‹ Le droit au travail à l'assemblée nationalChapitre 30 sur 51 · III. OPI?fI0^ DE M. L. WOLOWSKI (l · texte numérisé non relu

III. OPI?fI0^ DE M. L. WOLOWSKI (l

La plus grande question de la société moderne, la question du travail, a été abordée devant l'Assemblée nationale avec autant de netteté que de vigueur. Les paroles ])ronoucées par les orateurs éminents qui ont pris part à ce débat, répondent suffisamment aux attaques passionnées et perfides dirigées contre les résolutions inscrites dans la Constitution. Jamais peut-être l'esprit de parti n'a montré une hostilité plus systématique, ni fait preuve d'une plus audacieuse injustice. Si nous nous en rapportions aux déclamations ardentes à l'aide desquelles on a essayé d'égarer le bon sens des masses, l'Assemblée nationale aurait fait preuve d'une inhumaine dureté; elle aurait condamné les ouvriers à mourir de faim, elle leur aurait dénié la faculté de vivre en travaillant, en effaçant du préambule de la Constitution ces mots sacramentels : Le droit au Ircœail.

Ceux qui travestissent ainsi la pensée du législateur se gardent bien d'ajouter qu'en écartant une expression vague, élastique, sorte de pavillon suspect qui couvrait toute sorte de marchandises, l'Assemblée nationale a voulu remplacer des mots vides de sens par un engagement précis, formel, qui reporte la question sur le terrain sérieux de la pratique, et qui substitue

(1) M. Louis WoloNsski a été nommé représentant par les électeurs de la Seine, desquels il s'est surtout fait connaîlrc par ses écrits dans le Siècle^ et les leçons de législation industrielle qu'il professe au Conservatoire des arts et métiers depuis 18-39. M. Wolowski a pujjlié de nombreux écrits de législation et d'économie politique dans \ii Journal des Économistes et la Revue de Lcgislation qu'il a fondée et qu'il dirige depuis IS-^'i. Il a récemment publié un volume à.'Étudcs d'Économie politique et de Statistique. M. Wolowski a surtout attaché son nom à la question du crédit foncier. C'est à lui, en partie, que l'on doit la connaissance des institutions qui fonctionnent en Allemagne et en Pologne.

M. L. Wolowski est né le 31 août 1810, à Varsovie, en Pologne. Son père était député à la diète. Il a fait ses études à Paris. En 1831 , après l'insurrection de Pologne, il fut attaché à l'ambassade du gouvernement national de son pays à Paris; et il est resté dans notre patrie où il a reçu des lettres de naturalisation. M. Wolowski est avocat à la Cour d'appel, correspondant de la Commission centrale de statistique de Bruxelles, membre de la Société d'Économie politique de Piiris, de l'Académie de Naples, docteur en droit de la faculté de Heidclberg, et docteur en économie politique de la faculté de Tubingue.

Lîil.orieux et actif, M. Wolowski est un de ceux qui ont le plus et le mieux travaillé a la propagation des principes de liberté commerciale.

des actes tulélaires à de vaines déelamalions. An lieu d'enoneer le droit (iH iTdva'tJ, la (lonsUliiliou s'occupe des moyens propres à multiplier les occupations productives.

Si les promoteurs du droit an trdvdil ont réussi à faire illusion sur la portée de leur doctrine et sur les résolutions lé^isIali^es qui ont condamné celle-ci, c'est à l'aide d'un malentendu habilement exploité. Ils se sont posés connue seuls défenseurs du pauvre ouvrier ; ils ont fait sonner bien liant les mots de (jaratitie de la subsistance par le travail. La question était autre; les aspirations de ceux qui ont combattu une rédaction vicieuse et aml)i<,më, se rapprochaient bien mieux (Ui but assi|;né à nos efforts communs, de cotte amélioration morale et matérielle du sort des travailleurs, qui constitue la suprême mission de la société actuelle.

