elle mit sa main dans la sienne.
— Je vous le promets, Jorg Sangue.
Elle voulut le retenir à dîner.
— Jesse Peetersen a pris ce matin une carpe dans l'étang... C'est un homme un peu en dedans, mais qui vaut mieux qu'il ne paraît. Il a voulu à tout prix m'offrir sa pêche. Est-ce que cela ne vous dit rien, Jorg, une belle carpe au vin ?
— Si, si, Annah, mais voilà, je me suis promis de ne plus céder à aucune tentation avant d'avoir clairement vu au fond de ma pensée.
Il avait pris son chapeau : tous deux se tenaient par la main; et elle lui souriait, sa fraîche bouche ouverte comme un cœur de fleur !
— C'est moi, dit-elle, qui irai au bord de l'eau s'il no peut y aller lui même... Toutes les après-midi, n'est-ce pas, Jorg Sangue?
— Toutes les après-midi, oui.
— Et le jour où le drapeau sera fixé au mât...
— Ce jour-là, je sais bien quelqu'un qui sera heureux de penser que Sarigue a fait son devoir d'homme.
— Son devoir d'homme, c'est bien cela. Il faut que tout le monde travaille à quelque chose sur la terre.
— Alors nous pourrons rire et danser autour du mât! Alors on verra l'Homme sauvage quitter sa maisonnette et descendre vers le fleuve pour guetter le vol du gibier d'eau.
Son large rire sonnait comme le coup d'aile du goéland, dans un matin de vent. Sangue sembla plus grand sous le plafond, dans la beauté de sa force et de sa vie.
— Au revoir, ami Sangue, disait alors Ger-
pach. Elle et moi, chaque jour nous irons, je te le promets. Et bon retour! Annah va t'éclairer avec la lampe... Quant à moi, tu m'as vraiment trop remué pour que je sois capable de faire aucun mouvement... Oui. bon ami, j'ai les bras et les jambes cassés de t'avoir entendu parler comme tu l'as fait tout à l'heure. Tu as dit des vérités, ma parole, des vérités... Oui, je t'assure, je partage tous tes sentiments à cet égard. Demande plutôt à Annah ! Dis, Annah, est-ce que cela n'a pas toujours été mon sentiment qu'un homme doit travailler... Le difficile, vois-tu, c'est de savoir ce qu'il faut faire.
Sangue ne riait plus; il regardait tristement Annah Gerpach.
Au bout du troisième jour, il tomba une petite neige et Gerpach n'alla pas jusqu'au fleuve. Les toits ressemblaient à des gaufriers saupoudrés de fine farine claire; les haies du jardin s'étoilaient d'une floraison d'aubépines. C'était comme un printemps gelé d'être arrivé avant l'heure.
Didi Gerpach avait la manie des chaussures; il possédait quinze paires de bottines de cuirs et de formes différents, et qui attendaient son bon plaisir sous la grande armoire à linge. Il souffrait toutefois de devoir actuellement se limiter à ce chiffre : son goût pour les bel-
les vachettes mordorées, les empeignes claquées et en général, les échantillons variés de la cordonnerie élégante était vraiment aristocratique. C'était uièe déchéance pour lui de ne plus avoir chez son bottier qu'une considération bornée à la moitié de ce chiffre.
Gerpach, le midi du quatrième jour, alla regarder à travers les vitres. De la neige était encore tombée pendant la matinée. Les passants pataugeaient dans des bourbiers liquides, pilonnés par la roue des chariots. Il fallait vraiment avoir le désir de se crotter pour sortir par un temps pareil.
11 chaussa ses bottes de chasse; mais à la réflexion, il jugea inutile de se déplacer encore une fois puisqu'il était allé les trois premiers jours jusqu'à l'eau inutilement.
— Ecoute un peu, petite Annah, dit-il, Jorg ne se doutait pas qu'il se serait mis à neiger quand il nous a demandé d'aller voir s'il avait attaché Je drapeau... Ce n'est pas un homme non plus à vous demander des corvées déraisonnables... Pense donc que si j'attrapais froid et s'il fallait appeler le médecin, c'est lui qui en porterait la responsa-
bilité... Alors vois-tu, il vaut mieux aujourd'hui que je reste auprès de toi. Et si après tout, il avait hissé le drapeau, nous le verrions bien demain, et il serait toujours temps de passer le fleuve.
— J'irai, moi, dit-elle simplement.
Il haussa les épaules et déclara que cela était tout à fait déraisonnable, qu'elle toussait depuis deux jours, qu'il irait plutôt lui-même. Elle le regarda avec sa fermeté tranquille et répondit :
— Tu sais bien que quand j'ai décidé de faire une chose, cette chose se fait toujours. D'ailleurs toi et moi avons donné notre parole à Jorg Sangue. Le temps qu'il fait n'a rien à voir dans cela.
Il avait rejeté alors par le nez la fumée de son cigare et il s'était écrié :
— Tu ferais cela, toi, une femme 1
— Et je te promets que si vraiment le drapeau est hissé, je passerai l'eau sans peur, mon chéri. Songe quelle joie pour Sangue de savoir la part que nous prenons à l'heureux événement.
Là-dessus il riait cordialement.
— Tu appelles un heureux événement une chose que loi ni moi ne connaissons encore ! Quand il était plus jeune, il aimait follement à s'amuser aux dépens du pauvre monde... Tu seras bien étonnée quand tu connaîtras le dernier mot de l'histoire.
— Sangue est incapable de dire une parole qui ne soit la vérité, dit-elle.
Un jour terne et bas tombait par les vitres: déjà les petites boutiques dans la rue s'allumaient. Annah alla prendre dans la cuisine ses socques et les passa par dessus ses bottines.
— Eh bien, tu as raison, dit Gerpach, voyant qu'elle était décidée. Vas-y toi-même... Gomme cela nous n'aurons rien à nous reprocher.
Et il bourra le poêle d'une pelletée de charbon.
Très vite Annah fixa au moyen de deux épingles longues sa toque de loutre et ensuite elle jetait sa mante sur ses épaules.
— Oui, cela vaut mieux ainsi, reprit Gerpach ; moi, je n'aurais jamais été prêt. Mais reviens vite apporter la nouvelle. Je te garderai du bon feu ... Ah! fais-lui aussi mes amitiés.
Ill'entendit descendre l'escalier en courant. Il pensait : « Quelle admirable petite femme tu as là, Didi ! »
Une neige légère tloconnait comme de petites plumes d'oiseaux. « Pourvu, se disait Annan, qu'il fasse encore assez clair pour que je puisse voir si le drapeau est hissé! » Son cœur battait fortement ; elle avait le pressentiment qu'une grande minute avait sonné dans la vie de ,son ami. Deux fois ses socques glissèrent ; elle manqua tomber; mais tout de suite après, elle se remettait à faire de petits pas aussi rapidement qu'elle le pouvait : il lai semblait qu'elle n'arriverait jamais.
Elle passa le long des chantiers, courut à la berge du fleuve, regarda vers l'autre rive et elle ne pouvait rien voir à cause de la neige qui maintenant tourbillonnait.
Elle eut une crise de vrai désespoir, toute seule, perdue dans Je paysage blanc, 'devant le grand fleuve noir. Le soir tombait à travers la chute lourde des flocons. Elle demeura là un temps assez long, et à la fin la rafale passait.
Là-bas sur l'autre rive, entre les arbres toisonnés de frimas, il lui sembla que quelque chose s'agitait. Des cristaux de soude fondaient à ses cils, laissant une vapeur qui embuait sa vision. Du bout des doigts elle égoutta ses paupières, et maintenant elle ne doutait plus : dans le crépuscule blafard, un drapeau était hissé.
Aussitôt elle appela le passeur. Sans doute il restait dans son buron, à chauffer ses rhumatismes près du poêle en tirant sur sa pipe. « Et à chaque minute il fait un peu plus sombre I » pensait-elle.
Elle se décida à pousser la porte et, en effet, l'homme se cuisait à son feu de houille, plus ivre encore que d'habitude. Tout le monde buvait un affreux alcool frelaté dans cette contrée humide ; même le médecin disait que c'était nécessaire à la santé.
Le passeur la regardait avec hébétude, sans paraître comprendre qu'elle lui demandait de la passer.
— Vite, vite, dit-elle en lui mettant dans la main le double de son salaire.
Il se leva, referma sa porte, et enfin elle
LIOTHECA
pouvait sauter dans la barque... L'eau clapotait, bourrue et courte, contre le bord : à chaque coup de rames l'esquif plongeait de l'avant. Annah avait croisé ses mains sur son cœur, presque sans souffle, toujours regardant entre les arbres si elle voyait encore le mât avec son drapeau.
La barque toucha ; elle escalada souplement la berge et se lança dans la direction de la maison.
C'était bien vrai : le drapeau était au mât. Elle ne pouvait toutefois s'expliquer pourquoi successivement elle le voyait monter et descendre comme un bouchon qui suit les mouvements de l'eau.
— Jorg ! mon Jorg !
De toute sa vie, elle s'abattait contre lui au pied du mât : Sangue justement tirait sur une corde fixée au drapeau. Chaque fois qu'il tirait, le drapeau remontait.
— Toi, Annah!
Et il avait lâché la corde : il Pétouffait entre ses bras, renversée en arrière et lui offrant sa bouche humide, le cœur frais de sa vie. Ils demeurèrent là, comme les autres fois, une petite éternité de bonheur. Elle fermait les yeux, toute morte dans le cours impétueux de son sang.
— Cher Jorg ! tu as donc fait la chose que tu voulais faire? dit-elle enfin.
— Je l'ai faite, oui : cela n'a pas été sans peine, mais ta pensée était avec moi ; j'y aurais mis dix ans s'il avait fallu.
— Ecoute ceci, dit-elle en souriant : ma vie à présent m'est plus précieuse ; je ne sais comment exprimer ce sentiment. Voilà, c'est peut-être à cause que moi aussi, j'ai vécu tout ce temps de la chose que tu devais faire, sans la connaître.
Il tirait une dernière fois sur la corde pour faire remonter le drapeau ; ensuite il la fixait à l'arrêt. Tout le visage d'Annan riait.
— Je t'assure, le drapeau toujours montait et redescendait sans qu'il me fût possible de savoir pourquoi.
— Ah! ah! ah! le drapeau dansait au bout du mât comme un drapeau un peu fou, n'est-il pas vrai? comme le drapeau que le gardebarrière agite au passage d'un train? Est-ce bien cela, Annah?
Alors il expliquait que c'était lui qui, depuis une heure, tirait dessus parce qu'il sa-
vait que c'était le moment où Gerpach ou elle devait venir jusqu'au fleuve.
— Comprends donc : la neige l'avait collé contre le mât ; il pendait comme une loque inerte. Ni toi ni lui ne l'auriez aperçu si je ne l'avais fait mouvoir.
Lui aussi maintenant riait comme un enfant.
Ils entrèrent dans la maison et seulement alors il remarqua qu'elle tremblait, avec de légers claquements de dents.
Aussitôt il jetait des bûches dans le feu, et ensuite il lui enlevait ses socques et délaçait ses bottines. Elle toussait en tenant sa gorge entre les mains.
— Mon petit cœur, c'est bien toi qui es iàl Est-il vraiment possible que tu aies eu le courage de venir? Il n'y a pas une femme sur mille qui ferait cela !
— Mais si, Jorg, puisque cette femme-là, c'est moi.
Il était à genoux devant elle et lui réchauffait les pieds dans sa poitrine.
— J'étais morte de froid, je puis bien te le
dire, fit-elle, et maintenant je revis. J'aurais les yeux fermés sous les draps que je les sentirais se rouvrir si seulement tu les touchais du doigt.
C'était dit si gentiment qu'on ne pouvait croire qu'elle eût pensé à la mort.
Le boy encore une fois était à marauder quelque part et Doum, de son côté, était parti sur une piste. Il faisait grand silence dans la chambre ; au dehors, c'était comme si le bois était tout à fait mort sous la neige. Une souris arrivait, par un trou du plancher, regarder qui était là. On était bien au bout du monde dans cette petite maison loin des routes et où il n'y avait que deux êtres s'aimant. Et voilà que tout à coup, s'apercevant que ses pieds ne se réchauffaient pas assez vite, il soufflait dessus son haleine d'homme fort... Bon Dieu! le premier homme avait dû faire cela aussi à la première femme, la première fois qu'il tomba de la neige au paradis. Et il arriva ceci : les petits pieds qui tout à Theure étaient gelés commencèrent à s'animer comme des fleurs de vie rose. La grande mouette empaillée qui pendait au plafond
par un fil de fer, considérait attentivement de son œil rond ce phénomène.
— Vois un peu comme je suis sotte, fit-elle. J'étais venue ici parce que tu avais hissé le drapeau et qu'ainsi j'allais savoir le secret de ta vie nouvelle... Mais voilà, à peine étaisje entrée, toi et moi nous avons tout oublié.
Il riait.
— C'est bien ainsi: là où tu es, il n'y a plus rien que toi... Alors vois-tu, je suis entre tes petites mains, moi, le grand Sangue, comme un oiseau charmé.
Elle regarda la chambre; la table, près de la fenêtre, était remplie de feuilles de papiers tendues à plat. Aussitôt elle se leva et, à pieds nus, elle allait vers la table, tenant son doigt devant elle.
— Voilà ce que nous avons fait ensemble, cher Jorg. Moi, j'étais là, la tête dans la main, regardant, tandis que toi, tu mettais là-dessus des écritures et des lignes. Crois-tu que je ne vois pas cela clairement. ?
— C'est comme tu dis... Tu étais là, petite Natje, tu regardais et me disais: « Fais ceci ou cela, ;le travail en vaudra mieux. Et
naturellement je faisais comme tu avais dit. » Le tout est de savoir si la chose se trouvera à ton goût.
Il tira du tas une des feuilles sur laquelle il avait aquarelle une maison, une petite maison qui ne ressemblait pas aux maisons qu'on bâtit généralement et qui pourtant avait une porte, des fenêtres, un toit, tout ce qui est nécessaire à une habitation.
■ — Cela ne te paraît rien, n'est-ce pas? C'est un cube comme dans les boîtes de construction pour les enfants. Peut-être te dis-tu que ton 'mari aussi aurait pu faire cela... Eh bien, non, il ne l'aurait pas fait parce que, vois-tu, pour faire cette simple petite chose qui est là, il faut avoir eu l'idée d'un plan général qui intéresse la vie sociale... Là où des familles vivaient dans des bouges, malheureuses, sales, adonnées à la boisson, des familles nouvelles auront désormais le sentiment de la dignité, de la propreté, de la vie heureuse...
Elle s'étonnait, les paupières clignotantes.
— Tout cela dans quelques traits de crayon ?
Alors la gaîté de Sangue était vive : il la
prenait dans ses bras, l'embrassait sous les petits cheveux de sa nuque ; et il criait si haut qu'on aurait pu l'entendre aux limites du bois.
— Chacun aura sa maison claire et saine avec de l'eau, de l'air, de la lumière en abondance, avec des chambres pour les petits et les grands, avec des fenêtres donnant sur des jardins en fleurs... De vraies maisons où l'on vivra en paix, n'ayant plus rien à souhaiter... Et il y aura des écoles, des salles de gymnastique, un théâtre, pense donc à cela, bonne Annah. N'est-ce pas là vraiment comme un monde nouveau pour les hommes?
Sangue, à force de chercher, s'était rappelé qu'il était le fils d'un homme qui avait fait sa fortune en bâtissant des maisons. C'était dans une autre ville que celle où habitaient les Gerpach, une grande ville où il n'y avait jamais assez d'habitations pour les gens qui venaient là de partout. Lui-même, tout jeune, avait appris aux écoles à manier l'équerre et le compas.
— Mais voilà, Natje, j'en avais un peu perdu l'habitude, depuis le temps. Il m'a fallu
aller aux boutiques aussi pour me remonter en papier et en crayons. Seulement tu étais avec moi, il fallait bien que cela marche. J'ai pris Doum par les pattes et nous nous sommes mis à danser le jour où l'idée enfin m'est apparue nettement. Tu aurais ri.
— Mais, disait Annah, tu ne m'as pas dit encore quelle idée.
— C'est vrai, j'aurais bien pu commencer par là.
Jorg se croisa les bras et prit une attitude qu'il avait dû voir autrefois chez les acteurs, au théâtre. Cet homme sauvage de Jorg Sangue ne pouvait se défendre d'une certaine emphase dans le verbe et le geste : c'était bien là un homme de son pays, toujours prêt, comme les gens de Flandre, à faire un discours ou à monter sur la scène.
— Eh bien, Natje, je veux contribuer à l'amélioration de mon espèce en bâtissant la cité du bonheur.
Il s'arrêta et la regardant, il semblait jouir de son étonnement. Il avait parlé là comme
eût parlé de sou temps le député Gerpach quand il énonçait son programme électoral.
Il reprit :
— Vois-tu, il faut que les hommes trouvent à vivre près des bois, en pleine nature, dans des maisons agréables et peu coûteuses.
Qu'est-ce que tu leur répondrais s'ils te deman daient, eux qui ont toujours été misérables, ce que c'est que le bon Dieu ? Mais, si par exemple, tu leur fais de bonnes petites maisons avec un champ qu'ils peuvent cultiver, près d'une belle campagne aux eaux vives, là où leurs enfants peuvent manger des fruits et grandir librement, tu leur apprends à être heureux... Alors, vois-tu, ils ne songent plus à te poser la question et d'eux-mêmes ils te disent : « Le bon Dieu, ce sont les arbres làbas, c'est le jardin près de la maison. C'est tout ce que nous voyons à perte de vue et qui nous rend heureux. » Est-ce que tu ne crois pas, Annah, qu'il y a là quelque chose à faire ?
— Je le crois, dit Annah Gerpach.
— Eh bien ! moi, je l'ai fait.
Il prit sous la table un petit ouvrage agencé avec des planchettes de caisse à cigares et qui
réalisait le type de l'habitation selon son idée du progrès social.
On ne comprenait pas tout de suite comment cet homme qui, depuis tant d'années, passait sa vie à tirer sur les bêtes du bois et les oiseaux du lleuve avait pu imaginer une chose aussi ingénieuse et aussi amusante. La maison ressemblait à un pavillon de chasse, à une maison de poupée, à une volière, à un bateau, à un cottage anglais, avec de petits toits, de grandes fenêtres, des lignes pittoresques et vivantes, comme les lignes du corps humain.
C'était vraiment là l'œuvre d'un poète et d'un artiste. On sentait qu'elle était sortie d'une pensée émue d'humanité comme si, en songeant à son propre bonheur, Jorg avait pensé aussi au bonheur des autres.
Quant à l'argent...
— Vois-tu, cela est une autre affaire. Lorsque Mane Lei fit sa grande faillite il y a vingt ans, il jura que si jamais il s'en remettait, il penserait à faire une œuvre profitable à tous ceux- qui n'avaient pas eu sa chance. Mon père, le vieux maçon, eut l'occasion, à cette
époque, d'avancer de l'argent à ce mêmeMane Lei ; et après tout, ses millions sont sortis de cet argent. Quand il saura que c'est pour le bien de l'espèce que je travaille, il me viendra en aide.
Annah, assise sur le bord de la table, battit des mains :
— Qui aurait cru, mon Jorg, que toi qui aimais tant ne rien faire, tu aurais fait un jour une telle chose ? Ce sera à mon tour à faire maintenant quelque chose et ce sera pour toi que je le ferai.
De quelle chose voulait parler Annah Gerpach? Elle avait mis une énergie inaccoutumée à parler ainsi.
Il y avait du temps que la dernière clarté de ce jour de neige s'était effacée à la grande . fenêtre du côté du fleuve où pourtant la nuit tardait un peu plus que dans le reste de la maison; et ils ne se pressaient pas de faire de la lumière. Il leur semblait à tous deux que l'ombre les séparait mieux du reste du monde. Il l'avait prise sur ses genoux dans la chaleur de l'âtre et il la caressait avec le glissement lent de sa large main à son dos. Jamais
son mari ne l'avait caressée ainsi : c'était bien Sangue qui lui avait appris l'amour.
— Si tu savais comme je suis heureuse de cela, chéri! Si tu n'étais pas venu, je n'aurais jamais aimé... Avec Didi c'est autre chose, tu sais... Il ne m'a jamais eue... Quand toi tu m'as prise, j'ai été tout de suite ta femme.
Il avait déroulé une mèche de sa nuque et la suçait comme du sucre.
— C'est vrai, un homme sent cela : tu n'avais jamais été à personne avant moi, petite Natje. Je suis venu et je t'ai prise : tu t'es donnée comme une jeune femme vierge encore et qui ne sait pas ce qu'elle donne.
— J'aurais voulu te le reprendre ensuite pour te le donner encore cent fois, mon chéri !
Comme c'était doux au cœur de Sangue ! Il lui mangeait aux lèvres le goût de ses paroles comme un jus framboise, comme une de ces crèmes au vin doux qu'elle savait si bien faire.
Aucun des deux ne pensait plus à l'heure : la terre pouvait bien tourner au dehors, ils n'en savaient plus rien. La nuit tout entière
maintenant entrait par la large fenêtre. Et encore un peu de temps se passa où quelquefois ils se taisaient en se donnant des baisers. Puis quelqu'un, dans l'hiver du bois, appela:
— Sangue !
Ils virent une clarté rouge courir le long des vitres.
— C'est Didi, fit-elle aussitôt.
De nouveau la voix criait :
— Sangue ! Sangue! Il n'y a donc pas de lumière chez toi!
Il eut une pensée mauvaise :
— Tant pis, qu'il demeure là où il est.
— Non, dit-elle, ce n'est pas bien. Pense au courage qu'il lui a fallu pour venir... Je t'assure, fais cela pour moi.
— Mais que lui dirons-nous?
— Oh ! fit-elle en riant, cela n'a pas d'importance avec Didi.
Il alla jusqu'à la porte et de son côté, il criait dans le soir :
— C'est toi, bon Gerpach ? Nous étions là, avec ta femme, presque endormis, au coin du feu. Viens vers l'endroit d'où je te parle. Bon ! par ici.
— Avec ma femme, dis-tu? C'est bien avec ma femme que tu étais dans une pareille nuit? faisait Dideri. C'est que, vois-tu, Annah Gerpach aurait été ta femme à toi, tu n'aurais pas fait autrement. Ah ! ah ! Je dirai cela à Annah comme je te le dis à toi.
— Au moins, toi, tu sais rire, répondait Sangue.
Gerpach pointa sa lanterne sur le seuil de la porte, et ensuite il secouait ses chaussures fortement.
— J'ai pensé qu'après tout, il fallait bien se décider à les risquer, dit-il, puisqu'aussi bien c'était celles-là que j'aurais mises si j'étais allé à la chasse au canard avec toi.
Il était plutôt heureux que sa femme fût encore là.
— Pense donc, il y avait du temps qu'elle était partie ! Alors j'ai pris peur tout à coup, oui, à cause de la neige et du soir...
Il fît un pas, se trouva dans la chambre et la voyant dans l'âtre :
— C'est toi, ma Natje? Je ne faisais plus de bien à la maison ; je craignais qu'il ne te fût arrivé malheur. Il est resté une femme
l'autre année dans l'eau par un pareil temps. Le passeur était soûl : il ne s'est jamais rappelé l'avoir passée.
Annah se leva et dit gravement :
— Le drapeau était au mât, Didi Gerpach. Pense plutôt à cela.
Et de la main elle désignait quelque chose dans l'air.
Il eut honte et dit :
— C'est moi qui aurais dû venir le premier, Jorg Sarigue, c'est vrai... Mais tu sais, il me faut toujours un peu de temps avant de me décidera faire une chose... Tu vois que je suis venu tout de même.
— Il est venu, Sangue... s'écriait Annah. Est-ce que cela n'est pas bien ? Il n'aurait pas fait cette chose pour moi !
Didi riait.
— Tu l'entends, Jorg? Les femmes ne sont jamais contentes... Si seulement tu pouvais me donner une larme de ton vieux whisky... Je crois que j'ai pris froid dans la barque.
Tandis que Sangue allait chercher son flacon dans la pièce voisine, Didi tout à coup pinçait Annah aa bras et lui disait :
— A présent je sais que tu aimes mieux Sarigue que moi. Je vous déteste, toi et lui...
— C'est comme tu l'as dit, fit-elle en riant. Je l'aime plus que toi.
Aussitôt il lui caressait la main.
— Ma petit Annah, je te demande pardon : il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que je t'ai dit... Tu n'es pas une femme à tromper ton mari, toi.
Elle haussait l'épaule.
— Demande-le à Jorg, puisque tu es venu pour cela. Il te le dira, lui.
Jorg rentrait avec le flacon; et de nouveau Didi était aimable avec lui, comme s'il n'avait jamais eu la pensée de lui en vouloir.
Annah avait allumé la lampe : sa clarté tomba sur la petite maison en planchettes de caisse à cigares. Gerpach était étonné :
— Est-ce qu'il va venir un enfant ici, que tu t'es amusé à construire ce jouet ? demanda-t-il.
Sangue eut son large rire de dents blanches et s'écria que c'était, en effet, pour un enfant qu'il avait fait ce joujou, un nouveauné dont on entendrait parler bientôt. Il cli-
gnait de l'œil vers Annah : celle-ci alors disait à Didi :
— Tu ne comprends rien, toi... C'est à cause de cela que le drapeau a été hissé au mât.
Et à son tour elle lui expliquait ce que Jorg lui avait expliqué à elle-même. Didi ne manifestait pas une admiration bien vive. Il finit par dire qu'après tout c'était là une idée qu'il aurait pu avoir comme Jorg Sangue.
Quelque chose depuis un peu de temps grattait à la porte de la maison en grognant. Comme le grognement devenait impératif, Gerpach alla ouvrir, et Doumjse rua dans la chambre, un flocon de neige à chacun de ses poils. Toute l'odeur de l'hiver entra avec lui.
— 0 Annah! comme c'est bon ! Voilà qu'il reneige, fit lentement Jorg.
Et ce mot, dans sa bouche, avait une douceur qui allait au cœur d'Annan Gerpach, comme s'il se rapportait à l'idée d'un hiver passé là à deux, au bord de l'eau, un grand hiver d'amour loin de tout.
Gela n'alla pas aussi bien avec Mane Lei que Sangue l'avait espéré: celui-ci avait un peu oublié son serment. Il se rappelait ce-, pendant qu'il avait existé un homme du nom de Sangue anciennement.
Il fallut que l'Homme sauvage frappât sur la table avec son poing pour qu'il se souvînt du service que le maçon autrefois lui avait rendu. Quand Mane Lei voulait gagner du temps ou se refusait à comprendre, il montrait de la main son oreille droite : on savait qu'il feignait d'être sourd de cette oreille-là. Sangue heureusement avait heurté la table du
côté de l'oreille gauche. 11 ne dit ni oui ni non quant au projet et pria Jorg de repasser. C'était un vieil homme un peu sournois et qui mettait sa malice à dissimuler le fond de sa pensée.
Jorg étant revenu le voir, il se mit à rire franchement en disant que c'était là une de ces inventions comme en imaginent les socialistes : on voyait bien qu'il voulait décourager ce garçon qui arrivait le voir guêtre jusqu'aux genoux et coiffé d'un chapeau à plume de faisan.
Jorg le regarda bien en face, de ses yeux froids.
— J'ai le temps, dit-il, je reviendrai encore une fois. D'ici là vous aurez réfléchi.
Mane Lei lui secoua fortement la main.
— Un autre aurait désespéré, dit-il en soufflant dans ses joues... Vous... pas... Votre père aussi était un homme. Eh bien, c'est cela, revenez un autre jour.
Tout de même, reparti là-bas pour le fleuve, Jorg se sentit le cœur mou : mélancoliquement il songeait :
— Est-ce qu'il faudra dépendre mon fusil et
passer encore une fois mes journées à l'affût comme je le faisais avant que l'idée me fût venue?
