‹ Le droit au travail à l'assemblée nationalChapitre 12 sur 51 · IX. DISCOURS DE M. DE LAMARTIiNE ( I · texte numérisé non relu

IX. DISCOURS DE M. DE LAMARTIiNE ( I

3Icssicurs, quelle que fût ma juste répugnance à remonter si tôt à cette tribune, je n'ai pu entendre hier et aujourd'hui, je ne dirai pas les attaques , j'interprète trop bien les intentions de mes honorables adversaires pour donner ce caractère à leurs paroles, mais, je n'ai pu entendre les fausses appréciations, les atténuations, les amoindrissements de l'esprit, des intentions, des droits de la HévoUition de Février et de lAsscmblée nationale qui en est sortie, sans demander la permission à l'Assemblée de venir, comme je le dois à plus de titres, peut-être, que beaucoup d'entre ses membres , confesser ici hautement cette Révolution dans son droit, dans son principe, dans ses conséquences, et dire comme le soldat de Virgile : " Me, me, adsum qui [cri... » .l'ajoute, comme mon honorable collègue le disait si éloquemmcnt tout à l'heure, j'ajoute que je revendique ma part, non-seulement dans la République, mais dans les conséquences logiques, sages, populaires et en même temps conservatrices, qu'il a été dans 1 intention de votre commission de constitution de promulguer dans son préambule. Si !a République de lévrier ainsi conçue est un crime, que ce crime nous soit commun. (Bravos. ;

Messieurs, je rencontre au premier pas de cette discussion, et au premier rang, un jeune adversaire que je m afflige d'y rencontrer, si je considère son talent , mais que je me réjouis de voir surgir avec une telle espérance comme un défen-

(I) M. de Lamartine a été nomme par six ilcpartcmenls : Seine, Seine-lnféiicme, Côte-d'Or, Saonc-et-Loiic, Gironde, Finislt're, llc-cl-Vilaine, Dordognc, Nord et nouchcs-dii-Uhone, qui lui ont donné l,(iOO,000 sutïragcs.

M. de Lamartine entra à la Chambre des députés en lS3i. D'abord rallie à la dynastie de juillet, il a été peu à peu conduit à lui faire une guerre redoutable. Membre du Gouvernement pro\isoire, il a joui d'une popularité immense. L:i France lui était reconnaissante d'avoir écarté le drapeau rouge de l'Hotel-de-Ville, et d'avoir adressé un manifeste pacifique aux puis-ances clrangères. Nommé membre de la Commission exécutivf des cinq par l'Assemldée, il est sorti du Pouvoir après les journées de juin.

M. de Lamartine e.>t ne le il octobre 1790, a Maçon. Son père était major d'un régiment de cavalerie sous Louis XVL II a fait partie des Gardes du Corps avant les Cent .Jours. Plus tard, il entra dans la diplomatie et fut charge d'affaires en Toscane, après avoir oci;upé le poste d'attaché et de sccrcluire d'ambassade à Florence, à Naples et à Londres.

seur futur, mm dv ses doclriiies d'aujourd'hni, au moins des vrairs docliiius de la Uopiibliquc (l).

(Juaulà mon honorable ami M. Cazalès, que j'ai le eliagrin de venir eomballre pour la première f5is ici, je n'ai [)as besoin de lui dire que si sa pensée diffère de la mienne, je lui réponds avee le respeet que j(! lui ai porté toute ma vie, car il est une de ces consciences qui peuvent différer de la mienne, mais qui ne s'égarent volontairement jamais.

Maintenant, ]\ïcssieurs, je passe à la discussion même.