Personne ne songe à éluder ce grand problème : il préoccupe à juste titre tontes les intelligences. Loin de subir un échec dans la discussion de la Constitution, il a été dégagé d'une phraséologie fausse et parasite , et il a marché vers une solution rationnelle.

Les défenseurs du droit au travail l'ont présenté comme synonyme de W'.rlinctiou de la misère; c'est là de leur part une précaution étrange, qui aboutit à une funeste erreur. Le droit au travail, tel qu'ils se sont accordés à le présenter, depuis M. Ledru-RoUin jusqu'à M. lîijlault, se borne à être ce droit à l'existence par le travail qu'a réclamé aussi M. de Lamartine ; cette garantie alimentaire qui empêche de mourir do faim.

Ce prétendu droit s'est tellement amoindri et effacé dans la discussion ; il est tellement descendu à une sorte de recours extrême, sollicité propter vilam, en faveur des travailleurs nos frères, qu'il a perdu le caractère élevé dont on essayait vainement de le parer; loin de supposer l'extinction de la misère, il en établit, au contraire, la permanence, puisqu'il borne l'ambition du législateur, non pas à faire vivre l'ouvrier dans une honnête aisance, non pas à multiplier pour ce dernier les jouissances intellectuelles et matérielles, mais à l'empêcher de mourir de faim au moyen d'une ration mesurée.

Si le droit au travail n'est que cela, ce n'est rien ; de tout temps on a invoqué la providence de la société pour fournir

aux malhciireiix des moyens d'existence alimentaire; de tout temps on a pratiqué le secours dont quelques hommes Tondraient faire un si pompeux étalage; mais on Ta pratique comme devoir social, comme acte de prévoyance et d'administration éclairée. Les ateliers de charité, employés par lurgot dans le Limousin à faire construire des routes par les ouvriers privés momentanément d'occupation, étaient-ce autre chose que cette assistance, sous la condition du travail, à laquelle se réduit, en dernière analyse, la théorie du droit au travail développée devant l'Assemblée?

Tout État, sagement gouverné, s'emploiera dans la mesure du possible à procurer du travail aux bras valides, car il ne refusera jamais le pain nécessaire à l'existence.

Mais la véritable mission de la société consiste à rendre de plus en plus rare ce recours extrême de l'individu, qui dénote l'absence d une occupation régulière et productive. C'est en activant le développement industriel, de manière à ouvrir une carrière convenable au labeur individuel que l'État remplira vé ritablement sa tâche. Pour (pie le travailleur grandisse en dignité et en bien-être, il faut que l'occasion de réclamer ce prétendu droit au travail, dont on voulait le doter, ne se présente jamais. Y recourir, c'est dénoncer la soulîrance ; et quelque paradoxale que paraisse cette expression, nous nous en servirons, car nous la croyons profondément vraie : proclamer le droit au travail, c'est proclamer l'éternité de la misère.

Mais, si quelques orateurs ont diminué la portée de l'expression ])our laquelle ils demandaient droit de cité dans la Constitution, des écrivains, plus logiques et plus hardis, tiraient la conséquence du principe, ainsi posée. Pour eux, kdroit au travail est synonyme de cette autre formule célèbre : Vorrjanisation du travail ; ils veulent substituer à la spontanéité humaine un mécanisme plus ou moins compliqué, et confisquent la liberté au profit d'un vaste jjanthéisnie industriel. Ceux-là au moins , s'ils se trompent, conçoivent un(î pensée plus haute de la destinée de l'honmie, et cette pensée nous la partageons, tout en différant profondément au sujet des moyens propres à la réaliser. L'idéal, en eiïet, ce n'est point une sorte de réfjime protecteur de la misère, qui maintiendrait les pauvres dans leur pauvreté. Il faut les en faire sortir, et, comme l'a dit Pvicardo, aucun

plan pour secourir la pauvreté ne mérite alteulion, s'il ne tend à mettre les pauvres eu état de se passer de secours.