Des jours coulèrent et il s'était remis à chasser : il n'allait plus le long du fleuve ; il s'avançait chaque jour un peu plus loin dans le bois. C'était déjà le temps doux de février : les écureuils commençaient à gambader dans les chênes. Il n'y avait plus à penser au gibier d'eau reparti avec le gros temps du côté de la mer. Sangue longuement regardait gonfler les bourgeons aux arbres : une sève fraîche montait de la terre; et il était malade du désir d'Annan. Il y avait une semaine qu'elle n'était venue.
L'autre samedi, elle lui avait fait remettre un billet par l'apprenti du menuisier : l'apprenti aussi lui apportait une terrine de canard sauvage. Voilà, Jorg savait maintenant que Didi était dans ses mauvais jours et qu'il valait mieux pour Annah ne pas venir.
« Toi non plus, ne viens pas, doux ami, » ajoutait-elle dans son billet.
Elle ne disait pas autre chose. Annah n'était pas une femme qui écrivait beaucoup.
Quand elle avait écrit dix lignes, il était temps pour elle de dessiner un petit rond. « Mon chéri... Je mets ici cent baisers. » Jorg avait passé de mauvais jours entre le bov et le chien. Ses heures étaient lourdes d'ennui, d'amour, de solitude. Il ne songeait pas à aller jusqu'à la ville, où il aurait trouvé d'anciens amis dans les tavernes, chez Wilms ou ailleurs. Il détachait la barque, la poussait sous les saules encore sans feuilles du petit canal ; ou bien, il demeurait couché au soleil pâle, sur la rive. Il pensait toujours à ce qu'elle lui avait dit une fois de Gerpach. « Je lui donne si peu de moi. » Mais cela, c'était encore la chaîne qui les liait, Gerpach et elle; c'était le signe de toute la distance qui le séparait lui-même d'Annah. Voilà, si ça devait continuer, il eût été préférable pour lui de s'en aller droit son chemin, si loin qu'il en aurait perdu la route du retour.
Il cessa de s'intéresser à la nature : il ne prit plus goût aux livres. 11 éprouvait une réelle aversion pour Dideri; il ne pouvait se faire à la pensée de le revoir. Il accusait toutes les femmes de fausseté.
Un soir en rentrant, il trouva une ligne d'écriture au crayon qu'avec son épingle à chapeau, elle avait fixée sur le lit. Ce fut une secousse : elle était venue, elle avait trouvé la maison vide; elle avait attendu toute une heure :
« Chéri, disait-elle, j'ai fait, moi aussi, une chose... mais ne viens pas encore, attends que je puisse revenir. »
— Ma Natje ! s'écria-t-il en baisant son nom sur le papier. Et puis il se mettait à rire en se rappelant que le lendemain du jour où elle s'était donnée pour la première fois, elle lui avait écrit en signant de son nom tout entier. « Annah Gerpach. » Est-ce qu'il y avait beaucoup de femmes assez braves et assez franches pour faire comme elle? Jamais il ne lui était venu en pensée qu'elle pût faire le mal en aimant un autre homme que son mari, puisque celui-ci, elle ne l'avait jamais aimé d'amour. A cela, il n'y avait rien à répondre.
Bon Dieu ! de quelle chose pouvait-elle bien parler? Jorg avait beau se creuser la tête : il ne trouvait rien. C'était comme un mystère
qui maintenant planait sur la vie qu'elle menait loin de lui.
Il n'osa plus aller au bois de peur de la manquer. Parfois il passait le fleuve et il suivait la route par laquelle elle aurait pu venir, regardant de loin s'il ne la reconnaissait pas à sa marche. C'était une manière à elle de donner un petit coup de hanche à chaque pas en balançant légèrement les épaules ! Annah ne paraissait pas ; mais comme il amarrait une après-midi sa barque, ce fut Gerpach qu'il aperçut. Celui-ci s'avançait lentement du côté du passage d'eau.
— Didi!
Tout son être lui remontait dans ce cri, la chaleur de sa vieille affection. C'était une joie comme après une absence, et il lui semblait aussi qu'un peu d'Annah lui était soudainement rendu, après une longue privation. Ils se serrèrent longuement les mains. Gerpach était triste.
— Vois-tu, dit-il, j'étais venu pour te parler à cœur ouvert. Je désirais te revoir et à la fois j'avais peur d'aller à ta maison... C'est que tout n'est pas facile à dire : il y a
des choses qui ne sortent pas tout de suite de la gorge.
« Est-ce qu'il se douterait? pensa Jôrg. Et tout haut il disait gaîment :
— Ecoute un peu, tu as vraiment l'air de quelqu'un qui ne sait pas par où commencer.
Il détacha ia barque; mais, au moment d'y descendre, Gerpach hésitait une seconde. Puis faisant un geste las :
— Il se peut très bien qu'une fois chez toi, je ne te dise rien : il n'est pas bon de remettre ce qu'on a sur le cœur.
— Voilà, tu dis là une chose juste, bon Didi.
Parlant ainsi, Jorg donnait de larges coups de rames avec tranquillité : quelquefois il regardait Gerpach en coulant un œil de côté. Il n'aurait pu dire pourquoi il ne lui avait pas encore parlé d'Annah. Dideri, lui, observait le toit de la maison qui avait l'air d'avancer d'entre les arbres.
— Quand je pense, dit-ilenfin,quele dernier soir que je suis venu, le drapeau était hissé au mât... Tu avais enfin réalisé ton idée.
— Peuh! fit Jorg. Ce n'était encore que l'œuf : mais la poule tourne autour sans se décider à le couver.
Tous deux, une seconde, se taisaient, comme si c'était là un secret qui se rattachait à bien d'autres.
Sangue amarra : ils entrèrent dans la maison. Doum, à qui son maître avait enlevé la veille une épine de la patte, léchait la blessure, roulé en boule sur le seuil. On ne savait jamais où était le boy.
Il arriva cette chose extraordinaire, c'est que Gerpach, à peine entré, se jeta dans la poitrine de Jorg avec attendrissement, et il demandait :
— Es-tu heureux, toi, du moins?
Sangue se mit à ricaner, se défiant, craignant un piège.
Mais Gerpach maintenant semblait décidé à aller jusqu'au bout.
— Je t'en prie, parle, ami Jorg... J'ai besoin de savoir si, par compensation à un malheur comme celui qui me frappe, un vieil ami comme toi peut affirmer qu'il connaît le bonheur.
Jorg, devant l'humble aveu, s'abandonna : il le sentit malheureux, fut malheureux luimême.
— Non, ne pense pas cela, s'écria-t il, non, mille fois non, je ne suis pas heureux. Vois au contraire en moi un des êtres les plus à plaindre qui soient sur la terre.
Didi lui prit la tête dans ses mains et le regardant au fond des yeux, il demanda d'une voix anxieuse où il y avait aussi un étrange espoir :
— Serait-ce à propos d'une femme, cher Jorg? Je t'en prie, dis-le moi.
Sangue remuait la tête affirmativement.
— Une femme, oui.
— Et celle-là, aussi, sans doute se refuse à ton amour? Je t'en conjure, ne diffère pas de me l'apprendre.
— Non, c'est autre chose, une chose si affreuse, une chose que jamais je ne viendrai à bout de t'expliquer.
Un silence tomba et il voyait pleurer Didi.
— Si tu savais comme cela me fait mal ! fit celui-ci. Je te jure, je te voudrais heureux. Gela, oui, de touteslespuissancesdemonâme... Et
cependant, c'est pour moi presque une consolation de me dire qu'il y a un autre homme aussi malheureux que moi. Explique cela, si tu le peux.
— Est-ce qu'on peut expliquer quelque chose dans la vie? répondait Jorg en baissant la tête et regardant à ses pieds profondément comme si de la terre venait tout le mal.
Gerpach alla jusqu'à la fenêtre du bord de l'eau et là il se tenait immobile à considérer le grand fleuve doré par la lumière de l'aprèsmidi. Une communion sans paroles liait leurs cœurs lourds, à travers une infortune qui pour tous deux demeurait obscure. Leur vie souffrait en eux à une grande distance et cependant si proche de leurs lèvres qu'ils auraient pu tout à coup échanger leur secret sans en souffrir davantage.
Gerpach ensuite disait singulièrement :
— Vois tu, ami, le mieux serait pour moi de disparaître...
Il ne disait pas à quoi se rapportait cette étrange parole. Il secoua la tête et ajouta :
— Il ne faudrait pourtant qu'un petit effort de volonté.
Sangue à son tour s'avança jusqu'à la fenêtre et lui aussi maintenant regardait les longues flammes obliques s'abaisser sur le paysage.
— Delà volonté, fit-il, tu dis de la volonté? Es-tu bien sûr que cela suffirait et ne ferait-on pas ensuite autant de pas en arrière qu'on en a fait en avant? Le poisson qui a l'hameçon dans le corps n'est pas sauvé parce qu'il plonge au fond de l'eau... Est-ce que, moi aussi, je n'aurais pas dû partir dès le premier jour? Mais on remet tout au lendemain, et alors il est trop tard.
Ils semblèrent avoir fait, chacun de son côté, le nombre de pas nécessaires pour arriver juste à l'endroit où tous deux pouvaient se comprendre, celui-là, avec son grand corps et sa force d'homme qui aurait pu porter sa barque sur ses épaules, l'autre aussi, le gras et mou Gerpach, toujours incapable d'une action décisive.
Mais voilà que tout à coup Jorg sans raison prenait un air détaché : il se dandinait sur ses longues jambes et faisait claquer sa langue.
— Bah ! c'est la question du plus fort, vois-tu. Oui, la question de celui qui a le plus de chance... De deux hommes, il y en a toujours un qui est plus près du but que l'autre. 11 n'y a rien à faire à cela.
Maintenant il paraissait avoir pris son parti de la vie, avec ce qu'elle a de bien et de mal.
Un soupir s'étouifa dans la gorge de Dideii.
— Tu le prends ainsi, toi, parce qu'après tout... mais oui, n'es-tu pas un homme qui a toujours eu la chance pour lui ? Tu te crois malheureux, mais, tu le verras, cela encore tournera en ta faveur. Ce n'est pas comme moi... Penses-tu que je puisse m'habituer à l'idée que mon Annah, ma chère Annan.... Après tout, je puis bien te le dire puisque c'est la chose qui me déchire le cœur... Qu'Annan soit à un autre que moi?
Sangue eut un grand coup au cœur et il le regardait, le visage soudain décomposé :
— Qu'est-ce que tu dis là ? Es-tu fou, Didi?
Gerpach secouait la tête.
— Que ne le suis-je? Je serais en dehors
de la vie : je vivrais dans le rêve, tandis qu'à présent...
11 le saisit par le revers de sa veste et l'attirant contre lui :
— A toi, mon seul ami, je puis bien le dire... Annahaime un autre homme. Annah a donné son corps et sa vie à un homme. Entends-tu bien cela, Jorg Sangue?
Il n'y avait là rien de risible, et cependant Sangue fut pris d'un rire nerveux qui le secouait comme un arbre. Il n'aurait pu dire la cause de son hilarité quoique, à bien tout considérer, le cas de ce pauvre Gerpach prenant pour confident de son malheur l'homme même qui était aimé de sa femme, n'était pas une chose sans gaîté.
— Mais quel homme, Gerpach? s'écria-t-il. Il serait juste au moins que tu me le dises.
— - Ah ! serais-je si malheureux si je le savais !
Sangue devint très prudent : il sembla dominer l'événement quand il demanda à Gerpach s'il avait au moins des soupçons.
— Des soupçons? Hélas, mieux que des
soupçons... Mais sur cela ne m'interroge pas : je n'aurais pas la force de te répondre.
Alors le grand Sangue, avec toute sa dissimulation, se sentit une pauvre et méprisable chose à côté de cet ami à qui il avait volé sa femme et qui, d'une confiance si humble, lui faisait l'aveu douloureux.
Il ouvrit la bouche : il aurait voulu dire quelque chose, mais le mot ne venait pas ; et il demeurait la tête basse, comme un coupable, dans une grande honte triste. Si Gerpach avait levé la main sur lui, il se serait laissé battre comme un enfant.
Didéri lui toucha le bras.
— As-tu toujours de ton délicieux whisky, fit-il d'une mine sournoise et pateline. Au point où j'en suis avec elle, je n'ai plus à me gêner. Quand j'ai un peu bu, vois-tu, les idées mauvaises me sortent de la tête, je redeviens un homme comme tous les hommes.
C'était comme s'il eût dit à Sangue :
— Donne-moi à boire jusqu'à ce que je sois ivre et alors, qu'elle me trompe avec lui ou avec un autre, ça m'est bien égal.
Souvent Jorg avait cédé, par bonté lâche,
comme aussi, par bonté apitoyée, Annah se laissait aimer de ce mari qu'elle n'aimait plus. Mais cette fois, une pudeur s'interposa : il aurait eu l'air de l'encourager à des confidences plus intimes.
— Non, ne me demande pas cela, Didi.
— Rien qu'un petit verre, Jorg, je t'en prie. Il ajouta en riant amèrement :
— Je le boirai à la santé de l'homme heureux, de l'homme aimé d'Annan.
Il vint à Jorg une pensée bizarre. Il fut sur le point de s'écrier :
— Mais elle ne te trompe pas, puisque c'est moi qu'elle aime. Est-ce qu'entre amis comme nous, tout n'est pas commun ?
Après tout, que pouvait-il dire ? Même en affirmant simplement qu'Annan était audessus de toute atteinte, il le trompait doublement. Il souffrait une peine réelle. Il lui prit les mains.
— Va-t'en plutôt, bon ami. Retourne chez toi; Annah te donne toute l'affection dont une femme comme elle est capable... C'est à cela qu'il faut penser.
— Son affection, Jorgl Elle n'en a plus,
elle n'en a jamais eu pour moi... Je peux Lien te le dire à présent, Annah m'a toujours détesté...
Et il sanglotait doucement, avec un hoquet qui faisait claquer ses mâchoires.
— Toi seul tu m'aimes, je n'ai plus que toi, reprit-il.
Sangue aurait voulu être loin.
— Eh bien, soit, un petit verre, fit-il à la fin, tu auras un petit verre de whisky, mais jure-moi de ne plus penser à toutes ces histoires.
Il prit le flacon sur la planche ; ensemble ils le vidèrent à demi; et ensuite, bras dessus bras dessous, ils se promenèrent dans la tiède après-midi finissante du bois.
Elle lui sauta sur les genoux :
— A présent, je te le dis, cher Jorg, je suis tout à fait à toi, je suis vraiment ta femme. Jamais plus je n'appartiendrai à Dideri.
Elle sembla ne l'avoir point encore aimé avant ce jour et lui faire pour la première fois le don d'elle-même. Son visage fleurissait divinement comme les roses d'une aurore de la fin de l'hiver, et elle demeurait un petit temps, toute palpitante, dans ses bras, sans plus rien dire. Une éternité délicieuse passa, la joie extasiée des commencements de l'amour à travers les races et les âges.
Lui alors ressentait un mouvement impétueux de son sang: un flot lui monta du cœur; il la regardait, la bouche ouverte, dans un saisissement infini. Tout se représenta, le secret de Gerpach, sa peine, sa rancune et ses soupçons : il fut sur le seuil de la certitude et n'osait encore le dépasser.
Enfin elle levait jusqu'à lui ses yeux clairs et ingénus, avec la confiance d'une toute jeune femme nouvelle.
Si sincèrement elle disait :
— Comme tu avais raison d'être malheureux, mon Jorg ! Je l'étais, bien plus que toi, sans te le dire... Et alors j'ai pensé que cela ne devait plus être jamais. Une fois, te le rappelles-tu, je t'ai dit que moi aussi, j'allais faire une chose... Moi, une femme, j'ai à mon tour suivi mon idée.
Gomme du fond d'un abîme d'où l'ombre remontée ne laissait plus de place qu'à la lumière, il criait :
— Annah ! ô Annah ! dis-moi cela encore.
— Mon aimé, tu peux en être sûr : entre mon mari et moi, il n'y a plus rien... Tu es mon mari comme déjà tu étais ma vie.
Avec son amour d'homme fort, il la soulevait tout entière et la portait à ses lèvres dans un grand baiser éperdu :
— Annah, est-ce possible? Tu as fait cette chose ?
11 l'assit sur le bord du lit et maintenant il ployait les genoux, comme devant une petite sainte Vierge. Ses larmes étaient tendres, violentes, très douces.
Jamais il ne l'avait sentie si pure et si simple : elle avait agi dans la plénitude d'une conscience personnelle : elle semblait ignorer la beauté de cet acte qui la mettait audessus des autres femmes.
— Qu'est-ce que je suis encore auprès de toi? dit-il humblement.
Jusqu'aux racines frémissait son être.
Elle se tenait droite dans le lit, un sourire comme une fleur aux lèvres :
— Mon chéri, nous ne parlerons plus jamais
de cela, veux-tu ? C'est maintenant comme si
Dideri n'avait jamais existé entre nous. Mais
toi et moi, il nous faudra l'aimer un peu plus...
Si tu savais comme il est malheureux ! Il
criait toujours : « Je n'ai plus de femme et
je n'ai pas d'enfant... » C'étaient des scènes : la nuit, il sortait; il rentrait au matin, trempé de pluie... Tu ne saurais croire ce que j'ai souffert.
Sangue effaçait avec des baisers les paroles tristes à ses lèvres.
— Ma bonne petite Annah ! tu es bien plus heureuse maintenant : tu ne seras plus obligée de lui mentir.
Soudain c'était comme une autre petite femme qui se mettait à rire et disait :
— Je t'assure," je n'ai jamais eu l'impression que je lui mentais... On ne ment qu'envers celui qu'on aime... Ainsi, quand je disais à Didi que je sortais pour faire ceci ou cela et que j'allais te voir/ j'étais très tranquille, c'était comme si j'avais dit une chose sans importance ; mais si à toi j'avais dit quelque chose qui eût été le contraire de ce que je faisais, je me serais cachée avec horreur la tête dans les mains, car alors j'aurais vraiment menti. Toute la vérité que j'ai en moi est pour toi, mon Jorg.
Ce n'était pas tout à fait du goût de Sangue ce qu'elle disait là. Il avait une âme
d'homme rude et franche. Une seconde il hésitait : un pli d'ombre lui fronçait les yeux.
— Vois-tu, je puis bien te le dire. Toi et moi, c'est tout de même autre chose. Moi, rien qu'en lui serrant la main, j'ai le sentiment d'être à sou égard le plus fourbe des hommes. Je n'ai pas même besoin d'ouvrir la bouche pour lui mentir. C'est là une chose horrible
— Mais si c'est pour moi que tu mens, n'est-ce pas comme moi-même quand je le fais pour toi?
Elle avait, en lui parlant ainsi, un visage loyal et ingénu aux yeux limpides où se mirait presque une âme d'enfant.
Clairement, il aperçut la nature simple et double de la femme au centre d'une vie qui ramène tout au sentiment de l'amour libre et triomphant. Aucune n'était plus franche qu'Annah Gerpach; elle était revenue au sentiment de la vérité en se détachant de son mari : pourtant elle ne cessait pas de mentir avec sérénité, en rapportant uniquement l'i-
dée de vérité à ce qui pour elle était sa seule vie.
— Voilà, oui, dit-il en riant, là dessus tu auras toujours raison contre moi.
Quelqu'un au dehors appela Sangue trois fois par son nom. Il finit par aller à la fenêtre et il voyait là un homme, le même qui était déjà venu de la part de Mane Lei.
Il ouvrit la porte.
— Jorg Sangue, fit l'homme, Mane Lei m'envoie. Il vous demande de passer chez lui demain. Il n'a rien dit de ce qu'il voulait vous dire.
— J'irai.
Sangue rentra et dit à Annah :
— Vois donc, si c'était Mane Lei qui me fît venir pour terminer enfin cette affaire... Ce serait un bien pour tout le monde... Didi aurait là un emploi.
— Tu avais donc pensé à cela, doux ami?
— C'est la chose que je voulais dire un jour. Là où je serai, il y aura toujours place pour lui.
— Tu es bon comme tu es grand.
— Est-ce que tu n'es pas toi-même de la bonté à chaque heure de ta vie ?
— Oui, mais moi, je suis une femme ; une femme qui n'est pas bonne mérite-t-elle le nom de femme?
Elle lui parla du menuisier qui aurait eu bien besoin aussi que quelqu'un s'occupât de lui trouver du travail. L'atelier chômait, le pain quelquefois manquait.
— N'est-ce pas là une chose triste, Jorg? Autrefois, Peetersen était un homme heureux et rangé : il aimait sa nouvelle femme et voilà que tout à coup il s'est remis à courir après l'autre... Avec toi, je puis bien en parler franchement... Que la première madame Peetersen ait pris un amant, c'était son affaire. Mais elle était coquette, dépensière : elle ne savait pas tenir son ménage.
Au fond, cela lui était bien égal, à lui. Il riait en lui prenant le bout de l'oreille entre ses grosses lèvres rouges. Il était comme le chasseur qui serait allé chercher une fille nubile dans les tribus.
Elle fermait les yeux, toute frémissante. Des heures folles passèrent : c'était comme si elle fût venue là, le premier jour, goûter la joie nuptiale.
Mane Lei avait commencé par montrer de la main son oreille droite, celle de laquelle il n'entendait pas. Tous deux étaient assis de chaque côté du grand pupitre en chêne où le bâtisseur était toujours en train d'étudier une affaire ou l'autre. Jorg Sangue, naturellement, avait dû renouveler toutes ses explications.
Mais il était dans les habitudes de Mane Lei de prendre peu attention aux paroles, même quand elles lui entraient par la bonne oreille. Il l'arrêta d'un geste et regarda longtemps les plans qu'avec son ancienne habi-
14i LE DROIT AU BONHEUR
leté de dessinateur, avait tracés l'homme de la petite maison près du fleuve.
— Jorg Sangue, dit-il enfin, je crois que le moment est vraiment venu de faire quelque chose pour ceux qui n'ont pas atteint le sommet de la fortune comme le Mane Lei qui vous parle. Oui, il y a là une idée. Mais une idée n'est qu'une idée. Vous, Jorg Sangue, vous croyez qu'elle est réalisable sitôt qu'elle vous a passé par la tête. Je veux dire, vous n'êtes pas un homme pratique. Eh bien ! moi, je suis un homme pratique. Et je vous dis : « Jorg, fils de mon vieil ami Jacq Sangue, je vous achète votre idée, je vous prends vos plans, à la condition de pouvoir les mettre moi-même au point. » C'est une autre affaire, dessiner des maisons sur le papier et les bâtir en planches et en briques avec beaucoup d'argent : ce n'est pas vous qui l'apporterez, hé?
Jorg frappa un coup sur le pupitre, mais, comme c'était du côté de la mauvaise oreille, Mane Lei eut l'air de ne pas l'entendre. Alors il allongea la main vers les plans comme s'il allait les reprendre. C'était à rire vraiment,
ensuite, d'entendre soupirer ce grand garçon avec ses poumons de bœuf :
— C'est que, disait-iltimidement, j'avais espéré faire de cela l'œuvre de ma vie... 11 y avait là, pour moi, une chose belle et utile. Que ferai-je si, une fois les plans vendus, je n'ai plus aucun droit?
Mane Lei encore une fois portait la main en cornet à son oreille : il soufflait dans ses joues avec mépris et bonhomie.
— Est-ce que j'ai dit un mot de cela? Dieu me damne si j'en ai eu seulement la pensée ! Vous serez toujours le maître de suivre de près la réalisation de votre travail. Quand on a fait un enfant, Sangue, il est juste qu'on lui apprenne à se tenir sur ses pieds.
Là-dessus il riait un grand coup. Sangue, le sentant finaud, d'une ruse de vieux paysan, le regardait de côté, avec défiance. Alors Mane Lei entrait dans une vraie colère et tapait du poing sur la table comme tout à l'heure l'avait fait Jorg.
— Il n'a donc pas compris, celui-là, criaitil, que pour bâtir une centaine de maisons comme c'est son idée, il faut des maçons, des
charpentiers, des serruriers, un tas de métiers et qu'il n'y a qu'un homme pour mettre un tel peuple en mouvement, c'est Mane Lei luimême. Jacq, le vieux maçon, aurait compris cela sans qu'il eût été besoin de le lui dire. Mane Lei ne regardera pas à l'argent, voilà le principal.
Tout de suite il se mettait à faire des chiffres, lui qui de sa vie n'avait su tenir une plume ni un morceau de craie; et il calculait de mémoire, comptant la dépense, les intérêts de l'argent, établissant la comptabilité compliquée d'une telle entreprise sans se tromper d'un centime.
Maintenant, d'ailleurs, il ne regardait plus Jorg; l'œil fixé sur un point de la chambre, il semblait suivre dans l'espace l'édification d'une petite cité qui à la longue devenait une vraie ville dont les confins se reculaient toujours. L'œuvre de Jorg Sangue, à travers ses chiffres, grandissait comme, vertèbre à vertèbre, il naît un organisme immense de ce qui n'était d'abord qu'un peu de sang et de nerfs dans une jeune animalité. Ici serait l'église, là l'école, là les lavoirs et il comptait
toujours, manipulait les capitaux, faisait se lever une vaste affaire du geste avec lequel il semblait semer devant lui de l'argent. C'était vraiment là une force, cet homme sorti de ses énergies personnelles et qu'on avait connu petit manœuvre gâchant de la chaux.
Quelquefois il pressait sur le bouton d'une sonnerie électrique : la porte s'ouvrait, l'unique commis qui lui suffisait pour ses écritures et sa caisse, un vieux petit homme chauve, discret, taciturne, arrivait; et il donnait un ordre, indiquait le sens d'une lettre à faire partir. La porte retombait ; Mane Lei reprenait son idée au point exact où il l'avait laissée.
Au bout d'une heure, il tira sa montre.
— Vous m'avez fait perdre plus de mille francs avec cette sacrée affaire... Au revoir : nous reparlerons de tout cela, le moment venu.
Et il le poussait vers la porte.
Jorg tout de même était émerveillé.
Dans sa joie, il pensa tout à coup à Gerpach : il eût été heureux de lui communiquer la bonne nouvelle. Il y avait un peu de temps que celui-ci lui manquait. Ensemble ils se-
raient allés boire du vieux whisky chez Wilms. Une songeait pas à se demander pourquoi il pensait moins dans ce moment à sa chère Annah. Une fille parfois sur le seuil d'une porle lui souriait à cause de ses yeux clairs. Il était content de la vie. 11 passa acheter deux livres de raisin chez la fruitière : Gerpach aimait le raisin frais.
— Gerpach, hé! cria-t-il du bas de la maison.
Sans attendre qu'on lui répondît, il monta l'escalier en courant.
Annah, dans la cuisine, était assise à côté d'une femme qui pleurait : il reconnut la femme du menuisier. Toutes deux se tenaient les mains.
— Maintenant, c'est sûr, disait la femme; il pense à m'abandonner, il voudrait reprendre la vie avec cette créature qui l'a rendu si malheureux. Encore si elle était plus jeune que moil
Le menuisier de nouveau avait cessé de travailler : il avait confié à un ouvrier l'achèvement d'un travail dont il avait mal pris les mesures. Maintenant aussi la vie était
devenue impossible avec lui : il demeurait des jours entiers sans dire une parole. On l'entendait toujours parler à quelqu'un d'absent dans l'atelier; ou bien il pleurait comme un enfant.
— Gerpach n'est pas là? demanda Jorg.
Non, Gerpach n'était pas là : il y avait
deux jours qu'il allait voir tirer à la perche ; c'était dimanche le concours.
Annah, en lui disant cela, venait à lui, tout heureuse, et lui tendait la main.
— Mais entrez donc, Jorg Sangue... Vous restez là sur le seuil.
Puis elle se tournait vers Thècle et lui disait de reprendre courage.
