X. VOTE SLIl L AMENDEMENT
lin seul orateur, M. Bcsnard, parle, après M. Lamartine, sur ou plulôl contre le préambule en général. La discussion sur ce point s'acbève comme suit :
M. Je Président. La clôture est demandée, je la mets aux voix. La clôture est prononcée.)
Je mets aux voix ramcndemcnt de >L l'resneau (1).
Plusieurs membres. Le scrutin de division!
.)/. le Président. Plus de vingt membres ont demandé le scrutin de division, il va y être procédé.
.le rappelle à 1 Assemblée que ramcndemcnt de M. Fresneau a pour objet de réduire au\ deux premières lignes tout le préambule de la Constitution. En conséquence, ceux qui voleront pour l'amendement de M. Fresneau, c'est-à-dire pour la suppression du préambule, mettront un billet blanc; ceux qui voleront contre mettront un billet bleu.
A vos places, Messieurs.
Huissiei's, posez les urnes. Le scrutin est ouvert.
(L'Assemblée procède à cette opération. ;
M. le Préside ni (après le dépouillement du scrutin)
Voici le résultat du dépouillement du scrutin :
A'ombre des votants 710
Majorité absolue 3Ô'J
Billets blancs 'pour;. . . . '216 Billets bleus 'contre. . . . 191
L'Assemblée n'a pas adopté ramendement, et décide en conséquence qu'il y aura un préambule.
0; M. Ficsneau pioposail de réduire le préambule à ce.-; mots (V. sim discours, p. H):
En présence de Dieu, et au nom du peuple français ; L'Assemblée nationale décrète :
— Ùi) —
DlSCrSSION SUR L'AUTICLE VIII DU PREAMBULE, AU SUJET î>\} DROIT AU TRAVAIL.
(première et deuxième séances.)
SOMMAIIIE : Séance du II septembre.— 1. Article VIII relatif au droit au travail, et Discours de M. Mathieu (de la Drômc). — Séance du 12 septembre. 11. Discours de M. Gaulthicr de Runiiily. — 111. Discours de M. Pelietici. — lY. Discours de M. de Tocqueville. — V. Discours de M. Ledru-Roiiin. — VI. Discours de M. Duvergicr de Hauranne. — VII. Discours de M. Crémieu\. — Vlll. Discours de M. Marcel Barihe.
I. ARTICLE 8 RELATIF AU DROIT AU TRAVAIL, ET DISCOURS DE M. MATHIEU (Di: LA DRÔME).
;séance du U septembre.
(L*Assem))lee, après s'être occupée de divers sujets dans la séance du 11 septembre, reprend la discussion de la Constitution. L'iieure étant très-avancée, un seul orateur est entendu-)
M. le Prêsidenl. .Afaintenant nous passons à l'art. 8 :
« La République doit protéger le ritoyeti dans sa personne, sa famille, sa religion, sa propriété, son travail, et mettre a la parlée de chacun Vinslruction indispensable à tous les hommes ; elle doit l'assistance aux citoye}is nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut de la famille, les moijens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler. »
On n'a pas demandé la parole sur la première partie ; je vais la mettre aux voix :
" La République doit protéger le citoyen dans sa personne, sa famille, sa propriété, son travail, et mettre à la porfc'e de chacun l'instruction indispensable à tous les hommes. »
M. Mathieu de la Drômc . Pardon, monsieur le l'résidcnt : j'ai proposé un amendement.
.)f. le Pri'sidrnl. M. Matliieu de la Drôme) a la parole \Hniv développer son ameiulemeul. Voiei le texte de l'amendement; M. 3Iatliieu remplaeerait l'art. H dans son entier :
« La Rcpvhli(iiir doil prolvfjer le ciloycH dr//».s sa }>crson}ic sa famiUv, sa reUyioii cl sa propricic. hllr yriDuna'il h- droil de tous les riloyens à l'inslrucdnii , an travail et à l'assistance. "
M. Mathieu [de la Dràuie) [\). Ainsi que vous l'avez remarqué à la leeture qui vous en a été donnée i)ar >l. le Président, mon amendement eomprend la rceonnaissanee formelle, explicite du droit à l'instruction, an travail et à l'assistance, .le vous avoue qu'en proposant cet amendement, je ne croyais pas faire un acte de courage, je ne pensais pas attirer sur moi les calomnies d'une partie de la presse.
Ainsi il a été dit ^Vssezî — A la question! ' et imprimé dans divers journaux que ma proposition devait servir de terrain à l'exposition de doctrines communistes. L'Assemblée nationale sait que mes opinions n'ont rien de commun avec ces doctrines. (Interruption.;
L'Assemblée ne voit pas que la calomnie a parcouru les dé- /^artements. Au reste, j'aborde à l'instant même la discussion de mon amendement. Je commencerai par dégager du débat le droit à l'instruction et à l'assistance. Je dirai peu de mots sur ces deux premiers droits. La discussion évidemment doit porter particulièrement sur le droit au travail.
>'ous avons tous été d'accord dans nos bureaux sur le devoir de l'Etat d'instruire les citoyens, d'accorder l'assistance aux nécessiteux : mais quelle est la nature de ce devoir? Lst-ce un devoir de bienfaisance, un simple devoir d'bumanité? est-
Ci) Ce représentant avait fondé à Saint-Romans un athénée dans lequel il professait un Cours d'économie administrative cl politique. Cet athénée ne larda pas à être fermé par l'autovilé municipale. M. Mathieu fonda alors une Revue sous le nom de La Voix d'un Solitaire. A rAssembléc, ce représentant s'est placé à la Montagne. C'est un des hommes sérieux de ce ciité : il a parlé dans la discussion des cheminsdefer.et il a défendu l'absorption par l'État. Quoique M. Mathieu ait étudié les questions économiques, ses opinions ne semblent ni mûres ni arrêtées; mais M y a en lui l'etoHe d'un économiste, si la politique et les sophlsmes de parti ne prennent pas le dessus dans son esprit. Sa parole est facile, mais son ton un peu déclamatoire, rappelle encore trop l'avocat.
ce, au contraire, un devoir rigoureux, étroit, auquel l'État ne peut manquer sans violer le droit des citoyens? Ces questions ont été vivement controversées, discutées, dans tous les bureaux. Je viens soutenir de la manière la plus explicite, la plus formelle, le droit rigoureux du citoyen à l'instruction et à l'assistance. {Une voix. Et le travail.}
J'en demande pardon à l'Assemblée : j'arriverai tout à l'heure au droit au travail, qui est le plus important de tous. Quant au droit à l'instruction, je dirai ceci : La société impose à riiomnie des lois. Dans un pays républicain, ces lois sont réputées être l'œuvre de la société tout cnlière. Cependant vous savez qu'en réalité ces lois sont l'œuvre de la majorité. Néanmoins elles obligent la minorité, bien qu'elle les ait rcpoussées, quelquefois même combattues de toutes ses forces.
Toutes ou presque toutes les lois sont restrictives de la liberté naturelle de l'homme, des droits naturels de l'homme ; ainsi, par exemple, la loi sur la chasse, la loi sur la pèche, la loi qui confère à l'État, soit le monopole du tabac, soit le monopole du sel ; toutes ces lois sont restrictives de la liberté individuelle, toutes ces lois apportent, dans l'intérêt bien entendu, bien compris de l'État, des restrictions, des entraves à la liberté de l'homme. L'homme ne peut pas trouver dans sa conscience la justification, la raison de ces lois; il ne peut la trouver que dans son intelligence : il faut donc qu'elle ait été éclairée; par conséquent, il y a devoir pour l'État, qui impose des lois, à instruire l'homme.
Pascal a dit... (Interruption.) Cette citation, je crois, n'a rien d'extraordinaire, il est permis de citer Pascal à cette tribune. . . . Pascal a dit que ce qui était vérité en deçà des Pyrénées était quelquefois erreur au-delà. Ces paroles ne peuvent pas s'appliquer aux lois naturelles. Dieu a profondément gravé dans la conscience de tous les peuples le sentiment du bien et du mal , le sentiment du juste et de l'injuste. S'il n'en était pas ainsi, comment pourrions-nous savoir si une action est bonne ou raouvaise, ou indifférente? pourquoi la l^rance aurait-elle raison contre l'Espagne, ou l'Espagne contre la France? Les paroles de Pascal ne peuvent s'appliquer qu'aux lois écrites, qu'aux lois conventionnelles. Ainsi un sauvage,.. ;' Interruption.)
Messieurs, cette discussion est fort grave, l'Assemblée le
(•ouipiriul, cl javouc qu'il nie parait nécessaire de réelainor (Iclle (iuei(|ue atleiilion. .le ne erois [)as (ju'iiue ((ueslion |>lu8 im[)orlanle qiir <elle-ei puisse rtre abordée à la tribune. (Parlez! [)arlez !;
J'avais riiomuiii de dire a 1 Assemblée que les paroles de Pascal ne j)()nvaieMl sapplitpier qu'aux lois écrites, qu'aux lois conveiilionnelles. Ainsi je disais que le sauvage savait très-bien qu'il eommettait une mauvaise action, par exemple, en dérobant le produit soit de la chasse, soit de la pèche d'un autre sauvage. >lais, s'il vient à tomber dans les mains d'un sauvage, par l'effet du hasard, une pièce de monnaie... Kxelamation.)
Il me parait fort essentiel d'éta])lir une distinction profonde, une ligne de démarcation entre les lois naturelles et les lois écrites, et je ne pense pas que jamais assemblée législative ait confondu les unes avec les autres. Kh bien! je dis que Dieu a écrit les incnies lois dans la conscience de tous les peuples. L'assassinat est partout un crime, et le vol aussi; mais tous les peuj)les ne peuvent pas concevoir qu'il y ait crime à contrefaire une pièce de monnaie; l'homme ne peut a^oir conscience de ce crime, s'il ne lui a pas été expliqué. De là, nécessite pour l'État d'éclairer le peuple, pour qu'il puisse comprendre les lois écrites, les lois conventionnelles que le gouvernement lui impose et qu'il est obligé d'observer.
Vous savez tous que le crime ne consiste |)as dans l'infraction matérielle de la loi , mais dans l'infraction intentionnelle. Ainsi, pour (juc l'honiine voie le mal, il faut qu'il se rende compte du préjudice qu'il cause à la so';iété ou à son semblable. Donc nécessité pour la société d'instruire l'homme: droit positif de l'homme à l'instruction.
C'est là tout ce que j'avais à dire sur cette première question, .le serai encore plus bref sur la question du droit à l'assistance.
Je dis tout de suite que le droit de la faim passe avant tous les autres droits, même avant le droit de propriété, et je le prouve par une simple supposition ; elle sera peut-être un peu romantique; mais je n'ai pas le temps d'en choisir une meilleure. (On rit.)
La voici : Vn homme exténué de fatigue et mourant de faim arrive au milieu d'un verger; il n'a ([u'à lever la main et cueillir quelques fruits pour assou\ir .sa faim. Je suppose qu'il y aille pour lui de la vie ; eh bieu 1 s"élèvera-t-il une voix dans
cette enceinte pour dire qu'un homme, quel qu'il soit, i)laee dans de semblables conditions, même par une faute, même par un crime, cet homme fùt-il un échappe du bagne de Brest ou de Toulon, doit mourir de faim plutôt que de toucher aux fruits appartenant à autrui? (Interpellations diverses.)
M. Fayet. C'est un droit naturel , cela.
M. Mathieu (de la Drame). On me fait observer que c'est de droit naturel. Je \ous avoue que je le savais avant l'interruption Mais à quoi voulais-je arriver? A vous prouver ceci : que l'assistance est un droit pour l'individu, et, en effet, si l'individu a le droit de prendre, à plus forte raison la société est-elle obligée de lui donner... Interruption.)
Quelques voix. 11 n'a pas le droit de prendre.
M. Mathieu {de la Drome). Au reste, la question sera discutée à la tribune, et si l'As-semblée veut bien me donner la permission d'y paraître une seconde fois pour soutenir mon amendement, je crois pouvoir me faire fort de répondre à toutes les observations qui auront été faites.
Je passe au droit au travail.
Beaucoup de mes honorables collègues ont cru que mon amendement reproduisait la rédaction primitive du projet de constitution; il n'en est rien. Ainsi, dans le premier projet de constitution, l'État garantissait le travail. Cette garantie avait soulevé beaucoup d'objections, des objections sérieuses, je dois le reconnaître.
Ainsi on disait : Si l'État garantit le travail, l'État sera obligé de le donner; l'État sera donc obligé de se faire industriel, fabricant, manufacturier, commerçant : comment l'industrie privée pourra- t-ellc lutter contre l'industrie de l'État? N'est-il pas évident que cette voie nous conduirait ou au système égyptien ou au système peu différent établi par les jésuites au Paraguay ? Cette objection, je le répète, était sérieuse, et j'avais été le premier à en comprendre l'importance dans mon bureau. Ce que je propose donc à l'Assemblée, ce n'est pas la garantie de rexercicc du droit au travail, c'est simplement la reconnaissance explicite du droit au travail. (Interruption et bruit. y'
Je ne veux pas enlever à l'individu sa responsabilité et son initiative, et en cela je suis entré dans la pensée d'un paragraphe déjà voté du préambule, le paragraphe qui dispose que chaque
citoyen doit pourvoir à ses besoins par le travail , et s'assurer |)ar sa prévoyance des ressources pour l'avenir.