(lei M. de Lamartine établit la nécessité d'un préambule, sur l'exemple des États-Unis, de nos preiiiières assemblées et sur l'importauee qu'il y a à lixer pour l'avenir les inspirations de la Révolution de Février. Il continue : )

JÈgalilé. Fraternité. Communisme. — ]\[essieurs, je sais qu'il est Irès-diflicile, comme le disait hier Thonorable M. Fresneau, comme le répétait tout à riieure mon adversaire M. (lazalès, de limiter, même dans des paroles, ces principes dont l'un empiète si facilement sur l'autre ; je sais qu'il est très-dilllcile de déterminer, par exemple, la limite entre les libertés que tout individu doit avoir dans une nation républicaine, et la licence contre laquelle la République tout entière doit se prémunir plus qu'aucun autre gouvernement, parce que c'est le gouvernement qui en serait le plus rapproché ; je sais qu'il est très-difficile d'établir la limite précise, la définition précise de ce mot, Éyalitc ; égalité sublime devant Dieu, de toutes les créatures pétries de la même argile et animées du même souffle, égalité sublime aussi de tous les citoyens devant la loi qui les protège contre toute Ivrannie, leur garantit les mêmes droits et leur impose les mêmes devoirs ; je sais combien il" est difficile d'établir le niveau de cette égalité, et de la séparer de certaines autres égalités chimériques rêvées par des utopistes et présentées sans cesse, non pas comme une amélioration, mais comme une subversion évidente, non pas seulement de la société, mais des lois les plus simples, les plus évidentes de la nature : je sais tout cela. Je sais aussi combien il est difficile à définir ce mot magique de Iraternité que nous avons emprunté à l'Évangile de la religiou pour le jeter daus l'Élvangile de la politique, afiu qu'il y germe avec les >ertus et avec une

(I) M. Fresneau. Y. son Distour.-, p. 11.

efficacité nouvelle dans nos institutions futures. iTrès-bien!)

J'aurai à traiter tout à riicurc, j'aurai surtout dans peu de jours à traiter dans quelle limite précise, quoique certainement progressive, nous devons enfermer le sens de ce grand et beau mot de fraternité, afin qu'il ne tombe pas comme une dérision de la bouche des hommes d'Etat sur la tète du peuple, mais afin qu'il ait le même sens et dans le cœur du peuple et dans le cœur de l'homme d'État, afin qu'il porte dans toutes les lois le fruit véritablement populaire, mais en même temps/ conservateur de la propriété, de la famille, de l'Etat, qui sont' les premières nécessités de notre République : je le sais. Et c'est précisément de cette difficulté extrême, permettez -moi de vous le dire, bien plus que de la perversité qu'on attribue à certains hommes et à certaines doctrines ; c'est de cette difficulté radicale, philosophique, métaphysique, comme on le disait tout à l'heure, que sont nées et que pullulent en ce moment parmi nous ces sectes de toute nature, subversives, non pas seulement de la monarchie, de la République, mais de toute espèce d'association, de communauté et d'existence entre les hommes.

C'est de là qu'est né ce communisme mobilier que vous avez eu à traiter ici il y a quelques jours, l'un des plus dange reux de tous, car il se fait plus petit pour s'insinuer plus facilement dans vos lois. (Vive approbation.;

C'est de là qu'est né ce communisme agraire qui vous prêche avec le ton du sentiment religieux, et, je le crois, avec sincérité, le dépouillement volontaire de la propriété, qui serait la stérilisation de toute terre.

C'est de là qu'est né cet autre communisme plus fatal, plus dangereux, plus haï, s'il m'est permis de prononcer, non contre les hommes, mais contre les mensonges, ce mot qui vibre profondément dans ma poitrine depuis que j'en écoute les fatales leçons ; c'est de là qu'est né ce communisme forcené qui appelle la propriété un vo!, qui déifie, qui théorise, pour ainsi dire, les rapines, et qui commence à semer sur le peuple la nuit de l'athéisme, car 1 athéisme est logique avec la rapine sociale qui est l'oubli de toutes les notions de l'intelUgence humaine sur l'homme et sur la morale, afin de créer cette nuit suprême dans laquelle la société ne serait plus que le bouleversement et le chaos. (Bravos prolongés.)

Enfin, Messieurs, c'est de là qu'es» né et celui-là, je me sens

- tid -

dispose à le plaimliv plus qu a le liair ce cominuuismo, ccpcn- (liMil coupablr. (pii \nv\u\ nii fusil pour une idée, (|ui prend dos carlouctics ])(iiu" un sNslènic, qui allaque à main ainur l<i soeiélc, la famille, les générations futures, le «enre humain tout enliei- : mais (pii les allacpu. du moins, a\ee un certain courage, en présenlanl sa poitrine, et qui est mille fois moins eoupahle, peut-être, (jue les autres, parce que, si les autres ne ris<pi(Mit que leurs sophismes. celui-là. du moins, risque son sang. Irès-hien! très-bien!