— 0 madame Gerpach, répondit Thècle, j'en ai, du courage, allez... Je fais ce que je peux; je tiens son ménage comme s'il m'aimait toujours... Hier je lui ai fait une tarte au riz : c'était son plat de fête autrefois; c'est à peine s'il en a mangé. Il n'avait que vingt ans de plus que moi quand il m'a prise pour femme : à présent c'est comme s'il avait vieilli tout à coup de trente ans. Tout le monde me l'avait bien dit, mais moi j'avais
confiance. Qui aurait pensé qu'une telle chose serait arrivée?
Enfin elle s'en allait, et Annah disait à Sangue :
— C'est que, vois -tu, c'est jour de lessive aujourd'hui. Ne m'en veuille pas si je descends auprès de la vieille Pompel... Dans un instant il me faudra l'aider à tendre le linge sur les cordes.
Il la sentit reprise encore une fois à son ménage, à cette part de la vie à laquelle il n'avait rien à voir et qui était la forme matérielle de l'union conjugale. C'était toujours, pour son amour d'homme qui l'exigeait tout entière, une déception comme si dans ces moments, il sentait mieux les intervalles qui les séparaient.
— Si j'avais pu savoir cela, dit-il. je ne serais pas venu.
Aussitôt elle avançait sa bouche vers la sienne.
— Je t'en prie, ne sois pas fâché. Que deviendrait la maison avec un homme comme lui si je n'étais pas là à tout diriger?
Elle lui souriait pour le désarmer.
— Moi je suis seul, fit-il tristement, j'ai une maison sans femme. Je vis comme un vieil homme.
Annah aussi maintenant était triste.
— Pourquoi me décourager? N'est-ce pas bien assez que j'aie tant de mal avec l'un sans avoir encore de la peine avec l'autre?
Cette plainte douce l'attendrit.
— C'est vrai, gronde-moi, fit-il. je suis injuste. Mais il y a tant de choses entre nous !
Alors elle avait un de ces jolis mouvements qui la soulevaient de tout son être vers lui, et roulée dans sa poitrine :
— Aie confiance. Il arrivera un moment où tout s'arrangera, où j'irai vivre dans ta maison.
Cela, elle le lui avait dit si souvent, avec sa foi d'amour. La petite fossette gentiment dansait dans ses joues.
Lui aussi souriait.
— Tout est si clair devant nous, n'est-ce pas, Annah? Comment ne croirais-je pas à la vie puisque je crois à toi? Vois un peu quel fou je suis! Dans la rue, j'aurais dansé de plaisir à cause de la bonne nouvelle que j'apportais.
Ils entendirent Gerpach qui criait d'en bas :
— Annah ! Annah ! j'ai parié ce matin que ce serait Wilms qui aurait le prix. Du diable s'il n'enfonce pas tous les autres, celui-là!
Annah allait vers l'escalier.
— Tu n'as pas parié une trop grosse somme au moins?
— Oh! rien qu'un souper chez Wilms luimême. Je ne pouvais pas faire autrement avec un ami.
— Monte vite : il y a ici Jorg Sangue qui apporte une bonne nouvelle.
— Jorg Sangue !
A son tour Sangue s'avançait.
— Ton vieux Jorg qui n'a pas oublié que tu aimais le raisin, Didi... Vois un peu ce que je tiens là dans la main,
— Hé! s'écriait joyeusement Gerpach, c'est comme il dit : il n'a pas oublié que j'aimais le raisin... Toi au moins tu penses à moi, tu n'es pas comme Annah : je ne compte plus dans sa vie.
Et il sautait deux marches à la fois pour être plus vite sur le palier.
Tous deux s'embrassèrent fraternellement : Sangue avait tout à fait oublié qu'après tout il lui prenait sa femme.
— Le bois déjà verdit, dit-il en riant de ses dents blanches. J'ai entendu le merle au matin.
— Et tu sais, riait aussi Gerpach, quand celui-là est de la partie, les autres peuvent bien détendre leur arc.
Il parlait de son ami le gros Wilms.
— Bon ! bon f s'écriait Jorg, si ça te fait gagner ton pari...
Il tapait sur ses cuisses, il était heureux comme s'il l'avait gagné lui-même. Mais Annan étant descendue au jardin, Gerpach lui coula malicieusement dans l'oreille :
— C'est que voilà: je n'osais pas le dire devant Annah.., C'est de l'argent que j'ai parié. Peuh ! une petite somme, quand on veut bien y penser... Cent francs, sans compter le souper naturellement.. .D'ailleurs qu'importe : ce n'est pas moi qui le paierai... Wilms est sûr de son affaire... Je le parierais contre toi aussi si tu voulais...
Gerpach, qui, tout en suçant ses raisins,
assis dans un des fauteuils d'osier, se mij tout à coup à crier :
— Annah, Annan ! es-tu en bas ? Remonte donc fermer la porte ! Il faisait chaud dehors, la chemise me colle au dos... Annah, m'as-tu entendu ?
Sangue n'était pas content.
— Pourquoi la déranges-tu? Je l'aurais fait moi-même.
— Laisse donc: est-ce qu'elle n'est pas ma femme ?
Annah en ce moment remontait en courant.
— Pourquoi criais-tu ainsi? fit-elle inquiète. J'étais au jardin avec Pompel... J'ai cru que tu étais malade.
Sangue disait d'une voix presque dure :
— Songe un peu à ce qu'elle a fait là pour toi, Didi!
Gerpach soufflait dans le creux de sa main une pulpe de raisin. 11 les considéra tous deux avec des yeux étonnés.
— Ai-je vraiment crié comme tu le dis, Annah? Eh bien, je te demande pardon. Je ne croyais pas avoir crié si fort. C'était à cause de la porte que tu avais laissée ouverte.
Il ne disait rien autre chose.
Annan demeurait là, secouée encore, sans haleine.
— Vous le voyez, Jorg Sangue, fit-elle, un autre aurait eu un bon mouvement... Et c'est pour cela qu'il m'a fait courir !
— Eh bien, dit Sangue en riant, vous ne serez pas montée inutilement, Annan Gerpach. Quand tout à l'heure Didi est entré, j'allais vous faire part d'une bonne nouvelle.
Il tapa un grand coup sur l'épaule de Dideri.
— Toi, tu peux ouvrir tes oreilles puisqu'aussi bien cela te concerne.
— Marie Lei ? s'écria Annah, oubliant son ennui, une main à son cœur.
Il vit frémir l'arc sensible de ses hauts sourcils: tout son visage s'éclairait d'espoir, de joie. Il la sentit vibrante de sa vie à lui, dans une communion de destinées.
— Mane Lei, oui.
Et il leur racontait sa visite au giand bâtisseur. Gomme quand il parlait de la chasse aux canards, il était debout, imitant la voix du vieux, mimant le geste duquel il traçait
des chiffres dans l'air, le cou enflé, la voix graillonnante et rude. C'était amusant comme une image du journal le jour où le dessinateur représentait les députés. Avec les bras courts de Mane Lei, il frappait la table et remuait des yeux de fouine dans un visage congestionné.
Gerpach s'amusait, sans cesser de sucer ses raisins.
— C'est tout à fait ça ! Quel acteur tu aurais fait, Jorg Sangue !
Et il crachait devant lui une pulpe.
Annah, de son côté, vivait des yeux cette vie comique de son ami, tendue de tout son corps vers lui, l'interrompant çà et là pour dire :
— Répétez cela, s'il vous plaît, pour que j'entende encore une fois comment Mane Lei disait.
Mais peu à peu Sangue oubliait qu'il avait commencé par imiter Mane Lei. Et alors il redevenait Jorg Sangue, un Jorg Sangue qui, avec des gestes à lui, traçait dans l'air la perspective d'une ville, ayant ses rues, ses maisons, ses édifices publics et qui finalement
s'étendait jusqu'aux confins de l'horizon.
— Ici l'église, ici la maison commune, là l'école... Pensez un peu à cela, Annah Gerpach... Une école où viendront tous les petits enfants de la cité nouvelle, avec un vrai maître et une vraie maîtresse pour apprendre aux petits garçons et aux petites filles les devoirs de la vie, est-ce que cela n'est pas beau ?
Sa voix s'enfla, monta par delà les portes et il n'y avait plus de quoi rire pour Gerpach: cela l'amusait moins. Annah, elle, était là toute palpitante, les yeux mouillés.
— C'est un grand bonheur pour vous, cher Jorg, que le vieux Lei vous ait compris, ditelle enfin.
— Oui, Annah, surtout s'il naît de vrais hommes dans la cité que j'aurai bâtie.
Tout le monde alors demeurait un instant silencieux et puis Jo.rg demandait à Gerpach :
— Pourquoi ne dis-tu rien, toi? Cependant il y aura là du travail pour un homme comme toi... Toi aussi, tu trouveras là une direction à ta vie.
Dideri achevait d'aspirer le jus de ses derniers raisins. Il leva la tête, d'un air d'ennui :
-- Encore une fois travailler... dit-il. Si c'est pour cela que tues venu! Après tout, on verra bien quand moi aussi, j'aurai trouvé une idée : mais, voilà, pour le moment je ne suis pas en train. . . Et puis, pense donc, Jorg : il arrivera tout de même un moment où j'hériterai de mon oncle.
« Comment lui tenir rigueur, songeait Jorg. Annan a raison : c'est vraiment un enfant. » Et il riait. Annan était descendue retrouver Pompel au jardin.
— Maintenant, fit Didi en riant aussi, tu n'aurais qu'à prendre les pantoufles qui sont sous mon lit pour que je te laisse tout à fait tranquille.
Jorg passa derrière le paravent et aperçut les deux lits distants l'un de l'autre. Il y avait une petite dentelle à l'oreiller du lit qui était le plus vers le fond de la chambre. « Ma chère Annah ! » pensa-t-il. Il ne sentait aucun mouvement de jalousie.
— Bon ! dit-il, je les tiens.
Il n'avait jamais autant aimé Gerpach; il éprouvait pour lui un sentiment tendre et attristé.
— Dieu me damne, fit-iL tu n'es pas plus exigeant qu'un roi ! On ne peut pas dire qu'avec toi, la vie soit facile pour une femme.
Là-dessus, il lui donnait trois grosses claques amicales dans le dos.
Gerpach semblait heureux qu'on le pût prendre pour un tyran.
— Vois-tu, on n'est pas pour rien le fils d'un député, disait-il.
Annah rentra et les voyant s'amuser comme des frères, elle eut chaud au cœur. C'était son rêve que tout le monde eût de la joie autour d'elle. Justement elle finissait de tendre le linge sur les cordes; une bonne brise venant du fleuve, le linge serait sec pour le soir et de cela aussi elle était contente, en vraie ménagère qu'elle était. Elle avait repris toute sa gaîté.
— Je crois, fit-elle, qu'il ne manque ici qu'un bon petit « avocat » pour que tout le inonde soit satisfait, moi comprise ?
Aussitôt Jorg et Dideri s'écriaient.
— C'est ça oui, un bon petit « avocat ! » Quelqu'un qui fût venu du dehors n'aurait
pas compris de quoi il s'agissait.
Annah gagna la cuisine où, tout de suite après, ils l'entendirent casser des œufs et battre les moyeux en chantant une amoureuse chanson des pays delà mer. Quand elle reparut avec la carafe et les verres sur le plateau d'étain, une fine odeur de genièvre, de cannelle et de sucre se volatilisa. Gela sentait comme chez le pâtissier, le dimanche.
Un silence tomba aussitôt qu'elle se mit à verser; la liqueur était épaisse et gouttait en larmes d'or, comme une gomme d'arbre au temps des sèves. Tous trois choquèrent leurs verres et ensuite, à petits coups, ils buvaient, les sourcils hauts comme s'ils regardaient passer au loin des trois-mâts pavoises. Quelque chose en Gerpach grelottait de rire. Jorg faisait claquer sa langue au palais.
— Un vrai « avocat » dit-il, un « avocat » comme ils en boivent en Hollande pour dégeler les mots.
Et c'était, en effet, la liqueur qui, sous le nom de « advokate borL » se boit derrière les petites vitres vertes des tabagies, à Schiedam et ailleurs.
Gomme aucun d'eux ne parlait plus, ils
entendaient, parla fenêtre ouverte, le menuisier parler à quelqu'un dans la cour. C'était une voix sourde et entrecoupée qui semblait supplier.
— C'est à présent tous les jours la même histoire, s'écria alors Annah.
Gerpach, en traînant ses pantoufles, alla à la fenêtre et il se penchait pour voir s'il n'y avait personne dans la cour.
— C'est quelqu'un qui est toujours avec lui, c'est l'autre femme, disait encore Annah.
— C'est bien cela, tu as raison. Il lui dit que tout cela va finir et il lui demande pardon de tout le mal qu'il lui a fait. Tu verras, Annah, qu'il la tuera un jour ou l'autre. C'est toujours ainsi que finit la chanson avec ces sortes de gens.
Il quitta la fenêtre et alla chercher un cigare dans la boîte qui séchait au feu de la cuisine. Un instant Annah et Sangue demeuraient seuls.
— Cher Jorg, très vite alors disait Annah, si tu savais comme je t'aime encore plus d'un peu l'aimer, lui! Lui aussi est malheureux comme le menuisier...
Sangtie n'aimait pas beaucoup qu'elle lui parlât sur ce ton : il avait moins d'amitié maintenant pour Gerpach.
— Ecoute cette histoire, dit-il. Il y avait une fois un voleur qui avait volé cent pièces d'or : à chaque pièce qu'il dérobait, il mettait un macaron. L'homme qu'il volait était gourmand. « 11 sera moins triste, » pensait-il. J'ai l'air, moi, de ce voleur, ma Natje... Je lui mets des macarons à la place de ses pièces d'or.
Elle riait et disait :
— Il faut conter cette histoire à Didi ; elle l'amusera.
— Non, sur ma vie!
— Eh bien, ce sera moi, ta femme, qui la lui conterai.
Et elle faisait comme elle avait dit. Gerpach riait.
— En a-t-il des histoires dans son sac, ce sacré Jorg !
Jorg Sangue la jugea fausse et cruelle ; mais comme c'était, après tout, une partie qu'ils jouaient de connivence, il admira son sang-froid et se mita rire aussi. D'ailleurs
« l'avocat », était pour quelque chose dans leur gaîté à tous trois.
Il arriva que, sans que personne se fût aperçu comment s'était fait le souper ni qui avait mis le couvert sur la nappe rose, la fille du menuisier commença à servir des anchois, du thon mariné et de la salade de harengs. Quelquefois elle s'arrêtait sur le pas de la porte à admirer Sangue. Et puis Annah la poussait un peu et elle rentrait dans sa cuisine.
Personne ne s'entendait comme Annah à improviser un petit repas. Il vint ensuite des pots de coings et de mirabelles, des pommes, des nèfles, des noix et des petits gâteaux secs.
Dideri pouvait bien dire, en reconduisant dans la nuit Sangue jusqu'à la rue :
— Vois-tu, Jorg, on ne lui trouverait pas sa pareille à celle-là!
Et puis c'était le mois du hanneton.
Le bois bruissait, d'un frémissement léger de tambourins. Le coucou avait remonté sa pendule. Il venait toutes sortes d'oiseaux nouveaux aux arbres; le loriot jetait son éclat de rire, le pivert hennissait comme un petit cheval. Depuis trois ans, un ménage de rossignols arrivait nicher dans les taillis, près d'un chêne qui avait bien deux cents ans.
Sangue, cet homme sauvage, doucement pleurait quand le mâle égouttait sa pluie de vocalises dans l'ombre. Il songeait : « Si Annah était en ce moment près de moi... » Elle aussi
allait écouter le rossignol dans le jardin du menuisier. Il pensait quelquefois à un vieux carillon qui jouait des airs tristes, dans la ville où s'était passée son enfance.
Il demeurait là, sous les arbres, fumant des pipes, une partie de la nuit. Une fois, il lui arriva de ne pas achever sa dernière pipe : il ferma les yeux. Au petit jour le merle s'était mis à siffler : « Lève-toi, paresseux ! Toute Poisellerie chante le jour nouveau ! » Et maintenant il sifflait avec les oiseaux.
Depuis deux semaines, Padde n'était pas rentré. Sangue philosophiquement se disait : « C'est le temps des randonnées pour les bêtes. » Une fois, il réparait une avarie à l'une de ses rames, dans le chantier. C'était un jour où il s'était levé plein de confiance dans la vie. Annah était venue la veille. Dieu! qu'ils s'étaient aimés! Avec son petit chapeau de paille et sa robe à fleurs, elle avait l'air d'un matin de printemps. Elle lui avait dit si joyeusement :
— Songe donc comme je vais pouvoir venir à présent que les jours sont longs.
Sangue, tout en tapant sur les clous, chan-
tait une chanson qu'il avait faite pour elle.
Mets ta petite main dans ma main :
Nous irons nous marier au bois.
Le soleil nous passera l'anneau au doigt.
Dans l'ombre il y a des lits
Où nous dormirons jusqu'à midi.
A la lin de chaque vers il tapait un peu plus fort. Doum, près de lui, quand sa voix montait, avait un vagissement de petit enfant malade. C'était un vrai matin de bon Dieu ; le serpolet effluait. On voyait aux petitites crottes que les lapins étaient venus danser à l'aube. Un souffle frais, monté du fleuve, éventait l'air déjà chaud.
Mets ta petite main dans ma main .
Et voilà que dans le bois, une voix fluette et claire chantait aussi, et il voyait avancer à petits pieds nus une fille aux yeux roux sous une vraie tignasse d'étoupe. Il la connaissait bien : c'était une des filles venues avec les bûcherons qui, tout l'hiver, avaient abattu des arbres dans la chênaie. Chaque fois qu'elle passait devant la maison, elle collait son museau aux vitres et riait : il l'avait vue un soir
danser toute seule dans la clairière,, tournant sur ses pieds comme un moulin, son penaillon de jupe en parasol autour d'elle. On disait qu'elle se laissait apprivoiser facilement par les hommes. Elle avait un ami qui avait dû partir pour la caserne.
Arrivée au chantier, elle se planta devant Jorg Sangue. Elle chantait un peu moins haut, balancée sur ses reins : sous sa jupe qui n'allait pas à sa cheville, elle caressait sa jambe droite du plat de son pied gauche.
Elle faisait une petite ombre sur lui. 11 se mit à rire.
— Qu'as-tu à me regarder comme cela?
Elle ne répondait pas tout de suite et
plissait ses paupières longues sur son regard de chèvre.
— Voyons, reprit-il, pourquoi me regardestu ainsi?
Cette fois, elle disait :
— Je ne sais pas... Tu es un homme.
Il riait plus fort, et maintenant il la regardait au fond des yeux. Il semblait qu'il ne l'avait point vue encore; il s'aperçut qu'elle avait une tête de poupée au bout d'un cou fin
168 LE DROIT AU BgNHEUR
et long. Ses petits seins pointaient comme des citrons sous la chemise; son corps était presque celui d'un garçon. Oui, c'était là une drôle de fille.
— Viens un peu ici, dit il en allumant une pipe.
Elle arrivait tout près de lui ; comme il était assis sur un tertre, il eut à la hauteur des yeux son petit ventre plat. Et sans y avoir pensé, il toucha du doigt le bout aigu de sa gorge. De nouveau elle chantait en lui caressant la barbe comme à son ami.
— Tu es beau comme Tybalt, fit-elle enfin. Il avait tout à fait oublié Annah : il n'y
avait plus au monde pour lui que cette mince fille blonde qui, à chacun de ses mouvements, exhalait une odeur de sève aigre.
Il jeta son marteau ; il avait les mêmes yeux clairs qu'il avait quand sa chère Natje venait et de la tête il lui faisait signe de la suivre. Ils entrèrent sous bois et aucun d'eux ne disait plus rien. Leur peau était verte à cause de l'ombre des feuilles. Alors, sous sa main qui lui ouvrait son corsage, il la sentit prise d'un frisson léger, et elle ne chantait plus.
— Gomment le faisait Tybalt avec toi ? demandait-il.
Et en disant cela, il la renversait dans l'herbe. Elle le regardait avec des yeux rusés. 11 l'eut dans la chaleur et l'innocence de sa chair. Le loriot sifflait ses quatre notes.
— Tybalt est soldat à la ville, dit-elle ensuite avec une fierté méchante.
Ni elle ni lui ne paraissaient plus savoir ce qu'ils avaient fait. Le vent non plus ne sait pas où il a semé la graine. Elle lai tira la langue et s'en alla. Au bout d'une vingtaine de pas elle se retourna et lança de son côté une pâquerette qu'elle avait cueillie et tenait à la bouche. Il n'aurait pu dire s'il y avait là de l'amour. Elle avait passé, il l'avait prise : il n'y avait rien de plus entre eux. Mais cela, est-ce que cela comptait ? Seulement alors il songea qu'il ne savait pas même son nom.
— Gomment t'appelles-tu ? cria-t-il de loin. Elle s'était mise à courir en chantant comme
une folle et ne l'entendit pas.
Cette fille était à celui qui passait et pourtant elle aussi avait une âme, une âme qui
peut-être ne s'était jamais donnée qu'à Tybalt.
Maintenant il pensait à Annah ; il n'avait point de honte; il ne lai paraissait pas qu'il l'avait trahie. C'était là, après tout, une chose qui peut arriver à tout le monde... Le vent est chaud, une fille passe. Il en restait ce qu'il reste d'une dernière bouffée tirée à la pipe... Il se mit à rire tout seul.
— Oui, un peu de fumée qui se perd dans l'air.
Là-dessus, il flambait une torquette de son tabac noir. Ses idées étaient claires, saines, tournées vers la philosophie. L'homme sème au vent; il est la force ; il est l'aventure et le hasard. Peut-être la civilisation seule, le sens abusif de la moralité des êtres le détourne de la polygamie légale. Le mâle peut adorer jusqu'à la passion une femme et désirer les autres. Au contraire la femme n'a qu'un amour ; même amante, elle est déjà l'épouse, toujours près d'être mère, et c'est la fidélité qui la sanctifie. Sangue éprouvait un certain plaisir à raisonner ainsi : il avait l'âme d'un homme du temps des faunes, après la proie conquise.
11 continua à travailler. Le soleil montait :
le chant des oiseaux se recula dans les bois frais; le coucou sonna midi. Il voulut d'abord essayer l'aviron, détacha la barque, rama jusqu'au milieu du fleuve. Et tout à coup, sur l'autre rive, il apercevait Annah dans sa robe à fleurs, elle-même comme une grande fleur au bord de l'eau. Elle lui fit un signe : il eut une grande joie et agita sa rame dans l'air en poussant une clameur sauvage... Sa poitrine sonnait par dessus le fleuve, comme une conque. D'une nage large, nerveuse, il atteignit la berge.
— Ma Natje...
— Chéri...
Il l'enlevait, la portait dans la barque ; et le petit cri du trolet se faisait saccadé, les rames brassaient la coulée fourmillante du grand fleuve.
— Je suis heureux... je ne t'attendais pas.
— Oh ! disait-elle, la vie n'est plus tenable à la maison. Toute cette nuit, il m'a fallu me disputer à lui ; je n'ai pu dormir une seconde.
Il n'avait point de colère contre Gerpach.
— Après tout, c'est naturel: il est ton mari.
Elle hochait la tête.
— Vois-tu, ce pauvre Didi a encore trop d'amour quand pour moi il ne compte plus. A la longue, je t'assure, cela s'usera. Alors, du moins, j'aurai le calme chez moi.
Il toucha la rive et tandis qu'il fixait l'amarre, d'un vol léger elle courait vers la maison. Il la rejoignit ; elle demeurait pendue à lui dans un grand baiser froid, les yeux fermés, comme on sombre dans une profondeur. C'était comme s'il n'avait jamais connu une autre femme : il avait tout à fait oublié qu'une heure plus tôt, une fille était allée avec lui au bois. Toute sa vie fut remuée, il eut l'élan éperdu du désir.
— Finis...
Et elle lui échappait, son rire clair aux dents. Tout de suite elle redevenait la petite ménagère agile, tirait de son filet une conserve d'oie rôtie, mettait la table. Alors elle était vraiment sa femme à lui comme avant et après, elle était la femme de Dideri.
— Non? s'exclamait-il en jouant l'émerveillement devant les petits pains, les gâteaux, les marmelades qui sortaient du filet.
— Oui, et je t'ai acheté encore chez la mercière un napperon et trois serviettes... Avant la fin de l'été nous serons remontés.
Elle alluma le réchaud, mit chauffer la bouilloire. Il l'admirait manier les objets d'un geste sûr, reprise à ce goût de la propreté et de la mise en place qu'elle avait chez elle.
— Maintenant passe toi-même le thé, mon chéri, tandis que j'irai cueillir un bouquet au bois.
C'était toujours la même chose quand elle venait. En un tour de main, le petit ménage était fait et ensuite, la nappe dépliée, ils faisaient une dînette qui leur donnait l'illusion d'une vie à eux deux. Il lui arrivait aussi à lui, de mettre cuire à la broche, sur un feu de brandes, un écureuil, un lapin ou un ramier qu'il avait tirés la veille. Il aurait donné sa part de paradis pour ces heures passées près d'elle, dans la petite griserie délicieuse des nourritures, du thé et de l'amour.
Elle rentra : son visage se vergetait de l'ombre fleurie d'un bouquet de ciguës et de séneçons. Toute la pièce, sous le jour limpide des fenêtres, fut parée.
— A table ! dit-elle.
Il était content : l'aventure du matin lui avait donné faim. Il ne l'avait jamais autant aimée.
Maintenant ils étaient là, leurs jambes enlacées sous la table. A lui les meilleurs morceaux! Parfois à la pointe de la fourchette, elle lui glissait des bouchées entre les dents.
Comme il riait de la voir elle-même si gaie avec le jeu de ses belles mains longues aux ongles roses, jetant des gestes clairs qui illuminaient la nappe!
Il lui prenait ses doigts au vol, les mangeait de baisers brefs et pressés comme on bécote une pâtisserie. Et puis c'était son tour à elle de les lui reprendre pour les lui jeter à la bouche, en clartés fraîches comme des roses et des lys détachés d'un bouquet.
— Tu m'aimes?
— De toute ma vie, répondit Jorg.
— Comme jamais tu n'as aimé encore?
— Comme jamais je n'ai aimé.
Elle fronçait les sourcils.
— Qui m'aurait dit que j'aurais été jalouse? Je crois bien que je te tuerais si jamais...
Il pensa nettement cette fois à la fille des bûcherons.
— Et si, tout à l'heure, une fille était venue avant toi ? dit-il dans un rire à coups de dents blanches, un rire cruel et qui semblait dépecer de la chair.
Elle secoua la tête et le regardant profondément :
— Personne n'est venu et tu m'aimes, Jorg Sangue !
Cette fois il pensa nettement : « Quel goujat je suis ! Je la trompe, elle qui a sacrifié tout pour moi. »
Il l'attira contre lui.
— Pardon pour t'avoir dit cette laide parole... Si jamais une pareille chose était possible, j'aimerais mieux disparaître, jamais tu ne me re verrais.
Il était sincère : il avait oublié qu'il avait donné son amour aussi à cette fille.
— Après tout, tu me jurerais sur ton âme qu'une telle chose est arrivée, je ne le croirais pas, fit-elle tranquillement.
Il lut jusqu'au bout dans sa vie, sentit sa confiance limpide comme une source de mon-
tagne. Il s'exécra : il eût voulu se traîner à ses pieds. Et puis cela passait.
— Pense un peu, Annah, dit-il : tu vivais déjà pour moi il y a dix mille ans...
Elle riait et puis répondait gravement :
— C'est drôle ce que tu dis là... Je vivais et tu n'étais pas né... Pourtant je sens bien qu'il y a là quelque chose de vrai qu'on ne peut expliquer.
— Tout a toujours été comme le petit gland d'aujourd'hui sort de la forêt des anciens chênes.
