V. DISCOURS DE M. LEDRU-ROLLO
Citoyens, l'orateur qui descend de cette tribune a invoqué les grands principes de notre glorieuse Révolution française. Il a
(1) Ces voix de la gauche avaient un peu raison , si ce n'est pour le fonds, au moins pour la forme. Il est à regretter que M. de Tocqueville n'ait pas ajouté quelques mots de plus pour expliquer ce qu'il entend par la charité dans la politique, et qui doit être bien difterent de la charilé légale.
[•ïj M. Ledru-Rollin, représentant de la Seine, ancien membre du Gouvernement provisoire et de la Commission executive, faisait partie, dans l'ancienne Chambre, du petit nombre de députés républicains qui prenaient le nom de radicaux. Il appartenait;», la nuance colorée de la lie forme, dont il était un^des principaux propriétaires. M. Ledru-Rollin s'était d'abord l'ait connaître par une Consultation contie l'état de siège, et par un Mémoire sur les événements de la rue Transnonain. Il est ;iiiteur et compilateur d'un Recueil d'arrêts judiciaires. Dans la Chambre des députés, M. Ledru-Rollin traitait volontiers les questions économiques; forçant en i^énéral le tableau de la misère ot proposant comme remède les réformes politiques et une réforme sociale qui se présentait vaguement a son esprit. M. Ledru-Rollin est né en 80". Il fut nommé député du Mans, en 1841 , après la mort de Carnier- Paaès l'aîné.
prétendu qu'il voulait, pour la République aeluelle, tout ce que eontenait de noble, d'élevé, de fraternel, le uiand mouvement que nos ])ères, en 1780 et en 17U3, ont imprinu' au monde. C'est ce que je veux aussi. A cette époque, comme il Ta dit, la guerre extérieure, les troubles inleslins n'ont i)as permis de pousser les principes jusqu aux conséquences, et de les faiie entrer dans la réalité des faits: tel doit être aujourd hui notre but.
Après avoir ainsi posé la tbèse, il a ajouté que la déclaration du droit au travail est une iuNenlion socialiste. Le socialisme, s'est-il écrié, c'est ce qu'il } a de pire au monde, car c'est la communauté; en d'autres termes, c'est l'Ktal se substituant à la liberté individuelle el devenant le plus aiïreux de tous les tvrans. (Très- bien!). le n'en veux pas plus que lui (lrès-bien!j; et j'ajoute que, quand il prétend que c'est au nom du socialisme seulement qu'on peut demander dans la Constitution Tintro duction du droit au travail, il commet la plus capitale de toutes les erreurs.
Voix à gauche. C'est vrai!
M. Leclra-RolU)i . Le droit au travail! mais, comme vous l'avez dit, il était la pensée favorite, b; mobile constant des liommcs d'État de la Convention. Le droit au travail! ils l'ont inscrit dans le rapport d'un de leurs membres les plus éminents, dans le rapport de TJobespierre. lin donte/-vous? En voici les termes :
'< Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malbeureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens dexister à ceux qui sont bors d'état de travailler. •■ Exclamations diverses. )
Dans cet article, que trouvez-vous'.^ Deux choses : le droit au travail.... (Exclamations diverses.)
Plusieurs loix à droite. C'est là ce que nous voulons.
M. Ledru-RoJliu. Dans cet article que trouvez-vous? Deux choses parfaitement distinctes : le droit au travail pour les valides et le droit a lassistance pour les infirmes, pour ceux qui ne peuvent pas travailler.
Or, ce double droit n'est pas consacré dans le projet actuel de votre Constitution modifiée. Vous déclarez que vous ne donnez pas le droit au travail, vous dites simplement que vous donnez le droit à Tassistauce, et ce sont deux choses entièrement différentes.