J'ai vole ces expressions cf j'y ai applaudi. >'oii, sans doute, il ne faul pas ellarer l'individualisme. Depuis (pu'Upu' temps, beaucoup de prétendus noxaleurs se sont récriés contre l'indi- ^idualisme I ; elles oui parlé (.h\ mal (piil a fait, mais elles nonl pas parlé (lu bien (pi'il a produit. Après toul, e'esl l'individualisme (pii a enfanté notre civilisation, qui a enfanté les sciences, les arts et l'indtistrie. (l'est de la lutte des intérêts indi\iduels, des intérêts personnels, des intérêts même éfioistes, je puis le dire, que sont nés la plus grande partie de nos chefsd'œuvre, la majeure partie des découvertes, des admirables conceptions du i^éiiie humain qui font la gloire de notre nation. (.\ssentiment marqué.
Ain.si, je n'entends en aucune manière allaiblir la responsabilité et la garantie individuelles.
Mais alors, me dira-ton, ([uel est le sens de votre amendement? Le sens de mon amendement, le voici :
L'individu doit chercher par ses efforts à se créer une position honnête, iîidépendante dans la société. Mais je suppose que, nonobstant tous ses efforts, il vienne à échouer : il y a un devoir à remplir de la part de l'État; c'est à l'État ou aux départements ou aux communes, ce qu'une loi ultérieure pourra déterminer, c'est à l'Ltat, aux départements ou aux communes à ncueiilir les individualités qui peuvent avoir été jetées en deliors du libre mouvement industriel, et a employer ces individualités à des travaux d'utilité publique, comme cela s'est fait, au surplus, dans tous les temps ; le rôle nouveau de l'État doit consister dans de nouvelles dispositions législatives, dispositions dont j'indiquerai bientôt et le but et le caractère. C'est ainsi que je précise le sens de mon amendement, .le [)lace la discussion sur ce terrain, et je prie les honorables contradicteurs qui me succéderont à la tribune, de ne pas placer la question sur un
I, .M. Louis Uluiif (dans son l'icinicr volume de VHinloirc de la Révolution fratir.aisc' doil être cité en picmière ligne. C'est lui quia mis à la mode l'usage de. cette l'ormule et les commentaires dont les .socialistes raccompagnent. Cet écrivain a fait comme les sophistes de l'école do Uousseau ; il s'est borne à montrer l'intérêt personnel sous une seule de ses faces, celle qui touche à l'individu. Une suinc notion de l'économie sociale conduil .'i rcc(tnnailrc que ce principe est le lien le plus puissant dcssociélcs.
autre terrain , de ne pas se donner le facile avantage de combattre un système qui ne serait pas le mien.
Maintenant, le travail est-il un droit? J'examinerai la question de trois points de vue, du poiut de vue de la justice, de la politique, de la morale et de l'intérêt économique.
D'abord, de ia justice.
J'entends établir que le droit au travail est parallèle au droit de propriété; que l'un est la condition sine qua non de l'autre; et, pour le démontrer, je commence par supposer le contraire.
Tout ce qui existe est possédé : terre, usines, maisons, fabriques, instruments quelconques du travail, tout a un maître, tout a un propriétaire; l'iiomme qui ne possède rien, l'homme qui est venu au monde dans un dénùmenl absolu, le prolétaire, puisqu'il faut dire le nom, ne peut vivre évidemment que du produit de la propriété d'autrui. Ainsi voilà un homme qui est nécessairement placé sous la dépendance d'un autre homme.
Mais, si le propriétaire est maître absolu de son champ, de son usine, il est évident qu'il est maître aussi de régler, comme il l'entend, le salaire des hommes qu'il emploie ou à la culture de son champ ou à l'exploitation de son usine. Et, en effet, puisque tous les droits sont de son côté, puisqu'aucun droit n'existe du côté du prolétaire, ce que j'avance ne saurait être sujet à contestation. Mais, me dira-ton, l'ouvrier est libre de refuser son travail. C'est dire tout simplement qu'il est libre de mourir de faim. S'il se mutine, s'il fuit ou le champ ou l'atelier, dans l'espoir de faire augmenter son salaire, qu'est-ce que le maître a à faire? Jl n'a qu'à se croiser les bras, à attendre quelque temps; la faim ne tardera pas à ramener le fugitif. C'est ce que vous ave/ reconnu samedi; en limitant les heures de la journée de travail, vous avez )econnu que l'ouvrier n'était pas libre.
Ainsi que je l'ai dit, l'homme qui ne possède pas se trouve placé sous la dépendance de celui qui possède, il est à sa merci, il est à sa discrétion. Celui qui possède, en lui donnant le travail, auquel, suivant vous, il n'a aucune espèce de droit, lui fait une faveur. Or, quand on >eut faire une faveur, on est libre d'en régler les conditions comme on l'entend. Mn réalité, il est certain que l'homme qui ne possède pas est l'esclave de celui qui possède. (Vives réclamations.;
Je prie l'Assemblée d'être bien convaincue que, s'il y a
(juciquefois une peu de vi^a('ité dans nus paroles, il y a encore plus de modération dans mon caractère. Si je me sers de ce mol, c'est ])arcc (|uc je n'en nuis aucnn antre pour exprimer ma [)ensée.
Ceux de vous (]ui n'admettent pas que le travail soit un droit admettent au moins (|ne le travail est une nécessité. Kli bien ! je délierais tons les hommes du monde de sonleni)'<prune nécessité qui n'est pas protégée par un droit ne conduit pas nécessairement a la servitude. C'est une question fort grave, Messieurs. Tout homme qui y réfléchira, reeoiniaitra que, partout on il V a une nécessité, si cette nécessité n'est pas protégée ])ar un droit positif, par un droit sérieux, elle conduit à la servitude, à reselavage.
Mais, dit-on, l'homme qui ne possède pas, sil se trouve dans le besoin, adroit à l'assistance; je me trompe, il est assuré de trouver dans l'humanité de son semblable, dans l'humanité de la société, des moyens d'assistance.
Messieurs, qu'est-ce que l'assistance? où commence t-cUe ? oîi linit-elle? De tout temps les sociétés humaines out pratiqué l'assistance. Est ce qu'une société qui a du superdu et qui laisserait mourir de faim uii seul de ses membres ne serait pas une société homicide? Dans ce moment, l'Ktat pratique l'assistance sur une vaste échelle dans la ville de Paris, Voule/.-vous savoir eu quoi elle consiste ? Le voici, si mes renseignements sont exacts.
On donne, tous les dix jours, à chaque famille 3 kil. de pain et un kil. de viande; c'est, par conséquent, en supposant que chaque famille soit composée de cinq membres, c'est par individu GO grammes de pain et 20 grammes de viande. Kh bien , dites-moi si, dans une telle situation, le père de famille pourra songer à l'éducation, à l'avenir (>c ses enfants, s'occuper de leur ouvrir une carrière! (Interruptions diverses.)
■\l. le Président. Je préviens les interi'upteurs que je les rappellerai nominativement à l'ordre.
M. le Mathieu {de (a Drùme). J'avoue que j'ai grand tort de parler de famille et d'enfants. Ne s'est-il pas présenté des économistes qui nous ont enseigné que le pauvre ne devait pas avoir d'enfants, qu'il devait se priver des joies et des douceurs de la famille? (.Vgitation.;
Je parlais, il y a un iustant, d'esclaves, il était réservé à la
— fi3 — liberté, telle que certains économistes l'entendenl, et je pourrais rapporter ici les discours qu'ils (»ut prononcés du liant de leurs chaires; il était réservé à cette liberté de l'aire descendre le pauvre au-dessous de l'esclave. J'en rougis pour ce siècle qu'on aurait si faussement appelé le siècle des lumières et de la civilisation. Belle civilisation, ma toi ! qui ferait de l'immoralité l'état normal de la société ! (Très-bien î — Longue interruption.)
Mais, dit-on encore, l'homme qui ne trouve pas de moyens d'existence en France peut passer les mers. Ces objections ont été faites dans mon bureau. Vous concevez que, pour les objections auxquelles je dois répondre, il faut que je m'inspire des souvenirs des bureaux. On a dit ceci dans les bureaux : « L'homme qui ne possède rien en France doit franchir les mers; il y a des terrains vagues en Algérie et en Amérique; si la place est prise là où il est né, il faut qu'il se mette à côté. » Ainsi, traverser l'Océan, cela s'appelle se mettre à côté. Mais, Messieurs, avant d'expulser un membre de la communauté , il faut faire la liquidation de cette communauté. (Réclamations prolongées.) Je m'aperçois que j'ai été fort mal compris; je n'entends nullement parler de la liquidation dont on vous entretenait il y a ([uelque temps à cette tribune, mais j'entends parler d'une autre liquidation dont personne ici ne contestera la légitimité.
Une voix. Laquelle ?
M. Mathieu {de la Drame). Je vais vous le dire. En France, il y a des propriétés, des richesses communes auxquelles cet homme, qui ne possède rien , lui , son père, ses aïeux ont contribué; par exemple, les chemins vicinaux, les routes nationales, les musées.... (Hilarité générale.)
M. Président. Je ferai à l'Assemblée nationale une simple observation. Il y a trente-deux orateurs inscrits sur cette question : si chacun de ces orateurs est interrompu comme l'est aujourd'hui M. Mathieu (de la Drôme), il est évident que cette question durera plus d'un mois. J'invite donc l'Assemblée au silence.
il/. Mathieu {de la Drôme). Messieurs, je vous avoue que je puis de moins en moins m'expliquer ces interruptions. Voici une question que je vais me permettre de poser à l'Assemblée.
.Te parlais des chemins et des routes; rAsseml)lée a ri. Je demanderai à l'Assemblée si le malheureux , l'homme qui ne
possède rien, n'a pas une pail de vos routes, n'a pas une part de vos musées, de vos édifices publies... (JuehiHfs voi.v. Personne ne le eonleste. M. Malhieu de la Drônic . On me répond que personne ne conteste ce que j'avance... (Bruit.) Messieurs, avec ces interruptions, on ne sait à qui l'on doit répondre. Ainsi on me dit diin côté : " Personne ne le eontesle, » et, d'un autre eùlé, quelques |)ersonnes disent : « iNous contestons ! » lili bien ! je répondrai, s'il le faut, et à ceux qui contestent et à ceux qui ne eonlestenl pas. De cette manière, je pense que ma démonstration sera complète. On rit.)
lous les hommes, par l'impôt, par l'impôt indirect particulièrement, contribuent à la richesse de la France, aux travaux |)ublics que la France fait exécuter tous les ans, et cela dcjniis que la France existe. Cela n'est pas contestable. Savez-vous ([u'un ouvrier, a Paris, j'en pourrais apporter la preuve sur cette tribune, pave l.')0 fr. par an d'impôt, tandis qu'un propriétaire vivant hors des villes, et je suis dans ce cas, un propriétaire qui a 50,000 fr. de fortune, ne paie pas plus d'impôt ([u'un ouvrier de Paris. Vous voyez donc que cet ouvrier a un(! part dans vos édifices publics, et lorsque vous voulez, le chasser. . . flnterruption.)
S'il y a une part, je répondrai : Il n'est pas vrai qu'on puisse dire à cet indixidu : « La place est prise ici, allez ailleurs! » Si l'on veut l'envoyer ailleurs, il faut qu'on lui donne une indemnité équivalente à ce qu'il laisse en France. (Mou>cmenls divers.'
Maintenant je passe à l'examen d'une autre question. Joutes les questions doivent être abordées à cette tribune, même celle de la propriété : vous le comprenez tous. Jai dit que le droit au travail était parallèle au droit de propriété ; je vais le prouver.
Qu'est-ce que le droit de propriété? quelle est l'origine de la l)ropriété? (Bruit.)
L'examen est indispensable. Parlez ! parlez !j
La question que je viens dindiqucr a été discutée dans lous les temps; elle a été controversée par les anciens, comme elle l'a été par les modernes, et, il faut le dire, peu de philosophes se sont mis d'accord sur cette question.
L'honorable M. de Lamartine disait, il y a peu de jours, à
cette tribune, que la propriété avait une origine divine. Plusieurs philosophes avaient émis cette opinion , et je vous avoue que je serais prêt à m'y ranger, si je croyais que la propriété dût y gagner quelque ciiose; mais je crois pouvoir assigner à la propriété une origine plus certaine et plus solide.
Oui, sans doute, tout ce qui existe, tout ce que nous possédons vient de Dieu : c'est lui qui a tout créé, tout animé; il est inutile de répéter ces choses; mais est-ce Dieu, je vous le demande, qui a divisé la terre entre les hommes, qui a donné quatre lieues carrées de terre à celui-ci, et rien du tout à celuilà? Messieurs, ne blasphémons pas contre la Divinité.
Il n'y aurait aucun profit ni pour la religion , culte de Dieu, ni pour la propriété, à donner à celle-ci une origine aussi élevée.