C'est en raison de cela, de l'existenec de toutes ces sectes, de toutes ces théories sul)vcrsi\ es sur les((ucllcs vous avez besoin de jeter de plus en plus, d ici, de la presse, du fond de lAssembléc, de vos discussions, de partout, le jour foudrovant des lumières de la raison et de rinlelligence Très bien ! très-bien!); que nous ave/ besoin d'écrire au sonunct même de votre société quelques articles vagues, décousus, précis même, si vous voulez, de codification politique, mais cpielques-uns. et le plus que vous pouvez, de ces grands et beaux principes permaneuls qu'il a été donné à rinlelligencc humaine, à la philosophie, aux religions, d'arracher, jmur ainsi dire, au (^iel, alin de les rcpauTiFe en lumières pratiques, en institutions, en assistance, en soulagements, en propriété, en liberté, en fraternité, en améliorations de tous genres sur l'espèce humaine. (Sensation prolongée.)

Ce n'est ([ue ))ar ces lumières vraies, sincères, divines, célestes, que vous confondrez , que vous ferez pâlir et que vous verrez s'éteindre enfin ces flambeaux menteurs qui fascinent aujourd'hui, mais pour un moment seulement, les populations qui ne sont qu égarées. Très bien! très-bien!;

C'est pour cela aussi qu'il faut bien s'entendn; dans le programme que vous propose ^otre commission, ou que tout autre amendement viendra vous proposer a celte tribune. C'est pour cela qu'il ne faut pas de malentendu entre nous. H faut que tous les voiles soient déchirés. H faut (jue tous les abîmes soient sondés. La raison humaine n'a peur de rien; elle a un fondement inébranlable, donné, non pas par des institutions que nous débattons aujourd'hui entre nous, mais par la nature impérissable, par l'instinct mèmcdcl'homme. Il ne faut pas même vous tromper sur les opinions que, les uns et les autres, nous apportons à la tribune.

Ainsi, permettez-moi un mot, non pas sur chacune de ces huit ou dix questions qui ont été côtoyées plutôt que touchées tout-à-l'heuve dans cette discussion, mais sur les principales, sur celles oui ont occupé hier plus de la moitié du remarquable discours de M. Fresneau, sur celles qui ont occupé aujourd'hui la parole éloquente de l'honorable M. Crémieux , sur celles qui occupaient tout à Ihcure la pensée religieuse démon honorable ami M. t^azalès, la question de la propriété, la (piestion du travail. Si vous le permettez, sans les toucher à fond (je le ferai plus tard;, je les effleurerai.

Je demande un instant de repos.

M. h Président. L'orateur, un peu fatigué, va prendre un instant de repos.

Après un quart d'iuui'e de suspension, la séance est reprise.)

J/. de Lamariine. Messieurs, je demande pardon à l'Assemblée de lui avoir fait perdre quelques-unes de ses minutes; je vais tâcher de les racheter en abrégeant et en condensant ma j)ensée autant qu'il me sera possible de la condenser dans une question où l'on sent remuer dans sa poitrine et dans l'àme de l'Assemblée la signification même de la grande révolution dont nous sommes sortis.

Je reprends en quelques mots un des reproches que faisait hier M. Fresneau à la commission de constitution, ou plutôt à la Révolution tout entière, à la République dans la personne de la commission.

11 semblait douter que la République de Février eût fait d'assez grandes choses pour avoir le droit d'écrire dans le préambule de sa constitution quelques formules nouvelles, quelques principes nouveaux, capal)les de subir le regard du temps et de la postérité. Bravo!

In seul mol à cet égard, 3lessieurs. .Non- seulement on a calomnié la Révolution de Février dans ses actes, mais on la, involontairement sans doute, calomniée, méconnue, dénaturée dans ces principes qui font et qui feront sa grandeur, sa durée et sa dignité.