Que eeux qui ont délViidu le droit au IrarniJ le sachent ou l'ignorent, ils sont coupahles d'une étrange méprise, ou bien ils ont caressé une périlleuse chimère. S'ils se bornent à vouloir que l'Etat remplisse le rôle de corps de réserve de la société, en tendant une main secourahle aux malheureux, ils n'innovent rien, et la société sera d'autant plus parfaite, que ce recours extrême sera plus rarement exercé. Mais ils laissent supposer antre chose, et là est le danger; ils ouvrent libre carrière à tous les rêves, à toutes les déceptions. Quand ou proclame le droit au travail, il faut, [)our ne |)oint mentir à la logi(jue, garantir à chacun, non pas un travail dérisoire de manij-uvrc, mais le travail suivant l'aptitude développée , l'exercice de la profession à laquelle chacun appartient. Mettez donc une pioche entre les mains de l'artiste, de 1 orfèvre, du médecin, de l'ébéniste, du sculpteur? ils repousseront avec raison celle application étrange d'un principe qui ne se laisse pas ainsi défigurer du moment où il est accepté. Si le droit existe, il faut qu'il reçoive une application-normale; il ne peut entrer dans la Constitution que tète haute et non en se baissant, en s'amoindrissant, de manière à disparaître au milieu d'une amère ironie. 11 faut donc que l'Etat exerce toutes les industries, c'est-à-dire qu'il les absorbe toutes, et qu'un vaste atelier national dévore tous les ateliers privés : autrement le prétendu droit au travail sera sans virtualité, il expirera devant l'impossible, ou bien il subira dans la pratique une transformation singulière, qui le fera dégénérer en une simple assistance obtenue sous les conditions du travail.

Avec le droit au travail, dans son acception véritable, plus de liberté, plus de propriété, plus de spontanéité, et, partant, plus de cet épanouissement progressif de la civilisation, qui mène l'homme à l'accomplissement de ses destinées.

L'Assemblée nationale a bien fait de repousser une fraude qui aboutit au néant , ou qui recèle des tempêtes. Elle a bien fait de proclamer un devoir social, dans la limite des ressources de l'État, au lieu d'un droit individuel, dont la revendication téméraire conduisait forcément à la destruction de l'ordre social, ou à un mensonge.

Si le droit au travail ne signifie poiut organisation du travail, distribution assurée des occupations d'après les aptitudes de chacun, et par conséquent constitution d'un immense atelier social sur les débris de l'industrie libre, ce droit n'est rien; si c'est cela, en voulez-vous ?

A notre sens, la mission de l'État est autrement favorable à l'amélioration progressive du sort des travailleurs. Rendre le travail productif, et le développer; relever le travailleur eu complétant sa liberté et non en la supprimant, le doter de l'iustruction et d'un ensemble de lois équitables et d'institutions auxiliaires qui tendront à fortifier le principe fondamental de notre constitution industrielle, telle est la tâche de la société !

Gardons-nous d'abandonner la voie glorieusement ouverte par Turgot, et tracée par la grande Révolution de 1789. La liberté a beau paraître un sujet passé de mode, elle est devenue, comme l'air que nous respirons, un élément indispensable de l'existence ; c'est parce que nous en jouissons, que nous sommes trop portés à oublier les immenses services qu'elle nous a rendus.

«Dieu, en donnant àl'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail , a fait du droit de travailler la propriété de tout homme , et celte propriété est la première , la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. — INous regardons comme un des premiers devoirs de notre justice d'affranchir nos sujets de toutes les atteintes portées à ce droit inaliénable de l'humanité. » Telle est la charte du travail émancipé , tracée de la main de Turgot , dans le préambule du célèbre édit de 177G. Des règlements absurdes, oppressifs, tvranniques , déniaient à l'homme le droit de travailler; Turgot les a brisés , et la Révolution les a définitivement détruits. Aujourd'hui que ces entraves ont disparu , il ne s'agit pas de se mettre en quête du droit au travail , qui existe comme le droit de vivre, du moment où personne n'en restrehit l'exercice ; il s'agit d'asseoir les droits des travailleurs sur la base de la justice et sur l'égalité des rapports.