Doucement sa tête, sous ses cheveux lourds, pesa ; il la vit endormie, la bouche ouverte, comme une enfant. Alors il repensa à sa nuit lasse, passée à se défendre contre un homme amoureux. Si elle aussi, pourtant, lui 'avait menti comme elle mentait à son mari ! Si elle l'avait trompé lui, comme elle trompait Gerpach ! Il se rappela soudain avec joie l'acte, la trahison dans le bois, tourmenté d'une passion sauvage. Contre son épaule, le tendre visage fatigué, avec ses cernures pâles, s'amoitissait dans la chaleur du sommeil.
— Didi! cria-t-elle.
Et aussitôt elle s'éveillait.
— Non, ce n'est pas ce que tu crois, fit-elle en souriant. Il était là, si près, me regardait tristement comme un malade qui ne doit jamais guérir.
Il ne savait pas pourquoi elle parlait ainsi : elle n'eût pas répondu autrement s'il lui avait demandé :
— Annah, n'es-tu jamais tentée de lui rendre ses droits de mari ?
Il hésita, puis, lui prenant les poignets, il la regardait profondément dans les yeux.
— Cela, non, fit-elle, je le voudrais que je ne le pourrais plus.
— Annah... Annah...
Et il ne disait rien autre chose ; il souffrait d'une peine sans cause. C'était là pourtant l'homme qui lui disait qu'il croyait à elle comme à la vie.
Une fois que Jorg Sangue venait, Gerpach, tassé dans un fauteuil, à peine le regardait. Et puis il se mettait à crier comme un homme qui a la colique :
— Qu'est-ce que ta viens faire ici? Tu es heureux, toi, tu es libre. Tu n'as pas de femme ; tu ne connais pas les ennuis d'un ménage.
Jorg ne savait pas s'il se moquait.
DiderL cette fois-là encore, semblait avoir bu un petit coup de trop : il regarda Annah qui haussait les épaules.
— Demande-lui plutôt s'il ne voudrait pas changer avec toi, s'écria-t-elle gaîment.
Elle était si heureuse quand Jorg venait ! C'était comme un étourdissement léger qui lui faisait oublier les misères de sa vie. Mais Jorg, lui, se sentait plutôt mal à l'aise quand il était chez eux. 11 souffrait ' à . la fois dans son amitié pour Gerpach et dans son amour pour elle. Ce n'était plus alors le même garçon qui autrefois faisait de grands gestes fanfarons en contant des histoires.
Gerpach était sûr de Sangue ; il trouva plaisant de faire ce qu'Annah lui demandait.
— Eh bien, parle, Jorg... Le voudrais-tu?
— Oui, sur ma vie, répondit aussitôt Sangue, si celle qui me serait donnée par toi acceptait de venir vivre près du fleuve avec l'homme sauvage que je suis.
Il se tourna vers Annah.
— Cela, le feriez-vous, Annah Gerpach?
— Sur ma vie, oui, disait-elle comme lui.
Et elle lui mettait la main dans sa main.
Ils demeurèrent une seconde frémissants, comme si ensuite ils dussent réellement repartir à deux pour la petite maison du bord de l'eau et n'en plus jamais sortir.
Gerpach maintenant semblait tout à fait dégrisé : il était très pâle.
— Moi aussi, j'aurais dit cela autrefois si tu avais eu une femme et que tu m'eusses parlé comme je l'ai fait... Voilà, oui, c'est qu'alors je ne connaissais pas encore l'humeur changeante de la femme.
Le cœur de Sangue battait étrangement; ses mâchoires tremblèrent. Il considérait Gerpach avec des yeux fous.
— Bon ami, dit-il, nous sommes ici trois seulement. Je t'en conjure, parle selon ta conscience si cela n'est pas simplement un jeu. Que répondrais-tu si maintenant, à mon tour, je te prenais les mains et si je te disais ; « Dideri Gerpach, il y a ici un homme devant un homme; il y a deux amis. Eh bien ! puisqu'elle et moi sommes d'accord, me la donnerais-tu pour femme? »
Dideri une seconde restait à siffler entre ses dents et balançait sa tête comme une fronde, et puis, avec un léger bégaiement dans la voix, il disait :
— Tu ne me feras pas dire ce que je ne
veux pas... On sait bien quel sang j'ai dans les veines.
Annah vit s'allumer la prunelle de Jorg. Elle seule semblait avoir conservé le calme. Elle recula d'un pas et appuya la main sur le bras de son mari.
— Ne vois-tu pas que Sangue s'est moqué de toi? dit-elle.
Et en même temps elle souriait joliment à Jorg. Celui-ci tressaillit.
— Si vous aussi, Annah, le prenez ainsi...
— Mais oui, comment serait -il possible de le prendre autrement, Jorg Sangue? Vous m'avez demandé si j'accepterais d'aller vivre avec vous au bord du fleuve et j'ai mis ma main dans la vôtre en disant oui. Cela, je ne vois pas pourquoi je ne le répéterais pas cent fois; et alors ce serait à Didi à en rire le premier.
Mais Didi ne riait pas. Jorg s'aperçut qu'il était secoué de brusques frissons comme un homme qui a la fièvre.
— Oui, dit-il, c'est là, après tout, une histoire dont on ne peut que rire.
Une grosse larme tout à coup mouilla les
yeux de Gerpach. Il plissa les paupières pour l'empêcher de tomber; mais, comme elle était lourde, elle roula sur ses joues et il n'osait l'effacer avec la main, de peur de laisser voir qu'il pleurait. Si alors sa femme ou Sangue lui avait demandé la cause de sa peine, il n'aurait su que répondre. Ce fut là un de ces petits drames intimes comme il y en a dans la vie. Quelqu'un pleure et on lui tordrait les boyaux pour le faire parler : il ne pourrait rien dire; et cependant, tout au fond de lui, son âme seule n'ignore pas qu'il a raison de pleurer.
— Chéri... disait Annah.
Comme elle l'eût fait pour Jorg, elle allait
à Dideri et du bout de son doigt lui séchait les cils.
— Pourquoi prends-tu mal ce que lui et moi t'avons dit? Ne vois-tu pas que c'est là un pur badinage?
Jorg Sangue éprouva une aversion subite pour la femme qui, en ce moment, leur mentait à tous deux.
— Ne l'écoute pas ; elle ne pense pas un mot de ce qu'elle te dit, s'écria-t-il avec violence.
Elle porta la main à son cœur, toute pâle, les lèvres soudain décolorées comme une fleur qui va mourir; et elle regardait Jorg avec des yeux désespérés. Mais presque aussitôt elle se mettait à rire.
— Celui-là est encore plus fort que moi, fit-elle, puisqu'il veut pousser la plaisanterie jusqu'au bout.
— Oui, Didi, comme Anna Gerpach Ta dit... jusqu'au bout.
Il parlait comme un homme égaré et qui n'a pas repris encore possession de ses sens.
— Seulement, reprenait Annan en faisant un pas vers lui et lui mettant la main sur l'épaule, ce qui était jusqu'à présent un jeu risquerait de devenir de la cruauté envers celui qui n'a pas compris et qui en souffre...
Alors tout changeait : lui aussi riait, et en frappant dans ses mains, il disait :
— Gerpach serait-il assez fou vraiment pour supposer que tout cela puisse être sérieux? Voyons, Didi, penses-y bien : c'est toi qui as commencé.
Annah sautait de joie comme une enfant.
— Jorg Sangue a raison. Pourquoi commençais-tu ?
Elle avait pour Jorg un regard humide qui disait :
— Que c'est gentil à toi d'avoir fait cela pour moi!
Maintenant il s'était associé pour jamais à l'âme cauteleuse de la femme. Ils semblèrent s'être entendus pour tromper le pauvre Dideri de connivence. Celui-ci doucement gémissait :
— C'est une chose abominable qu'on puisse prendre plaisir à se faire tant de mal... Je ne pensais pas un mot de ce que je disais : mon esprit était ailleurs. Vous savez bien que je ne suis heureux que par vous deux.
Et il leur prenait les mains comme un naufragé se raccroche à un débris par dessus les eaux profondes.
Quelle scène pénible c'était là pour Annan et pour Sangue ! Elle aussi pleurait : lui, soufflaitpar les narines comme un taureau blessé.
— Voyons, Didi...
Il pensait : «Qu'est-ce que je pourrais bien imaginer pour l'arracher à sa peine? »
C'était aussi un grand enfant parfois, ce Jorg : il finit par leur offrir de les mener tourner sur les chevaux de bois. Depuis une semaine, un carrousel monstre s'était installé sur la place de l'église : des chevaux, caparaçonnés de housses de velours et d'argent, entraînaient dans la ronde vertigineuse, par des courbes de montagne russe escaladant des ponts et plongeant sous des tunnels, des traîneaux décorés de grandes figures de négresses, de mongoles et de femmes blanches aux seins nus. Toute la ville s'y entassait journellement, ivre du reflet multiplié des miroirs où se jouaient les paillons, les oripeaux et les verroteries, dans un tourbillon de musiques, de métaux et de couleurs.
— Un vrai moulin à plaisir, Didi... toutes les femmes crient au passage des tunnels... Te rappelles-tu qu'autrefois, en passant le tunnel sur la ligne, nous embrassions nos mains bruyamment pour laisser supposer qu'il se passait des horreurs dans le wagon sans lumière? Nous avions vingt ans alors...
Il cherchait à retrouver sa vieille gaîté comme au temps où il leur racontait ses chasses aux canards.
— Ah, oui! disait Gerpach. Et naturellement c'était toi qui avais eu cette idée-là le premier. Tu t'entendais à faire des farces !
Le soir tombait, une fraîcheur montait de la rue. Annah, qui avait passé sa mante, alla dépendre le chapeau tyrolien de Dideri, avec une plume de faisan passée dans la ganse.
Quand ils arrivèrent, l'énorme machine, au fracas d'un orchestrion moulant un air de Verdi, toupillait sous des grappes humaines, à travers des feux de Bengale et des projections électriques. Ils durent attendre que le tour fût fini, mêlés aux poussées de la foule.
Gomme enfin Sangue, jouant des coudes, entraînait Annah, ils cherchèrent Gerpach et ne le trouvèrent pas.
Un quart d'heure se passa. Alors elle éclata en reproches. C'était toujours la même chose avec Dideri... il ne lui concédait aucun plaisir. Elle sembla n'avoir jamais eu de torts envers son mari : il parut les avoir eus tous
à son égard. Et Jorg encore une fois s'apercevait qu'en ceci comme en tout le reste,, elle était sincère. C'était son sentiment aussi, du reste, que Gerpach n'avait pas bien agi.
— Je m'attends à une sotte nuit, dit-elle; plains-moi, mon amour.
Il la ramena : ils virent de la lumière dans la chambre à coucher. Gerpach était rentré et s'était mis au lit.
Pendant une semaine, Gerpach presque tous les jours passa l'eau. Il n'entrait pas toujours tout de suite chez Jorg Sangue : il faisait un détour et, caché derrière les arbres, il observait un peu de temps la maison. C'était une chose étrange, l'intérêt qu'il prenait surtout aux fenêtres : il ne les eût pas considérées autrement si, en fixant longuement son attention sur les vitres, il avait espéré lire au fond du secret des chambres.
Il finissait par pousser la porte et se laissait tomber sur le coffre qui servait de divan ; c'était Annah elle-même qui en avait brodé les
coussins, les jours de pluie où elle et Jorg demeuraient près du feu sans sortir. Il lui arrivait de regarder longtemps celui-ci sans rien dire. Il fallait, au moins, trois verres de whisky pour le dérider dans ces moments. Mais cela non plus ne servait pas à grand'chose. Quelquefois il s'en allait sans avoir prononcé trois paroles.
Un jour, en venant, il eut un élan :
— Je t'en prie, serre-moi fortement dans tes bras comme autrefois. Cela me fera du bien.
Il sembla vouloir chercher un refuge dans son affection : il lui roulait sa tête aux épaules ; il lui dit dans une effusion :
— Comme c'est bon, un ami.
Au bout d'un petit temps, il se mit à pleurer.
Sangue alors faisait mine de se fâcher.
— Sacré Didi, tu ne seras jamais un homme. Si quelqu'un t'a fait du mal, va le trouver et règle-lui son affaire. Si le mal vient de toimême, va trouver un médecin. Mais ne demeure pas ainsi à pleurer comme une femme.
Gerpach secouait la tête et ne répondait pas. « Se douterait il de quelque chose? » se de-
manda Jorg. Il eût préféré une explication. En admettant que Dideri lui eût reproché l'amitié trahie, il eût répondu simplement :
— J'aime Annah : j'aurais dû te le dire à toi-même dès le début... A présent fais de moi ce que tu voudras, je ne me défendrai pas.
Il serait redevenu ainsi un homme à la conscience claire et qui a le droit de regarder un ami en face. Annah et lui n'auraient plus été obligés de jouer une abominable comédie.
Peut-être il jugea que l'heure n'était pas venue : il fit deux fois le tour de la pièce et arrivait se planter devant lui.
— Vois-tu, je te le répète : tu manques d'énergie... Un enfant en aurait plus que toi.
Et maintenant il criait très haut, comme si les torts étaient plutôt du côté de Gerpach.
— Je t'en prie, finit par dire celui-ci, laissons cela. Si tu savais comme je suis ennuyé de toujours t'entendre parler ainsi... Parce que, toi, tu as eu la force en partage, il ne s'en suit pas que les autres doivent l'avoir comme toi. J'ai le sentiment, moi, que je ne compte pas dans la vie. Tu auras bea'u dire, cela ne me changera pas.
Jorg, là-dessus, fendait l'air d'un coup de poing.
— Qu'est-ce qu'il dit, celui-là? Je t'assure, je voudrais trouver en toi quelqu'un qui, au besoin, pût me tenir tête... Je n'aime pas être plus fort qu'un ami.
Gerpach réfléchissait un peu et puis disait :
— C'est parce que tu es mon ami que jamais je n'aurai besoin de te tenir tête, comme tu dis.
— Ecoute un peu cependant : toi et moi nous connaissons depuis longtemps ; nous sommes comme deux frères. Tout cela est vrai, mais il peut arriver telle chose dans la vie qui fait deux ennemis des frères les mieux unis. Eh bien ! c'est cela qui ne me va pas : tu ne pourrais te défendre contre moi.
— Eh bien ! fit Dideri simplement, je ne me défendrais pas : il faut toujours entre deux frères que l'un cède à l'autre.
Jorg tira fortement sur sa pipe et chassant la fumée devant lui:
— Pense donc un peu, Didi... Si quelqu'un te prenait ta femme, est-ce que tu le laisserais faire ?
Gerpach alors lui jetait un regard décou ragé.
— Veux-tu dire par là que tu serais capable d'être cet homme, Jorg Sangue ?
Jorg Sangue qui, la minute d'avant, parlait si librement, détourna les yeux.
— Réponds plutôt à ma question... Si un homme te prenait ta femme...
— Eh bien, fit Gerpach, je le tuerais ou peut-être je me tuerais moi-même. . A moins que... voilà oui, à moins que ce ne soit un homme comme toi, Jorg.
L'Homme sauvage, à ces mots, était pris d'une émotion violente.
— A moins que ce ne soit un homme comme moi, dis-tu ?
Et il n'osait tout de suite continuer. Ses dents claquaient. Il considérait Dideri avec une tendresse infinie.
— Tu accepterais donc de moi cette chose, Didi Gerpach? Quel pauvre homme je suis à côté d'un homme comme toi î
Il sembla que la maison faisait silence pour écouter ce qu'allait dire celui à qui si étran gement s'adressait cette question. Si Didi
avait répondu oui, leur destinée à tous trois était à jamais fixée.
Gerpach eut un gloussement dans la gorge.
— Tu sais, fit-il sourdement, sans oser lever les yeux, on dit quelquefois des choses...
Ils se sentirent plus séparés que jamais.
Et puis, encore une fois, Dideri cessait de venir. Jorg apprit par Annah qu'il s'en allait presque chaque jour voir son oncle : il avait dépensé tout son mois en moins d'une quinzaine. Ils purent se voir ainsi librement pendant près d'une semaine. Elle lui apportait sa jeune vie sensuelle ; tout son corps frémissait sitôt qu'il appuyait les yeux sur elle. Elle s'abandonnait à lui comme elle s'endormait chez elle dans son lit, les yeux fermés et les mains croisées sur la poitrine. Elle ne paraissait pas avoir cessé d'être une jeune femme encore ignorante de l'amour...
— Pense donaà cela, lui avait-elle dit un jour, je ne sais rien, moi... C'est à toi à tout m'apprendre.
Jorg, qui avait eu des maîtresses, s'était aperçu, lui aussi, qu'il ne connaissait pas encore l'amour. Il goûtait avec elle un délice
candide et violent qu'il n'avait point connu avec les autres.
Elle lui confessa que son mari semblait avoir accepté définitivement les conditions nouvelles de leur ménage. 11 la laissait tranquille : elle était toujours endormie quand il rentrait. A part cela, ils vivaient d'une apparence d'ancienne amitié un peu refroidie, comme deux époux qui ont oublié qu'ils ont été mariés. Lui-même avait désiré occuper, la nuit, une autre chambre que la sienne; une fois qu'il était entré au moment où elle se déshabillait, il s'était excusé. Quant à son humeur, rien n'avait changé : il geignait constamment, se plaignait d'elle, de la vie, de lui-même.
— Si tu savais comme c'est triste pour moi ! Je m'en veux alors d'être trop dure, je sens combien il aurait besoin d'être un peu aimé. Et malheureusement je ne puis lui donner que ma pitié... Si, au moins, une autre femme que moi pouvait l'aimer, s'il en pouvait aimer une autre !
Jorg baissait la tête.
— Je t'en prie, cher cœur ! Si tu savais
comme cela m'attriste, moi aussi ! Vois, toi et moi, nous sommes malheureux à cause de lui! Il aurait mieux valu ne jamais nous aimer.
— Cela non... Je n'échangerais ma vie contre la vie d'aucune autre femme maintenant qu'elle a un but, te donner du bonheur. Estce que cela ne me paie pas de tout? D'ailleurs, tant pis... Quel mal faisons-nous puisque nous nous aimons? Et peut-on dire qu'une femme trompe l'homme qui a cessé d'être son mari?
Tout de même il ne pouvait oublier que Dideri était son plus vieil ami; autrefois ils n'avaient jamais eu rien de caché l'un pour l'autre.
— Et puis un jour, tu es venue, je t'ai aimée... C'est toujours faire le mal que d'être la cause du malheur d'un ami... Cela, je puis bien te le dire.
— Tu aurais donc renoncé au bonheur d'être aimé de ton Annan? s'écria-t-elle.
Comme tout à coup il la sentait plus courageuse que lui ! Il l'étreignit de toute sa passion.
— Non, mille fois non, chère et délicieuse amie! Jamais je ne me serais consolé de ne point t'a voir connue...
Quant à elle, rien au monde ne pourrait la détacher de lui: elle était décidée à mentir jusqu'au bout, jusqu'au jour où enfin ils pourraient vivre librement ensemble.
— On nous surprendrait que je diraisencore que ce n'est pas vrai.
C'était dit presque farouchement; personne ne se serait attendu à ce qu'une aussi petite bouche pût parler avec cette force : et puis son visage se détendait, la fossette riait dans la joue.
— N'est-ce pas là une chose singulière, cher Jorg, qae moi, qui jamais n'avais menti avant de te connaître, j'en sois arrivée à mentir avec la plus tranquille assurance ? J'ai le sentiment qu'il n'y a pour nous qu'une seule chose vraie, c'est notre amour !
Il regardait un peu de temps ses yeux ingénus et sincères.
— Voilà, oui; toi, tu mens comme tu dirais la vérité. Tu es bien plus forte que moi. Mais, vois un peu, que répondrais-je, moi, si un
jour Dicleri me disait : « Tu m'as menti, j'en ai la preuve. » Il aurait le droit de me cracher au visage.
— Quel fou tu fais ! s'écriait-elle. Pouvonsnous nous aimer sans mentir! Et vivrionsnous sans nous aimer?... Alors?
Il riait, gagné par cette dialectique féminine.
— Et puis, tu verras... Cela n'aura qu'un temps. Fais comme moi, aie confiance... La vie fait bien plus pour nous que nous ne faisons pour elle.
Ils avaient quitté la maison depuis près d'une heure : ils longeaient le bois du côté des prairies. Dideri allait devant, arrachant çà et là des feuilles aux taillis. Ni l'un ni l'autre ne disaient plus rien. Dideri quelquefois avait un petit bruit singulier dans la gorge : Jorg croyait qu'il réprimait un sanglot. Et il pensait : « Cette fois c'est sûr : il sait tout. Qu'il souffre î Qu'il doit souffrir ! » Il était surpris de demeurer si tranquille à côté de cette grande douleur muette.
Après tout, n'était-ce pas là le mieux pour tout le monde? Du moment que Gerpach n'i-
gnorait plus la misère de sa vie, on ne pourrait plus dire de lui, Jorg Sangue, qu'il trompait son ami.
Il se sentit la conscience libre : il regardait joyeusement la terre autour de lui. Sa marche était sonore et décidée : il sifflait la chanson d'Annah entre ses dents.
Tout à coup il toucha le bras de Didi et, lui montrant un lapin assis au bord du clapier, il lui dit très bas :
— Ne bouge pas, tu vas rire.
Lui-même montrait ses dents claires dans
un rire cruel.
Une seconde il promenait son regard autour de lui, cherchant une pierre ou un bâton. Il n'avait pas pris son fusil, ce jour-là. Sans bruit il s'allongea vers un morceau de souche : elle tourna entre ses mains d'un moulinet rapide. L'air vibra, et le lapin, atteint dans les reins, roula, fit un dernier bond.
Sangue eut le cri du vainqueur. Au loin, le bois résonnait de son orgueil.
— Ali ! Ah ! qu'en dis-tu, bon Gerpach? Ce n'est pas toi qui l'aurais abattu...
Et il lui bourrait les côtes gaîment. Dideri
paraissait ne s'être jamais autant amusé. Il frappait dans ses paumes et criait :
— L'as-tu vu pirouetter deux fois? C'est un beau coup... Tu lui as cassé net l'échiné.. C'est qu'il n'y a que toi pour cela ; tu sais où taper juste, toi, Jorg. On aurait donné de l'argent pour le voir.
— Oui, oui, faisait Jorg en soufflant dans ses joues, c'est comme tu dis, il faut frapper le coup droit à la bonne place. 11 était évident que de ce lapin et de moi, c'était moi le plus fort. Ah ! Ah ! Ah! Didi, on n'a jamais vu le lapin tuer son chasseur. Eh bien, voilà, c'est comme dans la vie : le plus fort a raison du plus faible... Dieu l'a voulu ainsi.
Gerpach ne riait plus.
— Tu dis là une parole terrible à la fois et juste. Oui, Dieu qui nous a jetés sur la terre, l'a voulu ainsi. C'est le plus fort qui mange le plus faible... N'est-ce pas là une chose affreuse ?
Sangue haussait les épaules et d'une voix bourrue :
— Puisque c'est ainsi, il faut en prendre son parti.
Gerpacli esquissait un geste las, et encore une fois il cessait de parler. Jorg en trois enjambées avait gagné le bord du clapier et il s'emparait de la bête; il la leva comme un trophée.
— Tu la donneras à Annah Gerpach de ma part, dit-il.
Il éprouvait une joie à prononcer franchement ce nom. Dideri n'avait rien répondu.
« Il est dissimulé et sournois, songea Jorg. Je lui tends constamment la perche, il n'en veut pas. Nous aurions cependant l'ait du chemin depuis tout à l'heure s'il avait parlé. Bahl tant pis I
Gerpach soudain s'était arrêté et il tournait vers lui son visage gonflé par une peine qui ne pouvait pleurer.
— Jorg Sangue, écoute un peu, je te prie, fit-il.
11 se tenait là, la tête basse, comme un coupable.
Jorg maintenant tremblait de tout son corps et il faisait un effort pour ne pas se jeter sur lui et l'empêcher de parler.
Dideri remua la bouche : mais il n'en sor-
tit aucun son ; et il était visible qu'il se parlait à lui même de la chose qu'il aurait voulu dire.
— Si tu veux, dit Jorg, nous ne nous arrêterons pas plus longtemps ici.
L'idée que son ami tout à coup allait rompre le silence lui faisait horreur. Ils continuèrent à marcher : Jorg balançait le lapin comme une fronde. Qu'est-ce qu'il aurait bien pu répondre à Gerpach si celui-ci lui avait dit : — « Autrefois tu étais un ami loyal. À présent... » Le sentier étant étroit, parfois l'un allait devant et l'autre derrière. Dideri demeurait perdu dans des idées tristes.
— Ecoute un peu ceci, fit-il à la fin et de nouveau il s'arrêtait. Je vois bien des choses que je ne dis pas toujours : celles-là, il vaut mieux les taire... Voilà justement ce que je voulais te dire.
Puis il laissait tomber ses bras, d'un air résigné.
— Chacun agit selon qu'il le juge bon !... dit Jorg, emboîtant le pas derrière lui.
Gerpach, cette fois, demanda à reprendre le chemin de la maison.
Sa gorge brûlait : il avait une soif sèche qui eût voulu être apaisée d'un doigt de whisky.
Ils coupèrent par le bois. Jorg aurait désiré être seul dans le silence doux de l'après-midi. Son cœur maintenant aussi était gonflé; mais pour rien au monde il n'eût laissé paraître son trouble. Est-ce qu'il ne fallait pas, pour triompher du faible Didi, qu'il demeurât à ses yeux un homme fort, au-dessus des mouvements de la vie ?
Ils marchèrent d'un pas décidé : Didi sembla avoir repris courage depuis qu'il avait osé parler si franchement à Jorg Sangue. Il avait le sentiment que ses énergies étaient en hausse. Il eût été heureux de mériter l'admiration de son ami.
Quand Didi eut bu son second verre de whisky, il dit singulièrement qu'après tout il n'était pas homme à se laisser manquer par personne et qu'il saurait régler son affaire à celui qui se trouverait sur son chemin.
— Gela, je le crois, fit Sangue en allumant une pipe.
— Le dis-tu sérieusement au moins? demandait Gerpach au bout d'un instant.
Et déjà il n'était plus aussi sûr de lui.
Jorg ne répondit pas. Et à présent ils étaient près de l'endroit où était amarrée la barque.
Didi voulut repasser tout seul le fleuve.
— J'attacherai la barque àl'autre rive... Le passeur n'aura qu'à l'accrocher à la sienne quand quelqu'un traversera.
Tous deux avaient hâte de se quitter comme si maintenant la vie n'eût plus été possible l'un près de l'autre.
Gerpach en quelques coups de rame gagna le milieu du fleuve : une brume de lumière argentée l'enveloppait; Jorg le voyait se courber et se relever à temps égaux. Le lapin était étendu à l'avant de la barque.
Sangue maintenant était triste de l'avoir laissé partir sans une bonne parole. Puisqu'il était le plus fort, il eût bien pu lui dire une chose qui eût calmé ce cœur dans la peine.
« Pauvre Gerpach ! pensait-il. Si encore c'était un autre que moi, son ami d'enfance, qui lui avait brisé sa vie... » Il le suivit des yeux tant qu'il eut abordé. Alors, d'une voix retentissante qui résonnajusqu'aux chantiers,
il lui cria : « Adieu, » comme s'il se sentait délivré de la mauvaise obsession. Avec la main il lui faisait un signe amical... Et il se retourna une dernière fois ensuite pour voir s'il amarrait bien la barque.
Il rentra chez lui : le boy tenait Doum entre ses genoux et fraternellement lui retirait de la peau des tiquets qui lui suçaient le sang. C'était entre eux une vieille amitié qui, jamais, d'un côté ni d'autre, n'avait été trahie. Ceux-là fidèlement demeureraient attachés jusqu'à la mort.
La maison lui parut lourde et vide à présent que Didi n'était plus là. Il pensait moins à sa chère Annah qu'à celui qui làbas s'en était allé tout seul, comme un homme abandonné du reste du monde. Il regarda la petite habitation en bois de caisse à cigare, le type de la cité qu'il lui avait été donné de concevoir et qui, avec le temps, là-bas grandirait à l'horizon : son œuvre n'avait plus d'intérêt pour lui. Il sortit, gagna le bois, marchant devant lui, au hasard. Puis tout à coup il se laissa tomber sur le sol et il demeurait là longtemps, la poitrine écrasée dans
les herbes, pleurant faiblement comme un
enfant.