Quoi! la Révolution de Février na |)as k- droit d'inscrire deux ou trois principes nouveaux au sommet de son code poli-

tique (1)! Quoi! elle serait née nuictlc! Klle n'a rien fait, rien iiiveiilé, rien piUK-Iaim', rien apidiciuc dans le monde! Keporlezvousà trois mois de date seulement, reporte/, vous à ee que vous disait tout à l'heure mon honorable collègue -M. Crémieux; reportez-vous au lendemain même des journées de Février, à rilotcl-de-ville. Qu'est ce qu'a fait, qu'est-ce qu'a formulé, dès son premier cri, cette Révolution que vous accusez d'être si mesquine, et que vous voudriez convaincre d'èlre aujourd'hui si iinpuissanle? qu'a-t elle fait? Elle a proclamé le plus grand fait des temps modernes; elle a changé en un seul jour une oligarchie en démocratie complète; elle a proclamé, elle a institué par son prejnier acte, en abolissant la peine de morl, le j)rineipe de la fraternité qu'elle veut féconder dans ses instilutions secondaires. Ce principe de la fraternité, avait-elle ou non le droit de le proclamer? avons-nous ou n'avons-nous pas le droit de l'écrire aujourd'hui?

Qu'est-ce que l'acte dune oligarchie de ^.^O, 000 souverains, dans un pa\s habité par 30 millions d'hommes, et qui abdiquent librement, généreusement, spontaném<'nt leur part de souveraineté, pour l'étendre à l'universalité du peuple, pouiappeler à cette souveraineté collective et égalitaire l'unanimité des citoyens?

Ce dépouillement volontaire, cet appel à la souveraineté, vous n'appellerez pas cela un acte de fraternité sublime digne d'être inscrit au sommet de votre <',onstitution ! (Trèsbien !)

Propriété. Droit au travail. — Messieurs, je n'abuserai pas plus longtemps, sur cette question secondaire, de l'attention de lAsscmblée. In mot très-rapide seulement sur la question principale dont je parlais tout à l'heure, sur ce procès terrible aujourd'hui, sur ee procès qui sera vidé bientôt de deux manières, et par la raison souveraine du pays, et par la nécessité môme de la nature, entre la propriété et les exigences subversives aujourd'hui, non du peuple, mais de ceux qui l'empoisonnent pour l'enivrer de leurs passions déguisés en théories.

A cet égard, je suis de l'avis de l'orateur auquel je succède; il faut s'expliquer, il faut s'entendre: quant à moi, j(! vais m'expliquer catégoriquement. Marques d'attention.)

(1) Deux 011 trois!...

-- in —

On m'a accusé de communisme aussi, et vous avez entendu tout à l'heure comment je délinissais le communisme, et à quelle distance infinie je tenais mon intelligence et ma raison politique éloignées de ces théories aussi contraires à la nature que funestes à la société. Et cependant, je le répète, on m'a accusé aussi de communisme; sur la foi de quoi ? Sur la foi de certaines paroles que je voudrais avoir sous la main pour vous les relire ici, sur la foi d'un fragment de V Histoire des Girondins, dans lequel, remontant an principe chrétien, philosophique et divin de toutes les institutions parmi les hommes, je montrais ce progrès séculaire que font toutes ces institutions, non pas pour se restreindre, pour s'endurcir, pour se murer dans l'égoïsme, mais pour se répandre et pour s'universaliser, et où j'applaudissais de toutes mes convictions, de toute mou àme, à cette expansion des hienfaits de la société, au nombre desquels je mettais avant tout la propriété et l'universalisation du droit de propriété , comme lavaient fait avant moi des hommes dont je ne voudrais pas même vous répéter les noms, hommes qui, dans leur délire et dans leurs passions politiques, n'avaient jamais du moins porté l'aberration jusqu'à nier la propriété , cette expression même de la nature. (Très-bien î)