Quand un homme travaille, que vous le considérez dans vos domaines, vous vous sentez le cœur content; il travaille pour vous, il travaille pour lui, il s'anoblit; vous sentez que, malgré le salaire que vous lui donnez et malgré son infériorité dans l'échelle de l'éducalion , vous sentez qu'il est homme comme vous. Mais quant à celui qui tend la main pour recevoir l'aumùme... Oh ! j'en suis convaincu, vous la lui donnez, mais vous ne pensez pas, au fond de l'àme, qu'il est votre égal. (Si ! si ! — Agitation.)
Non, vous ne pouvez pas le penser. Oh ! oui, sans doute chrétiennement, philosophiquement, vous reconnaissez qu'il est votre frère ; mais comme homme, comme citoyen, pouvezvous dire que, quand il s'en va au coin d'une rue, furtivement, pour échapper à la loi qui le frappe ; quand il attend le soir, quand il baisse la tète, quand il cache ses yeux, quand il ne veut pas que ses traits soient reconnus pour fuir la peine, comment, c'est là un membre du peuple souverain. [(Oui ! oui î) Oh! non ; ce ne peut pas être. (Mouvement prolongé.)
M. Êlienne Arago. C'est religieux, mais ce n'est pas politique! (Réclamations.)
M. Ledru-RolUn. Les réclamations que vous faites honorent
votre cœur ; mais permettez-moi de vous répéter que ce ne peut
pas être un membre du peuple souverain : je vais vous le
prouver.
Cet homme qui mendie parce qu'il ne peut pas trouver de
travail (Bruit. — Agitation.)
Cet homme qui mendie, un garde peut l'arrêter; on le conduit devant la justice, et là, bien qu'il soit innocent, qu'il constate qu'il a vainement cherché à occuper ses bras, il est condamné à la prison et conduit au dépôt de mendicité.
Est-ce là un membre du peuple souverain?.... (Bruit. — Interruption.)
Si la Chambre est à ce point irritable , qu'elle ne veuille pas écouter la discussion.... (Parlez! parlez!) Permettez, je n'entends pas qu'on me dise : Parlez ! parlez ! quand je suis dans la question, dans les entrailles même de la question, et qu'on m'interrompe à chaque instant. Te demande qu'on m'écoute, ou, si on ne veut pas m'écouter, qu'il soit bien constant pour le pfMiple que telle est votre résolution, et je me retire. . . (Agitation.) Voix diverses. Non! non! — Parlez'.,. — Il ne faut pas
— Ilf) —
dire l'Assemblée, quand il n'y a que quelques interrui)leurs.
.)/. Je Président. Je rappellerai nominativement à l'ordre les personnes (|ui interrompront.
.)f. LcilrU'Jiulliii. ,!»■ dis (juc, dans cette situation humiliée, quoi que vous en disiez, quand un homme ne peut man^'er que sous peine de eondamnation, eel homme peut être encore votre frère, mais il nesl pas \otreégal, a Nous(jui pouvez manijer sans être abaissés dans votre juste fierté et sans être condamnés. .\on ! il n'est pas un membre, encore un coup, du peuple souverain, et la preuve, c'est que la distinction a été posée dans la Constitution dont je i)arle; elle a dit ceci : ■ I/Ktat devra du travail à ceux (jui seront valides; elle devra l'assistance à ceux qui seront infirmes ou qui ne |)Ourront travailler. >
La Convention sentait donc ])arfaitement qu'il y avait une distinction profonde, et que, si le travail honorait, l'assistance, pour l'homme qui était valide, ne l'honorait pas, et voici pourquoi la Convenli(ni proclamait le droit au travail.
Maintenant je reviens à la thèse, et je dis : Vous avez invoqué les principes de la grande Révolution, je les invoque. Vous avez déclaré que. demander dans la Constitution lintroduction du droit au travail , eétait se laisser entraincr a je ne sais quelle utopie socialiste ; je vous ai répondu : .Non : en demandant lintroduction de ce droit, nous avons la prétention d'être les continuateurs des grands ])riMcipcs de la dévolution. '^Bravos à gauche,;
Oui, notre prétention est de li'elre irh-gue a aucune extrémité, d'être dans le \rai, dans le co'ur même de la Révolution. Quand nous demandons lintroduefion du droit au travail, uous ne faisons que réglementer les déclarations qui avaient été faites j)ar nos pères et qui ont été emportées par le vent des réactions. \A (jauclie. Très-bien !