— Je m'en irai, se dit-il... Oui, voilà, il est juste que ce soit moi qui me sacrifie.
Dans l'été blond, Annah avait des folies de petite femme sauvage : d'un rire elle lui échappait, se lançait, comme grisée de vie libre. Alors il courait après elle, tous deux luttaient. Il scellait d'un baiser à pleines lèvres la victoire sur sa bouche.
Avec lui elle redevenait une vraie fille de la nature. Elle se pendait aux arbres, sautait les fossés, toute moussante de sang jeune, des fleurs de bois piquées dans les cheveux. Jorg, lui, avait tout à fait oublié qu'il avait été repris récemment d'une conscience. Quand
il l'emportait comme une proie, il aurait marché sur le corps du pauvre Gerpach.
Celui-ci, d'ailleurs, semblait s'être fait décicidémentune raison. Le menuisier était venu dresser son lit dans un cabinet près de leur ancienne chambre. Il n'avait plus l'air d'un homme qui, dans un autre temps, a eu des droits sur une femme. C'était tout au plus . si quelquefois, en regardant Annah, il se mettait à soupirer; elle en demeurait un peu gênée, se rappelant qu'elle avait été à lui, autrefois.
Généralement, Dideri ne rentrait plus qu'à la nuit: elle eût été vraiment contente si on lui avait dit qu'il avait une liaison en ville. Gerpach, du reste, semblait avoir, lui aussi, des idées singulières à cet égard. Une fois, il s'écria qu'après tout elle avait bien raison de ne plus l'aimer; avec son humeur et ses manies, il n'était pas homme à faire le bonheur d'une femme.
— Tu es libre d'avoir un autre attachement... Pourquoi n'aimerais-tu pas Sangue? Tu ne serais pas la seule : toutes les femmes sont folles de lui.
Elle éprouva une étrange angoisse; elle pensa tout à coup, comme Jorg, que Dideri avait surpris leur secret.
— Tu serais bien attrapé si je te prenais au mot, fit-elle en affectant de rire.
Il haussa les épaules et ne répondit pas.
C'était une nature d'homme qui portait longtemps ses sentiments en lui sans les exprimer. Il se pouvait qu'il eût dit cela sans y attacher d'importance, comme il savait dire des choses graves futilement.
L'entretien n'eut pas de suite : il leur échut d'assez bons jours. Encore une fois elle se persuada qu'il ne savait rien. Elle vit la possibilité d'une vie tranquille et libre où aucun des deux n'inquiéterait plus l'autre, où elle serait toute à Jorg et n'aurait rien à craindre de Dideri.
— Vois un peu, disait-elle à Sangue , ne serait-ce pas là encore le mieux ?
Mais il en revenait toujours à son idée.
— Sois sûre qu'il en sait plus que tu ne crois.
— Non. répondit-elle, je le verrais bien : il ne pourrait me cacher sa peine. Tu ne peux
croire comme il m'aime encore... Si, quand il me parlait de toi, j'avais avoué que je n'avais pas attendu jusque-là pour t'aimer, peut-être il se serait tu dans le même moment; et puis il se serait enfermé dans sa chambre ou il serait sorti, et on ne sait pas ce qui aurait pu arriver.
Gerpach, à la vérité, trouvait maintenant des compensations dans l'amitié inexplicable qui lui était venue pour le menuisier. Bien que ce fût là, pour le fils du député, un compagnonnage un peu inégal, il ne se faisait point de scrupule de se montrer avec lui dans les rues. Peetersen ne passait pas précisément pour un être auquel on pût prendre attention. Son intelligence, depuis un assez long temps déjà, semblait plutôt obscurcie. En outre, il était généralement peu expansif : il n'aimait parler que de cette chose étrange qui avait modifié sa vie. Pouvait-on admettre que ce fût cela justement qui l'eût rendu intéressant aux yeux de Gerpach ? Il est vrai que ce Peetersen, non plus, n'était pas heureux.
Les visites de Dideri à la maison du bord de l'eau encore une fois s'espaçaient; Jorg,
de son côté, n'allait plus voir que rarement les Gerpach. C'était une vraie souffrance pour lui de penser qu'Annah vivait dans une maison où un autre était le maître...
Et puis, il y avait maintenant aussi cette chose : quand Dideri le regardait avec ses yeux tristes, lui-même se sentait envahi d'une tristesse mortelle. C'était alors comme si déjà Gerpach fût à moitié hors de la vie et d'un regard amer lui reprochât de l'avoir poussé du côté de la tombe. Cependant ni l'un ni l'autre n'avaient encore exprimé un sentiment formel à cet égard : quelque chose les séparait dont ils ne se parlaient pas. Tous deux obéissaient intérieurement à des mouvements qui peut-être leur restaient confus.
Annah s'étonnait avec candeur.
— Pourquoi ne viens-tu pas? N'es-tu pas mon vrai mari ?
Jamais elle n'avait témoigné autant d'affection à Dideri; jamais elle n'avait aimé plus passionnément son Jorg. Peut-être elle éprouvait pour Gerpach la gratitude obscure d'un cœur qtii le remerciait de son apparente acceptation ; et ce cœur, du moins, dans Pitifi-
délité, lui demeurait constant. Sa sincérité, à travers tous les égarements de l'amour, ne cessait pas d'être pure et égale.
Elle disait une fois à Jorg :
— Je t'aime tant... Je crois bien que je deviens seulement une honnête femme.
C'était dans la barque, sous les saules du petit canal. Les boutons des nénuphars, avec un bruit de bouches amoureuses, crevaient au soleil. Des oiseaux arrivaient chanter au bout des branches. Il lui prit les mains ; il la regardait profondément dans ses yeux limpides:
— Chère Annah, quand tu parles ainsi, c'est comme si je voyais la forme même de ton âme sur tes lèvres... Je t'assure que je suis peu de chose près de toi.
Est-ce qu'elle n'avait pas agi vraiment en honnête femme le jour où elle s'était reprise, ne pouvant accepter de se partager entre deux hommes? Elle avait fait là l'acte le plus important de sa vie depuis son mariage, puisqu'ainsi, elle qui de son plein gré s'était mariée, avait, de son plein gré également, rompu les liens matériels qui l'attachaient à^son mari.
Elle aurait été bien surprise si quelqu'un lui avait dit qu'elle avait forfait à son devoir.
Bon Dieul c'étaient là des sentiments qui étaient venus naturellement à Annan et qu'elle ne songeait pas à raisonner. Elle était simple, franche, fine, brave devant la vie comme devant le monde. Elle n'ignorait pas que, depuis du temps déjà, les gens de la ville qui la voyaient se diriger vers la maison de Jorg, la jugeaient sévèrement. Pompel,la bonne femme, qui ne pouvait croire au mal, un jour lui avait parlé de cela. Annah avait bien ri, cette fois-là, en lui répondant que l'opinion qu'on avait d'elle lui était tout à fait indifférente.
— Réfléchis un peu, Pompel... Ma vie est à ceux que j'aime .. Alors pourquoi tiendrais-je compte du reste?
Sarigue maintenant n'avait pas à se plaindre: Gerpach étant presque toujours sorti, elle lui arrivait deux ou trois fois la semaine. Us pouvaient s'aimer de pleines après-midi avec sécurité. Elle vivait dans ses bras un long songe de vie et de volupté. Pendant des heures, la petite maison, derrière les portes closes, semblait dormir. Un cri de batelier venait bien du fleuve ou bien la sirène d'un toueur rauquait; mais tout de même c'était là le silence de l'été, un silence où tout au fond d'eux ils entendaient commeunefontaine s'égoutter le sang de leurs cœurs. Celui de
Jorg battait comme un tambour. Annan, elle, avait les battements légers d'un cœur de petit enfant. Il aimait coller l'oreille à ses seins longtemps; il disait :
— Une, deux... une, deux... Ta vie est comme une petite horloge dans une grande maison.
Et puis le soleil tiédissait; ils s'enfonçaient dans le bois ou bien en quelques coups de rame gagnaient l'ombre des saules, parmi les nénuphars du petit canal. Doucement le soir les enveloppait.
Gerpach, en rentrant, presque toujours la trouvait au lit. Il entrebâillait la porte et lui disait bonsoir. Mais une fois ce fut lui qui rentra le premier : tranquillement il lui demanda si elle n'était pas allée « là-bas. » Elle ouvrit la bouche pour dire non et puis se ravisant, elle répondit bravement qu'elle avait passé l'après-midi avec Jorg.
Presque aussitôt il s'endormit. 11 lui témoignait plus de confiance que par le passé : on aurait dit qu'il s'habituait à l'idée de quelque chose : il n'aurait pas agi autrement s'il avait dû faive place à quelqu'un.
Annah, dans ses suppositions n'allait pas jusque-là; et cependant il lui semblait que ce cœur aussi avait son secret. C'était alors en elle un petit frémissement d'espoir, de crainte, toute sa vie remontait. Si c'était vrai pourtant 1 Si, quelque jour, Dideri lui disait :
— Puisque ta vie te pousse de ce côté, suis ta vie.
Un soir, comme il lisait le journal sous la lampe, il jeta tout à coup son cigare et vint à elle.
— Natje, écoute un peu... je voulais te dire une chose... Tu as été longtemps une bonne et tendre femme pour moi. Gela, je ne l'oublierai jamais... Aussi, crois-moi...
Il se taisait une seconde et puis faisant un effort :
— Si jamais tu devais être malheureuse par ma faute, j'aimerais mieux m'en aller pour jamais... Voilà, oui, c'est ce que je voulais te dire.
C'était là une bonne parole comme il savait en dire ; mais au bout d'un peu de temps, son caractère fantasque de nouveau désorientait le ménage. Sa paresse était effrayante; il ne
cessait de se plaindre qu'une bête lui rongeait le cœur. lien profita pour demeurer près d'une semaine au lit. Toujours il l'appelait :
— Natje, viens un peu ici, je crois que c'est fini de moi, cette fois...
Si elle tardait, on pouvait d'en bas l'entendre crier avec colère :
— Annah, où es-tu?... Celle-là me laisserait crever sans seulement tourner la tête de mon côté...
Elle était obligée de passer là des heures, la main dans la sienne. Quelquefois il pleurait doucement, ou bien se mettait à rire, d'un rire malicieux et sournois, comme si, en la retenant auprès de lui, il eût pris plaisir à la disputer à un autre.
— Quelle bonne femme tu fais, petite Annali! Je ne pense plus à rien quand tu es près de moi!
Annah, toute cette semaine, redevint la sœur de charité et l'amie patiente qui se soumettait à ses caprices de malade. Elle se doutait bien qu'il exagérait son mal pour être mieux dorloté. Mais qu'importait puisque tout de même il était malheureux ! Et elle lui ache-
lait du raisin, elle lui faisait, comme elle disait, de la cuisine de dimanche.
Elle écrivit à Jorg des billets où elle disait la peine qu'elle avait d'être séparée de lui. Il put la croire, malgré tout, résignée à son devoir. « La vie de nouveau me l'a reprise, pensait-il : elle me reviendra quand elle aura le temps de s'apercevoir que j'existe. » Son âme, égoïste et personnelle, ne voulait pas voir la beauté du sacrifice auquel elle consentait. Il était bien, dans son injustice, un homme comme tous les autres hommes.
Il passa un matin le fleuve; il alla jusqu'au marché et ensuite il prit une autre rue. « J'aime mieux ne jamais la revoir, se dit-il.
Au fond, elle était m'en plus malheureuse que lui : la nuit, elle étouffait ses sanglots dans l'oreiller. C'était si doux, si triste la plainte dont elle l'appelait t
— Mon Jorg, mon cher Jorg, viens me chercher, emporte-moi...
Un jour elle lui revenait.
— Mon petit mari chéri...
Rien ne parut avoir changé. Jorg Sangue put croire qu'elle l'avait quitté la veille. Elle commença par mettre de l'ordre dans la maison, rangea les objets, enleva les cendres de tabac que Jorg secouait un peu partout. Elle ne voulut s'asseoir sur ses genoux qu'après avoir accompli son office de ménagère scrupuleuse.
— Si tu savais comme c'est amusant pour moi de penser que je fais cela pour toi ! Quand nous vivrons ensemble, personne que moi ne
touchera jamais à la pièce où tu travailleras! Toujours, avec la môme confiance tranquille, elle lui reparlait de cette vie à deux qui se réaliserait un jour sans qu'il leur fût besoin de faire autre chose que de s'aimer. Elle viendrait alors habiter la maison : elle connaissait un magasin en ville où elle achèterait tout ce qui leur manquait encore; elle broderait elle-même le couvre-pied : ils auraient une petite vache pour le lait et le beurre.
— Le dimanche, tu m'appartiendrais tout entier... Nous resterions au lit jusqu'à midi. La servante, ce jour-là, pourrait se promener. Je te ferais des petits plats fins comme j'en fais à Didi.
— Est-ce que tu lui prenais aussi la bouche dans la tienne comme tu le fais à moi? demanda-t-il soudain, impatienté de l'entendre mêler ce nom à leur amour.
Aussitôt Annah fat prise d'une grande rougeur : elle se cacha la tête dans son épaule et dit doucement :
— Pourquoi me fais-tu cette question? Tu sais bien que je n'ai jamais aimé que toi.
Et il vit qu'elle le pensait comme elle le disait. Sa nature d'homme rude s'humilia.
— Vois-tu, il faut me pardonner. Toi, tu sais toujours trouver le mot juste : moi, je m'emporte sans cause et alors je dis des choses que je regrette ensuite... Je n'ai pas reçu l'éducation de Gerpach... Pardonne-moi.
Elle le défendit contre lui-même.
— Puisque c'est toi et que tu es ainsi, je n'ai pas à te pardonner, mon chéri !
Jorg Sangue avait raison : il ne calculait pas toujours la portée de ses mots; il était entraîné à s'exprimer avec une certaine exagération. 11 avait beaucoup lu : il avait été autrefois assidu aux salles de spectacle : il avait gardé un goût de l'effet, comme quand, à table chez Dideii, il lui parlait de ses chasses au canard sauvage, en bombant la poitrine et brandissant sa fourchette.
— Comme je voudrais te ressembler, ma douce Nalje! Toi, du moins, tu sais parler comme tu sens.
— Mais non, je t'aime comme tu es...
Pourquoi te changerais-tu?
Elle évitait naturellement toute expression
outrée : quand elle avait dit qu'elle l'aimait de toute sa vie, elle n'éprouvait pas le besoin de rien ajouter ; et il ne doutait pas qu'elle ne l'aimât autant qu'un homme peut être aimé d'une femme. Mais voilà, lui qui éprouvait pour elle une passion qu'il n'avait eue pour aucune de ses maîtreses, il se souvenait parfois des mots brûlants dont quelques-unes l'avaient adulé. Alors il lui reprochait sa froideur; mais comme elle avait dit de lui, elle disait d'elle-même :
— Toi aussi, mon cher mari, tu dois m'aimer comme je suis...
Et encore une fois il sentait qu'il avait eu tort dans son orgueil. Elle était bien plus belle del'aimeravecla simplicité de sa nature, lui donnant toute son âme dans un baiser sans avoir besoin de s'étourdir avec des mots.
Même quand elle se taisait, ses yeux parlaient pour elle : elle avait une telle lumière limpide dans les prunelles qu'il y pouvait! lire, comme en un miroir, son tendre et fidèle attachement. C'était sa joie, étant à ses genoux, les bras noués à sa taille, de regar-
der longtemps leur double clarté vivante. Un frisson de vie profonde y vibrait, le léger tremblement du sable dans le cristallin d'une source. Et puis les ondes nerveuses s'étendaient : une mouillure perlait, la montée des sensibilités délicates de son être.
Gerpach, ce soir là, était rentré excité, en faisant craquer ses semelles dans l'escalier. La veille, Annan était allée payer son avantdernière paire de bottines, et déjà il s'en était commandé de nouvelles.
Tout de suite Annah s'aperçut que le pauvre Didi n'était pas bien : il avait un regard en dessous auquel elle ne se trompait. Elle vit venir une scène et soupira.
— Pourquoi soupires-tu, Natje? fit-il. J'aurais plus que toi le droit de soupirer et cependant vois, je ne soupire pas. je te fais bon visage. Je suis un homme patient et commode, moi; toi, tu es plutôt une femme nerveuse.
Il jeta son chapeau tyrolien derrière le fauteuil et puis, s'étant assis, il tenait avec les mains sa jambe levée.
— Vois donc, petite Annali. Mon cor me fait vraiment souffrir... si tu voulais bien me tirer mes bottines ?
Ce n'est pas une chose que Jorg lui aurait jamais demandée, mais un mari n'est pas tenu à tant d'égards. Comme elle s'occupait à dévider un écheveau, elle se borna à faire un signe vague avec la tête. Mais Didi voulait être obéi sur l'heure.
— Tu n'entends pas? Je t'ai demandé de retirer mes bottines.
Cette fois, il élevait la voix avec autorité.
— Je l'aurais fait déjà, dit-elle sans se lever, si tu m'en avais priée autrement.
— Mais n'es-tu pas ma femme devant la loi? 11 me semble que je te laisse assez de liberté pour avoir le droit d'exiger cette petite chose de toi.
— La loi ne dit pas que la femme mariée fera l'office d'une servante.
Il se tut une seconde et puis, haussant les
épaules, il eut un rire forcé.
— Eh bien, je le ferai moi-même, si pénible que soit pour moi cet exercice.
Il prit dans sa main droite le talon de son pied gauche et commença de tirer. Annah alors se mettait à rire :
— Allons, grand enfant...
Et ayant imprimé de légères secousses à la
bottine, elle tâchait d'en dégager le pied, sans lui causer de douleur.
— Je n'en serais jamais sorti tout seul, s'écria Didi après que la bottine fût tombée à terre.
Et maintenant, il appuyait sur elle un regard satisfait et rusé; il avait l'air de jouir de sa victoire.
— On voit bien que tu es le maître ici, fîtelle en haussant les épaules.
— Un triste maître, Annah...
Il l'attira par les poignets.
— Si seulement tu voulais me dire que tu n'as pas cessé de m'aimer un peu, je pourrais croire que je suis encore quelque chose dans la maison, dit-il presque humblement.
— Si c^est là ta pensée, tu peux être assuré que tu es toujours le maître ici, mon chéri.
Il lui baisait maintenant les mains avec une passion timide et gauche.
— Vois quel pouvoir singulier tu as sur moi... Il me suffit de t'entendre parler ainsi pour en oublier toutes mes peines... C'est que moi, je n'ai pas changé comme toi ; je t'aime toujours comme au premier jour, Annah.
— Comme au premier jour, dis-tu? Cependant, alors, tu étais un autre homme, un homme en qui j'avais confiance et qui luimême avait confiance dans la vie.
Il toussa dans le creux de sa main pour se donner le temps de chercher sa réponse.
— C'est vrai, j'avais confiance dans la vie. J'étais le fils du député. Je croyais qu'il n'en fallait pas plus pour me faire une place au soleil. Eh bien, il eût mieux valu pour moi être le fils d'un terrassier. J'aurais travaillé sans compter sur la chance... Elle a été jolie, ma chance : elle a fait de moi l'homme que je suis, un être nul qui ne compte pas plus pour les autres que je ne compte pour toi.
Il riait amèrement comme quelqu'un qui ne se fait point illusion sur le sort qui lui est départi en ce monde. Il s'était levé et mar-
chait par la chambre à pieds de bas, avec des coups de talon sourds sur le tapis.
— Est-ce que je ne sais pas que je suis de trop dans ta vie et qu'il y a quelqu'un qui attend que j'en sois sorti pour prendre ma place?... Voyons, Didi Gerpach, un bon petit mouvement, et tout le monde sera content !
A chaque mot qu'il disait, il tapait sur la table.
— Que veux-tu que je réponde? fit Annah. Tu es ridicule, tout simplement.
Elle mettait le couvert : il dut attendre que le bruit des assiettes eût cessé pour continuer à parler.
— Eh bien, s'écriait-il alors en frappant de nouveau sur la table, Didi Gerpach ne s'en ira pas !
Il trouva le diner détestable, réclama du thé avant d'avoir fini, et puis il allumait un gros cigare qu'il jetait presque aussitôt.
— Natje, dit-il...
Il semblait honteux de sa violence : il la regardait d'un air de prière.
— C'est que, écoute un peu, je ne me ferai jamais à l'idée que tu ne m'aimes plus.
Pense donc, il y a près de six ans que nous sommes mariés. Je sais bien que j'ai eu des torts envers toi, mais tu es si au-dessus de moi, j?ai pensé que tu me pardonnerais jusqu'à la fin... Dis-moi, ma Natje, est-ce que vraiment il faut renoncer à l'espoir d'une vie meilleure entre nous?
Il avait un mouvement d'épaules si las, si humilié qu'elle-même se sentait remuée par cette plainte que si souvent déjà elle avait entendue.
— Oui, voilà, est-ce que vraiment tout est fini à jamais? Mais alors qu'est-ce que je de viendrai sans toi? As-tu pensé à cela, chère Annah ?
— Tu me parles comme si je t'avais abandonné. Le voudrais-je que je ne le pourrais pas. Je t'aime d'un si grand attachement, mon pauvre chéri, que parfois je me demande si ce n'est pas à cause même de tout ce que j'ai souffert pour toi.
Elle finissait de desservir la table. Comme elle repliait devant lui la nappe, il l'attira brusquement par la taille et l'assit sur ses genoux.
— Reviens-moi, ma chère femme, je t'en prie, dit-il. Si je t'ai fait du mal, je l'ai bien expié aussi.
— Tout à l'heure tu agissais en maître et maintenant tu me supplies. Vois quelle peine on a à s'entendre avec un homme aussi mobile que toi. Cependant je ne te fais pas de reproche. Je me dis qu'entre toi et moi, la vie est comme cela et je ne t'en veux pas.
— Eh bien, reprit-il en la serrant contre lui, essaie une dernière fois. Toi seule peux faire de moi un homme. Si, ensuite, tu juges qu'il est nécessaire tout de môme que nous nous séparions, je m'en irai.
— Mais, cela, tu l'as dit cent fois déjà ! fitelle avec impatience. Il eût mieux valu pour tous deux nous séparer dès le jour où ta as commencé à me le dire.
— Je t'en prie, ne me parle pas ainsi : si tu savais comme j'en ai le cœur déchiré ! ... Bien qu'après tout, peut-être tu as raison... tu aurais cherché ton bonheur ailleurs.
Il ferma soudain les yeux comme à la vue d'un gouffre.
— Non, non, ce n'est pas vrai... Est-ce que
jamais je pourrais renoncera toi, maNatje? Pense donc comme je souffre depuis le temps... Je ne cesse pas de t'appeler dans ma pensée.
Et il ajoutait très bas, comme s'il était honteux d'avoir à demander cela :
— Je t'en prie, rends-moi cette chose que j'ai cessé d'avoir. -
Elle rougit jusque dans le cou, sous les petites mèches blondes. Toute sa pudeur de femme fut violée dans cette seule allusion à une chose qui avec lui maintenant était le péché.
— Je t'en prie...
Elle voulut lui échapper; mais soudain il lui mettait les mains aux genoux et tâchait de les écarter.
— Annah, je te veux, je meurs de toujours te désirer... Ecoute-moi, aie pitié... Gela te coûterait si peu.
— Tu sais bien que cela, je ne le veux pas, cria-t-elle.
— Toi, possible, mais moi... Est-ce que tu ne m'appartiens pas? Est-ce que devant Dieu et les hommes, tu n'es pas ma femme ?
Elle se débattait toujours.
— Laisse-moi, c'est odieux.
Mais lui continuait à la supplier du fond de sa vie :
— Annah... Je suis ton mari, je te veux. Serais-je devenu un tel objet d'horreur pour toi que même le baiser que doit une femme à son mari, tu me le refuses?
Elle fut sur le point de tout dire : elle le détesta de tout l'amour qu'elle avait pour Jorg. Et puis encore une fois sa ruse de femme la reprenait :
— Mon chéri, tu n'es vraiment pas raisonnable... Si tu savais quelle humiliation c'est pour moi de ne plus me sentir une femme libre !
— Non, non, s'écria Gerpach, ce n'est pas cela, c'est l'amour que tu as pour un autre. Ah! Natje, qui aurait cru qu'un jour tu aimerais un autre homme que moi ? Ne dis pas non, je sais tout, et cependant je ne veux pas que tu me dises rien. J'aime mieux avoir l'air de ne rien savoir... Mais, puisque tu me trompes avec lui, est-ce qu'il ne serait pas juste que tu le trompes avec moi ?
Mon Dieu! c'était vraiment là le cri désespéré d'un homme malheureux et qui consent presque au partage pour ne pas perdre tout entière la femme qui déjà s'est détachée de lui. Annan simplement se sentit blessée dans sa beauté d'amour.
— Mais ce serait un pacte honteux! criat-elle.
D'une fois il lui arracha le corsage ; l'étoffe craqua ; sa gorge jaillit et elle était demi nue entre ses mains. Cette fois, dans sa révolte, elle perdit toute prudence.
— Eh bien oui, c'est vrai, j'en aime un autro, tu me fais horreur!
Et avec ses deux poings elle le repoussait.
— Pourquoi me l'as-tu dit? gémit-il.
Il était sans colère : sa folie était passée ; en renonçant à elle, il sembla résigné à l'éventualité de l'autre amour. Lavie, la confiance profondément palpitèrent chez Annah : peut-être c'était là l'heure attendue où elle allait pouvoir dire à Jorg :
— A présent tu n'auras plus à mentir...
Et elle venait à Didi, les bras tremblants, s'offrant presque dans l'échange du sacrifice.
Mais Gerpach tout à coup se levait et portant les mains à sa gorge, poussait un cri:
— J'étouffe! j'étouffe !
Elle arracha sa cravate, défit son col, et d'une pitié immense, elle s'écriait :
— Didi! mon pauvre Didi!
— Va-t'en... qu'on appelle le menuisier.., Je veux le menuisier !
Encore une fois elle sentit la nécessité du mensonge.
— N'as-tu pas compris que je te mentais? Mais, comme les êtres faibles dans leurs crises d'énergie, Gerpach maintenant se butait.
— Le menuisier... Je ne veux plus être ta dupe... Nous nous quitterons...
— Eh bien soit... Il y a assez de temps que je suis ta victime... Je t'ai tout sacrifié, ma jeunesse, mon bonheur... Il est juste que je vive à présent pour mon compte.
Elle courut vers l'escalier et appela :
— Peetersen !
Le menuisier était dans l'atelier : quand il sut que c'était Gerpach qui le demandait, il monta rapidement. Didi aussitôt se lamentait.
— Ah! Peetersen... Peetersen! j'étais hier
un homme qui avait une femme ; je suis maintenant comme vous qui avez deux femmes sans en avoir seulement une... Sûrement j'en mourrai.
11 criait si fort qu'on pouvait l'entendre d'en bas. Et puis baissant la voix :
— Il doit y avoir là dans l'armoire quelque chose à boire... Au nom du ciel, venez-moi en aide. S'il n'y avait plus rien, vous trouveriez à la boutique... C'est cela, oui! quelque chose d'un peu fort et qui remonte son homme... Mais avant tout, mène-moi au lit, Peetersen... Je n'aurais jamais tout seul la force d'y aller... Ah! il y a encore une autre chose que je te demanderai... tu iras jusqu'à l'église et tu diras une prière pour moi...
Le menuisier secoua la tête.
— La prière ne sert à rien, monsieur Gerpach. Quand on a commencé à souffrir, il faut aller jusqu'au bout. C'est la loi, monsieur Gerpach, c'est la loi.
Didi recommençait à geindre.