M. Duclerc. Vous n'avez pas besoin de répondre à cela.

1/. (/(' Lamariine. C'est à tort, certes, que l'on m'a accusé d'abandon du prhicipe de la propriété ; car je ne connais pas en France un homme qui adore autant que moi la propriété ; et je me sers à dessein de ce mot qui paraît élever le seirtiment audessus de la chose. Je dis que j'adore la propriété, non pas seulement comme juobile de tout travail, comme réservoir de toute épargne, comme stimulant de toute industrie, comme rémunération, comme salaire de tous les travailleurs, comme accessibilité sans cesse présente, sans cesse montrée à leurs yeux, pour les appeler par l'ordre, par l'économie , par la loi même, à la jn^opriété comme nous ; je dis que je l'adore comme principe divin, comme loi de Dieu et non pas comme loi humaine, comme fibre constitutive de la nature de l'homme, et, s'il m'est permis de parler ainsi , il m'a été de tout temps impossible de comprendre aucune nature de société qui n'eût j)our base cette; loi même de la propriété. Dans des écrits qui non! pas encon' paru, mais qui sont écrits, j'ai étudié aussi profondémeni qu'il m'était possible de le faire la nature métaphysique, quoi

- ',8 qii ()!i (lise, di' t'i'lli' lustiliition sociah'. cl j'v ai reconnu partout la nature pour ainsi dire divine, non-seulement la sanction que donnent Ihomme et la législation a un principe, mais la sanction, sacrée cjuc Dieu doinie par un sentiment même à une institution. Profonde sensation.)

J'ai reconnu que la proi)riété n'était pas une loi, mais un instinct, une condition inhérente même a la Jiaturc humaine, et qu'il était impossihie, sans fausser le sens même de Dieu dans son œuvre humaine, de nier les développements du prin cipe de la propriété. Kn |)olitiqnc, Mes.sieurs... j ai heaucoup voyagé Sourires , et j'ai tâche de retirer quel(|ues fruits de mes voyages... Nouveaux sourires. S'il m'était permis de répondre d'ici a ces sourires, dont je comprends la maheillanee sans chercher a en repousser le sens injurieux ; si je déroulais ma vie politique, intention par intention, acte par acte, pensée par pensée, vous ne souririez j)as peut être à cette ridicule rencontre de mots : « en politique, rapproché de ces mots «j'ai heaucoup voyagé; » car, quoi que vous en pensiez, vous qui sourie/, vous verriez que je n'ai en qu'une route et qu'un hut. Très-hien! très-hien !

.ledisaiSy Messieurs, qu'en politique j'avais examiné aussi ce qu'était la propriété relativement aux autres conditions de l'ordre social, monarchiques, démocratiques, répuhlicaines, despotiques même; et de ce (|ue j avais vu sui- les lieux, étudié, observé, noté dans l'état même du sol, des villes, des villages, des territoires, d(s populations, il en était résulté pour mon esprit cette conviction, a l'état de vérité démontrée, que l'état de la conslitulion de la propriété, dans tel et tel pays, était l'échelle rigoureuse, était la mesure exacte du perfcètionnement ou de la dégradation de la société dansées pays, Très bien' très- bien î )

Voilà ce que j'ai vu partout. Ainsi, a partir de la Curquie, et arrive/ jusqu'en Angleterre, partout vous pouvez mesurer, degré |)ar degré, l'échelle de la civilisation et de la perfection de tontes les conditions humaines par l'achèvement, passez-moi le mot, des conditions de la propriété dans les différents peuples dont je parle. ].a oij la propriété était précaire aussi; là où la propriété était intermédiaire et mieux constituée, mieux répartie entre les hommes, vous aviez ce qu on appelle dérisoirement aujourd'hui la bourgeoisie, ce que j'appellerai,