Pour y arriver , il faut toujours se souvenir de l'homme . ce pivot de la production et de la distribution des richesses. Aucune amélioration sérieuse ne saurait s'accomplir , si elle ne trou^e pas son point de départ dans l'amélioration de l'homme. 11 faut mûrir son intelligence et sa moralité ; il faut

tenir sa j)rctoyancc en éveil, en retrempant le ressort de l'aetivité individuelle ; alors on pourra espérer de {jnnids résultats. Lihrrhi nud jirnperly, liberté et propriété, c'est le erl de i^uerrc des Aujjlais , répété avec admiration par VN)!'iaire ; ijarantir la liberté de cbaenn, et ouvrir à tous l'accès de la propriété, c'est le but suprême de TKtat.

La pr«n)i iété , dirons-nous avec M. de T.aniartine, est expansible , et corrifjible ; expanaihle ^ au movcn de l'aceroissenient indéfini du capilal . cette émanation directe de Iliomme, cette réserve du travail de la veille, qui facilite et accroît la production du lendemain. Dans un beau mouvement deloqnencc, Danton comparait Ibomnîc doté du bienfait de la propriété au géant de la Fable, dont les forces doublaient, alors qu'il toncbait la terre. >lais aujonrd'bni, on lésait, la propriété, ce n'est pas seulement le sol transformé par le travail et doté d'une fécondité nouvelle ; les bommes ne sont pas condamnés à s'abattre tous, comme une volée d'oiseaux , sur cet élément primitif de la ricbesse, et à s'y disputer leur pâture. La propriété mobilière grandit sans cesse à côté de la propriété immobilière, doî.t la fertilité s'accroil; la propriété est expansible à l'inlini, et il vicmlra un jour où tout citoyen en aura conquis une portion par son activité et son intelligence.

La propriété est corrigible; elle ne saurait dégénérer en abus , en oppression, si ceux dont on respecte le droit de propriété , droit sacré et fondamental , respectent dans autrui le droit non moins sacré d'a])propriali<)n. Ouvrez le vaste borizon de la liberté commerciale . et tout service s'écbangera lovalement contre un service équivalent.

Uassocialion volontaire tient ses cadres ouverts pour les combinaisons les plus variées et les plus fécondes ; elle n'est pas un simple mécanisme,, elle est avant tout une idée , un sentiment ; elle ne peut pousser des racines profondes qu'au milieu d'une société éclairée et morale. IV'est-il pas permis de penser qu'elle grandira cbaqne jour au milieu de la société française?

Tels sont les caractères du dévelopf)ement des travaux productifs auxquels ne manque point le baptême d'une éducation Tirile. La liberté ne peut appartenir (jifaux pays laborieux et éclairés, où les citoyens savent s'aguerrir a porter la responsabilité de îeur sort; car îiberlè oblige. Ces bonnncs repoussent les moyens de tutelle qui énervent, et puisent leur énergie féconde

— :îC3 — dans une fuTC intlépendance. On n'a pas besoin de leur donner le droil au Iravail, car ils ne descendront pas à cette abdication de leur personnalité; ils sauront se garantir de ce degré de dénimient qui fait invoquer l'assistance dcl'Ktat; singulier droi7 que celui dont l'exercice est un signe de détresse et une marque de sujétion !