— Voilà, tu dis là une vérité triste : tout le monde n'est pas fait pour le bonheur, menuisier. Toi et moi en sommes des exemples.
Et alors, vois-tu, il vaut mieux boire un petit coup, n'est-ce pas?... Tu as bien un peu de monnaie sur toi, il y a longtemps que ma femme tient l'argent... Je te le remettrais à la première occasion... Ce n'est pas moi qui te ferais tort d'un centime.
— Bon, bon, ce n'est pas tant ça, monsieur Gerpach, mais, quand j'ai ma raison comme aujourd'hui, je pense que boire de l'alcool, c'est vendre son âme au diable : alors je ne voudrais pour rien au monde que par ma faute, quelqu'un pût tomber dans le péché... Il n'y a pas plus de deux jours, j'ai été là-bas où vous savez bien, là où celle qui est ma femme mène sa misérable vie... Je l'ai cherchée pendant toute une après-midi et enfin je l'ai trouvée chez un de ces marchands de poisons... Quand elle m'a vu, elle m'a frappé le visage avec son poing... Moi je disais toujours : « Ma pauvre femme, ma Mietje d'autrefois, ne me reconnaissez-vous donc pas? »Et elle criait : « Tu es le démon, tu es mon meurtrier, tu as tué la vie et tout ce qu'il y avait de bon en moi! » Je ne savais que trop ce qu'elle voulait dire.
« Elle a'bu encore un grand verre, et c'est horrible à dire, moi aussi alors j'ai bu comme elle. J'ai fini par être aussi soûl que cette pauvre femme... Dans la nuit, je me suis réveillé au fond d'une écurie, près d'un cheval. Je ne sais comment j'ai pu aller jusque-là.
Un sanglot lui remontait de la gorge comme un seau d'un puits, et quand il pouvait parler,, il disait :
— Tout cela est arrivé par ma faute. Si bas qu'elle soit tombée, elle vaut cent fois mieux que moi. Je l'ai renvoyée comme je l'avais prise, sans presque rien... Elle n'avait jamais appris à travailler. Sitôt qu'elle mettait la main à un ouvrage, je lui disais : « N'as-tu pas une servante, ma chère Mietje? » Moi, j'étais presque riche en ce temps, avec mon travail. Et puis je l'ai abandonnée à die même. J'ai demandé le plaisir et l'oubli à une autre femme. Ensemble nous avons bu et mangé sans nous priver de rien. Monsieur €erpach, pardonnez-moi : je vous donnerais un doigt de ma main si c'était nécessaire ; au point où j'en suis, un doigt en moins d'ailleurs ne serait pour moi qu'un demi mal, ;
mais je n'irai pas à la boutique. Gela, non. je vous jure, pendant tout le temps que j'aurai ma raison, je ne le ferai pas. Monsieur Gerpach au nom de votre salut, ne buvez plus jamais...
— Porte-moi au lit d'abord : tu sauras ensuite ce que je pense de tout cela.
Le menuisier le prenait sous les jarrets et les aisselles; mais il ne parvenait pas tout de suite à le soulever; il lui était venu un tremblement dans les mains depuis qu'il avait perdu sa force tranquille de colosse.
— Entre toi et moi, il y a tout de même une différence, lui dit Gerpach, après qu'à pas lourds le menuisier eût traversé la chambre et l'eût enfin laissé tomber sur le lit. Considère un peu ceci : toi, tu es le menuisier et moi, je suis Gerpach, le fils du député. Ce qui est bon pour moi peut être mauvais pour toi. Moi, je puis boire longtemps sans qu'il en résulte un scandale public : c'est une affaire d'éducation. Toi, au contraire, tu esivre-mort dès le cinquième verre. Voilà ce que je voulais te dire; ne le prends pas en mauvaise part.
Le menuisier baissait la tête comme le bœuf sous le joug.
— Vous avez raison, monsieur Gerpach, dit il après un instant de réflexion, puisque vous avez été aux écoles. Moi, je ne suis qu'un homme qui met des clous dans du bois. Et tout de môme si jamais je recevais de vous de l'argent pour ce que vous me demandez, cet argent me brûlerait les mains.
— De ce côté-là, tu peux être tranquille : tu aurais tout le temps de t'y faire.
Didi riait en parlant ainsi, comme un homme qui, depuis longtemps, a pris le parti de ne rembourser qu'à des intervalles irréguliers l'argent emprunté.
— Je vois que monsieur Gerpach a toujours le mot pour rire, fit humblement le menuisier.
En ce moment ils entendirent pleurer dans la chambre voisine.
— Oh! oh! dit Dideri, je crois que c'est à cause de moi que ma pauvre Annah encore une fois est malheureuse... Je vous en prie, menuisier, ouvrez la porte doucement et voyez si c'est bien madame Gerpach qui est là.
Le menuisier s'en allait sur la pointe des pieds jusqu'à la porte et revenait lui dire :
— Je n'ai pas vu son visage; mais c'était une personne delà tailledemadameGerpach... Voyez-vous, monsieur Gerpach , cela encore est le mal : il ne faut jamais faire pleurer une femme.
Dideri alors se laissait couler à bas du lit : il ouvrait la porte à son tour.
— Ecoute, Annah : j'ai été un peu vif, je t'en demande pardon... Cet homme-là vaut mieux que sa condition : ce qu'il dit n'est pas aussi bête qu'on pourrait le croire. Maintenant tu peux être assurée que je ferai tout selon ton bon plaisir... Près de toi, je serai encore heureux d'être malheureux.
11 lui prenait la main et elle le regardait tristement, sans rien dire. Elle ne se sentait plus le courage de lui répéter qu'il y avait assez de temps qu'elle était sa victime.
Le vent devenait plus salé : une grosse marée quelquefois faisait passer un flot de mer tourmenteux dans le fleuve. Alors il sentait le varech et la moule jusque dans les terres. Maintenant aussi les courlis tournoyaient pardessus les vases à l'approche du gros temps. Cependant il y avait encore de jolis matins clairs, avec des ciels d'un bleu rosé ; dans les roseaux, de longsvols d'étourneaux niaient des sons surets, très doux, comme un air de violon. Les premières grives avaient passé.
C'était le bon temps pour Jorg Sangue. Il
partait avec son fusil, il faisait de grandes marches le long des berges. Doum, pincé par les rhumatismes, parfois s'arrêtait en poussant un petit cri triste. Jorg lui disait un mot et ils repartaient. Padde, lui, avait reçu une raclée récemment : Jorg Sangue un jour l'avait surpris, vidant son whisky avec la fille qui aimait tant le soldat Tybalt. Il riait à l'idée que celui-là aussi, après lui, y avait passé.
— A-t-elle au moins un nom pour toi ? avait-il demandé.
Le boy avait haussé les épaules. Il était donc des êtres qui, entre eux, n'éprouvaient pas le besoin de se donner un nom ? Maintenant Jorg l'occupait à rentrer du bois pour la mauvaise saison.
Çà et là il tirait une bécassine ou une sarcelle : Doum jappait et allait la chercher à l'eau. C'était bien là sa vie sauvage d'autrefois, la vie d'un homme qui a quitté le monde pour se conformer à sa libre fantaisie. Quand Jorg avait payé son permis de chasse, il croyait ne plus rien devoir aux individus vivant en société.
Maintenant on faisait de grands feux dans
la petite maison: toujours Padcle était en train de jeter du bois dans l'âtre. Jorg, en rentrant de la chasse, quittait ses bottes et vidait trois ou quatre gobelets de thé chaud. Il aimait lire près de la cheminée des livres qui avaient trait à la vie des bêtes, ou bien il riait tout seul en feuilletant un vieil auteur comique. Il lui arrivait aussi de se passionner pour un roman que lui avait apporté Annah Gerpach: il aimait surtout les livres où les gens raisonnaient sur la vie et l'amour. L'été, dans les roseaux, bercés par la barque, ils préféraient lire des vers. C'était elle qui toujours lisait : autrefois aussi elle avait fait cela pour son mari; mais à la longue, celui-ci s'était dégoûté de la lecture. Sa voix était musicale et claire, une voix qui correspondait à son charme de vie gentille et douce. Alors Jorg fermait à demi les yeux et était heureux. Il y avait déjà des mois de cela.
Le vent soufflait raide sous les portes : toute la maison tremblait ; et puis ce furent des rafales de neige. Le boy et le chien ronflaient en boule près de la flamme : à la fin lui aussi s'endormait d'une paix d'enfant. Et le lende-
main de nouveau il revêtait sa casaque de peaux de renard, chaussait ses hautes bottes que lui-même avait doublées de panoufle ; et il allait devant lui, comme un roi barbare.
Tout de même quelque chose avait passé : il avait perdu sa belle joie bruyante, sa joie qui résonnait comme le vent sur le fleuve. Son humeur s'était assombrie. Voilà, Jorg Sangue pensait toujours à sa chère Annah qui ne venait plus. Si encore il n'avait pensé qu'à elle ! Mais presque aussitôt il se mettait à penser aussi au pauvre Gerpach.
La dernière fois qu'ils s'étaient vus, c'était un soir « au Faisan Doré », chez Wilms. Sangue était parti dans l'après-midi avec la pensée qu'il le trouverait à la taverne. Didi était déjà un peu lancé : ils avaient bu ensemble et au moment Gerpach avait dit singulièrement:
— Si je te demandais quelque chose qui serait un sacrifice pour toi, est-ce que tu le ferais, Jorg, comme moi-même si tu me le demandais ?
En parlant ainsi, il lui serrait la main. Il n'aurait pu exprimer autrement cette idée :
« Rends-la moi, Jorg Sauguo, si tu ne veux être plus longtemps le plus déloyal des anus. Ma vie, mon triste bonheur sont à ce prix. »
— Oui, sur mon honneur, avait répondu Sangue.
Lui aussi était un peu gris. Alors Gerpaoh s'était mis à rire :
— I^h bien, jo te remercie; unjour ou l'autre j'irai te reparler de cela.
Bon pour une l'ois que l'entretien eût fini comme cela! Mais le jour où Gerpaoh lui demanderait vraiment de lui rendre sa femme, dirait-il encore :
— Sur mon honneur, oui !
Ce jour-là, il serait bien obligé de prendre un parti. Quitter Annah...?Rien que d'y songer, il se roulait sur son lit, mordait ses poings.
— Ma Natje !
Ou bien il regardait fixement son rifle.
— Deux balles...
Et puis une après-midi de givre, il s'entendit appeler dans le bois. Il reconnut sa voix, courut à la porte toute gelée jusqu'au
2't6 LE DROIT AU BONHEUR
près du feu. Dieu ! s'étaient-ils aimés dans la chambre chaude, devant le beau paysage étincelant qu'ils apercevaient par les vitres.
Elle lui avait raconté la scène qu'elle avait eue avec Dideri. Elle n'osait plus lui affirmer que son mari ignorait leur liaison, bien qu'il n'eût point prononcé le nom de Jorg.
Elle avait gardé sa même confiance dans l'avenir: il y avait une si claire vision de vie heureuse dans ses yeux limpides qui regardaient loin ! Elle lui redisait si gentiment, toujours :
— Tu verras, la vie arrangera tout cela.
— La vie, Annan!... Et il pensait :
— Gela... cela... mais c'est le malheur de Didi Gerpach !
S'il se fût agi d'un autre homme, il l'eût emmenée ; ils seraient partis ensemble pour un coin du monde où il y aurait eu aussi un fleuve, des canards sauvages et une petite maison.
— Mais voilà, petite Annah... Il y aura toujours Dideri...
Il mit ses poings dans ses yeux et pleura de grosses larmes.
Qui aurait jamais pensé qu'une petite femme comme elle dût remonter constamment un garçon de la force et de l'âge de Jorg Sangue ? Elle était obligée de faire pour lui ce qu'elle avait fait si souvent pour Gerpach. Il y avait presque de la maternité dans son amour suret tranquille. Aucune autre femme n'aurait pu dire aussi bien qu'elle :
— Mon petit mari, je suis déjà à toi tout seul... le reste ne peut manquer de venir.
Et le reste, c'était le rêve de la vie à deux, ]a joie de s'appartenir franchement, l'oubli de tout ce qui les avait séparés autrefois. Elle lui parlait de cela avec tant d'assurance qu'il finissait quelquefois encore par le croire lui-même.
Il cessa de pleurer; et quand près d'elle, il se roulait la tête dans la chaleur de son corsage, répétant longtemps son nom. s'en grisant comme d'une musique:
— Annah... ma Natje...
Doucement il chatouillait la chair de ses poignets sous la manche de sa robe.
Annah repartie, de nouveau Jorg se sentit affreusement seul. Si une autre femme qu'elle lui avait dit qu'elle l'aimait et si celle-là avait été libre, il l'eût prise avec lui dans sa maison : peut-être un enfant serait venu... une famille.
Alors il se mettait à rire :
— Moi, un homme sauvage...
Non, il n'aimerait plus aucune autre femme après sa Natje. Avec celle-là, c'était bien pour la vie.
Aux bons jours, Jorg poussait sa barque jusqu'à la calangue, sur l'autre rive. C'était à trois quarts d'heure environ des chantiers : des barques de pêche y faisaient une petite marine comme dans une miniature de port. Il venait là aussi, depuis le commencement des travaux, de lourdes gabarres qui déchargeaient des matériaux.
Jorg amarrait : quelques minutes de marche, et il pouvait dire qu'il était dans sa petite cité. Il allait fumer une pipe chez l'un des contre-maîtres : c'était, celui-là, un amateur d'oiseaux dressés : il en avait qui auraient
donné la réplique à un avocat. A la longue, Jorg et lui avaient fini par ne plus s'entretenir que de cela.
Jorg n'était plus le même homme qui avait conçu le plan de la Cité du bonheur : il était lui-même, en ce temps, plus près de la vie, de la confiance. L'œuvre était sortie de son amour comme le mâle, chez les oiseaux, chante la victoire de son orgueil. Et puis, en passant par les mains de Mane Lei, l'idée avait changé de caractère. Le constructeur n'avait gardé que le type de la maison conçue par Jorg : il lui avait enlevé la poésie qu'elle aurait eue parmi les pelouses, les arbres et les fontaines. En retour, il avait vraiment jeté les fondations d'une ville, d'une grande ville qui plus tard s'appellerait de son nom. Qui se souviendrait alors que c'était un certain Jorg Sangue qui, le premier, en avait eu la pensée? Ni Annan ni lui peut-être n'existeraient plus.
Le vieux, toujours si occupé, trouvait tout de même le temps de venir quatre ou cinq fois la semaine. Quand le long des routes, on voyait passer un carrosse démodé, traîné par
deux gros chevaux pileux, on savait qu'il allait là-bas visiter les travaux. Même les trajets les plus longs, Lei les faisait dans sa voiture. L'homme qui avait construit six à huit lignes de chemin de fer, craignait de prendre un train.
Avec lui, d'ailleurs, on ne chômait pas. Des bûcherons abattaient les arbres dans le bois; une armée de terrassiers creusaient le sol pour les fondations. Au loin dans le pays, on parlait de la ville qu'allait bâtir Mane Lei. Il semblait hautement louable qu'un homme comme celui-là, qui avait eu constamment la chance, s'occupât d'assurer du travail aux ouvriers du pays. On était généralement d'avis qu'une fois les premières maisons debout, le constructeur irait occuper un siège au Parlement.
Jorg aurait bien voulu trouver là un emploi pour Gerpach. Bien que son oncle eût à la fin accepté de majorer sa pension, il était presque toujours sans argent au bout de la première quinzaine du mois, comme parle passé. Jorg alors lui passait de l'argent pour ses cigares et son whisky. Il aurait bien voulu
aussi venir un peu en aide à Annah, mais sur ce chapitre, elle ne voulait rien entendre : une fois pour toutes, elle lui avait dit qu'elle n'admettait pas qu'il fut jamais question d'argent entre eux. Une occupation rémunérée pour le mari aurait tout arrangé : malheureusement c'était toujours à l'oreille sourde du constructeur que Sangue était obligé de s'adresser.
La mauvaise saison tira à sa fin : il commença à repasser des vols d'oiseaux par dessus le fleuve. Les eaux, sous les bourrasques, se rebroussaient bien encore quelquefois : mais ce n'était plus l'horrible bise de l'hiver."
Jorg Sangue passait des heures à regarder à travers les vitres les gros nuages noirs naviguant au ciel. Dans un mois, pensait-il, ils seront légers comme des flocons de fumée. Trois fois la semaine il passait l'eau; c'était toujours le soir : pour se voir plus souvent, ils se donnaient maintenant rendez-vous un peu en dehors de la ville.
Et puis un petit prunier sauvage, à l'entrée du bois, se mit à fleurir; tous les autres
arbres le regardaient étonnés, comme si celui-là n'eût pas consulté le calendrier.
Une après-midi, comme Jorg était sur le seuil de la maison, il vit arriver Annah toute chargée de fleurs et de gâteaux.
Il eut un cri.
— Toi !
— Tu devines?
Il levait les épaules et secouait la tête.
— Méchant qui oublie notre anniversaire ! Deux ans, deux ans déjà depuis le jour où,
pour la première fois, ils s'étaient aimés ! Une fois il lui avait dit devant Dideri :
— Ne viendrez-vous voir ma cabane, madame Annah Gerpach?
Elle était venue : ni l'un ni l'autre jamais n'avaient pu s'expliquer comment si vite elle avait été à lui. Il l'avait regardée avec des yeux fous : elle avait fermé les siens en avançant ses lèvres : aucun baiser encore ne lui avait donné, à lui, un tel vertige d'infini.
C'était bon, se rappeler de tout cela, assis l'un près de l'autre, devant la table!
— Vois donc quelle femme j'ai été tout de suite pour toi, moi qui jamais n'avançais ma
bouche pour Dideri... dit Annah en lui passant un gâteau auquel elle avait mordu.
Cependant je ne croyais pas t'aimer, l'heure avant celle-là : tu étais l'ami de Dideri et tu me plaisais, voilà tout... Une fois seulement j'ai pensé : « Ça doit être doux, dormir dans ses bras ! »
— Même après il y a eu des jours où il me semblait que tu ne m'aimerais jamais... Tu chantais toujours comme pour te moquer de moi. Quand je voulais te prendre, tu m'échappais des mains. Je médisais : « Celle-là est pareille à toutes les autres femmes. » Je te détestais par moments.
Tous deux riaient.
— Oui, c'était un sentiment singulier comme si je me défendais : je sentais que c'était fini de ma liberté, que j'avais maintenant un maître... Avec Didi, c'était autre chose.
— Rappelle-toi, ma Natje, que je te regardais toujours quand je venais. Je te voulais déjà : mon amour est entré en toi par tes yeux. J'agissais là en vrai homme sauvage : tu me paraissais une proie désirable. Je ne pensais pas que Gerpach pourrait en être mal-
heureux un jour. Cette idée ne m'est arrivée que plus tard.
11 l'avait prise sur ses genoux : il tenait sa petite gorge dans ses mains.
Et à son tour, elle disait :
— Cela nous parut si simple de nous aimer. . . Aucun de nous deux n'avait réfléchi. Une fois comme je rentrais, Didi me dit : « Tu n'as plus les mêmes gestes... Il me semble que tu es une autre femme. » Pourtant je n'étais pas encore" ta femme à toi tout seul en ce temps.
Pourquoi, lui qui ne se croyait pas jaloux de Dideri Gerpach, demandait-il tout à coup :
— Est-ce que tu peux me jurer que jamais tu ne t'es plus donnée à ton mari, Annan?
— Jamais, je te le jure, mon cher homme, depuis le jour où je me suis reprise.
Bon Dieu! comme elle disait simplement cela! Il était heureux : il lui baisait les joues, la nuque, les bras. 11 l'aimait et la désirait comme au premier jour.
— Vois-tu, un homme comme moi n'est pas digne d'une femme comme toi...
Elle lixa les yeux profondément sur lui.
— Ne m'as-tu pas toujours été fidèle, toi ? fit-elle.
« Moi, songeait-il, j'ai pris la première fille qui passait. »
Comme il riait sans répondre tout de suite :
— Non, dit-elle en agitant la tête, ne réponds pas : tu pourrais mentir. Après tout, qu'importe! Je t'aime assez pour nous deux.
— Tu n'aurais pas dit cela autrefois...
Il y avait une si grande douceur sur son visage tandis qu'elle lui disait :
— C'est que je t'aime mieux à présent.
La chambre sentait le lilas et la jacinthe; il y avait aussi sur l'armoire une petite assiette de champignons frais, d'une odeur de printemps. C'était Padde qui les avait découverts à la limite du bois.
Annah, en regardant l'assiette, tout à coup pensa à Dideri.
— Pourquoi n'irions-nous pas aussi faire une cueillette au bois? dit-elle. Pense à sa joie quand je lui dirai : « C'est avec Jorg que j'ai été les cueillir pour toi. »
— Tu oserais?
— Mais puisque c'est lui-même.. . Comment ! je ne t'ai pas dit?
Il y avait un. peu de temps déjà que Gerpach se plaignait de ne plus le voir. Le matin, il avait dit à Annan :
— Si tu savais comme cela me peine de le croire fâché contre moi...
Jorg, entendant cela, devint très pâle.
— Que dis-tu là? C'est bien ainsi que t'a parlé Dideri?
Il marcha à grands pas dans la chambre et puis, jetant son poing dans le vide :
— Une femme a fait de moi un traître et un lâche! cria-t-il.
Elle le regarda et elle ne répondait pas immédiatement. Ses lèvres tremblaient; le sang s'était retiré de ses joues, comme si elle avait été frappée en plein bonheur et que son cœur se fût arrêté.
— Eh bien, dit-elle à la fin, je m'en irai, si tu le veux.
Encore une fois c'était la douce Annah, si résignée, qui avait parlé là.
De toute sa passion brutale et tendre, aussi-
tôt il l'enfermait dans ses bras. Sa poitrine était soulevée de cris et de soupirs.
— Essaie seulement.
Avec ses petits os sous sa peau fine, elle avait mal délicieusement dans son étreinte furieuse comme une bourrasque. Tout son être se rendit dans un sourire.
— Est-ce que je ne suis pas à toi jusque dans la mort?
— Dans la mort, Annah ?
Ils semblèrent avoir parlé tous deux d'une île bienheureuse où, loin des naufrages, on aborde pour l'éternité. Il la serrait moins fort: sa main planait par dessus les cheveux dont elle lui touchait l'épaule. Ni l'un ni l'autre ne parlaient plus.
Jorg eut l'impression qu'il tenait contre sa poitrine une âme plutôt que la forme tangible d'un corps. La fureur charnelle se fondit dans le sentiment presque religieux dont il eût enveloppé une épouse spirituelle.
D'un souffle, il disait :
— Pas la mort, ma chère femme, mais la vie I
Elle releva la tête, frémissante.
— La vie, oui, toute la vie devant nous f
La chambre fut trop petite pour l'excès de leur sensibilité : ils allèrent sur le seuil et de là ils regardaient le grand paysage tranquille du fleuve. Un air limpide lavait leurs yeux ; les eaux an vent frais se ridaient; les courants ressemblaient à des nages de gros poissons violets. Tous les sansonnets sifflaient dans les roseaux. Déjà le brouillard montait des fonds. C'était si doux qu'ils croyaient voir sous le ciel paiement bleu, frisotté de nuées, l'image de leur propre vie là-bas flottant avec les lents bateaux où un marinier chantait.
— Porte-moi jusqu'au bois, dit-elle.
11 fit de son bras une corbeille : elle avait croisé les mains à son cou et il allait, droit sous le fardeau léger. L'ombre vaporeuse du bois s'étendit; ils furent grisés de l'odeur vineuse des chênes. Puis, ses mains se dénouèrent : elle lui glissa de la poitrine, il l'attira vers le tertre vert dans le taillis.
Un pommier sauvage au dernier printemps y avait neigé sur leur amour. Le jour qu'il y était allé avec la fille qui n'avait pas de nom, c'était déjà l'été ; il se rappela qu'un séneçon fleurissait là où elle était tombée.
Annah disait :
— Chaque fois que tu m'as menée dans ce bois, je t'ai aimé un peu plus.
— Figure-toi, dit-il en riant, une singulière fille, un petit être sauvage une fois est venu ici avec le boy.
« Si elle ment à Dideri, pensait-il, pourquoi serais-je obligé de lui dire la vérité à elle? »
Il lui avait pris le corsage : il l'avait fait ainsi avec cette petite, et maintenant c'était Annah qui lui donnait son amour à cette même place.
— Mon doux mari...
En lui-même il proféra une injure pour
cette fille qui était venue s'offrir et ne lui était pas demeurée fidèle. Elle était de celles qu'il fallait battre comme les bêtes silencieuses. Un goût acide lui monta à la bouche : il eut soif de sa petite chair qui avait l'odeur da hallier. C'était là pourtant le même Jorg qui tout à l'heure avait en avec Annah le grand frisson religieux de l'amour.
Il n'avait pas honte, il éprouvait plutôt de la fierté. Une voix en lui disait : « Maintenant
tu es vraiment libre. » Oui. pensait-il, à présent je sais que je suis mon maître, puisque cette chose qui est arrivée, je l'ai voulue ainsi. Aucune autre n'aura de moi que ce que je voudrai bien lui donner.
Annan, avec l'abandon d'une confiance sans limites, se serrait contre sa poitrine. 11 était aussi bien trop tard maintenant pour cueillir des champignons.
— Allons-nous en, dit-il, ne restons pas ici plus longtemps. Là-bas, c'est la grande prairie, c'est l'air libre. Je t'assure, chère Annah, suis-moi.
De nouveau encore une fois, il l'aimait très purement.
Le soir tomba, une lumière de silence régna comme une bénédiction. Les vaches, blanches comme des tèles de lait, soufflaient à ras de la terre. Elles s'avançaient jusqu'aux barrières, d'un pas élastique et grave qui faisait sortir les vers du sol. En même temps une odeur de menthe et de musc montait.
Le gros petit homme, en passant, regardait dans la boutique du pâtissier : il y avait là un consommateur qui se faisait servir sur une assiette six petites tartes aux fruits. Une autre assiette, vide celle-là, était devant lui sur la table près d'un verre de vin . Le consommateur riait avec une femme qui avait été belle et qui se tenait debout dans le comptoir.
Le gros petit homme poussa la porte et s'écria joyeusement :
— C'est Dideri Gerpach, sur mon honneur I
Gerpach parut un peu ennuyé d'être surpris s'empifïrant de gâteaux.
— Wilms !
Il avala si précipitamment une des tartes qu'il demeura un instant la jbouche ouverte, se demandant si le morceau allait passer. Wilms, en bon camarade, lui tapa dans le dos, . et enfin le morceau descendait.
— C'est que, vois-tu, disait-il, ma femme a dû sortir ce matin, je n'ai pu attendre le déjeuner. 11 me faut une heure de marche au moins pour rejoindre un ami qui m'attend quelque part.
Il ne disait pas qui.
— Jorg Sangue, hé? interrogea le tavernier en jetant à la pâtissière un regard malicieux.
Non, ce n'était pas Jorg.
Une vieille dame entra et commenda dix chaussons aux pommes qu'elle priait la patronne de faire porter chez elle. Gerpach profita de cette diversion pour attirer Wilms vers le fond de la boutique.
— Je sais bien qu'il vaudrait mieux que je te fasse un petit acompte sur ce que je te dois, mais cela viendra en son temps. Mon oncle se fait vieux ; je te réglerai le tout en une fois.
Aussitôt Wilms prenait un air attristé.
— Ah ça, pour qui me prend donc Dideri Gerpach ? Ai-je jamais manqué de confiance en lui?
— C'est que c'est une petite somme déjà !
— Peuh ! un billet de mille, une misère pour le fils d'un député...
— Il y a aussi les intérêts.
— Bon ! bon ! ne parlons plus de cela. Et même, bon Dideri, s'il te fallait encore une cinquantaine d'écus, je suis toujours là. Wilms ne compte pas avec les amis.