moi, le tronc de l'arbre humain , la force centrale , non de cette grande nation que nous voulons confondre dans un seul être, dont nous ne définissons que métaphvsiquement les conditions distinctes; là, dis-je, où la propriété était répartie dans une masse de propriétaires qui forme, pour ainsi dire, le cœur, le noyau de la nation , la nation elle-même était plus libre, plus indépendante, élevée à un plus haut degré de force, de dignité vis-à-vis du pouvoir ; là, au contraire, où la propriété était dégradée, où elle était dans les mains du pouvoir qui la faisait passer comme une monnaie entre les mains de ceux dont il voulait récompenser la corruption ou les servie^; la propriété elle-même était le signe, de la dégradation, et bientôt de l'extinction de cette race, en sorte que, si des ennemis de l'ordre social, n'ayant pas seulement des systèmes, mais ayant des perversités sataniques dans l'àme, des haines inextinguibles contre le genre hum.ain , voulaient faire et veulent lui faire encore tout le mal qu'une société, que le monde moral, social, que l'humanité peut souffrir ici bas, ils n'ont pas besoin de s'ingénier beaucoup; ils n'ont qu'à frapper au cœur la propriété : à l'instant même oîi la propriété s'écroule dans un pays, tout s'écroule, c'est la vie qui est atteinte dans le cœur même ; la société est morte, il n'y faut plus penser. (Bravos prolongés.)

Mais, Messieurs, de ce que la propriété est, à mes yeux comme aux vôtres, le fondement même de toute sociabilité durable et régularisée, s'ensuit-il que la propriété, et je reviens ici à certaines expressions du préambule de la commission qui ne satisfont pas, je le déclare, à toute l'étendue de ma pensée, s'ensuit-il que cette propriété n'est pas perfectible? s'ensuit-il que cette propriété n'est pas corrigible? s'ensuit-il qu'elle ne peut pas recevoir des conditions de libéralité générale, d'expansion plus universelle, et, en les recevant, se fortifier, ftfessieurs, au lieu de s'amoindrir ?

Pour moi, le fait est démontré, et c'est par là que je touche, en deux mots, à la question du travail.

On vous dit : Ecrivez-vous le droit au travail d'une manière absolue, d'une manière abusive, et, passez-moi le mot. absurde et ridicule? Ecrivez-vous (et on vous défie de le faire avec raison), écrivez-vous que tout individu, sur la surface du soi, a droit à toute nature de travail ? Mais ce serait écrire du même

mol l'absorption de tout capilal par limpùt, il raiiéautissemenl même du capital, c'tst-à-dirc l'anéaulisscment absolu du !ra- >ail; car je ne pense pas qu'il > ait jx rsonnc ici (|ui soit de la nature de ces esprits cj^arés ipii prèclicnl au peuple l'anéantissement du capital, alin de multiplier le travail; le tarissement de la source, alin de multiplier l'eau. (Applaudissements.

Voilà leur logique ! Jamais raisonnement n'csl descendu plus bas. (Très-bien ! très-bien !)

Non, ce n'est pas là la nature du travail que beaucoup d'esprits sages, émanés comme moi de la dévolution de lévrier, mais voulant à la fois conquérir la Uépublicjue el la contenir dans les seules limites où la République puisse durer, e'esl-àdire dans les limites où la Hépublique oll're des garanties, non pas seulement a telle ou telle classe ondovante, souffrante, llottante de la société, mais à toutes les classes invétérées, enracinées, propriétaires, industrielles, à toutes ces classes dont l'universalité, depuis notre République, doit former, sans exception, l'unité du peuple, selon la pensée de Février. ^ Très bien ! )

>'ou, Messieurs, nous avons voulu dire et nous pensons que, quand les prolétaires, cette classe si nou\elle dans la société, par suite du phénomène industriel qui les a, non pas produits, mais multipliés trop malheureusement ; quand cette classe de prolétaires, dans des circonstances fatales, exceptionnelles, par des chômages, |)ar des misères unanimes, par des besoins de travail qui ne seront pas satisfaits par les conditions ordinaires des industries, par des inlirmilés, j)ai un nond)re d enfants excédant les forces de la famille; quand, par toutes ces conditions de force majeure, d'accidents supérieurs à la prévision humaine, des hommes sur la .'surface de la République manqueront de pain, nous recounaitnms pour eux le droit au travail ; j'entends par là. Messieurs, le droit à l'existence, ( très-bicji ! ) le droit de vivre, c'est-à dire le droit au travail en cas de nécessité démontrée et à des conditions de salaire inférieures au taux des salaires privés, en sorte que nul individu ne puisse olfrir ses bras sans trouver du pain, ou souffrir sans être soulagé sur la surface de la République.