Maintenant, Citoyens, qu'il est bien entendu que les socialistes, quels qu'ils soient, qui cherchent le remède au mal de la société, qui peuvent se tromper, mais que les socialistes ne demandent pas seuls l'introduction du droit au traAail: qu'en combattant pour la consécration de ce droit on n'est purement et simplement qu'un révolutionnaire démocrate, permettez -moi de définir ce que vous comprenez jjar socialistes.
Je ne comprends pas, je dois le dire, cette espèce d'insulte qu'on jette à la face en disant : Vous êtes socialistes. Qu'enten-
de/-vous par là? tiilcnde/.-vous dire : La révolution est faite, le principe seul étant proclamé ; mais il v aura interception entre le tbyer et la circonférence, la lumière n'ira pas jusqu'au bout, le principe ne sera pas poussé aux conséquences ; le principe, seul, sera proclamé: mais clans les institutions sociales on ne fera rien de démocratique. Si, enfin, par socialiste vous entende/ tout démocrate (jui veut la République avec ses conséquences sociales, vous confonde/ les mots; avoir une telle résolution, c'est être homme politique sincère; voilà tout, f Trèsbien ! très -bien î )
rs'ous ne demandons qu'une seule chose, qu on pousse jusqu'aux dernières limites le principe de liberté, d'égalité et de fraternité. Quant à ceux qui peuvent demander plus ou par d'autres moyens, peu importe ! La question n'est pas là ; ce que je tenais à constater, c'est que nous ne sommes pas un parti extrême ; que nous sommes les continuateurs vrais, sérieux, fidèles, de la grande Révolution. ' A (jauchc. Très-bien ! trèsbien !
Maintenant, Citoyens, j'aborde la question en elle-même. Cette question, je l'apprécie de deux façons : par mon cœur et par ma raison ; par mon <œur, quand je rencontre tous les jours dans la rue des gens en lambeaux, des familles entières de bohémiens, c'est l'expression ; et quand, au milieu de nos campagnes, je vois des processions d'hommes hâves, de femmes fiévreuses qui viennent tendre la main ; quand, à les voir, mon cœur se contracte, quand ma journée en est longtemps troublée, je m'écrie : La société est impie î l'homme tient de la nature le droit de vivre ; que la société le lui reconnaisse dans le droit au travail, ou malheur à elle ! Longue agitation.)
Ces impressions que mi'inspire l'indigence, j'en suis sur, sont les vôtres.
Sur quoi dillérons-nous? Sur une seule chose. Nous prétendons, nous, que le remède est possible; vous prétendez, vous, que la misère est le résultat de je ne sais quoi de fatal, et que l'humanité est enchaînée au mal. (>'on î non !) Oui, vous le prétendez, car souvent cela a été dit.
On a dit : Que voulez-vous? ce n'est pas en ce monde qu'il faut trouver des adoucissements à ces sortes de maux. Et le catholicisme, qui place dans le sacrifice, dans la douleur, la vertu même, et qui dit : Ce n'est pas dans ce monde qu'est la récom-
pense, (• isl aulrc part, le calliolii-isino croyait dinic qu'il y uvail impossibilité sur cotte tenc d'apporter un remède à des maux aussi poignants. (Mouvemcnlcn sens divers.)
A la suite de ce christianisme mal interprété, une école choisie s'est produite qui a professé ceci : Il faut souffrir, s'incliner et attendre autre chose. Kh bien! je déclare que <'ette doctrine no peut pas être la mienne. ( Ce n'est pas la doctrine chréticmie ! ) L'homme, incontestablement, est intelligence et matière à la fois. Or, j'entendais dire tout à l'heure : iMais les doctrines que vous voulez réhabiliter, en essayant d'apaiser la faim et la misère, ce sont les doctrines de la matière, ce sont les doctrines sensualistes. Vous prétendez qu'il est possible d'apporter des adoucissements aux douleurs du prolétariat , vous prétendez qu'il est possible, quand même, de cicatriser toutes ces plaies profondes; mais ce n'est pas avec cela qu'on fait les grandes choses ; c'est avec des idées et non des intérêts que des masses sont entraînées à la suite d'un drapeau, et qu'on conquiert le monde à la liberté.