— Voilà, c'est vrai, tu ne comptes pas, toi. Justement, j'allais passer te demander... vois-tu, oui, si tu pouvais seulement m'avancer une centaine de francs... Est-ce trop? Je réglerai le tout à la première occasion.
Wilms gaîment lui frappait sur l'épaule. En clignant de l'œil, il lui coulait dans l'oreille :
— Comme tu voudras, mais, crois-moi, ne me fais plus d'infidélités : quand tu voudras te payer des gâteaux, viens les manger chez moi; tu ne seras pas obligé comme ici de les payer au comptant.
Dideri se mettait à rire.
— C'est que, décidément, je buvais un peu trop chez toi. En avons-nous passé des journées à vider tes tonneaux !
A son tour il manifestait une gaîté expansive : il semblait avoir oublié que quelqu'un l'attendait hors de la ville.
— Voilà comme nous t'aimons, nous, tes vrais amis, s'écriait le tavernier. Je t'assure, c'est comme cela qu'il faut prendre la vie.
11 avala un quartier de tarte aux mirabelles.
— Ma foi, puisque tu y es, autant m'en payer un morceau aussi... Ce n'est pas cela qui te ruinera...
Et puis, reprenant son idée :
— Vois-tu, depuis un peu de temps, tu n'étais plus le même homme, tu avais une mine d'enterrement. Mon Dieu ! s'il fallait se mettre l'âme à l'envers pour tout ce qui vous arrive I Demande un peu son avis à Jorg Sangue : celui-là est un philosophe, il prend la vie par le bon côté.
Là-dessus il le secouait comme un prunier duquel on veut faire tomber les prunes.
— J'aimerais autant que tu ne me parles
pas de Jorg, dit Gerpach dont la gaîté était tombée.
— Bon ! bon ! c'est comme tu voudras. La pâtissière, qui était allée transmettre
la commande à ses garçons, rentra et ils se turent. D'ailleurs Wilms avait à faire au dehors; c'était jour de foire; il avait pris rendez-vous avec un fermier pour traiter d'une livraison.
— Tape là et comme c'est dit !
Il tira la porte sur ses talons : Gerpach mangea encore trois gâteaux. Il se penchait quelquefois pour regarder si le gros homme ne le guettait pas. Et puis, ayant payé sur son dernier louis, il gagna la chaussée qui menait au village où il devait se rencontrer avec le menuisier.
Sa bonne humeur était tombée ; il pensait : « Voilà, oui, pour tout le monde je suis le fils du député. Je ne serai jamais autre chose. Un homme qui a un métier du moins est son maître... »
Il n'avait pas l'air de se rappeler que depuis deux jours Annah ne cessait de pieu-
rer ; ils n'avaient eu pourtant aucune scène ensemble.
Il y avait un marché dans le faubourg qu'il dut traverser. Des porcelets grouinaient, parqués dans des clôtures volantes. Par moments, un acheteur allongeait le bras et tâtait dans le tas. Un remous agitait les chairs roses d'où montaient d'aigres glapissements. Les légumes, les beurres, les fromages, les quartiers de lard s'amoncelaient sur des tréteaux. Ailleurs c'étaient des établis de camelots vendant des aunages. Un vieil homme invitait les gens de la campagne à pénétrer dans une roulotte où une diseuse de bonne aventure tirait les cartes.
— Si j'entrais, se dit Gerpach, peut-être je connaîtrais ma vie.
Il mit le pied sur l'échelle de bois : un paysan le poussa pour passer avant lui; quelques instants plus tard, sa destinée lui eût apparu. Tout à coup il éprouva un terrible serrement de cœur. Nettement il eut la conscience que son malheur lui y^enait de Jorg et de sa femme.
Le vieil homme le regardait avec des yeux
tristes en crachant derrière sa main. Non, il n'entrerait pas : il y avait si longtemps déjà qu'il ne voulait rien savoir!
Il fat pris d'un dégoût de la vie. Par la porte ouverte d'un débit, une odeur de liquides frelatés s'exhalait ; il entra, demanda un verre d'alcool. D'autres gens à côté de lui buvaient aussi. Un cri soudain monta de la rue : tous arrivaient voir sur le seuil. Un pauvre diable, convulsé par un accès de delirium tremens, écumait. Voilà bien le peuple, c'est dégoûtant, pensa Didi. Il avait oublié que quelquefois on était obligé de le ramener chez lui.
Il régla et se mit à marcher avec précipitation. Ses perceptions étaient plus fraîches depuis qu'il avait pris de l'alcool. Sa sensibilité aussi doucement s'exaltait. Les maisons s'espacèrent : il ne retint plus ses larmes. Sa chère, sa pauvre Annah qui l'avait tant aimé et maintenant se détachait de lui ! A qui la faute si ce n'était à lui-même ? Il l'avait bien voulu.
A demi voix il répétait deux noms :
— Jorg... Annah î...
C'était, tout au fond de lui, une peine presque douce, résignée, pour une chose qui n'avait pas de dessin défini dans son esprit. 11 n'était pas malheureux : tout ferment humain sembla s'être dissipé. Il pensait à eux comme à des êtres lointains, hors de la vie. Cela se mêlait à une idée qu,i, elle aussi, demeurait nuageuse et qu'il n'aurait pu formuler avec des mots. Ses yeux glissèrent sur le paysage : il regarda longtemps sans la voir une vache qui pâturait dans un petit champ.
Il disait toujours :
— Voilà ce qu'il faudrait faire.
La vache avança sur lui et il s'en alla. Au bout d'un petit temps, il aperçut, assis sur un tas de pierres au bord de la route, le menuisier qui aussitôt venait à lui.
— Ah ! monsieur Gerpach, comme c'est bien ce que vous faites là pour un pauvre homme comme moi! Est-ce que j'ai seulement mérité que vous preniez en pitié mes misères ? Moi, un être si obscur, si coupable !
— Mais chacun a ses misères, Peetersen. Le tout est de faire à temps ce qui doit être fait.
C'était une parole comme il y en a tant et que chacun peut appliquer à sa vie.
L'histoire du menuisier occupait si fortement l'attention et généralement on se montrait si sévère à l'égard de l'intérêt que lui portait Gerpach que maintenant ils évitaient de se montrer ensemble. C'est pourquoi cette fois-là, ils s'étaient rejoints en dehors des portes de la ville.
Ils marchèrent côte à côte pendant un quart d'heure environ sans rien se dire. Le menui sier heurtait de ses lourdes semelles le pavé; Gerpach, sensible des pieds, avait pris l'accotement de terre. Çà et là il se baissait pour ramasser un brin de serpolet qu'il froissait dans ses mains, trouvant à la plante une odeur de cuisine. Alors il pensait à Annah et soupirait : elle seule savait accommoder un lapin rôti.
Tout à coup il prit la grosse main du menuisier et la serra fortement entre les siennes : on voyait bien qu'il avait envie de lui dire quelque chose ; et puis encore une fois il soupira et se tut. Mais Peetersen crut que c'était là, de la part de Dideri, un signe de sympathie :
— Merci, monsieur Jorg, dit-il, c'est bien de l'honneur pour moi.
Celui-là s'en allait comme un vieux bœuf, la tête en avant de son corps cassé en deux : on ne pouvait savoir s'il pensait à quelque chose.
Il y avait, à trois lieues de là, une ville où une femme misérablement se mourait; il ne préparait pas de phrases, comme l'eût fait Gerpach pour l'instant où il se retrouverait en sa présence. Il subissait simplement la loi intérieure qui le poussait vers cette femme qui avait été la sienne. L'unique idée toujours vivante en lui, c'est qu'il avait fait le mal et qu'il aurait voulu donner de sa chair autant de morceaux qu'il existait d'années depuis le jour où il avait amené une autre femme dans son ménage. C'était un état de conscience qui à la longue s'était substitué à tout autre sentiment de la vie. On racontait qu'après avoir longtemps cherché sa femme de divers côtés, il l'avait finalement trouvée dans une maison mal famée au fond d'une rue du port. Il était venu là à plusieurs reprises, lui offrant de la reprendre et d'aller vi-
vre avec elle. Un jour elle avait disparu: il l'avait épiée, puis découverte dans un autre logis où s'était passée entre elle et lui une scène si atroce que rien que d'y penser, le menuisier tremblait de tous ses membres. Maintenant il tentait un dernier effort. Dideri Gerpach avait accepté de l'accompagner, par compatissance réelle pour ce pauvre homme qui pouvait si peu compter sur ses moyens oratoires. Us marchaient depuis une demiheure quand Gerpach commença à sautiller à la pointe de ses bottines : il geignait comme un enfant: tous deux s'assirent sur le bord de la route. Lé vent s'était élevé, un vrai vent de tempête et qui faisait ronfler les arbres comme des moulins.
Enfin une carriole passa : Dideri pria le vieux paysan assis sous la capote, de le laisser monter; le menuisier dut suivre en courant. Us arrivèrent ainsi à une gare de chemin de fer : Gerpach, comme toujours, se montra généreux : il donna un écu au fermier, et comme celui-ci, la pièce dans les mains, le regardait d'un air étonné, Dideri se mit à rire.
— Le fils du député ne peut donner moins que cela, fit-il.
Le train entra en gare : ils avaient pris une seconde classe, bien que, par humilité, Peetersen eût voulu monter seul dans un compartiment de troisième. Tandis qu'ils roulaient, secoués au mouvement élastique des soupentes, Gerpach commença à s'occuper sérieusement de la forme qu'il devait donner à son discours, puisqu'il avait accepté de parler pour le menuisier.
— Vois-tu, Peetersen, je crois que le mieux c'est de la prendre par le sentiment. Auparavant, c'était une honnête femme et en outre elle est la mère de ta fille.
Le menuisier faisait de petits hochements de tête.
— C'est bien ainsi, monsieur Gerpach... il faudrait aussi lui parler un peu de Dieu... Elle allait à la messe et communiait avant que cela ne fût arrivé.
Ils se turent, chacun pensait à ce qui allait se passer. Tous deux, à travers la vitre, machinalement regardaient défiler les arbres et les champs dans la bourrasque. Bientôt le
paysage changea : une banlieue d'usines, de grands hangars, d'habitations misérables succéda aux labours et aux prairies. Les maisons se resserrèrent encore : et maintenant le visage morne de Peetersen s'éclairait, un immense espoir mettait une clarté de rêve dans ses gros yeux incolores.
— Ah ! monsieur Gerpaeh ! Voilà qu'il se passe une chose drôle en moi. Il y a plus de quinze jours que j'avais cessé de vivre : c'était alors la dernière fois que j'étais venu. J'étais parti à pied, au petit matin ; j'avais marché tout le jour; et enfin, vers le soir, j'arrivais. Cette fois-là, monsieur Dideri, je n'ai pas cherché à la voir. J'étais heureux comme cela, oui, heureux d'être là où elle-même habitait. J'ai rôdé une partie de la nuit aux alentours du port; quand il a sonné deux heures aux églises, je me suis laissé tomber sur des sacs de blé. A un pas de moi, on déchargeait un navire sans bruit, à la lumière électrique. Un petit temps j'ai regardé : c'étaient comme des ombres qui toujours montaient et descendaient, avec une ombre plus grande qui était la grue allant prendre des barriques au fond de la
cale. Et puis, j'ai fermé les yeux. Au matin, je suis entré dans une église, j'ai remercié Dieu d'avoir mis en moi le repentir; et ensuite je suis reparti à pied comme j'étais venu. Comprenez, monsieur Gerpach : je ne travaille presque plus, il faut tout de même qu'on se nourrisse à la maison. J'avais emporté juste assez de petite monnaie pour m'acheter un pain. Eh bien, c'est comme je vous dis, Dideri Gerpach, depuis ce temps je n'ai plus vécu : ma vie, c'était comme quelque chose de mort que je traînais après moi. Et à présent encore une fois je suis content comme si un ange me menait avec son doigt vers cette pauvre femme.
C'était lui, cette fois, qui prenait la main de Dideri et qui, avec une extraordinaire expression d'amour, la serrait entre les siennes.
On n'aurait pu dire s'il riait ou s'il pleurait à travers la grimace qui lui convulsait le visage. Jamais il n'avait autant parlé.
Déjà le train bondissait sur les plaques tournantes des quais. Gerpach était un peu gêné à cause d'un vieux monsieur qui était sur la
banquette de face et riait des familiarités de Peetersen. Le menuisier, lui, ne voyait rien, stupide et doux dans son grand rêve de charité et de miséricorde. Sa voix épaisse s'amollit dans une dernière parole qu'il lui coulait presque confidentiellement à l'oreille.
— Monsieur Gerpach, il ne faudrait pas trop vous effrayer si Mieka vous semblait un peu ravagée. Il y a si longtemps qu'elle traîne cette vie. Au temps de notre mariage, c'était une des belles femmes du pays. Peut-être est-ce là la cause de tout ce qui est arrivé. Tous les hommes la désiraient et une fois elle ' s'est laissé aller. D'ailleurs tout le monde connaît cette histoire... Eh bien, le croiriezvous? Elle m'apparaît bien plus belle maintenant. Voyez-vous, monsieur Gerpach, c'est une beauté à faire pleurer, à vous tordre les boyaux... Je ne peux pas dire cela...
Ils sautèrent du marchepied. Comme c'était jour de Bourse, il était venu de tout ce pays fluvial des bateliers et des marchands. Une odeur de goudron frais, de cordages et de salaisons soufflait du port. Peetersen sembla avoir retrouvé sa vigueur d'homme des
grandes faunes pour fendre les remous et farei un passage à Gerpach.
— Par ici, suivez-moi, monsieur Dideri.
Ils s'engagèrent dans une ruelle puant
le hareng en caque et Peetersen, devant une maison basse, longée par des eaux d'égout, faisait tout à coup le signe de la croix.
Des marmailles barbotaient dans le ruisseau obstrué de trognons et d'escarbilles. Ils virent s'épauler au mur une vieille femme qui titubait.
— Dieu m'ait en aide ! dit sourdement le menuisier.
Et il poussait une porte au fond d'un couloir.
— Mieka!
Elle n'était pas là, ils n'aperçurent qu'un lit vide sur lequel traînaient des vêtements d'homme.
Alors ils s'informèrent : il y avait dix jours que Mieka avait été transportée à l'un des hôpitaux de la ville : ils ignoraient pour quel mal. Les gens riaient de l'air consterné de Peetersen. Sa taille énorme soudain était retombée, cassée en arc; ses jarrets trem-
blaient sous lui. Il répétait sans comprendre :
— A l'hôpital, monsieur Gerpach... à l'hôpital...
Ils quittèrent la ruelle. Dideri hêla un fiacre. Il fallut parlementer avec le concierge : c'était justement jour de visites, mais on n'avait plus qu'un quart d'heure.
— Je suis Gerpach, le fils du député, dit avec autorité Dideri.
L'homme alors consulta le tableau.
— Mieka Donckers... salle des incurables, dit-il.
Peetersen eut un grand choc.
— Aux incurables !
Ils purent passer : un infirmier, par un escalier et des corridors, les mena à la salle. A mesure qu'ils approchaient, le menuisier était repris de son tremblement.
— Mieka, ma pauvre femme, c'est moi, je vous demande pardon de revenir encore une fois...
Il oubliait Gerpach qui n'eût pas été fâché d'être présenté avec son titre de fils de député. Le menuisier se tenait là, courbé comme à la
Sainte table et roulant son chapeau dans les doigts, un humble sourire parmi les poils gris de sa barbe.
La grande salle se reculait, badigeonnée au lait de chaux, blanche comme un dortoir de petites pensionnaires. Presque tous les lits étaient occupés ; chacun avait un écriteau où se lisait le nom de la maladie. Une corde pendait du plafond pour permettre aux malades de se soulever. Une odeur fade de phénol assainissait l'air, rabattue par la ventilation. Des pas rapides de religieuses, étouffés par des socques, glissaient sur les dalles.
Gerpach lut sur Pécriteau au-dessus du lit de Mieka :
— Cancer de l'estomac.
Ensuite, sous des mèches de cheveux gris dépassant le bord d'un bonnet, il apercevait des yeux noirs farouches, dans un visage éraillé et bouffi, plaqué de roséole. La femme devait être grande, ses orteils sous les couvertures touchaient l'extrémité du lit. Elle appuya un regard chargé de haine sur Peetersen.
— Allez-vous en t Pourquoi êtes-vous venu
encore une fois? dit-elle, les dents serrées. Et aussitôt après, elle remontait les draps par dessus son front.
— Oh! Oh! Oh! gémit le menuisier.
Cette fois Gerpach était décidé.
— Ma pauvre dame, dit-il en avançant d'un pas, Peetersen a oublié de vous dire qui j'étais... Gerpach, Dideri Gerpach...
Et par habitude, il ajoutait :
— Le fils du député Gerpach.
— Allez-vous en, vous aussi... Je le hais, je vous hais tous.
Didi essaya de placer encore une phrase, mais la femme maintenant, de dessous le drap, à voix sourde pour ne pas être entendue des sœurs, leur lâchait à tous deux une bordée d'injures. Gerpach n'était pas habitué à cela.
— Quelle douleur pour vous, brave Peetersen qui de votre vie auriez racheté celle-là, si peu qu'elle vaille I
Mieka laissa retomber le drap et le regarda :
— Vous ne le connaissez pas : il ne vous a rien dit.
— Il m'a tout dit, je sais tout, horrible créature que vous êtes !
Il avait fait un grand effort pour parler ainsi. Le menuisier doucement lui toucha le bras.
— Ne lui dites pas cela, monsieur Gerpach : je vous jure, le seul être horrible qu'il y ait ici, c'est moi... Allez, elle sait bien qu'elle peut me cracher au visage; il n'y aura jamais assez d'expiation pour un misérable comme moi.
Et encore une fois il pleurait ou riait, on ne savait pas.
Mieka alors sembla prise du besoin de se confesser; toute sa vie, celle qu'ils avaient eue ensemble, lai remonta aux lèvres.
— C'était un mauvais homme : dès la seconde année de notre mariage, il courait les filles, tout l'argent s'en allait aux kermesses.
Peetersen, les mains jointes, écoutait, hochait la tête.
— C'est vrai, dit-il, ce qu'elle dit c'est la pare vérité. J'ai toujours été une brute sauvage. Quelquefois je la battais, mais elle m'aimait tout de même.
— Et puis une fois, moi qui étais belle et que tous les hommes recherchaient, j'ai pris
par vengeance un amant, un homme doux que j'ai vraiment aimé et qui me consolait. Il nous a surpris, il a fait venir les voisins ; il m'a chassée de sa maison. Comme la loi était pour lui, il a obtenu le divorce.
— C'est comme elle le dit, fit le menuisier. Moi qui étais déjà chargé de crimes envers elle, j'ai commis le crime plus grand de la répudier. Je lui ai repris sa fille; je l'ai abandonnée presque sans ressources. Tout ce que j'aurais dû faire, monsieur Gerpach, je ne l'ai pas fait. J'avais un devoir à accomplir, je ne l'ai pas accompli. Alors comment pourrais-je lui reprocher de ne pas avoir accompli le sien? Je t'ai aimée pourtant, Mieka, je t'ai aimée en brute aveugle que j'étais. Toi, tu étais meilleure que moi, tu m'aimais aussi, mais je ne t'ai pas comprise. Quand cette chose est arrivée et que tu t'es donnée à un autre homme, c'était ma faute, puisque je je connaissais d'autres femmes. J'allais pourtant à l'église, j'étais un homme fourbe et dissimulé. Allez, je vous ai tous trompés, vous monsieur Gerpach, comme elle, comme les autres.
Mieka tira sur la corde, se mit presque droite.
— A présent qu'il a mis à ma place une autre femme légitime et qu'il en a eu des enfants, il voudrait recommencer à vivre avec la chose dégoûtante que je suis devenue.
La poitrine du menuisier se déchira : un sanglot avec un bruit de poulie remonta.
— Non, non, Mieka, je ne suis plus digne de cela, bien que vous soyez ma seule femme et que je n'en aie jamais eue d'autre devant Dieu — mais voilà, il n'y a plus ici qu'un homme qui a fait le mal et qui voudrait expier et une femme qui a injustement souffert à cause de cet homme... Mieka, est-ce que vous ne voudrez jamais que je rachète mon passé? Nous partirons, nous irons là-bas où personne ne nous connaît. Je me remettrai à travailler pour vous faire une bonne petite vie. La nuit je coucherai devant votre porte. Mieka, pauvre femme, n'aurez -vous donc pas pitié?
Voyez pourtant quel autre homme je suis devenu.
Sa voix tomba; il balbutia longtemps avec douceur :
— Pauvre Mieka... Mieka...
Un long mouvement passa sous les couvertures ; la poitrine parut se soulever dans un spasme.
— Trop tard. Tout est fini, Jesse Peetersen. Il tomba à genoux, et avec des sanglots, se
mit à baiser les draps. Et maintenant elle disait :
— Ecoutez, cela vaut mieux ainsi... C'est de boire de l'alcool que j'ai là un trou... Rien à faire... Et comme ça il vaut mieux me laisser crever ici tout doucement... Tout doucement toute seule... Il y a eu trop de monde dans ma vie... Peut-être que là-haut ça ira mieux pour moi... On ne sait pas ce qui peut venir après nous. Et puis ça me fatigue de parler. Allez-vous en ! Bonsoir pour toujours... pour toujours, Peetersen... Je dirai une prière pour vous au dernier moment...
Une des sœurs s'approchait :
— Voyons, vous savez bien que toute émotion vous est interdite.
D'ailleurs l'heure était venue, les familles s'en allaient par petits groupes, poussées vers la sortie par les infirmiers.
— Allons, mon pauvre Peetersen...
Le menuisier se releva d'une détente.
- Oui, oui, monsieur Dideri...
Il prenait la tête de la femme dans les mains, et en mouillant les, draps de ses larmes, il vagissait comme un enfant :
— Une dernière fois, Mieka... avant que... avant que...
Il ne disait pas son idée.
Il se laissa emmener docilement par Gerpach : il était plus courbé encore qu'en venant; du bout de ses grosses bottines, il chopait" contre les pavés. Un fardier, en tournant l'angle d'une rue, manqua l'écraser. On n'aurait pu lire aucune expression déterminée sur son visage, retombé à la passivité morne.
Gerpach parfois le remontait d'un mot.
— Voyez-vous, bon Peetersen, elle exagérait un peu son mal... Tout s'arrangera... déjà elle vous parlait plus doucement. Un jour, quand elle vous aura pardonné tout à fait, il viendra entre vous une grande tranquillité... Vous aurez du plaisir à vous revoir.
— Dieu vous entende, monsieur Gerpach ! Il parlait comme de par delà un autre monde,
comme si lui-même répondait à une chose lointaine dont il n'eût pas tout à fait compris le sens. Mais petit à petit les paroles deMieka se mettaient à tourner au fond de sa lourde cervelle ; ses pieds s'accrochèrent au sol ; il sembla ne plus pouvoir faire un pas et s'écriait avec un inexprimable désespoir :
— Non, monsieur Gerpach, ce n'est plus possible... Est-ce que vous n'avez pas vu qu'elle était dans la salle des incurables ? Elle ne peut plus guérir jamais... jamais. Elle doit mourir. C'est moi qui l'ai tuée.
Gerpach, pour l'apaiser, voulut l'entraîner dans un débit d'alcool près de la gare. Peetersen le remercia.
— Merci... Au point où j'en suis, un petit verre ne ferait plus rien à la chose... Il vaut mieux pour moi m'en aller. Oui, il n'y a plus que cela à faire, aller là où il faut que j'aille. D'ailleurs, croyez-moi, monsieur Gerpach ; c'est vendre son âme au diable que de boire; je buvais déjà en ce temps; quand j'avais dix ou douze petit verres dans le corps, je n'étais plus capable de me rendre compte de ce qui était bien ou mal.
Gerpach riait.
— De la part d'un homme comme toi, menuisier, cela se conçoit... Moi, un petit verre de trop me met plutôt de la joie au cœur.
Il entra, vida deux whisky coup sur coup tandis que le menuisier l'attendait sur le trottoir.
Le train encore une fois les emporta; Peetersen, pendant tout le trajet, demeura les yeux perdus. A côté de lui Dideri s'était endormi, la tête dans les capitons : une huile d'air à intervalles réguliers dégonflait au coin des lèvres. Comme il ronflait fort, quelquefois le hruit semblait s'étrangler dans un râle.
Ils descendirent et aussitôt Gerpach s'enquit d'une voiture pour les ramener. Le voiturier fit son prix, un prix élevé ; Dideri ne songea même pas que cet argent eût fait plaisir à Annan qui depuis quinze jours s'était décidée à travailler pour un magasin. Elle passait maintenant une partie de la journée et de la nuit à broder de petits ouvrages qui lui étaient mal payés.
La route que lui et Peetersen avaient parcourue au matin se déroula à rebours, avec
ses cheminées de fabriques, ses monts de scories, ses petits champs cultivés et ses files d'arbres battues par la rafale. Peetersen se tenait assis dans le fond de la voiture, les mains à plat sur ses genoux rapprochés. Une tristesse maintenant pesait sur Gerpach, l'obsession de cette salle qui sentait les désinfectants et où, par dessus les draps, apparaissaient des visages flétris, creusés d'agonie. Il pensait : « Moi aussi, j'aurais pu être heureux avec la femme douce et aimante que j'avais : je l'ai perdue par ma faute. » Ils longèrent un bois.
— Monsieur Gerpach, dit alors le menuisier, si vous le permettez, je vais vous demander de me laisser descendre ici... Il y a des arbres à point pour! ce que je voudrais faire. Je connais le maître du bois, le tout est de s'arranger. Gomme j'en aurai pour un petit temps, il vaut mieux que vous repartiez tout seul. Vous savez, moi , j'ai de grandes jambes, je suis habitué aux longues routes... Vous direz chez moi, s'il vous plaît, qu'on ne m'attende pas. Il parlait tranquillement, en homme de métier repris par l'idée de son travail. Gerpach
n'était pas fâché qu'après les impressions violentes de l'hôpital il témoignât tout à coup d'un esprit raisonnable.
— Mais il fait déjà nuit, Peetërsen....
— Oh! monsieur Gerpach, il fait toujours assez clair pour reconnaître un arbre d'un autre.
— Comme vous voudrez, alors.
— Bonsoir, monsieur Dideri et merci encore pour tout ce que vous avez fait pour moi, qui suis si peu cligne de vos bontés... Si j'osais vous demander quelque chose encore, ce serait de demander à madame Annah de ne pas trop en vouloir à mon autre femme quand elle vient pleurer chez elle. Elle aussi a toujours eu des bontés pour nous tous. Diteslui bien que je la remercie.
Cette fois Gerpach le regardait avec étonnement.
— Pourquoi me dis-tu tout cela, mon pauvre Peetërsen?
— Voilà, oui, il arrive qu'on dit des choses qui n'ont pas de sens tout de suite. Excusez-moi.
Sa Vuix n'avait pas changé : son visage
avait plutôt une expression de bonne humeur qui faisait penser à une ressemblance avec un autre homme que lui.
— Ne rentrez pas trop tard au moins, dit Gerpach en faisant signe au voiturier de continuer.
Le roulement des roues s'assourdit au loin tandis qu'à pas lents le menuisier s'enfonçait dans le bois.
La voiture atteignit les premières maisons de la ville au moment où les boutiques et les brasseries commençaient à s'allumer. En tournant le coin d'une rue, Didi vit briller la lanterne de Wilms. Il se rappela que le ta ver nier lui avait promis une avance d'argent. Il régla le conducteur et poussa la porte. Autour des tables, une nombreuse compagnie buvait en fumant la pipe et le cigare.
Jorg Sangue, à Tune des tables, régalait d'un punch trois hommes dont les visages bronzés semblaient avoir été durablement exposés aux intempéries du grand air.
— Toi,Didil...
Il lui serrait joyeusement les mains et présentait les trois hommes, ses conducteurs des travaux.