Dans un temps peu éloigné de nous, l'autel voulut abriter le trùne : qu'en résultat il? C'est que l'autel reçut une bonne part des anathèmes qui étaient dirigés contre le trône; si l'autel a reconquis l'estime à laquelle il a droit , c'est depuis qu'il s'est franchement, loyalement séparé du trône. Et quant à la propriété elle-même, qu'y gagnerait- elle? Si vous dites au peuple que la propriété repose sur le droit divin, savez vous ce que le peuple répondra? Le peuple répondra : On me donne une mauvaise raison de l'existence de la propriété; c'est qu'il n'en existe pas de bonne. Le peuple est incrédule, il ne croit pas au droit divin. Depuis que le peuple devient religieux, il cesse d'être superstitieux. {A gauche : Très- bien!)
Mirabeau, après cent autres, a donné la véritable définition de la propriété, en disant que c'était ce que chacun possède du consentement de tous : cette définition du grand orateur doit satisfaire les philosophes; j'en ai une autre pour les hommes rchgieux, parmi lesquels je me plais à me ranger, tout en tenant un peu aussi de l'espèce des philosophes. (Bruits divers.) Fénelon a dit que la propriété reposait uniquement sur la loi civile (il n'a même pas voulu admettre qu'elle reposât sur la loi naturelle); et la raison qu'il en donnait, c'est que tous les hommes ayant des besoins égaux, tous, d'après la loi naturelle, devaient avoir une part égale. Au fond, les définitions de Fénelon et de Mirabeau sont exactement les mêmes ; en effet, la loi est réputée être l'expression de la volonté de tous. Eh bien ! dire, comme Mirabeau, que la propriété est ce que chacun possède du consentement de tous, ou dire, comme Fénelon, que la propriété
repose sur la loi civile, c'08l dire exactement la même chose, il n'y a pas dilTéreiiec onlre ces deu\ drlinirums.
Pourquoi les hommes ont-ils eonsenli au partage de la propriété, au partage des terres? La raison en est bien simple : c'est que là où la terre est commune, ellf est inculte; et là où la terre est inculte, il en faut 50 ou 100 hectares pour nourrir un sauvage, tandis qu'un demi -hectare de terre cultivée nourrit infiniment mieux un homme civilisé.
L'honorable ^\. Lamartine avait raison de dire qu'il n y avait de société que là où la propriété existe : là oii la propriété n'existe pas vous ne trouvez que des bandes de sauvages, vous ne trouvez pas de peuples, pas de société proprement dite. Ainsi donc les hommes ont admis le partage de la terre, c'est-à-dire la propriété privée dans l'intérêt de tous. Toutes nos lois n'ont pas d'autres fondements, a commencer par les lois criminelles : je ne veux pas entrer dans cette nouvelle discussion ; s'il le fallait, je le prouverais jusqu'à l'évidence , la justice pour base, et l'utiUté .sociale pour but. La propriété n'a pas d'autre origine, et cette origine est assez élevée pour la mettre à l'abri des attaques qu'on dirigerait contre elle.
Maintenant, je reviens à la question du droit au travail. Comment se fait-il que les hommes aient consenti à la division de la terre? Est-ce qu'ils n'ont pas dû donner leur consentement... Interruptions.) En supposant qu'il y ait eu délibération entre les premiers hommes... (Interruption, — Bruit. y
Si vous niez ces principes, vous niez la propriété. Il faut supposer l'engagement tacite, lor.squ'il n'y a pas eu d'engagement explicite; autrement, la propriété ne reposerait sur rien.
Lorsque les hommes ont consenti à la division de la propriété, ils ont dû donner ce consentement, à la condition évidente, incontestable, que chacun pourrait devenir propriétaire. Evidemment, ils n'ont pas consenti à la division de la j)ropriété, à la condition que l'immense majorité des hommes ne pourrait jamais devenir propriétaire. Ce serait trop absurde, trop ridicule de le supposer; il y aurait là un acte de démence, un acte parfaitement nul de soi.
Eh bien! comment l'homme peut-il devenu- propriétaire? Il ne peut devenir propriétaire que par le travail, cela est évident. Si vous niez le droit au travail , ne voyez- vous pas à quelle conséqueuce vous arrivez. Si vous voulez vous donner la peine
d'y réfléchir un instant (car la parole est fugitive), vous reconnaîtrez avec moi qu'en niant le droit au travail vous niez la propriété (1). Vous la niez de deux manières (interruptions diverses) : vous la niez d'abord en ce sens, que celui qui possède posséderait sans droit, puisqu'il serait devenu possesseur par le travail, qui, suivant vous, ne serait pas un droit,, . (Oh! oli ! — ]>ruit et rumeurs diverses.;
^F. h Président. Soyez donc tolérants pour les opinions que vous ne partagez pas ; vous exprimerez la vôtre.
Sur chacune de ces questions il peut y avoir un débat trèslong, il y a des volumes à écrire. Si chacun de vous fait .sa réponse sur son banc, comment voulez- vous qu'on y tienne? M. 3ratbieu (de la Drôme) seul a la parole (on rit), et je prie les interrupteurs de ne pas la prendre. (Nouveaux rires et approbation.)
M. Malhieu (de la Drôme). Vous niez encore la propriété en ce sens, que vous déniez la condition à laquelle elle a été établie, à savoir que chacun pourrait devenir propriétaire par le travail.
J'entends dire que personne ne nie le droit au travail. Ce matin encore, cinq des principaux journaux de Paris le nient. Je répète que la négation du droit au travail conduit directement au communisme.
Que vous disent les communistes? Qu il faut abolir la propriété, parce qu'il n'est pas ju.ste que quelques-uns possèdent au détriment de tous; que Dieu a fait la terre pour tous, comme il a fait pour tous le soleil, l'eau, l'air et la lumière. Que pouvez vous répondre aux communistes? Je vais vous indiquer la seule réponse que vous puissiez leur faire. (Ah î ah ! — Écoutez ! )
Lorsque je vous aurai indiqué cette réponse, je prierai les honorables interrupteurs de vouloir bien en indiquer une seconde. (Très -bien ! )
Voici cette réponse. Vous pouvez dire aux communistes : INous ne créons de privilèges pour personne; il n'est pas vrai qu'il y ait des privSéges : nous ne créons d'exceptions en faveur
(1) Ici roraleuv fait du droit au travail le synonyme du droit de Iravaillcr. Celle confusion conduit à un gros sophisme. Ce n'est pas le droit de travailler librement i(ui est en cause j mais !c droit au travail, le droit d'exiger du travail en attentant à la propriélé d'autrui.
de personne; et, en eflet, comme nous vous pouvez devenir propriétaires par le travail. Mais pour que celle réponse soit exacte, il faut (|ne le travail soit un dr(»it. ' C'est vrai ! )
Car vous eomprene/ très-hicn, Messieurs, (pi'il ne serait pas vrai de dire que le prolétaire peut devenir i)ropriétaire par le lra>ail, si le prolétaire n'avait pas droit au travail, lui eiïet, pour qu'il pût deNenir propriétaire, il Jaudrail que celui qui possède consentît à s'en dessaisir en sa faveur; mais ces actes de générosité deviennent de plus en plus rares.
L'homme ne peut devenir i)ropriétaire qu'autant qu'il a en lui le droit de propriété ; si vous niez ce droit de propriété, vous arrive/, au communi.?me. La réponse que j'ai indiquée est la seule qu'il soit po.'^sible de donner.
Tout à r heure j'entendais murmurer à côté de moi : Si le travail est un droit, il doit être aussi une obligation. Je ne veux laisser passer sans réponse aucune des objections qui me sont faites.
Est-ce que la loi n'impose pas à l'homme l'obligation de travailler? Pour que I homme puisse exister, il faut qu'il ait des aliments; il faut, en deuxième lieu, quoique d'une manière moins nécessaire, moins absolue, qu'il ait un abri. Eh bien! est-ce que la loi ne défend pas à l'homme d'aller tendre la main? est-ce quelle ne lui défend pas le vagabondage? Elle va plus loin, elle lui défend l'exercice de tous ses droits primitifs; elle lui défend la chasse, la pêche et la cueillelle (I) (on rit); tout, en un mot, vous voyez donc bien.... 'Interruption).
Avec la loi écrite, les premiers droits de l'homme, ses droits naturels, ceux qui étaient exercés par les premiers peuples, par les peuples chasseurs et les peuples pasteurs, puisque vous m'obligez à les nommer, les droits primitifs de Ihomme sont devenus des délits; et, quant à la maraude, si vous ne voulez pas de la cueillette (on rit), la loi en fait un vol. Donc, il est vrai de dire que la société, el je ne l'en blâme pas, je ne saurais trop le répéter, c'est dans l'intérêt général qu'elle agit; donc la société force l'homme à travailler; elle lui fait une loi du travail, elle lui eu fait une obligation. Le droit doit être écrit a côté de l'obligation.
Maintenant, Messieurs, j'examine la question d'un autre
(I) Expression fouriéristc.
poiutde vue, du point de \'uc politique. 11 est inutile de répéter ici que le droit au travail est, pour le peuple, le chemin du bienètrc. J'en suis fâche pour Thonorahlc i\î. de Lamartine, mais il est certain que les philosophes sévcrtuent vainement à prêcher à l'homme le désintéressement, le détachement, l'abnégation, le spiritualisme. Les nécessités et les instincts sont plus forts que toutes les prédications. Lisez l'histoire de tous les temps, de tous les peuples, vous verrez que ce sont ces misérables ques- ] tions de boire et de manger qui ont amené la plupart des guer- ' res qui ont troublé le monde depuis qu'il existe ((). (Interruptions.)
Une voix. La guerre de Troie !
Une autre voix. Les Croisades !
M. Mathieu (de la Drôme). Vous m'obligez à citer des exemples qui vous prouveront que la faim, entendez-vous bien, a fait cueillir plus de lauriers que le pur amour de la gloire. Le premier peuple de la terre, le peuple Hébreu, pourquoi rèvait-il la conquête de la Terre promise? N'était-ce pas pour sortir de ses rochers stériles, et se répandre sur un sol fertile?
Et les Romains? (Ah ! ah î ) Ce grand peuple. . . (Bruit.) C'est vous. Messieurs, qui m'avez obligé à citer des exemples. (Interruption.)
Pourquoi les Romains firent-ils la guerre au monde? pourquoi s'emparèrent-ils des Gaules, de l'Espagne et de tant d'autres contrées, sinon pour augmenter leurs richesses, leur bienêtre ? Pourquoi les barbares, à leur tour, se ruèrent-ils sur Rome et sur les riches plaines de l'Italie ? (Interruption.)
Puisqu'il est impossible de discuter, je me bornerai à aflirmer ; eh bien ! j'aflirme, et tout à l'heure vous me donnerez sans doute des preuves contraires, j'affirme que les neuf dixiè- ,' mes des guerres ont eu pour cause la misère des peuples. (Inter- i ruption. — Plusieurs membres de la gauche, dont nous ignorons les noms, se lèvent et protestent contre le bruit que fait l'Assemblée.
M. Je Président. Veuillez vous asseoir.
M. Mathieu ^de ta Drôme). Messieurs, je sais bien qu'il y a un parti pris, dans une portion de cette Assemblée, d'interrompre les orateurs qui ne pensent pas comme elle. Je pro-
(I) L'oralcur est dans le vrai. !1 lépond bien à une détcslablc parole de M. Lamartine,'p. 63.
li'slc que les inlciriij)lioas nv vieniit'nt jamais du cùli' où je siège (I). (Lxcluinalious.)
Je vous ferai grâce des guerres internationales, même de la mierre de Troie qu'on me souffle à l'oreille, même des Croisades; mais je dis (jue toutes les révolutions en Krunee ont eu la misère pour cause. (Dénégations.)
Oui, Messieurs, et nous allons voir si cela n'est pas vrai. (Non ! non ! )
M. le Prêsideiil. Que ce soit vrai ou faux, l'orateur a le droit de le dire! il a le droit de dire que c'est vrai. (On rit.)
M. Mathieu {de hi Drame.) Je ne vois pas quel intérêt l'Assemblée nationale peut avoir à nier l'évidence. Ainsi, je le maintiens, nos luttes, nos guerres civiles ont eu toutes pour principale cause la misère.
Je le sais bien, il y a une idée au fond de toutes les révolutions; mais je vous déclare que ce n'est pas une idée seule qui renverse un trône. Il faut pour cela une main puissante, il faut la main du peuple. Eh bien, dites-moi ce qui arma la main du peuple en 1 789, en 1 830, en \ 8 18 ?
M. Emile Pèan. C'est l'amour de la liberté.
M. Mathieu {de In Drûme.) Je sais que ce ne fut pas la faim, que ce ne fut qu'une faim factice, si je puis m'exprimer ainsi, qui arma le peuple en Î830. Je ferai appel à quelques-uns des membres de cette Assemblée qui, n cette époque, étaient à Paris, et je leur demanderai s'il n'est pas vrai que les principaux fabricants de Paris appartenant à l'opinion républicaine, à l'opinion libérale, avaient mis sur le pavé leurs ouvriers au moment de la Révolution de Juillet, au moment où parurent les ordonnances.
M. Corbon. C'était le premier jour de la Révolution.
M. Malhieti (de la Drame). Je suis intimement convaincu que lorsque le peuple fait des barricades et qu'il affronte la mort, ce n'est pas simplement pour conquérir des droits politiques. (Exclamations).