Ce n'est donc rien de spiritiialisle et d'idéal que de pratiquer la fraternité à l'égard de son sem])lable ; ce sentiment n'est donc plus celui qui fait vibrer dans le cœur humain les cordes incontestablement les plus nobles, les plus pures, les plus sympathiques.
Quand, en effet, vous voyez souffrir quelqu'un des vôtres ; quand vous voyez, comme je l'ai vu le 24 juin, ;i l'époque où j'étais membre du Pouvoir exécutif, un homme venant me dire : '< .Te ne veux pas me battre ; cependant ma femme m'y pousse depuis trois jours, car j'ai sept enfants qui depuis trois jours meurent de faim. » Vous croyez que cet homme parlait à mes sensations matérielles, quand, en le voyant, les larmes me venaient aux yeux; quand il s'adressait à ce qu'il y avait en moi de plus idéal, de plus élevé. Citoyens, lorsqu'on donne satisfaction aux besoins matériels de l'homme, on donne aussi satisfaction à son âme; car l'homme se compose d'intelligence et de matière. Vous dites que vous voulez, avant tout, satisfaire ;i l'intelligence. Eh bien ! voila un homme qui pendant douze heures est courbé sur son métier, ou qui sous l'ardeur du soleil est obligé de chercher dans le sein de la terre la nourriture de ses enfants : où est la place pour son iuielligence? Comment voulez-vous que cet homme se dise qu'il y a quelque chose de su-
péricur à lui? (lommcnt voulez-vous que celte génération, qui marche pour ainsi dire dans la poussière de sa devancière, dans une ornière étroitement tracée, ait le temps de rêver au ciel dont les splendeurs i)rillenl vainement au-dessus de sa tète? (Long mouvement.) Je dis que, pour que rinlelligence soit maitresse, libre, qu'elle brise la captivité des sens, il faut aussi que les sens soient rassasiés.
Ainsi donc je ne distingue pas comme vous entre l'idéalité et la matérialité.
L'homme est à la t'ois matière et intelligence ; eh bien ! je veux que, dans la Constitution, il y ait la satisfaction pour l'intelligence et pour la matière par l'éducation et par le droit au travail. (Approbations à gauche.')
Voyons maintenant ce que nous dit la raison :
• Tous ces maux, nous y sympathisons; tous ces maux, nous voudrions y remédier; mais le travail est limité. Prenez bien garde que vous voulez faire de TLtat le directeur général, et pour ainsi dire, le fabricant commun. >
Cela n'est pas exact, ce n est pas ce que nous demandons, ce n'est pas ce que demandait la Convention.
En efl'et, la Convention disait : il faut multiplier la propriété. Et cette doctrine était basée sur la nature même des choses; elle disait : la France est avant tout un pays agricole ; c'est là qu'est sa principale force ; c'est là qu'a été la pensée de tous ses grands hommes d'État. L'industrie est secondaire; l'industrie, pour la France, ne doit être, permettez-moi de vous le dire, que ce que serait la marine à votre force militaire, un auxiliaire, mais non pas le pivot fondamental. La Convention voulait donc que l'agriculteur fût sans cesse protégé par l'État, que l'agriculture fût exonérée. Voilà ce que demandait la Convention, voilà ce que nous demandons. Et à cet égard, il est une réflexion qui vous frappera tous.