— C'est que, aujourd'hui même, Mane Lei est venu poser la première pierre. Nous fêtons cet heureux événement... Wilms, un punch!
Jorg parlait haut, les yeux clairs et gais, comme quelqu'un qui voit enfin se réaliser son œuvre. Un commencement d'ébriété embrumait la prunelle des hommes. Wilms luimême apportait le sixième bol de punch.
— A ta chance! dit mélancoliquement Gerpach en levant son verre.
Il lui parut que Jorg fixait sur lui un étrange regard railleur et froid.
Le bol vidé, Dideri à son tour commanda deux punchs coup sur coup, bien que réellement il manquât d'entrain. D'autres consommateurs refluèrent, la table s'encombra. Le tavernier, qui s'entendait à perdre un grain de mil pour en regagner deux, fit passer une corbeille de pâtisseries sèches. Un gros brasseur de la ville alors offrit du Champagne.
— Messieurs, buvons à Mane Lei, le créateur de la cité nouvelle.
Jorg se dressa avec violence.
— Le créateur, c'est moi. Celui qui oserait affirmer le contraire en a menti.
Le brasseur était jeune et vigoureux : un instant ils demeurèrent face à face, menaçants, tous deux très rouges. On les sépara : ils acceptèrent de choquer leurs verres et Jorg de son côté faisait venir une bouteille.
— Monsieur Gerpach, dit tout à coup le brasseur, j'étais à chasser dans les labourés cette après-midi quand je vous ai vu passer avec cet arsouille de Peetersen.
Un silence tomba; tous les regards s'appuyèrent sur Dideri.
— Oui, dit-il, j'étais avec ce pauvre brave homme de Peetersen.
C'était là comme un défi à l'opinion de toute une partie de la ville qui lui gardait rigueur pour son intimité avec le menuisier.
— Le fils du député Gerpach aurait mieux à faire qu'à encourager ce chenapan dans la voie coupable où il s'est engagé, continua le brasseur. Il revoit sa première femme, celle
que tout le monde a pu connaître dans une maison publique.
— Et qui maintenant se meurt à l'hôpital, dit avec fermeté Dideri.
— Voyez-vous, monsieur Gerpach, cela est affaire entre elle et Dieu ; mais ce que nous avons le droit de trouver contraire à toutes les convenances, c'est qu'un homme comme Jesse Peetersen oublie ses devoirs envers le nouveau ménage qu'il s'est choisi.
La table s'agita; une rumeur soulignait le cliquetis des verres. Gerpach, qui avait vidé le sien pour la cinquième fois, levait la main. Dans le bruit monta la voix de Jorg Sangue.
— Laissez parler Gerpach... Lui seul sait ce qu'il doit dire.
Gerpach ne ressemblait pas à son père le député: la seule idée d'avoir à s'exprimer en public le paralysait. Jorg fut étonné de le voir tout à coup se lever, pâle mais résolu, comme si l'esprit de la vérité l'animait et lui donnait la force de braver l'hostilité d'un auditoire.
— Ce n'est pas manquer aux convenances morales que d'écouter la nature comme l'a fait le menuisier... Personne, d'ailleurs, n'a
rien à voir dans la conscience d'autrui... Mais par exemple, si un homme n'aime plus une femme ou si une femme n'aime plus un homme, ils pèchent contre la moralité en continuant de vivre ensemble comme si l'ancienne affection régnait toujours; car alors ils sont déliés, ils ont le droit de faire ce que la vie et la nature leur commandent.
Jorg regardait Gerpach avec des yeux mouillés et brillants; ses lèvres étaient secouées de paroles intérieures; ses mains tremblaient.
Le brasseur avec mépris riposta :
— Ce que Gerpach semble méconnaître, c'est qu'il y a chez les hommes civilisés, audessus de la conscience individuelle, une conscience générale qui fait loi et de laquelle procèdent toutes les lois.
Mais Gerpach encore une fois avait réponse à cela.
— Peetersen avait mal fait en répudiant sa première femme, et il a voulu expier. Le menuisier Peetersen a écouté sa conscience et il a obéi à la première des lois morales qui consiste à réparer le mal qu'on a fait... Cela, il l'a voulu sincèrement.
— C'est faux, c'est faux, cria-t-on.
Jorg ne disait plus : « silence » comme si maintenant ce droit, il l'avait perdu; mais Dideri Gerpach trouvait l'énergie de crier plus haut que les autres. Il disait:
— Il l'a voulu, mais il ne l'a pu puisque toujours sa première femme a repoussé toutes ses avances.
Des voix partirent :
— Ah! Ah! Voilà! Elle valait mieux que lui, si has qu'elle fût tombée.
Wilms fit signe à Dideri de s'approcher du comptoir et là, le tenant un instant par le bouton de son veston, il lui disait :
— Tu as tort, je t'assure, Dideri Gerpach; tu te mets toute la ville à dos avec tes idées. Il vaut mieux laisser chacun arranger ses affaires sans y fourrer le nez. Je voulais te dire cela avant de te remettre ce que tu m'as demandé. Voici l'argent; si tu n'y vois pas d'inconvénient, tu me feras une petite reconnaissance pour la somme et pour l'intérêt. Tout le monde peut mourir et tu sais que j'ai des enfants.
Gerpach avec son billet dans la main, était
heureux, il semblait qu'il ne dût plus jamais connaître la gêne.
— C'est que, fit-il en se grattant la nuque, il m'est venu sur la vie d'autres idées... Mais après tout peut-être tu as raison, il n'est pas nécessaire de se mettre le monde à dos. Je te signerai la reconnaissance demain... Sers toujours une tournée pour autant d'amis qu'il y a ici... Et puis, si tu avais là quelque part à l'office un petit morceau délicat,... une petite bécasse par exemple ou autre chose d'un peu relevé...
Jorg feignait de ne pas prendre attention à Gerpach : il fumait des pipes coup sur coup, soufflant de grosses bouffées devant lui. Un regard aigre trouait ses prunelles par moments et d'autres fois ses yeux étaient pleins de rêves. Il avait cessé de boire. Il ne parlait presque plus, perdu dans une solitude intérieure.
A minuit, Wilms alla fermer ses volets. Il arrivait que des consommateurs demeuraient à boire jusqu'au matin. Mais du moment qu'on n'apercevait plus la lumière, les gardeville étaient satisfaits.
Cette fois, Gerpach aussi serait bien resté avec les retardataires. Il essaya même de commander un punch supplémentaire : Wilms ne demandait pas mieux. Mais Jorg Sangue, en bourrant une nouvelle pipe, déclara que quant à lui, il en avait assez et qu'il s'en retournait démarrer sa barque. Quand celui-là avait exprimé une volonté, personne ne pouvait plus l'en détourner. Il se pencha vers Gerpach.
— Pour toi aussi il est temps, Didi. Pense donc, voilà tout un jour que tu as quitté la maison... Ta femme sera inquiète.
— N'as-tu pas dit « ta femme, » Jorg Sangue? Tu aurais pu tout aussi bien l'appeler « Annah. »
Gerpach enfin consentait à se lever: les mains se tendirent; il les serrait avec effusion. On sentait que l'estime de la ville lui était revenue : le brasseur seul avait gardé ses mains dans ses poches. La porte retomba sur leur départ. Wilms n'était pas content : il aurait voulu les garder encore quelques heures. Cependant du seuil il leur disait :
— La nuit sera fraîche... Attention au froid... Et bien le bonsoir.
C'était un homme qui avait vraiment de l'amitié pour ses habitués.
Un sommeil lourd pesait sur les maisons; lèvent était tombé; une pluie fine, une vraie pluie de fin d'automne grésillait dans le soir. Un employé de la mairie avait passé éteindre tous les réverbères.
Leur cœur à tous deux était gonflé comme une éponge : ils auraient eu tant de choses à se dire qu'aucun ne parlait plus. Gerpach donnait de petits coups de tête en avant à chaque pas qu'il faisait. Sangue, à cause do ses longues jambes, le devançait en tirant de grosses bouffées de sa pipe. A la fin il se retournait et sans rien dire d'abord, il le serrait de toutes ses forces dans ses bras, en vrai homme sauvage qu'il était. Puis les mots venaient.
— C'est plus fort que moi : il fallait que je t'embrasse. Ah ! ah! Tu leur en as collé, des vérités... J'aurais voulu monter sur la table et hurler que tu avais raison, mille fois raison... Quand les autres penseront comme toi, le inonde s'en portera mieux... D'homme à homme, je puis bien te dire cela.
Et encore une fois il l'attirait dans ses bras. Gerpach était content.
— Jorg, s'écria-t-il, tu verras que j'irai plus loin encore... Le tout est de commencer.
Il était facile de s'apercevoir qu'il était un peu gris.
Ils arrivèrent devant la maison du menuisier. Une faible lumière transparaissait à travers les rideaux.
« Peut-être elle l'attend, pensa Jorg, le cœur tout à coup serré.
— Eh bien, Didi, je te souhaite la bonne nuit, dit-il très haut quand Gerpach eut mis la clé dans la serrure.
Il espérait qu'Annah ainsi l'entendrait ; mais la maison dormait : Gerpach maintenant n'était plus le même et manifestait une froideur inexplicable.
— Bonsoir! fit-il.
Ils se serrèrent la main sans chaleur, comme si rien ne les attachait plus l'un à l'autre. La porte se referma. Jorg faisait quelques pas, puis revenant se placer devant la fenêtre, il appelait doucement :
— Annah...
Les larmes lui montaient aux yeux de savoir qu'elle était là, les bras repliés sur sa gorge, dans la tiédeur du lit.
Il était facile de voir qu'il était un peu gris, lui aussi.
Trois jours après, le menuisier n'était pas encore rentré. Gerpach alla au bureau de police et fit sa déclaration : il disait l'heure approximative où Jesse Peetersen était descendu de la voiture. Thècle avait allumé le matin un cierge devant l'autel de la Vierge à l'église. Elle recevait avec une désolation morne, sans larmes, les voisins qui arrivaient prendre des nouvelles. Quelquefois elle portait la main à son visage et disait :
— Il ne reviendra plus ! plus jamais!
Dans l'après-midi, elle fut informée qu'on avait trouvé son mari pendu à un arbre, dans le petit bois.
Deux hommes, sur une civière tendue d'un drap noir, ramenèrent le corps à la tombée de la nuit. Ce fut une grande secousse pour Dideri Gerpach; il ne se pardonnait pas d'avoir laissé partir le menuisier.
Quand on porta la bière au cimetière, il lui fut impossible d'accompagner le convoi : Jorg dut le ramener à la maison. Dans la journée, un peu de calme lui revint.
— Il a suivi son idée après tout, dit-il; le menuisier a fait ce qu'il avait à faire... Aussi bien, la vie pour lui n'était plus possible.
Cependant il demeurait sombre, concentré; il semblait, lui aussi, suivre une idée au fond de son esprit.
Ce jour-là, pour le distraire, Annah lui avait fait des crêpes : c'était là encore un des talents de cette petite femme qui savait tant de choses et qui en tirait si peu vanité. Il essaya d'en manger une; mais le goût n'y était pas.
— Vois-tu, non, je ne pourrais pas... Je crois qu'il vaut mieux pour moi me mettre au lit... J'ai beau faire, ce pauvre Peetersen ne me sort pas de la tête... Si du moins, Jorg était resté dîner avec nous !
Il alla jusqu'à sa chambre, puis tout à coup,, revenant la trouver dans la chambre à manger, il la prenait dans ses bras et disait :
— Quand à mon tour je serai parti, alors peut-être, Annah, tu me rendras un peu de l'amour que tu as eu autrefois pour moi.
Aussitôt ses larmes jaillirent. Elle aussi pleurait, disant toujours :
— Je t'assure, ce n'est pas ma faute...
Ils en gardèrent l'un et l'autre une migraine, toute la journée du lendemain. La petite bonne, la fille de la première madame Peetersen, allait d'un lit à l'autre, leur apportant à chacun des bols de tisane. Comme la porte qui séparait leurs chambres était restée ouverte, Annah entendait gémir le pauvre Gerpach. A différentes reprises, il se plaignit que Jorg Sangue encore une fois ne vînt plus.
— Ecoute donc, Annah... Qu'est-ce que j'ai pu lui faire pour qu'il nous délaisse ainsi? Si je l'ai blessé en quelque chose, qu'il le dise, je saurai ce que j'ai à répondre... Vois-tu, Natje, dans ce moment surtout, j'aurais pris plaisir à le voir... Il y a entre lui et moi, une
chose... Il arrive des fois que deux hommes ont besoin de se parler à cœur ouvert.
Elle répondit de son lit :
— Attends un peu seulement... Cela, sûrement, je le lui dirai.. Tu sais, Jorg n'est pas comme tous les autres hommes : il vit là-bas en sauvage.
— C'est cela, oui, fais comme tu dis... Va un matin jusqu'à sa maison, dis-lui que c'est pour moi un chagrin... Enfin arrange cela pour le mieux.
« Tout s'arrangera bientôt, pensait-elle avec un grand battement de cœur. Mon cher Jorg, bientôt tu n'auras plus à mentir et moi, je serai ouvertement ta femme.
Elle n'aurait pu dire comment cet espoir chaque jour plus grand pouvait se concilier avec sa vie présente.
Il se fit justement que Jorg arriva les voir le lendemain : il était joyeux, la petite plume désordonnément dansait à la ganse de son chapeau,
— Annah Gerpach, et toi Didi, fit-il, devinez un peu pourquoi je viens.
— Tu pars pour la chasse aux canards ? dit Gerpach.
— Mieux que cela... Ne direz-vous rien, vous, Annah?
— Sûrement, fit-elle en riant, ce n'est pas que vous vous mariez.
Lui aussi riait de bon cœur.
— Cela non, pas encore, Annah Gerpach.
Il finit par leur dire que c'était une chose faite, que Mane Lei prenait Dideri comme surveillant à la colonie. Gerpach reçut la nouvelle avec indifférence.
— Il faudra donc toujours travailler, dit-il en hochant la tête. Franchement la vie vautelle qu'on se donne tant de mal pour elle? Vois-tu, Jorg Sangue, je te remercie, mais est-ce que tu ne trouverais pas drôle que moi, qui ai tant besoin d'être surveillé moi-même, je doive me mettre à surveiller les autres? Tu sais bien que je n'ai jamais été un homme au sens pratique de ce mot.
Sangue haussa les épaules.
— Sois tranquille ! tu iras fumer ton cigare sur les travaux ; tu te promèneras les mains dans les poches; quelquefois tu feras un
rapport, toi qui sais si bien écrire... D'ailleurs, est-ce que je ne serai pas là pour te venir en aide? Tu n'auras pas de peine à gagner ton argent.
Ce jour-là, Gerpach s'était mis en tête de polir le buffet de la salle à manger. Il donnait un petit coup de tampon sur le bois et ensuite il s'arrêtait pour écouter Jorg. Parfois il tendait le cou et ouvrait les narines à une odeur de pâte chaude, parfumée de canelle, qui se volatilisait de la cuisine.
Annah battait des mains.
— Pense donc, tu seras enfin quelqu'un dans la vie.
Gerpach alors laissait tomber le tampon de ses mains. 11 les regardait l'un après l'autre, et puis en secouant la tête, il disait :
— Voilà, oui, Annah, je serai quelqu'un, moi qui n'étais rien... On m'appellera « monsieur le surveillant » long comme le bras. Il en reviendra de la considération sur toi ; tous les mois je t'apporterai de l'argent si je ne le mange pas avant de le rapporter. Tout serait donc pour le mieux, mais écoute ceci : est-que je ne serai pas, malgré tout, le
même Dideri Gerpach qui ne compte pas dans ta vie à toi, Annah?
Il se passa alors une chose étrange : Gerpach tout à coup allait à sa femme et lui tenant la main dans la sienne, toute collante de politure, il allait ensuite à Jorg dont il prenait aussi la main. Et il les menait au plein jour de la fenêtre et disait :
— Avant que je dise encore un mot sur ce ce qu'il me reste à faire, n'est-il pas naturel que je vous demande à tous deux si, au moment d'accepter une vie nouvelle, vous n'avez rien à me dire, vous aussi?... Jorg, je t'en conjure, dis-le moi, peux-tu toujours continuer à m'aimer comme un frère qui n*a commis aucune faute envers son frère?
Annah courageusement s'écria :
— Cela, vous pouvez le jurer, JorgSangue: il n'est pas une heure de votre vie où vous n'ayez dit du bien de lui, où vous n'auriez été heureux cle vous sacrifier pour lui.
Jorg levait très haut la tête et regardait par la fenêtre, du côté où étaient parties les oies, par le chemin du fleuve et de la mer.
Toute la maison parut faire silence comme
quand, l'autre jour, les hommes avaient rapporté Peetersen sur la civière. Est-ce qu'il allait encore une fois s'abattre un malheur sur cette demeure déjà si éprouvée? Le joli petit visage d'Annan, avec l'œillet soudain pâli de la Louche, anxieusement se tournait vers Sangue. On voyait palpiter son corsage de soie légère.
Et puis Jorg disait de sa voix claire :
— Cela, je ne le jurerai pas, parce que je ne puis le jurer. Mais écoute, Dideri ; l'heure est venue pour moi de régler un compte déjà ancien, dussions-nous, toi et moi, devenir des ennemis moi\els... x\près cela, quand tu m'auras entendu, tu me diras quelle espèce de réparation tu attends de moi, et si tu crois que quelqu'un doit s'en aller...
Gerpach l'interrompit.
— Non, je te prie, Jorg, diffère encore un peu cela... ce n'est pas le moment.
Il parlait là comme s'il n'ignorait plus rien de ce que Sangue se proposait de lui dire. Il avait laissé tomber la main de celui-ci et il faisait un pas du côté de la porte. Jorg alors l'arrêtait par le bras et le regardait droit dans
les yeux. Cette fois il était vraiment terrible en lui disant :
— Depuis quinze mois, il y a entre Annan et moi un secret... Voilà ce que je voulais te dire : je n'aurais plus eu la force de te le laisser ignorer plus longtemps. Dideri Gerpach, je t'ai assez menti et à présent je te demande pardon... Oui, Dideri, j'ai désiré Annah pendant qu'elle t'appartenait encore.
Ce fut une chose horrible d'entendre Gerpach crier :
— Tais-toi, je neveux pas... tu mens.
Il s'était laissé tomber sur le fauteuil d'osier près de la table.
Mais Jorg secouait la tête.
— Je dois tout dire : il y a trop longtemps que j'ai ce poids sur la conscience... Sache donc : il est venu un moment où, de toute ma volonté, j'ai exigé mentalement qu'elle devînt ma femme après avoir été la tienne. C'était une force sauvage qui me poussait, une de ces forces auxquelles on ne résiste pas. Comme moi-même, j'étais poussé vers elle, Annah Gerpach a été poussée vers moi. Il n'y a eu vraiment que - moi de coupable
en tout cela... Si alors j'avais cessé de venir chez toi, rien ne serait arrivé, mais presque tous les jours je passais l'eau à cause d'elle et de toi; j'allais fumer ma pipe en vous tenant compagnie... Je puis bien te dire qu'en l'aimant, je n'ai jamais cessé de t'aimer, toi aussi... Peut-être ne me suis-je point senti le courage de la quitter quand je l'aurais pu encore parce qu'ainsi il m'eût fallu te quitter toi-même.
Ensuite la voix de Jorg s'arrêtait.
Gerpach tenait son visage caché dans ses mains. 11 avait par moments une petite secousse entre les épaules, on n'aurait pu dire s'il pleurait.
Annan, debout contre la porte et le visage tourné du côté du mur, sanglotait. Toute sa force était tombée : elle sentait la détresse morale d'être, entre ces deux hommes qui l'aimaient, l'enjeu d'une partie mortelle. Autrefois comme elle, ses mères ancestrales, les femmes lointaines de la race, disputées par des chefs barbares, avaient attendu que la force et la chance décidassent lequel, comme un trophée, vivant, les emporterait vers leur couche.
Jorg Sangue, au bout d'un petit temps, allait frapper sur l'épaule de Gerpach :
— Vois-tu, Dideri, en amour rien ne s'explique, tout est hasard et fatalité; et une fois qu'on est pris, il faut aller jusqu'au bout... Ce qu'onappelle l'honnêteté et tout le reste, n'existe plus; il y a toujours quelqu'un qui doit souffrir parce que voilà, l'amour c'est la guerre et qu'il y a toujours un cœur qui demeure à jamais blessé dans la bataille . . . Gela commence pour la mère à qui un homme vient enlever sa fille; répoux est le premier ravisseur, et ensuite... c'est un autre qui vient et qui enlève la femme à son mari... Comme la terre tourne, comme de la mort il sort de la vie, c'est la nature, c'est la loi; elle n'est terrible que si un ami est entre l'homme et la femme... Alors la souffrance est égale de part et d'autre.
Gerpach parut sortir d'une léthargie profonde : il retira sa main de dessus son visage : il était très pâle, il ne pleurait pas ; il eut l'air de se parler à lui-même.
— Le tout serait de faire ce qu'il faut faire. Toi et elle, vous êtes la vie nouvelle qui repousse sur la vie morte... J'ai bien compris
ce que tu voulais dire, Jorg, mais tout de même j'ai le droit pour moi... Cette femme m'appartient; si je veux qu'elle reste avec moi, au lieu qu'elle te suive, je le peux. Jorg eut un mouvement.
— Tu le peux, mais qui me défendra alors de l'emmener si loin que ni toi ni les autres jamais ne la découvriront? Ton droit? Soit. Mais est-ce qu'elle n'a pas aussi un droit, le droit sacré que possède toute créature de chercher le bonheur partout où elle peut le trouver.
Dideri maintenant marchait très vite par la chambre, le dos en boule, en glissant sur ses chaussons de feutre. Il s'arrêta devant Jorg Sangue :
— Oh! je t'en prie, ne dis pas cela, ne dis plus rien... Moi seul sais ce que je dois penser et décider.
Il fit un dernier tour et s'arrètant cette fois devant Annah, il lui demandait :
— N'y a-t-il vraiment plus rien à fairej? Dis-le, toi.
Annah, toute secouée par les sanglots,
écarta les mains de son visage. Elle répondit simplement :
— J'ai donné ma vie à Jorg Sangue.
— Ehl bien, alors, il ne nous reste plus qu'à aller chez un homme de loi; nous partirons ensuite chacun de notre côté.
On ne se serait pas attendu à ce que Dideri Gerpach parlât avec cette résolution et ce calme.
Jorg sentit monter sa violence d'homme tandis qu'au contraire, le sentiment d'une délivrance prochaine donnait au visage d'Annan Gerpach une beauté presque surnaturelle.
— Cela, dit -il brusquement, un autre l'eût trouvé aussi bien que toi.
Alors soudain tout changeait. Gerpach se mettait à taper du poing sur la table; et puis il prenait sa tête à deux mains et la secouait comme s'il voulait la décrocher.
— Non, non, je neveux pas... J'aimerais mieux mourir tout de suite, puisqu'aussi bien de nous deux, il y en a un de trop ici... Eh bien, viens avec moi jusqu'à l'escalier, tu n'auras qu'à me pousser par dessus la rampe,
lâche et fourbe Jorg ! Moi, j'aime trop ma peau pour le faire moi-même.
De toute sa force il se jetait sur Sangue.
— Je t'en prie, s'il y a encore quelque chose de bon en toi, fais cela pour moi... J'en ai assez de la vie.
— Mon pauvre chéri... criait Annah.
La crise fut longue comme une agonie; il s'était laissé tomber, le ventre à plat, sur la carpette; parfois il heurtait du front à grands coups le parquet. Comme tous les malheureux, il se grisait de sa douleur.
— Fini, Annah!... toi aussi, Jorg!... je ne vous verrai plus jamais.
Sangue fronça les sourcils, à bout de force, trouvant à la longue cette scèue stupide : il eût préféré lutter poitrine contre poitrine avec un ennemi à sa taille. Annah avait ployé le genou et cherchait à saisir la main de son mari... A la fin Jorg doucement le prenait par les épaules et l'obligeait à se relever. Un peu de temps Dideri les regardait l'un et l'autre, tremblant de fièvre et d'angoisse. A peine on entendait sa voix :
— Vois-tu, Jorg, je ne peux renoncer à toi
non pins que je ne puis renoncer à elle. N'est-ce pas là une chose horrible?
Tout d'une fois, Jorg le serrait dans une étreinte.
— Mais nous n'avons que toi, nous aussi...
— Vous aussi, n'est-ce pas, Jorg et Annah? Un silence pesa, ils entendaient le bruit
immense de leur vie en eux comme au fond d'un coquillage s'entend tout le bruit de la mer. Et puis Gerpach disait :
— Annah, viens un peu ici... plus près... Vois-tu, Jorg Sangue, tu avais raison... Le moment est arrivé : je voudrais vous dire à tous deux cette chose à laquelle je pense depuis un peu de temps... Mais on ne peut pas s'habituer tout de suite à certaines idées; et pourtant je crois bien que c'est là ce qu'il faudrait faire... Il y a déjà des mois -que Annah était plutôt une amie qu'une femme pour moi... Cela, je puis le dire sans honte, puisqu'en agissant ainsi, elle était loyale et obéissait à la nature...
Il tenait les yeux fixés à terre. Sa voix était celle d'un pauvre qui humblement mendie à la porte d'une maison. La poitrine de Jorg
Sangue battait comme une forge et il regardait Annah.
— Voilà ce que je voulais vous dire à tous les deux, reprit Dideri... Il n'y aurait pas grand chose de changé si à présent vous alliez vivre ensemble sous un autre toit... Toi, Jorg tu vivrais librement avec la femme qui t'a préféré à moi... Le prêtre me l'avait donnée et, à mon tour, je te la donne, moi qui n'ai pas mérité de la conserver... Est-ce qu'après tout, cela n'est pas juste et naturel? Je te le demande à toi aussi, Annah ?
— C'est à Jorg à parler, dit-elle.
Elle regarda Jorg Sangue avec ses yeux de lumière; ceux-ci semblaient lui dire : « Maintenant, notre vie est dans nos mains. Vois donc ce qui serait arrivé si nous avions désespéré. »
Qui aurait pu dire ce qui se passa alors dans l'âme de Sangue ? Il jetait son chapeau au plafond et criait :
— Hurrah! Didi Gerpach est un vrai garçon... Entre lui et moi c'est à la vie et à la mort... J'irai à la lisière du bois et je tirerai cent coups de carabine,
On n'avait pas de peine à s'apercevoir que c'était Là un véritable homme sauvai .. Jamais un homme civilisé n'aurait parlé ainsi dans les villes. Il était pris d'une vraie folie de bruit et de mouvement. Il riait et il pleurait.
— Annah, dit-il, c'est le moment, je crois, de danser cette fameuse danse dont me parlait mon père et qu'il avait dansée le jour où il se mit en ménage avec ma mère.
Elle ne savait pas ce qu'il voulait dire. Lui aussi maintenant semblait avoir bu un coup de trop dans une coupe qui aurait été remplie d'un vin de paradis. Encore une fois il embrassait tendrement Gerpach.
— Quel homme tu es, toi, Didi! Plus tard seulement il en viendra d'autres comme toi !
Il n'osait encore embrasser Annah devant lui.
— Oui, je crois que cela vaut mieux ainsi, dit Gerpach Je partirai un petit temps et puis plus tard... peut-être que j'en aurai moins de peine. Le tout pour moi est de recommencer ma vie.
Sangue fit des projets : dès le printemps, il
se mettrait à l'œuvre avec les maçons : on prolongerait le rez-de-chaussée du côté du bois. Maintenant qu'il avait fini de travailler pour les autres, il trouverait le temps de travailler pour lui.
— Et tu verras, Didi, quand tu y viendras, ce sera la maison du bonheur.
Jorg, avec une joie virile au cœur, se remettait à embrasser le vieil ami. Tous deux ne cessaient pas d'avoir les yeux mouillés. On peut dire que Dideri Gerpach n'était vraiment pas trop malheureux ce jour-là.