M. Martin (de Strasbourg). Vous calomniez le peuple !
M. Corbon. Vous l'amoindrissez !
M. Mathieu [de la Drame). La même chose a été dite à cette
(l) En ce moment les ictlumalions s'adi-cssaicnt aux oxcui>ions luïtoriquc; de l'orateur, et non à ses opinions. L'Asscmblco n'écoule bien que ceux qui parviennent à lui plaire ou qui ne lui font pas redouter de longues harangues.
tribune vendredi ou samedi par un de nos honorables vice-présidents, et personne ne l'a contesté. M. Corbon vous a dit qu'il faisait partie d'une coalition en 1840, où 100,000 ouvriers s'étaient réunis dans la plaine Saint-Denis, et on les socialistes et les politiques voulaient avoir une influence qu'ils n'ont pas obtenue. M. Corbon a dit quen 1848, c'était encore la misère qui avait porté les ouvriers à se coaliser entre eux. Certes, je puis bien répéter ici ce que M. Corbon a dit des maux des ouvriers.
M. Corbon. On n'a pas fait alors de révolutions.
M. Mathieu {de la Drame). .J'admets qu'ils n'ont pas fait de révolutions en 1840; mais je ne comprends pas qu'on conteste cette proposition, que c'est la misère qui fait le danger de la France dans ce moment et dans tous les temps.
Une voix. C'est une autre question.
M. Mathieu {de la Drôme). Quanl à la pensée qui amène toutes les révolutions, elle n'est pas nouvelle. Cette pensée ne date même pas de 89. En réalité, il n'y a eu qu'une seule Révolution dans le monde, elle date de dix-huit siècles ; il n'y a eu qu'un seul révolutionnaire. Je n'ai pas besoin de vous citer son nom : c'est celui qui est venu sur la terre prêcher la charité, Tégalité des droits. Je vous déclare qu'aussi longtemps que l'égalité des droits, je vais expliquer ce mot, ne sera pas établie sur la terre, le monde sera agité. Je n'entends pas parler de l'égalité brutale, de cette égalité mortelle qui consisterait a abaisser ce qui est grand sans élever ce qui est petit. Je vous parle uniquement de l'égalité des droits, c'est-à-dire de la possibilité pour tous d'arriver aux mêmes conditions d'existence dans la mesure de leurs forces, de leurs vertus et de leurs talents. (Très-bien !)
Je vous dis qu'aussi longtemps que vous n'entrerez pas franchement dans cette voie, vous serez exposés à de nouvelles révolutions; et tout ceci se rattache très-intimement à la question que j'examine.
Vous reconnaissez chez le propriétaire le droit au travail. 11 faut reconnaître le droit an travail chez le prolétaire : autrement, il n'y a pas dégalité de droits ; autrement, vous n'avez pas le droit de dire que les hommes sont égaux ; autrement, vous ne pourrez conjurer les dangers que nous voulons tous éviter, que nous voulons tous prévenir.
ht nioi-nuMnc, m parlant du haut (h' irllc Iribunc, en parlant au milieu de toutes ces interruptions, qui véritablement ne sont pas encourageantes pour un orateur qui est encore nouveau à ces discussions, je ne suis nui que par Iv désir de conjurer, comme vous tous, ces maux qui viendraient foudre sur notre patrie.
Pour en finir en peu de mots, je vais maintenant examincila question au point de vue moral et au point de vue de l'économie politique.
Je ne vous apprendrai rien en disant que c'est la misère qui engendre les vices; que ce sont les vices qui engendrent les crimes. VA comment n'en serait-il pas ainsi? comment voudriezvous exiger de la >erlu de l'homme obligé de tendre la main pour subsister? Est-ce que lliypocrisie, est-ce que la dissimulation ne sont pas des conditions nécessaires à l'exercice de la profession de mendiant? Et comment voulez vous que ce mendiant soit arrêté dans ses mauvais peuchauts par une considération quelconque?
Une misère, même temporaire, produit quelquefois un mal indélébile, une démoralisation irréparable. Ainsi on reproche quelquefois aux ouvriers l'intempérance, l'ivrognerie, par exemple (disons le mot). Eh bien! je vous dirai que c'est la jirivation qui engendre tous les vices; et, en effet, \ous ne voyez divrogues que là où le vin est rare... (Mouvement en sens divers.)
Je vous parle. Messieurs, en homme qui a voyagé et qui a observé.
Il est certain que ce n'est pas dans le 3Iidi de la France qu'on trouve le plus d'ivrognes, c'est dans le >ord, c'est en Belgique, et en Angleterre; et vous savez tous aussi bien que moi qu'en Angleterre, où il n'y a pas de vin, l'ivrognerie a atteint jusqu'à la plus belle moitié du genre humain.,.. (On rit).
Oui, Messieurs, c'est la privation qui engendre les excès, et cela est si vrai qu'un malade, qu'il soit poète, pliilosophe ou mathématicien, saisit les aliments avec avidité lorsqu'il entre en convalescence, et que le médecin est obligé de lui régler sa ration. . . . (Bruit et rires).
le pourrais vous prouver combien la misère produit des effets désastreux, même la misère momentanée. J'aurais beau-
coup d'exemples à vous citer. J'en choisirai un dans l'histoire des cent jours. Les destinées de la France allaient se jouer sur le champ de hataille de Waterloo. En présence de ces gi'ands événements, l'industrie s'était arrêtée ; tous les chefs d'industrie avaient suspendu leurs travaux, jusqu'à ce que le canon, cette suprême raison des rois, eût dit son dernier mot. Mais les ouvriers, qui vivent au jour le jour, n'avaient pu attendre, eux, que le comhat, ou plutôt que la trahison eût décidé du sort de
Trance. Les ateliers étaient fermés; un grand nombre d'ouvriers, à Paris, furent poussés, par la plus impitoyable nécessité, à aller tendre la main.
Messieurs, l'ouvrier est honnête, il a des sentiments nobles et élevés.... Mais il y a quelque chose de plus fort que les sentiments, c'est la faim, ce sont de pauvres enfants qui demandent un morceau de pain.
La paix est conclue; l'industrie reprend ses travaux; elle rappelle ses anciens ouvriers. Mais presque tous furent sourds à sa voix ; ceux qui s'étaient faits mendiants par nécessité, restèrent mendiants, parce que la misère les avait dégradés. (Oh ! oh ! — Vives interruptions.)
Votez! oui, votez le droit à l'assistance pour l'homme valide au lieu du droit au travail, et je vous affirme que l'histoire dira un jour que vous avez voté rabaissement, la dégra dation, la démoralisation de la première nation du monde. ÎNe savez-vous donc pas ce que l'assistance exercée par les moines, dans les parloirs de leurs couvents, avait fait de l'Espagne et de l'Italie ? IV'e savez-vous pas ce que la loi des pauvres fai sait de l'Angleterre? Voulez- vous faire de la France une autre Irlande ( l ) ?
Au point de vue de l'intérêt économique, je ne dirai que peu de mots. On craint que la reconnaissance du droit à l'assistance n'impose de trop fortes charges à l'Etat. Mais ce n'est pas là la question qu'il faudrait examiner. 11 faut examiner si le travail est un droit, et, s'il est un droit, peu importe quelle charge il imposera à la société.
Cependant, je veux bien entrer dans cet examen; et je vous dis, moi, tout de suite, que le droit d'assistance ne peut rien coûter à la société.
(l) Ceci est très-cvact ; mais cela prouve contre la théorie générale de l'orateur, contre le droit au travail, et contre l'amendement qui proclame ledroit à l'assistance.
Le travail csl il limite en France? La limite est-elle atteinte'' Si le travail est limité et si la limite est atteinte, oli î je comprends très- bien (luellc serait la gravité de robjcction; mais, assurément, la limite n'est pas atteinte. Les évaluations les plus modérées m'autorisent à dire que la l'ranee peut nourrir un nombre d'habitants deux fois plus considérable que celui qui peuple aujourd'hui cet Liât, il y a 35 millions d hommes en Lranee ; on s'accorde à reconnaître (|u"il pourrait y en avoir 70 millions. (Mouvements divers.)
Mais, pour que la France pût nourrir 70 millions d'habitants au lieu de "iô, il faudrait un travail double, et j'arrive alors à cette conclusion que le travail n'est pas limité, et que la limite n'est pas près d'être atteinte, que cette limite est extrêmement reculée. C'est ce qu'aucun cultivateur ne contestera ici ; moi, cultivateur, je puis le dire.
Maintenant, l'ouvrier produit-il moins qu'il ne consomme? (Murmures.
Si l'Assemblée ne veut pas m'enteudre, je suis prêt à descendre de la tribune. (Parlez î parlez !)
Je touche au cœur de la question. Si le travail n'est pas limité ; si vous ne pouvez pas dire que la lim.itc soit atteinte, jai le droit de dire que la reconnaissance du droit au travail ne saurait en aucune manière être inquiétante pour la société. Cette reconnaissance ne peut pas imposer de charges à l'État, ou bien il faudrait admettre que l'ouvrier produit moins qu'il ne consomme. Or, il est certain qu'au contraire, l'ouvrier qui travaille produit au delà de sa couscmimation, au moins le don ble. Quel est de tous les capitaux celui qui donne le moins de revenu à son propriétaire? C'est le capital agricole. Le cultivateur ne retire de son fonds, de son domaine, que le 2 1/2 ou le 3 p. 0 0. Eh bien! dans toute la France vous trouverez des co Ions partiaircs qui se chargeront de cultiver un champ, un domaine à moitié fruit. Donc, l'homme qui travaille produit le double de ce qui est nécessaire à son existence (\j.
Lh bien î maintenant, à mon tour, je pose une question, un problème à résoudre, à tous les interrupteurs d'il y a un instant, à qui ma logique n'fi pas paru assez puissante; je les défie formellement d'expliquer la misère en pré.sence de ces deux faits :
(1) Mais le métayer travaille avec un capital qui est un travail antérieur.
que la limite du travail n'est pas atteinte, et que l'ouvrier qui travaille produit plus qu'il ne dépense ; je les défie de me l'expliquer, à moins de faire le procès à nos lois et ù nos institutions.
Il y a plus, des expériences faites récemment eu Angleterre ont prouvé qu'il y avait avantage à augmenter le bien-être de l'ouvrier, et à lui donner une alimentation plus substantielle. Les mêmes expériences ont été répétées en France avec le même succès ; elles ont démontré qu'en ajoutant 50 centimes par jour à la dépense d'un ouvrier, cet ouvrier donnait un excédant de travail de 70 à 80 cent., bénéfice net par jour et par homme, 20 à 30 cent.
Ainsi, première vérité : le travail n'est pas limité; deuxième vérité : l'homme qui travaille produit plus qu'il ne consomme ; troisième vérité : il y a avantage à augmenter le bien-être des travailleurs. En présence de ces trois vérités incontestables, je renouvelle le défi que j'ai porté à mes interrupteurs, de m'expliquer la théorie de la misère, sa raison d'être, sans faire la guerre à notre société et à nos lois.
D'où vient donc l'état de souffrance dans lequel la France se trouve, nonobstant la vérité des trois propositions que je viens d'énoncer? Je vous en dirai la cause sans déguisement ; je n'hésite pas ii la dire, au risque d'exciter encore les rires et les interruptions de l'Assemblée. Si la France est dans la misère, c'est la faute des hommes d'État, c'est la faute des grands orateurs qui ont dirigé la France depuis 1815, depuis l'importation en France du gouvernement constitutionnel. (Rires.) Tout le mal, Messieurs, vient de ce que la population est mal répartie, puisque je vous ai prouvé qu'elle n'était pas surabondante. Elle est trop nombreuse dans les villes et pas assez dans les campagnes. Et pourquoi est-elle mal répartie? le voici.
11 fallait empêcher la désertion des campagnes et l'encombrement des villes. 11 fallait pour cela protéger, exonérer l'agriculture, la soustraire à l'usure, l-^h bien! nos hommes d'Etat, depuis l'établissement du gouvernement constitutionnel, dans un espace de trente années, n'ont pas même trouvé le temps de formuler un bon système de crédit foncier. (Rires et approlîation.)
Et de quoi s'occupaient-ils? ]\[essieurs, il fallait protéger lagriculture. (Interruption.)
Tout ceci est sérieux: soyez persuadés que celui qui a Thon-
ncurdc vous parler, a rcdcfhi lonplcmps, v[ qu'il ii \ a rien dr risiblo dans ses paroles.
Il fallait protéger ratiricullurc (pii éUiil (klaissée, le simple bon sens l'indiquait ; au lieu de [)roléger l'agrieullure, «mi a protégé lindustric. (C'est vrai î) Ainsi l'on a fait du même coup le vide dans les eampagncs et le trop plein dans les villes. Ici, jaceuse formellemenl les hommes d' l'état, les grands orateurs qui ont présidé aux destinées de la France depuis l'établissement du gouvernement constitutionnel. Fourqucn n'avaient- ils de sollicitude que ]wuv les manufacturiers? Parce que les manufacturieis étaient sur les bancs de la (Ibambre des députés; parce que, pour .satisfaire leur vanité, leur and)ition, pour escalader le pouvoir, nos hommes dlitat avaient besoin de l'appui, du vote des députés industriels. Très-bien i j Là, I^lessicurs, est la véritable cause du déj)eu|)lemenl des campagnes. L'État n'a rien fait, il a été le témoin aveugle du déclassement d«3 nos populations pendant trente ans(l).