ÎVous ne sommes pas de ceux qui regardent l'administration publique comme un ulcère ; à nos yeux la fonction de l'Etat ne consiste pas uniquement à protéger la liberté ; il n'est pas seulem?nt un bouclier, il est aussi un le\ier. Si aucun acte de contrainte, de violence ne peut modifier l'expression du rapport entre l'offre et !a demande , qui détermine la rémunération du travailleur, aussi bien que le prix de tous les produits , l'Etat peut agir sur les deux termes du rapport, il peut accroître le travail demandé par l'impulsion doublée à toutes les occupations productives , par l'essor du crédit et l'extension des voies de communication ; il peut améliorer la qualité du travail offert par l'instruction. Son rùle n'aboutit point à cette abstention commode, à ce dolce far nienle, que les uns ont ulilisé , que les autres ont dénoncé comme l'expression pratique de la doctrine des économistes.

Sous prétexte de présenter le tableau fidèle de cette doctrine , on en crayoïme trop souvent une spirituelle caricature. Que disait Queanay? « Laissons faire tout ce qui n'est nuisible ni aux bonnes mœurs, ni à la liberté, ni à la propriété, ni à la sûreté de personne. Laissons vendre tout ce qu'on a pu faire sans délit. » Certes , ces maximes sont dignes du philosophe qui fit imprimer de la main de Louis XY ces belles paroles :

« Pauvres paysans, pauvre royaume; pauvre royaume, pauvre souverain. » Elles font appel à l'énergie individuelle, première source de la production, sans déshériter l'Etat des droits légitimes qu'il exerce dans l'intérêt général.

Ces droits de surveillance, de contrô'e et d'impulsion deviennent surtout d'une application indispensable , quand il s'agit de Vhomme. Si le travail est une marchandise, personne ne méconnaîtra que c'est une marchandise d'une espèce particulière, car on ne saurait la garder , l'emmagasiner ; elle s'évapore, quand elle n'est point uti isée.

Si un entrepreneur particulier peut l'oublier, s'il tient peu décompte de l'ouvrier renvoyé de la fabrique, il en est autre-

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meut de rcnlreprcueur général , de la société , qui ne saurait expulser aucun de ses membres, ni mcconnaitre les devoirs d'iiumanilé rt de sai,'e pré^«)yance.

Aujourd'hui, surtout, ces devoirs apparaissent d'une manière cclatanti'. L'ancienne société ne se préoccupait cpie des produits industriels; elle cii réglait le mode de fabrication, la (juaiité, la façon ; la société moderne est pénétrée d'une autre sollicitude, elle s'inquiète du sort fait au produrleur. Elle environne celui ci de celte protection 7>o.s///rc, donl l'arlicle l.'i de la Constilulion a résumé les traits ])rincij)aux, et qui n mplacc la stérile proclamation du droit an travail mal compris, faussement interprété, par des garanties et des institutions ellicaccs.

La société protège l'enfance dans les salles d'asile et dans les écoles; elle dote les citoyens de ce précieux instrument de travail, qui est la culture de l'intelligence ; elle intervient par le crédit, par les voies de communication, par les lois, qui garantissent la sécurité et la loyauté des transactions, par Vi)!i]'ôl et en favorisant le développement de l'association active, qui féconde la production, et de l'association pa^ià'e , qui se traduit en institutions d'assurances.

Enfin la démocratie industrielle rencontre son levier le plus puissant dans Vépartjne, qui appelle tous les enfants de la grande famille aux bienfaits de la propriété; de \'èi)ar(jne qui portera tous ses fruits, du jour oii l'on saura marier le profit du travail industriel au progrès du travail agricole, en alimentant le crédit fo)ivier, au jno\eu des réserves accumulées par les déposants.