Lorsque Turgot, ce grand homme d'État, cet homme de cœur, venait demander qu'on rendit k travail libre, qu'on brisât tous ses liens, le premier avocat général Séguier, s'opposant dans la séance du lit de justice à cette demande de Turgot, disait : <■ !Mais songez y, en rompant les jurandes, vous allez appeler à l'instant même tous les ouvriers des campagnes dans les grandes villes; les grands centres vont décupler, les
campagnes inauqueronl de bras. • Voilà ce que disait l'avocat gôiK'ral S(''guier.
Vous coniprcnez bien que je ne demande pas qu'on rétablisse les jurandes, mais ce que je demande, c'est qu'on renvoie à l'agriculture, par protection, par ranoblissenienl de cet art, la jîrande quantité d'ouvriers qui pullulent et se corrompent dans nos villes, rrès-bien ! très-bien! nous sommes d'accord !}
Voulez- vous un autre fait saillant? 11 est un bommc obscur qui depuis vingt ans travaille consciencieusement, n'avant qu'une seule idée, à faire une statistique exacte de la ricliesse de la Vrance répartie dans les différents départements. Vous comprenez qu'il est impossible, dans la rapidité de l'improvisation, de vous démontrer par quelles bases il (!st arrivé à ces résultats, je dois dire simplement ceci : je les ai |)rofondémenl étudiés, toutes ces bases sont authentiques; elles sont toutes j)rises dans des documents de Gouvernement. (Ce ne sont pas les meilleurs !
Eh bien,i! prouve que dans tous les départements qui autrefois étaient simplement agricoles, et qui, emportés par le courant des idées depuis trente ans, ont voulu surtout se faire maïuifacturiers, industriels, dans ces déparlements la (uopriété foncière y est grevée jusqu'à cent quatre-vingt-douze pour cent de sa valeur. 'Mouvement prolongé.)
La situation s'est tellement transformée, on a tant sacrifié à l'industrie, à 'la cupidité ou au désir exagéré de faire fortune, que le so! de la France se trou\e dans cette situation de succomber sous la charge, sous l'usure, et de ne plus être la première force, la force la plus vitale du pavs; eh bien! nous venons vous demander que vous fassiez pour la France ce que vous venez de commencer de faire |)Our l'Algérie, et ce dont je vous remercie en passant; que >ous instituiez des banques de crédit, (pic l'usure cesse enfin, que la terre soit ramenée à sa véritable destination, que la culture soit affranchie; et alors, quand vous î)0urrcz ainsi faire, quand vous pourrez défricher ; cultiver vos landes, vos communaux, les domaines de l'Etat, quand vous pourrez occuper autant de bras, pendant tant d'années encore, ne dites pas que le travail est limité; car alors le travail, comme la consommation, seront plus que doublés.
Si le travail n'est pas limité, il est doue certain que dans la Constitution vous devez inscrire le droit au travail ; car il y a à la fois équité et prudence.
Maintenant, que répond-on? On me dit : 11 faut laisser la liberté de l'industrie s'organiser elle-même ; et qui donc veut y apporter une limite? est-ce moi? Est-ce que, par hasard, jai la prétention que l'Etat se fasse manufacturier et producteur? je serais fou. Ma prétention la voici : C'est que l'Etat soit un directeur intelligent, entendez-le bien, c'est que l'Etat, par exemple, fasse pour cette grande masse des prolétaires, ce qu'il fait pour ses travaux publics; c'est quil sache où les adresser, sur quel terrain les asseoir, c'est qu'il sache ouvrir une banque là où le crédit est nécessaire, en un mot, que lui qui connaît la statistique par excellence, lui qui connaît ses ressources, ses forces, indique le lieu où il faut les employer, qu'il les associe ou leur facilite l'.association, qu'il confie à leur moralité l'instrument de travail (1).