Qu'y a-l-il à faire? Le remède à emplover est extrêmement simple : il consiste à guérir le mal que les hommes d'Etal et les grands orateurs ont fait pendant l'espace de trente ans; il faut protéger ragricullurc; il faut s'occuper sérieusement dun bon système de crédit foncier, pour faire retourner les habitants dans les campagnes, et empêcher qu'ils ne soient sans cesse rappelés vers les villes par les droits protecteurs.
Voilà ce qu'il y a à faire.
11 y aurait une autre chose à faire, mais je suis convaincu que vous ne l accepteriez pas. et pourtant je suis convaincu que cette chose ferait un des meilleurs articles de votre Constitution : ce serait d'écrire dans voire Constitution que le chef du pouvoir exécutif ne pourrait jamais ehoisir un ministre sur ces bancs. C'est ce qui a lieu en Amérique. Vous savez qu'aux Etats Luis le président ne peut pas prendre un ministre dans le par lemeut; si chez nous il n'en est pas ainsi, la France continuera d'assister à ces luttes oratoires, à ces tournois de paroles qui enivrent le peuple au lieu de lui donner du pain.
Un membre. Et que faites-vous vous-même en ce moment?
M. Mathieu [de la Drôme). .Je vous dis la vérité ; mais comme
(1) L'orateur a ici l'iDStinct d'une vérilé; mais il ne la formule pas sous son véritable aspect.
elle a peu de chances de réussir ici, je passe à la dernière considération que j'ai à yous soumettre.
N'oubliez pas que je vous ai démontré :
1" Que le travail n'est pas limité ;
2" Que l'homme qui travaille produit le double de ce qu'il consomme ;
3" Que le bien-être du travailleur constitue un avantage pour celui qui l'emploie.
Je répète qu'en présence de ces trois vérités, personne ne pourra me donner une théorie rationnelle de la misère.
Le Gouvernement dépense 100,000 fr., 150,000 fr. par jour à Paris en secours. Ces 100,000 fr., ces 150,000 fr. ne produisent rien j je me trompe, ils produisent la démoralisation d'une partie de ceux qui les reçoivent. IVe vaudrait-il pas mieux leur donner un travail utile, un travail sagement conçu?
Je regrette de ne pas voir à son banc M. le ministre de l'agriculture ( il est là ! ) ; car c'est sur lui que repose, soyez-en convaincus, bien plus que sur nous tous, l'avenir de la France. (C'est vrai ! )
Pui.squ'il est là, je le félicite du projet d'enseignement agricole qu'il nous a apporté; il produira dans une certaine proportion le bien que j'énonçais il n'y a qu'un instant. Pour occuper les bras momentanément désœuvrés, qu'y a t-il à faire ? Le ministre de l'agriculture doit immédiatement, je lui demande pardon si je me permets de lui donner ce conseil, il doit immédiatement faire étudier tous les cours d'eau qui sillonnent notre territoire, et préparer des projets d'irrigation ; il y aura là des travaux pour cinq ans.
Un membre. Et de l'argent?
M. Mathieu {de la Drame). On dil, ]\ressieurs, quil faut de l'argent pour faire ce que j'indique. Est ce que les propriétaires riverains, qui profiteront des travaux , ne seront pas obligés de payer pour la plus-value de leurs terres? Je pourrais vous citer des exemples d'irrigations ayant coûté 50,000 fr. et qui donnent 10,000 fr. de revenus par an.
Messieurs, je suis convaincu d'une ciîose, c'est que tout le mal dont nous souffrons vient d'un malentendu, en même temps que des orateurs, d'un malentendu aussi ancien que Thumanité. Ainsi l'homme a cru jusqu'à ce jour qu'il était iutéressé à la misère, au malheur de ses semblables, exclamations.) C'est
l'économie politique qui vous a appris le contraire il y a peu de limi).s; ci-, il est certain que tons les hommes sont intéressés au l)ien ùlrc général (1).
Ceci n'a pas besoin d'être démontré : manufacturiers ou aiirienlteurs , vous ne pouvez écouler vos ])roduits qu'autant que les niasses sont dans l'aisance; et quand vous écoulez vos produits, quand l'aisance augmente, encore un coup, Ihomnie produit plus.
La morale et la religion nous avaient prouvé que les hommes étaieut iVères; la science elle-même apporte sa conlirmation à cette vérité, la science nous prouve que tous les hommes sont solidaires.
Honneur, Messieurs, honneur au peuple qui le premier saura comprendre celte vérité! Gloire aux représentants de ce peu ■ pie! Voulez vous être ces repré.sentants? décrétez le droit au travail ; dites : Plus de misère sur la nohle terre de France, Si vous dites cela, vous aurez écrit une grande page dans l'histoire. Mais si vous ne le dites pas, que Dieu prenne pitié de la France !
Il, DISCOURS DE M. GAULTIIIEU DE RUMILLY (2). (Séance du 12 soplcmbre.)
Citoyens Représentants, si je pensais, comme le disait hiei l'auteur de l'amendement que je viens comhattre, qu'en inscrivant au frontispice de la Constitution ces trois mots :« Droit au ') travail, » nous déclarerions la suppression de toutes les misères, nous ferions disparaître les inégalités que la nature a établies, je n'hésiterais pas à adopter cet amendement.
j>ïais telle n'est point mon opinion ; je vois de graves dangers, au contraire, à adopter cet amendement, et c'est ce qui m'oblige à le combattre,
(1) Hommage rarement rendu à la ?cionce, et qui mérite d'être remarqué dans lin député de la Montagne.
(2j Représentant de la Somme. Ancien député de la gauche. M. Gaulthier a parirsouvent sur les questions de douanes. 11 est proicclionisie, et ne s'aperçoit pas qm: la protection douar ière est uiic variante du droit au travail, une véritable de violation de la propriété.
L'honorable auteur de l'amendement a cru , dès le premier moment, qu'il devait circonscrire la portée de sa proposition, sentant bien lui-même les conséquences qui pouvaient en découler, et ainsi il vous a dit : Ce n'est pas la proposition qui était faite originairement par la commission de Constitution, ce n'est pas la garantie du droit au travail ; je vous demande seulement de dire que la République reconnaît le droit au travail.
Quant à moi , Messieurs, je ne puis distinguer quelle peut être la différence des conséquences ; quant à moi , Messieurs , je me demande quelle peut être la portée de l'amendement , oii il peut aller, et c'est dans l'examen que je vais en faire que je vous exposerai tous ses dangers.
Si l'amendement veut dire seulement que la République doit l'assistance aux citoyens nécessiteux , soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut de la famille, les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler, je lui dirai que la rédaction du projet de la commission doit satisfaire à ses intentions , puisque le projet étend l'assistance aussi loin. Mais ce droit qu'il veut établir n'est- il qu'un mot sans portée ou une chose avec sa réalité?
Si c'est une maxime vulgaire sans portée et sans conséquence, s'il veut dire seulement que le travail est un devoir comme un droit, mais c'est la liberté individuelle du travail : cette vérité n'est pas douteuse. Etablie par ia grande Révolution de 1789, elle n'a pas besoin d'être rappelée dans cette partie du paragraphe, puisqu'elle est indiquée dans la première partie du même article.
Est-ce un droit au travail que l'auteur de l'amendement veut définir à sa façon? Mais ces mots ont un sens qu'il n'est au pouvoir de personne de changer; et en vain répéterait-on que ce droit écrit en tète de la Constitution est une espèce de droit autre que le premier droit au travail; que le travail dont il s'agit est une espèce particulière de travail : on ne peut pas faire un dictionnaire particulier pour la Constitution ; et la logique des sophistes ou des masses, s'appuyant sur les habitudes de la langue, leur donnera tôt ou tard le seul sens qu'ils puissent avoir. Quelqu'atténuation qu'on veuille donner aux mots, les conséquences n'en sont pas moins dangereuses.
Organisation du travail , droit au travail : mots nouveaux
pour (les tliosos qui ne sont pas nouvelles el qui rappellent rimprudcnce avec laquelle on soulève des questions insolubles!
Les mots, les images brillanles, les discours nia^niliques ne nous ont |)as manqué en France et ne nous manqueront pas encore.
31ais riiistoirc est là pour nous apprendre chaque jour quelles déceptions viennent à leur suite, et comment la liberté et Tordre public peuvent aller à un abîme. Pour que la République soit généreuse et puissante, il faut qu'elle soit prudente et pré- ^o\antc.
Jl } a des formules socialistes qui peuvent bien, au |»remier abord, ne pas présenter des idées nettes et précises, el qui ont été accueillies |)ar le pouxoir issu de la Hévolution de lévrier comme une transaction avec les doctrines qui ont prétendu s'imposer à cette Révolution.
Mais quand le jour de l'expérience est venu, on voit où mènent ces formules.
Un logicien inilexible vous le disait il y a quelque temps : « Accordez-moi le droit au travail, el je vous al)andonne la propriété. » C'est là le danger.
Ah! sans doute, tout le monde n'en tire pas les mêmes conséquences', mais il y a la logique des masses et la logique de certains sophistes rétrogrades qui prennent des idées vieilles pour des idées nouvelles, qui abusent des mots, et qui tirent des conséquences qui ne devraient pas être tirées de certains principes.
Il y a donc, entre le projet de la commission et la proposition de notre honorable collègue, toute la différence de ce qui est possible à ce qui ne l'est pas. Il faut faire pour les travailleurs tout ce qui est possible , mais il ne faut promettre que ce qu'on peut tenir; autrement, c'est les tromper; car, à toute pensée fraternelle, il y a les limites de la raison.
Mais avons-nous déjà oublié ce qui s'est passé sous nos yeux dans ces six derniers mois, et ce que nous a trop appris une triste expérience?
Le Gouvernement provisoire a mis à l'essai les principes socialistes. Tandis qu'il chargeait la commission du Luxembourg de réaliser l'organisation du travail, il mettait le droit au travail en pratique par la création des ateliers nationaux. Ces deux iuslitulions ont marché de front; tout le monde en connaît le
triste résultat. Sans doute, aujourd'hui, on veut éviter le même but, mais il ne faut pas prendre le chemin qui > conduit sans le savoir et sans le vouloir.
Avec un droit établi par la constitution, comment l'État interviendra-t-il? Est-ce de son plein gré? Non; c'est en vertu d'une obligation. Mais, dira-ton, c'est dans le cas de chômage. Mais le chômage existe de mille manières. ÎN'avons-nous pas vu l'embrigadement pour les ateliers nationaux ? et le passé n'estil pas toujours l'enseignement de l'avenir?
Ce grand et difficile mécanisme d'un gouvernement civilisateur a besoin de mains expérimentées; autrement, il flotte au gré des tempêtes, s'il n'est pas dirigé par des pilotes habiles. Quand ou touche des ressorts qu'on ne connaît pas, on produit souvent des mouvements en sens contraire, et l'imprévoyance peut être fatale au pays.
La loi morale , comme la loi chrétienne , impose le devoir de secourir son semblable; mais le malheureux ne peut imposer l'obligation ni contraindre au bienfait.
Que ferez- vous, au contraire, en établissant un droit général pour tous contre l'État, si ce n'est une obligation, une nécessité par un droit? Eh quoi! l'État aura donc des créanciers nouveaux au nom du travail? car tout homme qui a un droit a le droit d'exiger; ce n'est plus un bienfait : le bienfait est volontaire, comme il n'y a pas de vertu sans sacrifice.
Et cependant, dans les pays industrieux , personne ne peut empêcher ces crises industrielles qui viennent d'un surcroit de production. En vain épuiserait-on les revenus de ceux qu'on appelle les riches : ce serait une goutte d'eau dans l'Océan ; et cependant le droit serait invoqué contre l'État; car un droit est un droit.
Ainsi, sous quelque rapport que l'on examine la proposition, on verra qu'il est impossible de se soustraire à ses conséquences, soit qu'on l'examine sous le rapport du droit, soit qu'on l'examine dans toutes ses conséquences ; on verra qu'il est impossible qu'il n'y ait pas un danger. (Très-bien ! très-bien ! )
Messieurs, il faudra donc que l'État se fasse entrepreneur de toutes les industries; il faudra donc que lÉtat devienne le pourvoyeur de tous les ouvriers inoccupés! Mais l'État aune fonction plus noble et plus élevée : l'État, par l'impulsion heureuse donnée à toutes les industries, par la protection qu'il leur
accorde, par un bon syslèmc d'impôt, par la législation, par le niouNenieul imprinn* à la eiiculation {jjénérale, peut lavoriser ractivilé de tous les travaux.
Voilà, Messieurs, eoninieiil je conçois la situation de l'Ktat à léiiard des IraNaiileurs; Noilà eoiniiiciil je iimeois (pie la prospérité générale peut ressortir du travail de eliaeun.
L'Ktat proclame le respect à la propriété. Veut- on proclamer le droit au travail, il faut su|»|)rimer les garanties illusoires données à lu propriété. Jl laut opter entre les deux; car, à la suite du droit au travail, vient une conséquence communiste ; inscrire ce droit, eesf sans s'en douter amener cette eonsé(iuence, et c'est la destruction graduelle de la propriété.