Le travail privé est le seul qui puisse nourrir des multitudes infinies d'hommes, des millions d'hommes. Mais quand cette condition du travail ordinaire viendra à faillir, la République

fondée sur ces grands et saints principes de fraternité que contestent si malheureusement des liommes plus attachés, par leur situation et par leurs vertus, que nous à la promuigalion divine de ces principes qu'ils rejettent, non du cœur, mais de la bouche, à cette tribune, par un malentendu de mots et non de sentiments ; quand ce malheur arrivera à ceux que nous de- \ons relever peu à peu de la situation de prolétaires, et à qui nous devons la vie, la République, je le répète, ne se croisera pas les bras et ne répondra pas à ces hommes : Mourez si vous voulez, vivez si vous pouvez.

J'entends qu'une des vérités promulguées au profit du peuple tout entier, au profit des propriétaires, sachez-le bien, autant que des prolétaires, mille fois davantage, car si la propriété se défend par des lois, elle se défend bien davantage et bien autrement par ses bienfaits et par ses vertus très-bien ! très-bien ! ) ; je dis que, dans des conditions de détresse pareille, accidentelles, déterminées, surveillées par la loi, vous devez hardiment, avec ces conditions définies, écrire le droit de ces citoyens au travail. Et je m'étonne, en finissant, qu'un homme, qu'on me disait hier et que je crois être profondément religieux, car je le voyais applaudir sur son banc à ces paroles du vénérable évèque d'Orléans, qui vous recommandait la religion comme base, comme pivot de toute sociabilité; je m'étonne, dis-je, qu'un esprit comme le sien, aussi lumineux, aussi logique, aussi pénétrant dans la profondeur de toutes les questions qu'il se l'est montré hier à cette tribune, ait repoussé avec une iullexibilité de paroles qui n'appartient ni à l'âge de la foi, ni à l'âge de l'espérance qui est celui de ses années (trèsbien î), des principes qui, s'ils étaient glacés, refroidis dans nos cœurs, dans le ca-ur des hommes qui ont déjà des cheveux blancs, devraient se retrouver dans toute leur fécondité, dans toute leur vivacité, dans l'âme de cette noble jeunesse à laquelle j'ai la douleur de rappeler en ce moment ses sentiments les plus naturels. (Vive approbation.)

Je n'irai pas plus loin : je réserve pour la discussion prochaine des articles, ou pour quelqu'amendement, que j'apporterai demain moi-même à cette tribune, à la rédaction du programme, les considérations plus étendues que j'aurai à débattre-, mais je ne veux pas descendre sans ouvrir, pour ainsi dire, mon àme à l'Assemblée; je ne veux pas descendre sans

dire à mes amis, comme à mes adversaires de tous les haiies, dans celle queslioii, ec (|iie j éprouve depuis ers deux ou trois mois, il proi>os de cette (juestiou du proU-tarial, du travail, de la propriété, des c<)uditions ou uéuéreuses ou dures daus lesquelles on veut ou la répaudr»' ou la eonecntrcr. (>fouvemcnt datteuliou.

Où eu simiuu'S-uous veuus , .Messieurs? et qu'il } a- loin de nous aujourd'luii, du peuple d'aujourd'hui, à ec peuple ^énéreux, nia;,Mianinie, qui nous apportait ^gratuitement ses hras, son obole, les gouttes de ses sueurs a l'ilùtel-de Ville, en oQrande à la patrie, à la République, en garantie à la propriété ! Qu'estce (jue nous culendons depuis ces malheureuses controverses, et de la bouche de ceux qui lanalisenl et' peuple pour tout ce qu'il y a de plus \il, de plus animal, de jdus matériel, et de la bouche même de ceux (jui les combatlent, des économistes d'une autre école sur ces malheureuses thèses de travail et de propriété".' Pas un mot de spiritualisme, pas un mol qui dénote une de ecs aspirations fjénéreuscs au-dessus des questions purement alimentaires. On dirait que la société humaine en France ne se compose a leurs yeux que de pain et de viande, et que toute la civilisation d'un peuple comme nous se borne à des espèces de râteliers humains, où il s'agit de trouver le j)lus de places possible, et de donner à chacun une part exactement pesée, de manière à ce qu'aucune ne soit ni plus forte, ni plus savoureuse ([ue celle de son voisin. C'est lace qui me consterne ! C'est là un grossier et abject matérialisme qui ne fera jamais produire les grandes choses, les grands dcvoucments à une nation! Très- bien! très-bien! — Longs applaudissements. }