Est-ce que vous ne faites pas cela pour vos grands travaux publics? est-ce qne vous ne le faites pas pour l'armée, pour tous les grands instruments que vous avez dans les mains? Il est donc certain que je ne veux faire de l'Etat ni un producteur, ni un manufacturier ; je v eux en faire un protecteur intelligent. (Vive approbation a gauche.^
Remarquez que tous les arguments qu'on nous oppose ici sur les impossibilités, on nous les a opposés pendant 18 ans; pendant 1 8 ans du règne dernier, toutes les fois que nous réclamions une amélioration, on nous répondait : C'est impossible! Quand, en 1775, on demandait de briser la chaîne des jurandes et des maîtrises, on répondait : C'est impossible ! Quand on demandait que rimjwt fût également réparti, le clergé et la noblesse ont répondu : C'est impossible ! Je ne me contente pas de ce mot. Ce mot peut être d'un homme, il n'est pas d'une grande nation qui a d'immenses ressources. (Approbation prolongée.)
(n 11 n'est pas dans la nature de l'Elat, tïit-il pcrsoiuiilie en M. Lediu-Uollin, d'èlrc lin dirccleur intelligent. L'Élat scia toujuurs le plus usurier des banquiers. L'Étal ne saura jamais associer les ouvriers. Il n'aura jamais, sans violer la propriété, des instruments de travail à prêter : s'il en avait, il les prêterait toujours dans de mauvaises conditions. Sa slatislique actuelle n'est pas suffisante. Sa siatisti(iue future ne sera jamais assez exacte pour les altrilnitions que lui donne M. Ledru-KoUin.
.\on, il n'esl pas possible qu'on nous repousse sans cesse parée qui! peut y avoir du nouveau dans les elioses (pie nous demandons, ear nous venons de voir une j^Tande ehose, el bien nouvelle cependant ; le 23 février, la plupart de ceux qui ni'éeoutent pensaient que le suffraj^c universel tUait un monstre qui ne pourrait i)as se dompter (c'est vrai !); que c'était une chose qu'on ne pouvait point organiser; que c'était une utopie, et cependant, en deux mois, vous l'ave/ vu organisé, vous l'avez vu lonelionner.
Je vous le dis donc, ne vous paye/, jjas de mots ; réfléchisse/ bien, Citoyens, à notre grave et redoutable situation. Le peuple, encore un (;oup, en février, n'a pas fait une Révolution par pur intérêt; non! on a eu raison de le dire, quand il a fait entendre ce mot sublime : Je donne trois mois de crédit à l'Etat, évidemment il ne pensait pas à ses entrailles qui criaient. Quand le peuple, pendant deux mois, venait pour ainsi dire chanter d'amour autour de son Hôtcl-de- Ville; l'idée seule le soutenait : le peuple, en ce moment, ne pensait pas à ses besoins ; mais, si le peuple n'y pensait pas, notre devoir, à nous, c'est d'y penser.
On objecte encore que cette déclaration du droit au travail pourra gêner momentanément certaines industries; on nous répond par des détails tellement minutieux que je ne devrais même pas en entretenir la tribune, s'ils n'avaient sans cesse rebattu nos oreilles.
On a dit : Comment donner a un orfè^re, à un bijoutier le droit d'ouvrir, de ses mains délicates, les entrailles de la terre? mais c'est folie î
Réfléchissez à ceci ; quand vous parlez ainsi, vous parlez pour un jour. Il est certain que si ces industries avaient besoin d'être employées, je ne demande pas qu'on leur ouvre des chantiers, où de rudes labeurs les attendent; ils y seraient impuissants. Pour ceux-là, transitoirement rassislance; pour ceux-là, faites encore pendant quelque temps ce que vous faites aujourd'hui : mais remarquez bien que cela ne combat pas contre le principe que je soutiens, car ceux-là ne sont pas la masse, et la masse deviendrait volontiers concessionnaire de terres partagées pour les rendre fécondes. Quand je demande le droit au travail; que voulé-je? que vous l'inscriviez dans une Constitution qui, apparemment, sera durable. Le peuple ne se soulève pas tous les
jours pour faire des cliarlcs. Or, quaud vous inscrirez le droit au travail, vous ne serez pas forces de l'avoir organisé dès le lendemain (I). (Réclamations diverses.) Un membre. C'est évident!