;^Fei l'orateur purlr di' l;i Ifjiitimitf, de la propriété, et entre dans d'autres considérations générales. Il finit par ces mots :)
Le bon sens est l'ispril de la démocratie ; c'est ce bon sens, qui est dans la nation, qui doit nous diriger, nous qui représentons cette intelligente démocratie. Que le (louvernement et l'Assemblée nationale secouent le drapeau de la Réi)ul)lique, en laissant tomber les dangereuses utopies qui étaient venues s'abriter dans ses plis; que, déployant ce drapeau et le portant d'une main terme, ils fassent cesser l'anarcbic des idées; et alors eliacun i-essentira le mouvement salutaire imprimé à toutes les industries agricoles et commerciales, et, .sans avoir besoin d'inscrire le droit au travail dans la constitution, le travail réel viendra ranimer partout la ricljcssc «t la prospérité publique. (Très-bien! très-bien!)
ITI. DISCOURS DE M. PELLETIEB (l).
Citoyens Représentants, le droit a été promis au peuple , comme prix de sa conquête de Février, par le Gouvernoment
(J; Repvé.^entaiit du lUiùnc. M. Pellclipvost iiiilustriel à Tiirarr. lia i*lc envoyé ù r.As.semlilée par la rlassf; ouvrière de l.yon. Son di.scours n'a pas élé écoulé à la Chambre, parre qu'il a été lu, mal lu, ol qu'on a pu croire que l'oralenr n'en était pas l'auteur. Il n'rn Cf,\ pas moins dlunc d'attention, parce qu'au fond il reproduit les idées éeonomique.s d'une population nombreu.se.
Le ton qui dominr dan,« ee diseour.* est aussi raraetéristique que la doctrine.
provisoire. Le peuple y compte, le peuple l'attend. C'est à l'Assemblée nationale à lui tenir parole. (Rumeurs diverses. — Interruption.)
Vous ave/ déclaré que le Gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie; c'est recoiuiaitrc qu'il a bien fait de promettre le droit au travail. (ÎNouvelle interruption. )
M. le Président. Je rappelle à l'Assemblée toute 1" importance de cette discussion, la variété nécessaire d'opinions , la contradiction même d'opinions qui est naturelle dans une question de ce genre.
M. PeUelier. Du reste, vous aurez à me contredire ; cela ne vous manquera pas.
Ne faisons pas que le peuple dise de la République ce qu'il a dit pendant dix-sept ans du roi déclin, que ses promesses étaient autant de mensonges ; d'autant mieux que le droit au travail n'est pas, comme on semble le croire, un don que la Ré publique fera au peuple, mais bien une juste restitution qui aurait dû lui être faite plus tôt.
La commission de constitution, ne voulant plus faire du travail un droit pour le citoyen, mais un devoir, dans les limites de ses ressources, pour la République envers l'ouvrier, a cru devoir changer sa première rédaction.
Si elle a pensé qu'un devoir, tel qu'il est formulé dans l'art. 8 du préambule de la Constitution, ne donne pas aux citoyens le même droit au travail {}ue dans sa première rédaction, elle a eu raison et tort en même temps.
Elle a eu raison, car on pourra toujours invoquer l'absence des ressources de la République.
Elle a eu tort, parce qu'avec des ministres capables, les ressources de la République, pour soulager le peuples, n'ont point de limites, ne doivent jamais tarir. (Exclamations.) Je vous le prouverai.
Convaincu, comme nous devons l'être tous, que nul ne doit.
Celle-ci procède plus particuliôiement de l'idée fondamentale de M. Louis P.lanc; elle se formule en une association solidaire pour chaque profession.
Les illusions, les sophisme?, les préjugés y sont tellement accumulés qu'en ne peut \ répondre que par un expo.'îé général des notions les plus élémentaires de l'économie politique. Si, comme tout porte à le croire, M. Pelletier est l'écho fidèle des vague.^ inspirations des ouvriers lyonnais, on peut dire qu'il y a dans ce pa\s des montagnes d'erreurs, d'où peuvent sortir d'un moment à l'autre des laves incendiaires.
dans un iHat ci>ilist', avoir une condition d'existence pire que celle qui eût été sou partage a l'étal de nature, le peuple ne croira jamais au\ limites des ressources de la Hépubliquc : il aura raison.
Car il ne nous a pas envoyés ici pour lui faire seulement une Clonstilution et des lois organiques (|ui peuvent le laisser croupir dans la misère et l'ignorance, mais Meii |)our résoudre le ])rol)lème du prolétariat.
Que ceux d'entre nous qui ne croient ])as que ce soit possi ble laissent taire les autres. Uircs cl interruption.) >e m'in terrompez pas si vous voulez que je continue.
Dieu, en présence duquel nous allons décréter la Conslitu tiou, a créé la terre pour tous les hommes indistinctement. Si, par les lois sociales, qu'il est inutile d'approuver ou d'iniprouvei' en ce moment, quelques hommes se sont approprié individuellement le sol pour le cultiver, ne doivent-ils pas, en échange, à ceux qui ne possèdent rien, la reconnaissance de leur droit au travail?
Je sais qu'on peut me faire la réponse que voici, qui a été faite dans nos bureaux.
J/homme qui se plaint de ne point avoir la part de terre que Dieu lui a destinée, peut aller la chercher où il n'en manque pas, chez les Cafres ou au Texas, où il >oudra ; moi, j'ai ce qu'il me faut, je le garde ; le reste m'est étranger.
i'n membre à droite. Mais cela n'a été dit nulle part.
M. Pellelii-r. Je répondrai à ces honnêtes gens qu'ils respectent bien peu la patrie.
D'autres me diront avec bon sens : j.a propriété est le fruit du travail. Or, les premiers homjnes qui ont occupé la terre, l'avant, par leur travail, défrichée et fécondée, se la sont appropriée. C'est un fait accompli, indépendant de notre volonté; nous le respectons et vous invitons à en faire autant.
Lu eifet, Noir un champ qui ne jjroduit que des ronces, et, plus tard, le voir couvert d'épis, d'arbres, de ileurs et de fruits, tout le monde } reconnaîtra la main de l'homme, par conséquent son travail.
L'homme a donc procuré la vie et la fécondité a ce sol où tout était en friche, dans la stérilité la plus complète. Il peut dire : Cette forêt, je l'ai plantée ; ces épis, je les ai semés; ces eaux qui croupissaient et passaient loin de ces champs, je les
— Suai distribuées, et, par une irrigation intelligente, j'ai fertilisé ce sol qui sans moi serait encore inculte. Tout cela est le résultat de mon travail ; donc c'est ma propriété.
Mais ce raisonnement exclut-il le droit de vivre que Dieu m'a donne en naissant?
11 faut à l'homme, pour vivre en société, trois choses, ditesvous : la famille , la patrie et la propriété. Or, Messieurs , qui. le respecte/, si fort , ce droit do propriété , quelle est donc la propriété du pauvre? C'est le travail. Vous ne devez donc pas hésiter à lui en consacrer le droit sans limite , car toute limite en serait l'abolition. (Mouvement.
Que direz - vous à l'enfant du pauvre, au malheureux prolétaire, qui, plein d'obéissance envers les lois de votre société, viendra vous dire, en les invoquant au nom de la famille, de la patrie et de la propriété : .le reconnais que ma part de sol brut est possédée et a dû l'être par ceux qui , venus en ce monde avant moi. l'ont défrichée et rendue féconde?. le reconnais que ceux qui l'ont défrichée lui ont donné une valeur nouvelle; que cette valeur nouvelle, qu'ils ont donnée au sol par leur travail, étant toute leur propriété, en est inséparable, et les empêche , s'ils veulent jouir du fruit de leur travail ou travail de leurs pères dont ils ont hérité , de me restituer ma part de sol brut dont je suis naturellement l'usufruitier. Je consens à leur en faire l'abandon.
Une voix à ganclir,. Kh !
M. PcUciier. Ehl... (On rit) Je consens à leur en faire l'abandon, à respecter leur possession ; mais, en retour, ne me doivent-ils pas mou droit au travail? tt, pour que mon droit au travail ne soit pas une amère dérision, ne doivent ils pas organiser l'industrie et l'agriculture de telle façon que je trouve dans ma patrie, auprès des miens, du travail, ou, à défaut de travail, des moyens d'existence?... Interruption.) Si vous voulez me répondre, vous monterez à la tribune. Lui répondrezvous encore avec Malthus...
M. ÀhbadHCci. C'est vieux, cela!
M. VcUclier. Ce n'est pas si vieux que vous. (Rires.) Direzvous avec Malthus qu'il n'existe point de droit au travail; qu'un homme qui nait dans un monde déjà occupe, si les riches n'ont pas besoin de son travail, est réellement do trop sur la terre?
"Son, nous ne pouvons plus ùUr malthusiens; le peuple s'en iiidiî^ncrait ol «lonruuail encore, eommc en Février, un démenli lorniol à ces exécrables paroles.
fAii dircz-vous, d'aeeord en cela avec un certain membre de l'Académie des sciences morales et politiques, chargé de trou- Ncr la solution du problème social, que le droit au travail ne peut être mis dans la constitution , car si la Républicpie n'a point de travail à lui donner, son droit sera fictif; qu'il est bien plus sage d'en faire un devoir pour la Hépubliquc, et de s'en rapporter à la haute inlelligence de ses gouvernants, qui s'empresseront de lui procurer du travail dans les limites de ses ressources ?
Mais si les gouvernants ne le font point travailler quand il aura faim et bonne volonté, en restant dans les limites des ressources de la République, car elles en auront, des limites, puisqu'on en parle, quel sera son sort? Le même qu'aujourd'hui. C'est bien la peine de changer si souvent de manière de dire pour faire toujours la môme chose.
S'il est sans famille, hors d'état de travailler, vous l'assisterez, dites-vous, vous lui donnerez des moyens d'existence. Je reconnais vos bonnes intentions; mais ces moyens d'existence seront une aumône, et l'enfant du peuple ne doit pas vivre d'aumône; car l'aumône dégrade celui qui la reçoit, et encore cette aumône sera limitée. Quand elle sera insuffisante, vous lui direz, toujours comme Malthus, mais cette fois au nom des économistes français de l'Académie des sciences morales et politiques : Travailleurs qui avez faim, l'Étal se sent le devoir de vous secourir; mais, ne l'oubliez pas, vous n'avez pas le droit d'exiger rien de lui. Le devoir de vous secourir n'a point de droit corrélatif. La justice est le principe fondamental et la mission spéciale de l'Etat. Or, si l'Ltat a à exercer envers le peuple une mission d'amour et de charité, sublime et à la fois périlleuse, il doit faire régner la justice avant tout ; et la justice, en respectant la liberté d'un homme, peut, en toute conscience, le laisser mourir de faim. Mes ressources sont insuffisantes. Je ne peux vous offrir que la moitié de ce qu'il vous faut pour vivre; donc mourez; mais en mourant, remerciez-moi, car si ma cbaritcm'a fait un devoir de vous donner le peu que je possède, j'étais en droit de vous le refuser. (Mouvement.) Vous li-
rcz cela dans les œuvres de M. Cousin. C'est là que je l'ai pris, que je l'ai ramassé (I).
Eh bien, Messieurs, je vous le demande, qu'\ a-t-ilde changé à la doctrine de Malthus? quelle différence trouvez- vous entre ce devoir de la République et ce qui existait avant Février? L'homme ne sera -t il pas toujours réduit à vivre dépendant des caprices de ses semblables? Lui aurez-vous rendu la liberté en lui ôtant la crainte du lendemain? Aurez -vous mis un frein à son égoïsme en lui montrant que, sans se dégrader, il sera assuré de trouver du travail, ou, à défaut de travail, des moyens d'existence honorables qui ne soient pas l'aumône^ ? Pensez vous qu'au lieu de s'éteindre progressivement, le paupérisme n'augmentera pas d'une manière effrayante?
Si le pauvre enfant du peuple, le malheureux prolétaire que notre société vermoulue ne sait ni occuper, ni nourrir, s'expatrie, parce qu'il ne pourra plus vivre au milieu des siens, le travail chômant, les ressources de la République étant épuisées, vous laisse jouir librement du sol brut dont il était usufruitier en France en sa qualité de Français, noji-sculement vous êtes son débiteur, mais, de plus, vous lui ravissez sa patrie.
Pour lui, alors, il n'y a plus ni famille, ni patrie, ni propriété ; votre organisation sociale l'en a privé.
Messieurs, au nom de ces principes inviolahles, reconnaissons-lui sou droit au travail.
PJufiicur'i voix au fond de Ui salle. Plus haut.
M. Pelletier. Ouvrez l'oreille. (Rires et murmures.)
C'est par dérision qu'on me dit de parler plus haut ; je parle assez haut pour être entendu partout, \e m'interrompez pas, vous m'entendrez. Mouvement dimprobation. — A l'ordre î '
M. Pelhlier. A l'ordre vous-mêmes. >'e m'interrompez pas, et vous m'entendrez. Si vous disiez poliment : < On n'entend pas. » Mais vous dites : - Plus haut. • Je n aime pas qu'on ni<' commande.
M. le Président. L'orateur fait tous ses efforts pour se faire entendre ; en faisant silence, je crois qu'il est possible d'entendre, même à l'extrémité de la salle.