Et que doivent dire de nous, me disais-je silencieusement à moi-même, sur mon banc, eu écoutant ces discours, en lisant ces journaux, ces alliehes; que dira l'histoire à la postérité qui nous attend? Mais qu'csi-cc que ce j)euple français, le peuple des idées, avait donc fait de son àme en ces temps-là? dira-t-elle. Où donc était l'inspiration immatérielle, spiritualiste de cette grande Révolution el de ces immortelles discussions? car enfin il faut une àme à un mouvement pareil de l'humanité, el quelle se répondra : Mais je n'en vois j)as : je ne vois que de misérables chilTres se heurtant contre d'autres misérables chiffres. Je n'entends que des questions de boire et de manger, de spolier, de conserver, d'attaquer, de défendre; des questions pure-

ment alimentaires, des questions de produit net, de spoliation par les uns, de retenue avare et eupide par les autres ; pas une pensée qui dépasse les limites des eomploirs de rindustrie, ou des champs! En vérité, il semble que vous pourriez eflacer ces trois mots magnifiques que nous nous proposons d'inscrire sur le frontispice de votre Couslitulion : i.ihcrlé, K^alité, Fraternité, et les remplacer par ces deux mots immondes, vendre e( acheter. (Sensation, — Applaudissement prolongé.)

Eh bien ! nous laisserons-nous plus longtemps tromper? nous laisserons-nous plus longtemps diviser? nous laisseronsnous plus longtemps amoindrir, avilir ainsi aux yeux de l'Europe et de la postérité? Non ! non! c'est assez de matérialisme comme cela! Revenons au noble élan du peuple de Février et de nous-mêmes! (Mouvement.) Je crois à la divinité de l'âme française! (Très- bien! très -bien! Je sais, je comprends qu'elle est momentanément comprimée, glacée par la panique que des prédications malfaisantes et des passions, hélas! plus aveugles encore que perverses ont répandue sur l'atmospbère du ])ays, et par les craintes mal fondées qu'on donne à la propriété aussi solide que le sol, aussi impérissable que la nature! Oui! oui! )

]\rais l'âme delà France reprendra son élasticité avec la confiance qui lui revient jour à jour. Quelle est donc la force humaine qui pourrait exproprier le genre humain? Nous ferions des barricades aussi, et nous ferions bien, car >ous m'attaquez avec des sophismes et je me défends avec des instincts ! Oui l'àrae du peuple reprendra sa sérénité; la vôtre, sa générosité; car vous êtes la tête et le cœur du peuple. (Marques d'approbation. )

Protestons, nous, en attendant ; protestons avec énergie pour ces déclarations de principes et d'humanité qu'on nous refuse avec une si aveugle persistance ! Protestons pour nous, pour nos enfants, pour notre époque, pour l'avenir, pour notre justification d'avoir fait une Révolution ! (Très-bien ! très-bien ! — Longs applaudissements.)

Rattachons à un principe spiritualiste, moral, leligieux, divin ; rattachons à Dieu, chaînon par chaînon, toutes les dé clarations sommaires comme toutes les réalisations populaires, pratiques, que nous devons à Dieu qui les inspire, et à ce peuple aussi, à ce peuple de frères qui a donné son sang à la

fU'NoIulioii. et ,1 (|(ii nous tlrvoiis iriidre trllc Hcvolulion en Mculuils !

( Vive approlialicHi sur lotis les bancs. Bravos prolonges à trois reprises.— L'orateur, en deseendanl de la tribune, est entouré et reçoit de nombreuses lélieitations.)

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