M. Ledru-RoUin. Messieurs, je ne serai plus long, je ne veux point abuser de la patience de l'Assemblée; mais permettezmoi de vous dire que je ne comprends même })as qu'on se récrie sur des clioses aussi naturelles et aussi simples. Ainsi, par exemple, vous allez décréter le droit à l'instruction : mais quel est donc le fou qui pense qu'en vingt-quatre heures vous allez le réaliser? Vous allez inscrire le droit à l'assistance : mais que! est l'insensé qui s'imagine qu'en vingt-quatre heures vous aurez créé le personnel et les établissements ?
Comprenez-moi donc, je vous en conjure, quand je demande que le droit au travail soit inscrit dans la Constitution, c'est parce que les constitutions sont faites pour l'avenir, parce qu'elles doivent être durables, parce qu'elles sont des jalons dans la marche de l'humanité.
J'ajoute, en prenant en considération la faiblesse et l'iniirmité humaine, que je ne demande pas que cette organisation soit créée en quelques jours ; je comprends qu'il y a, qu'il doit V avoir des transitions, des tempéraments ; mais de ce que je comprends qu'il y a des transitions nécessaires, est-ce une raison pour que ce droit au travail soit rejeté? Posez votre but, pour que toutes vos lois y convergent incessamment. (Approbation.)
Je me résume :
On a dit : Le droit au travail, c'est le socialisme. Je réponds : jNon , le droit au travail, c'est la République appliquée. (Trèsbien ! très-bien !)
Vous prétendez qu'il ne faut pas donn(T trop à de pareilles pensées, parce que, alors, les révolutions peuvent être entraînées hors de leur orbite. Je vous réponds, moi, que c'est en ne donnant pas aux révolutions leurs conséqucnttes que les gouvernements s'abîment et disparaissent. (Vifs assentiments à gauche.)
(!) M. Lcdru-UoUin oublie quo les combaUants de juin ont pvi^ les armes, parce qu'on ne réalisait pas assez \itc les promesses de IVviier, qu'ils résumaienl dan? la formule Republique dcmocralique et social^, donnée par M. Barbés, dans une de ses interruptions pailementaircs, entre le 9 et le 15 mai.
IViitlaiit comhioii dv t('ni|)s avez-vous dil, avoiis-nonsflil à la Révolution (le Juillcl : Voici le principe, cli hicii ! marche/, aux faits. » La Hévoluliou a résisté, et c'est pour cela (|ue le frôiic (le Juillet a été brisé. (.Mouvement.
Sovoiis plus prudcïits pour ce qui touche le droit au travail; inscrivez-le de nouveau, parce qu'il est équitable, parce qu'il est politique de le faire. Inscrive/.-ie de nouveau, pour que dans les fastes de I humanité nous na^'ons pas lair de reculer a cinquante-cinq ans de distance, pour que nous ne soyons pas moins avancés que la Révolution de nos pèns. Inscrivez le, parce que le peuple doit obtenir ce qu'il demande de juste, et que, dès I83i, il inscrivait à Lyon sur ses bannières : Vivre m IravaiUanl ou mourir rn cotiihatknit ! En IS.'ÎI, Casimir Périer avait promis aussi des institutions qui ressemblaient non pas à l'organisation du travail, mais qui ressemblaient à la protection du travail. II n'a rien réalisé ; mais l'idée jetée à Lyon, la formule llottant sur les bannières des insurgés, a fait son chemin, et, depuis ce temps, le peuple de Paris a répété, comme le peu|)le de Lyon : Vivre eu iravaillaul ou mourir en cowhallant !
Ce cri, sinistre et redoutable au milieu du combat, sera un gage de sécurité s'il est inscrit dans votre Constitution, car ce peuple français est assez dévoué, quand cette satisfaction lui aura été donnée, pour attendre ; car il est trop pratiqu<' aussi pour ne pas comprendre que l'organisation n'est possible que successi vement: mais, encore un coup, inscrivez le principe, car si vous fermez la [)orte a toute espérance, j'appréhende pour la République de lamentables déchirements. Mouvement prolongé.)