M. Pelletier, .le sais que, pour réglementer ce droit au tra-
(I) L'orateur a sans doiilc lu le dcinici écrit de M. Consm, faisant partie des petits Traités que publie rAcadémic des sciences morales et politiques, et intitule : .Justice et Fraternité.
vail, l'Assemblée est embarrassée; mais ecla arrive toujours lorsqu'il faut résoudre les (jucslioiis sérieuses qu'on n'a pas suffisamment étudiées. Cependant, nous ne pouvons nous en dispenser; nous ne pouvons dire au peuple (pie nous ne demandons pas mieux que de lui consacrer son droit au travail et de le rendre heureux; mais que, ne sachant pas comment lui en procurer ni l'organiser, et redoutant le socialisme, qui prétend que cela est possible, nous le lui supprimons; le peuple vous répondrait : " Si vous ne savez rien faire de neuf, retournczvous-en (1) chez vous et faites place à d'autres. « (Rires.)
Messieurs, il y a assez d hommes capables dans cette enceinte pour résoudre cette question : il s'agit tout simplement de les consulter.
.le dis mieux : si l'Assemblée nationale se dissolvait sans l'avoir résolue ou après l'avoir tranchée par la négative , on dirait qu'elle n'a pas été à la bauteur de sa mission; qu'elle n'a su montrer que son impuissance, et on aurait raison.
Eh quoi , avec le concours de tant de célébrités politiques qu'il y a dans cette Assemblée, le problème du prolétariat, que la révolution de Février nous a posé, ne serait pas résolu ! Que dirait donc le pays? que dirait le monde? Que la France n'est plus la première des nations; que les peuples malheureux ne doivent plus tourner leurs regards de son côté.
Elle aurait perdu son titre de civilisatrice du monde, El, sous la République, que penserait on de ce peuple français, qui n'aurait rien su faire de mieux que le gouvernement déchu , dont il désavouait les actes? Le peuple oserait -il dire qu'il s'est trompé en nommant ses représentants? en viendrait il au point de décliner toute solidarité avec des hommes en qui il a eu et mis sa confiance?
Citoyens, vous le savez aussi bien que moi, il n y a ni assez de terre ni assez de numéraire en France, pour rendre tout le monde propriétaire d'un revenu sufiisant. Mais il y aie travail, qui est la propriété quotidieime du peuple, et qu'il faut lui garantir dans notre constitution. .J appuie donc 1 amendement de M. Mathieu (de la Drôme), parce qu'il veut que l'Etat procure du travail à tous les citoyens inoccupés, ou, à défaut de travail, des moyens d existence, ce qui est plus large, ce qui va détruire
(1) L'orateur a dit : Rentoumez-toux.
d'un coup la mendicité, l'indigence, la misère, qui, depuis tant de siècles, accablent rimmanité.
Plusieurs voix. La solution du problème.
M. Pelletier, lue minute! je vais vous la donner; vous ne perdrez pas pour attendre, (On rit,) Je vous demande seulement de me laisser aller jusqu'au bout.
Je pose le problème social devant vous, non pas en philosophe, mais en homme pratique, qui ne veut marcher que daus les limites du possible, mais qui veut tout ce qui est possii)le ; car, aujourd'hui, ce qu'il faut, ce qui est seulement acceptable, c'est un mode d'organisation sociak^ qui supprime la misère, sans déranger d'abord les habitudes de la société, mais qui, de jour en jour, nous mène pacifiquement aux plus grandes réformes, vers le but le plus parfait de la société.
Ce problème, le voici :
. L'Etat doit procurer du travail à tous les hommes inoccupés, ou, à défaut de travail, des moyens d'existence, et l'Etat ne doit être ni agriculteur, ni commerçant, ni manufacturier, et ne point faire l'aumône au peuple.
Comment peut-on procurer de l'ouvrage à des hommes, si on n'a pas soi-même d'ouvrage à leur donner? et comment peuton, sans leur faire l'aumône, leur accorder, à défaut de travail, des moyens d'existence ?
Voilà tout le problème social. Je vais tâcher de le résoudre. Si je me trompe, qu'on me tienne compte de mes bonnes intentions ; que celui qui aura des idées meilleures les apporte à cette tribune : c'est le seul moven d'accomplir notre devoir.
Permettez- moi d'entrer dans quelques détails qui ne seront pas inutiles à la lucidité de mes idées.
Il y a en Erance, d'après les économistes et les statisticiens, six millions de travailleurs salariés, dont le montant des salaires s'élève à six milliards environ par année. De ces six millions de travailleurs, deux millions vivent dans une modeste aisance, et font de bien petites économies; deux millions existent, c'est-àdire vivent au jour le jour, et deux millions sont dans l'indigence.
Une voix à droite. Et ceux qui se grisent !
M. Pelletier. Ceux qui se grisent, ce sont des malheureux; ils n'ont pas de théâtres, de concerts. Ih n'ont ([ue ce plaisir-là.
A ces six millions de travailleurs salariés, ajoutons deux mil-
— uu —
lions de mendiants qui ne produisent rien, (jui, la l)esace cl lo bâton à la main, mendient, vivent comme ils peuvent, aux dépens de la eharité publitpie. et dont on doit utilistr les bras. î.e nombre des lra\ ailleurs sera donc de huit millions.
Si, par un moven simple et taeile que je vais iudiquer, le (ionvernemcnt républicain, sans rtre industriel ni agriculteur, organisait ragricullurc et I industrie en vue des inlérèls de tous, <'n laissant, bien entendu, la plus grande liberté aux propriétaires et agriculteurs actuels, ces buit milliojis d'bommes cpii ne produisent que pour six milliards, et n'en consomment guère davantage, maigre Ions les secours et aumônes que la pitié leur accorde, produiraient le double, le lri[)le, et consommeraient davantage.
Avec le crédit des délxmeliés s'ouvriraient, et pour peu que la politique extérieure, qui doit être la protectrice de notre commerce, lui aidât à prendre son essor, les produits que la France ne consommerait point se vendraient avantageusement sur tous les marchés du monde. (Mouvement.; C'est une idée qui a ses partisans et ses adversaires.
La France s'enrichirait et le peuple mettrait pour la première fois, et pour n en plus ressortir, le pied sur cette terre promise que, depuis tant de siècles, les prophètes et les philosophes nous montrent dans l'avenir.
Pour cela, que faire? Solidariser tous les travailleurs et toutes les industries. Pour solidariser tous les travailleurs, je propose d'abord de créer dans toutes les communes de la Rc- I)ublique française, divisée en arrondissements industriels, des maisons pour éteindre la misère, comme il y en a pour guérir les maladies et soulager la vieillesse ; des maisons fondées par l'État concurremment avec la commune où on les établirait, dont l'administration, une dans toute la France, serait autorisée à prélever, tant que la nécessité l'exigerait dans l'intérêt de tous, 5 centimes par franc sur le salaire de tous les travailleurs, et chargée de leur procurer du travail, ou, à défaut de travail, des moyens d'existence.
Au premier aspect, ma proposition pour résoudre le problème de la misère peut vous paraître gigantesque, impraticable : mais permettez-moi de vous faire examiner attentivement la question, de vous la démontrer par des exemples; vous serez convaincus que rien n'est plus facile à établir, que ce n'est
qu'une question d'argent qui pourrait la faire ajourner ; encore en faudrait- il moins qu'on ne le croit. Le revenu des salaires serait déjà de presque un million par jour; dans six mois il rapporterait le double. Puis, quand cela coûterait bien autant à établir que l'armée nous coule cette année, la question d'humanité doit passer avant celle des gros sous.
Si nous sortions d'une révolution profonde, que la France fût menacée par l'étranger, qu elle neùt pas un centime dans ses coffres et que vous fussiez appelés à la gouverner, acccpteriez-vous? Oui; eh bien! ce que vous feriez en pareil cas, aujourd'hui que la misère nous menace, faites-le.
Montrez qu'hommes de génie, vous savez vous mettre à la hauteur des circonstauiîcs.
Je reviens à la question.
Supposons qu'il existe dans toutes les communes de France une ou plusieurs maisons, selon l'importance des localités, qui, pour éteindre la misère, soient chargées de procurer du travail ou, à défaut de travail, des moyens d'existence ; ces maisons, bien entendu, auraient un règlement spécial qui répondrait aux besoins de la famille et à tous les détails d'organisation qu'une pareille mesure exigerait.
Tous les hommes inoccupés, munis dun diplôme ou d'un carnet constatant leur profession et prouvant qu'ils peuvent être occupés dans la localité, devraient s' v présenter; chacun s'adresserait au bureau chargé de procurer du travail aux ouvriers de sa profession.
Voici un passementier qui vient demander du travail ; mais le travail chôme, les maîtres passementiers de l'endroit ne sont pas venus demander des ouvriers : on ne peut lui en procurer.
Alors que fait- on?
On lui donne de quoi exister, c'est-à-dire un bon pour une somme fixée par le règlement spécial de la maison, et toujours en rapport avec la cherté des vivres.
Voilà un homme qui a reçu une indemnité, parce quon na pas pu l'occuper ou le faire occuper.
Qui lui adonné cette somme? l'Etat :' Non : mais la maison chargée de lui procurer du travail, ou, à défaut de travail, des moyens d'existence.
D'où tire- t-elle cet argent? sur quoi l'a-t- elle prélevé? Sur
son salaire et celui des travailleurs ses frères. Il n"a donc pas reçu une aumône? ,Non : on lui a luil une juste restitution, ou plutôt, c'est lui-même (|ui, solidaire avec tous les autres travailleurs, se l'est faite.
Mais, va-t on me dire, w n'est ])oinl un passementier, un eordonnier, un chapelier, un tailleur, qui vont venir vous demander de rouvraij;e, ee sont cent hommes de cent métiers divers, a qui il faudra que vos maisons procurent du travail ou de quoi exister. Quoi que vous fassiez, ïc revenu de vos salaires ne sera pas suflisant, et vos ressources seront bientôt taries.
Si je n'avais prévu cela, citovens, je ne mériterais pas que vous m'accordassiez deux minutes d'attention.
En vous disant que je vous indiquerai le mo^en d'employer les 2 millions de mendiants, et de douhler, de tripler le montant des salaires, j'ai donc pensé à les faire occuper tous.
En effet, la première idée qui doit venir et qui viendra aux administrateurs de ces maisons est celle ci :
Nous avons tous les jours t ou .^OO ouvriers que nous sommes obligés de j)a\er parce que nous n'avons point d'ouvrage à leur procurer chez les patrons. Si nous les faisions travailler, non pas pour le compte de l'Etat, comme on la fait aux ateliers nationaux, mais à leur compte ; si nous fondions des associations, au lieu de nous ruiner en les payant, nous prélèverions .■) centimes par franc sur leur salaire, et avec ces ressources tarissables , nous pourrions entreprendre de grands travaux, nous pourrions fonder de nouvelles associations.
Les ministères de la guerre et de la marine peuvent déjà nous procurer de l'ouvrage pour un nombre considérable d'ouvriers dans cent métiers diflerents.
Ainsi, pour alléger nos dépenses el employer un nombre considérable d'ouvriers qui viennent demander de l'ouvrage, nous allons créer des associations industrielles et agricoles, solidaires les unes des autres, où les travailleurs associes entre eux, employés à la tâche autant que possible et places par l'cleetion à la tète de telle ou telle fonction, participeront aux bénélices proportionnellement à leur travail et a leur talent.
Dans les campagnes, nous ferons creuser des canaux, encaisser des rivières, reboiser les montagnes, défricher les terrains incultes ; nous fonderons des associations agricoles.
Dans les villes, pour K), 20, 30,50, 100, 1,000, •>,000 ouvriers cordonniers, tailleurs, [)assementiers, couteliers, chapeliers, nous fonderons des associations, et ouvrirons un magasin ,' de chaussures, de chapellerie, de passementerie, etc., nous y ^. placerons les commis et les hommes inoccupés capables etpro-' près au commerce. .
Mais, au lieu de 1,000 cordonniers, cloutiers, tanneurs, teinturiers, etc., il s'en présentera G, 000 de chaque métier. Au lieu d'un magasin, nous en ouvrirons deux et trois pour chaque corps d'état. Interruption.)
Une coix. VA les acheteurs !
M. PeUetier. Dans ces magasins, les hommes chargés de vendre pour le compte des travailleurs seront appointés et participeront aux bénéfices, au prorata de leurs émoluments.
Qu'arrivera-t-il de tout cela?
Pour tous les ouvriers associés une position sociale incontestablement supérieure à celle que l'individualisme leur fait aujourd'hui.
En voici une preuve :
Jesuppo.se lassociation arrivée à son dernier terme.
Il y a à Taris quinze mille cordonniers et quinze cents maga.sins de chaussures je prends ce nombre pour plus de facilité}. Chaque magasin a pour 2,000 fr. dv frais par année en loyer, patentes, employés, éclairage, etc., ce qui fait .'î millions pour les quinze cents magasins.
Si on proposait aux ouvriers de les associer avec les maîtres à la façon dont M. Grandin vous en parlait vendredi dernier (l), en laissant les choses telles qu'elles sont, on ferait une folie. Les ouvriers ne le voudraient point, parce que la moitié des maîtres qui se fout une concurrence déplorable à leurs dépens, au lieu de bénéfices ne leur offriraient que des pertes. Ce n'est pas ainsi qu'ils comprennent l'association. Mais voici le raisonnement qu'ils tiendraient aux maîtres cordonniers de Paris.
Avec quinze ou vingt magasins plus beaux que tous ceux qu'on a vus jusqu'à ce jour, auxquels on allouerait une somme de 150,000 fr. pour les loyers et une autre somme pareille de 150,000 fr. pour payer les employés, chargés de recevoir les
(I) .\ l'occasion de la loi relative aux hourc.« de travail.
commandes, de prendre mesure et de servir les acheteurs, on suffirail à la eonsommatioii de la eliaussiire, et cela ne coûterait que 300,000 iV.
On aurait donc déjà 2,700,000 fr. d'économie. Va\ n'évaluant quà :iOO,000 fr. le l'IiiflVe des bénéfices que font les quinze cents maîtres bottiers, voilà donc 3 millions de bénéliees que les quinze mille ouvriers auraient a se partager au prorata de leur travail.
■{ millions, à partager entre quinze mille, donneraient, en moyenne, à chaque ouvrier 200 fr. de plus par année.
Avec 200 fr. de plus par an, l'ouvrier dépenserait davantage, il élèverait mieux sa famille et pourrait souvent la mettre à l'abri des poursuites de tous ces prétendus déleuseurs de la famille; il se vêtirait mieux, se nourrirait mieux, se logerait mieux.
Par ce l'ail, laisanee pénétrerait dans les masses, In consommation serait déplacée et faite |)ar tous.
Ce qu'on ferait pour les cordoimiers, on le ferait également pour toutes les autres industries suseej)tibles d'association, c'est-à-dire pouvant .s'associer.
Mais que deviendraient les nombreux employés et leurs nombreux patrons? Les uns gagnent peu, les autres se plaignent toujours quils se ruinent; les uns et les autres ne regretteraient guère leur |)Osition, ils .se feraient producteurs et enrichiraient la Vrance. Quant aux propriétaires, ils loueraient un peu moins cher leur rez déchaussée, seraient mieux payés de leur quatrième et cinquième étage.
Messieurs, il est vrai, je sacrifie et déplace les intérêts dun grand nombre de privilégiés ; mais le peuple usera d'un droit qui lui appartient, et dont on l'a frustré jusqu'à ce jour.
Si, a rencontre de moi, vous préférez immoler les intérêts des masses à l'intérêt de quelques-uns, je n'ai plus qu'à me taire.
Mais telle n'est pas, ne doit pas être votre intention.
Messieurs, je vous ai montré un coté des avantages de l'association ; il me reste à vous parler de sa moralité, de son influence sur le cœur humain, et à vous démontrer sommairement qu'une fois quelques associations fondées, tous les métiers, les différents commerces dont le travail peut .se faire par
association, pouvant se solidariser, feront un acte de justice et de TinténH de tous en sassociant, afin de ne spolier personne et de n'avoir jamais de pertes, mais seulement des bénéfices ; car si les associations avaient des pertes, ce ne serait pas la peine d'en faire.
La moralité de l'association, telle que je vous propose de l'établir, c'est que l'homme n'a plus de maître, et passe du salariat à la fonction, qu'il ne dépend et ne relève que de soimême ;qu il ne peut plus dire: Je suis exploité, je travaille pour en enrichir un autre; mon maître, c'est mon ennemi. Mais il dit : Mon associé, c'est mon égal, c'est mon frère !
Pendant que j'assiste aux séances de l'Assemblée nationale, j'ai cinq employés qui travaillent à mon compte, chez moi, à cent lieues d'ici. La session terminée, je retournerai auprès d'eux pour recueillir 1 ,000 ou 2,000 fr. qu'ils m'auront sués ])endant mon absence. (Rires.)
Sera-ce juste? Xon !
Pourtant il faudra bien que je les recueille seul; car, au lieu de 2,000 fr. de bénéfices, s'il y a 2,000 fr. de perte, seul il me faudra les payer.
^rais est- il juste que moi, qui n'ai rien fait, je gagne ou perde quelque chose? Lncore une fois non î (Interruption.)
Monsieur Charles Dupin, vous me répondrez; vous avez vos idées, j'ai les miennes.
Je paie mes employés au mois; qu'ils travaillent peu ou beaucoup, je leur donne toujours le même prix; aussi leurs intérêts sont-ils diamétralement opposés aux miens : plus ils travaillent, plus ils s'u.sent, plus ils perdent, et moi plus je gagne; moins ils travaillent, moins ils s'usent, plus ils gagnent, et moi plus je perds. (îls n'ont aucun intérêt à prendre le mien, ils ne le font que parce que ce sont d'honnêtes gens.)
N'est-il pas de toute justice et de notre devoir à tous de concilier nos intérêts et de changer de manière de faire, afin que chacun soit rétribué selon ses œuvres, son mérite et ses besoins?
Si nous étions associés, je ne pourrais pas cumuler deux fonctions, celle de représentant du peuple avec celle de chef d' établissement.
L'association interdit tous cumuls, toutes sinécures.
Mes six employés devenant mes associés, fonctionnaires au
— Of) —
iiK'nie litre, seraient appoiiilés eomme moi; leurs émoluments seraient peut- rire moins considérables (jue les miens, mais, eomme moi, ils participeraient aux bénéliccs au prorata de leurs appointements.
Maintenant, suppose/ (juavee la nourriture el le logement, cliaeun de mes associés gagnât, soit à la journée, soit au mois, SOI) francs par année, et moi 1000, parce qu'ils mauronl élu leur directeur; et si j'avais été élu, c'est qu'ils m'auraient reconnu capable.
. Supposez qu'au bout de Tannée (le loyer, l'intérêt du capital payé comme nos appointements), nous ayons 1000, 2000, 3000 francs de bénéfices?
l'Ji bien! avant de les partager, nous en prélevons un dixième pour mettre à la tontine d'assurances, un second dixième pour l'amortissement du matériel, et nous partageons les autres huit dixièmes. Le capital n'a point de part aux bénéfices. —
Nous en faisons autant de parts qu'il y a de 100 francs; ainsi moi qui ai 1000 francs par année, j'ai dix parts; mes associés qui ont 000, 800, 000 Ir. par an, selon leur aptitude, leur peine et leurs besoins, ont six parts, buit parts, neuf parts, etc., etc.
Vous voyez. Messieurs, que lorsqu'il y a des bénéfices, tout va bien. Je vous ai dit qu'il n'\ avait jamais de pertes pour les associés. Je le j)rouve.
Toutes les industries en associations doivent être solidaires, parce que, sans solidarité, les associations courent d'immenses dangers, et la ])lupart n'ont pas de durée possible. Je \ais plus loin. Je dis que, quiconque fonde des associations sans les solidariser, est leur plus grand ennemi, sans s'en douter peut-être.
Dans l'année, sur deux cents, cinq cents, raille, dix mille industries unies qui n'ont plus de concurrence anarcbique à soutenir, comme à présent, mais une concurrence émulative à se faire dans leurs intérêts, il en est bien peu qui soient exposées à faire des pertes.
Mais enfin, supposons que quelques-unes de ces associations aient des déficits. Qu'arrivera-t-il?
Je vous ai dit que cbaque association prélevait un dixième sur les bénéfices qu'elle mettait à la tontine d'assurances, qu'elles se solidarisaient.
Si, au lieu d'un gain, à la fin de l'année, il y a perte pour l'association, tous les associés sont intégralement payés, et le déficit est comblé par la tontine d'assurances. Donc, plus de pertes, plus de faillites, plus de banqueroutes. Le crédit devient immense, l'ordre est impérissable, et la République est digne de son nom.
Souvent, j'entends dire ici à quelques uns de nos honorables collègues, qu'on trompe les ouvriers en leur faisant croire qu'on les exploite. Hélas , ce ne sont pas les hommes qui le leur font croire , mais bien ce qu'ils voient. Eu voici un exemple bien trivial, peut-être, mais bien vrai.
Des ouvriers passent devant un magasin de vêtements , ils voient en étalage un gilet en drap d'Elbcuf fabriqué chez M. Grandin , mais pas un n'ignore que les producteurs qui ont travaillé à l'étoffe et à la confection de ce gilet : celui qui a tondu la laine , celui qui Ta dégraissée , celui qui l'a filée , celui qui l'a tissée , celui qui l'a teinte , celui qui a cousu le gilet , sont pauvres , et après avoir travaillé toute leur vie mourront peut-être de misère sur la paille au fond d'une mansarde ; et que les personnes qui se sont enrichies sont : celui qui a vendu la laine tondue, celui qui l'a vendue dégraissée , celui qui l'a vendue filée, celui qui l'a vendue tissée, celui qui l'a vendue teinte, celui qui a Aendu le gilet confec tionné ; que les travailleurs qui ont produit ont été plus malheureux que ceux qui n'ont fait qu'acheter et revendre leur production.
Les ouvriers ne s'informent pas si tous ces hommes qui n'ajoutent pas pour un centime de valeur aux marchandises, et qui vivent mieux qu'eux , font faillite par leur faute ou par la concurrence qu'ils se font entre eux à ses dépens; non. Ils trouvent cela injuste. Ils ne demandent pas mieux que ceux qui vendent leurs produits gagnent , mais ils voudraient gagner aussi. Comme il n'en est pas ainsi , ils appellent ces hommes, très-honorables du reste, des exploi'eurs. Si ce nom vous déplaît, tant pis, mais jusqu'à ce que vous ayez organisé l'industrie, il en sera toujours de même ( 1 ).
(1) La productivité de l'industrie commerciale, mise hors de doute par les économie les, n'a point encore franchi les in-8o«. L'ignorance de cette notion fondair.€)/lale conduit aux plus détestables conséquences.'
Dans le s\stènie actuel, au nom de la liberté mal comprise, les hommes se font une guerre commerciale déplorable. Le malheur de l'un fait le bonheur de l'autre. La ruine d'un commerçant fait la fortune de son voisin. Sur dix individus qui se créent des établissements avec leurs économies, neuf ne réussissent pas. Sur cent j)ersonnes établies avec des capitaux (qu'ils ont empruntés ou dont ils ont hérité , cinquante font faillite. Il n'y a que ceux qui ont réellement de la chance ou /' 1 une très-grande habileté , qui deviennent riches, à force d'éoraf ser leurs confrères. i^Interruption.) th! oui , 3Iessieurs , il y en a qui sont très habiles qui deviennent riches, et d'autres qui ! sont très-bètes qui deviennent également riches ; cela est vrai. 3Iais encore que de nuits ils passent sans sommeil, que de ^ génie , si utile ailleurs , ils dépensent pour faire et éviter une concurrence anarchique qui menace à chaque instant de les engloutir ! Eh bien, IMcssieurs, tout cela ne nous prouvet-il pas qu'il y a trop de vendeurs, et que ce trop de vendeurs empêchent le peuple de consommer? Continuerons-nous toujours un système aussi désastreux , quand l'association offre à tous les hommes la sécurité, l'émulation , puisqu'on paie le talent et le bien-être?
Au nom de la justice et de l'équité, nous ne le devons pas.
Messieurs , vous devez comprendre, si vous m'avez écoulé, quels bons résultats nous devons attendre d'une création de maisons chargées de procurer du travail aux citoyens inoccupés, ou à défaut de travail des moyens d'existence.
Non-seulement elles créeraient dans nos campagnes des travaux agricoles, non-seulement elles fonderaient d'immenses associations pour tous les corps d'état , mais elles établiraient aussi des maisons de repos, des Invalides civils pour les vieillards, les ouvriers infirmes, incapables de travailler.
La misère disparaîtrait immédiatement. Les travailleurs trouvant toujours de l'ouvrage ou de quoi exister ne dépenseraient pas leurs économies involontairement. Il serait possible alors à l'ouvrier , qui vous entend tous les jours vanter les douceurs de la propriété , de s'amasser une somme assez ronde pour s'en acheter une petite, où il irait couler paisiblement ses derniers jours.
Ceux qui ne pourraient faire des économies, ceux qui seraient obligés , par maintes circonstances qu'il est inutile d'énumérer
ici, à aller passer leur \ieillesse aux Invalides civils , gagnant plus, dépenseraient davantage.
Le commerce irait mieux ; les marchands, les commerçants vendraient davantage et seraient beaucoup mieux, payés. Les artistes et tous ceux que la stagnation des affaires rend oisifs auraient plus d'ouvrage qu'ils n'en pourraient faire.
La mendicité , qui a le manque de travail pour excuse , ne serait plus possible ; la mendicité de métier encore moins. Un i mendiant se présenterait-il à vous, vous seriez en droit de lui : dire : Vous n'avez point d'argent et point d'ouvrage; adressez-vous à tel endroit, on vous donnera du travail ou de quoi exister. Les voleurs seraient moins nombreux, car , s'il y en a que leur mauvaise éducation pousse au crime, il en est beaucoup qui le deviennent parce qu'ils sont malheureux.
Ces maisons empêcheraient donc le vol et la mendicité. (Rires.) Le peuple deviendrait plus libre, plus heureux et plus beau ; nous n'entendrions plus jamais dire à un de nos frères qu'il manque de travail et de pain.
Je termine.
La Révolution de Février s'est faite au nom de la liberté , de l'égalité, de la fraternité, pour que l'homme soit réellement libre, frère et égal ; pour rendre impossible toute émeute, toute effusion de sang, toute guerre civile , il faut lui ôter la crainte du lendemain. Je vous en ai indiqué le moyen. Si vous ne le trouvez pas suffisant et que vous en ayez un meilleur, il est de votre devoir de nous le faire connaître.