>'ous venons d'indiquer très-rapidement, au moyen de quelques jalons, le vaste ebamp de la protection positive de l'Ltat, telle que nous en réclamons l'exercice, au lieu de ce droit au travail, bon comme arme de guerre pour ceux qui veulent renverser, stérile comme conception pratique quand on voudrait le faire servir à l'amélioration morale, matérielle et intellectuelle du sort des travailleurs.

iVous nous trompons; par malheur, ce principe n'est pas seulement stérile, il est funeste; il pourrait, s'il était pris au sérieux, tarir la source du progrès. Où se trouve cet accroissement de richesse, dont on promène aux yeux de la foule le séduisant mirage? Dans le travail persévérant, vigoureux, dont la doctrine que nous coinl)attons détruit ks principaux leviers,

l'énergie individuelle et la prévoyance. L'homme; est, il doitde-* meurer membre actif de la société, et non se transformer en rouage inerte d'un vaste mécanisme. Sa force acquiert le plus haut degré de puissance, quand elle obtient le plus haut degré de liberté ; et confisquer l'initiative industrielle ou l'amortir, c'est oublier que la société est la somme des individus qui la composent, et qu'il n'est pas de progrès possible en dehors de la marche progressive de chacune des unités qui s'agglomèrent dans ce vaste total.

Nous avons combattu un système dégradant, car nous voulons une amélioration réelle dans le sort de tous ceux qui souffrent; nous ne nous contentons point d'une vaine étiquette. La proclamation du droit au (ravail dispenserait l'homme d'une partie de cette activité pénétrante qu'il met à la recherche des travaux productifs; la masse de ceux-ci ne pourrait donc que se restreindre, et l'on se heurterait contre cette bizarre conséquence, que la proclamation du droit au travail diminuerait les moyens de travailler.

Comment se fait-il que l'on veuille déserter cette noble confiance dans la liberté, qui a fait la puissance des immortels auteurs de la Révolution? Il faut le reconnaître, la liberté de l'industrie a un grand tort; elle a fonctionné depuis plus d'un demi-siècle, et comme il n'est point chose si grande et si belle qui ne projette quelque ombre, oublieux et ingrats , nous ne songeons pas à bénir les merveilleuses conquêtes que la liberté nous a permis d'accomplir, nous nous attachons à relever minutieusement les erreurs et les vices inséparables de toute

œuvre humaine.

Un écrivain d'une rare finesse d'esprit, Rivarol, disait, en parlant de certains hommes de lettres ou prétendus tels : • C'est sans doute un grand avantage que de n'avoir rien fait, mais il ne faudrait pas en abuser. » Ces paroles ne s'appliqueraient-elles point, avec quelque justesse, à certains socialistes? Ils ne parlent de la liberté, de la concurrence, qu'en fulminant des condamnations terribles, des accusations violentes : croient-ils donc que leurs systèmes ne donneraient que de l'or pur au creuset de rexpérience? Qu'ils se montrent moins sévères pour cette pauvre hberté qui a le mallieur d'avoir passé par les épreuves de la vie pratique, et de révéler à tous les regards, à côté d'ad-

.mirabics verlus, des impcrfeclions dont rien sur celle l erre ne saurait demeurer exempt.

Sans doiile il est des souiïranees cruelles aux(iuelles de prompts remèdes doivent t^lre appliipiés ; sans doute la société ne saurait retirer une main proteeli'iee aux juiuvres cl aii.r inilèfendus. Mais ce (Ucoir social, que la Conslilutiou proclame hautement, ne saurait être envisaiie eoninie une créance de l'iiKlividu ; il se refuse a des exijzcnces impossibles, et une fois cpiil est acconi- ])li, il n'apparait point comme la réalisalion d'une dette, mais comme un bienfait (pii fait naître la (lelle de la reconnaissance. Autre chose est rcchuner un tiinil, autie chose conccNoir la juste atteule d'un service, attente que la société ne trompera jamais.

Ces principes concordent aNcc les })lusnol)les aspirations de la nature humaine; ils tendeut vers un but élevé, la réalisation de plus en plus complète de la liherlé, source première de toute vertu et de tout bien-être. Ils ne s'attachent pas uniipiement à la proclamation du droit, mais ils donnent les moveus de l'exercer.

Le but social est de multiplier les movens de travail, de manière à ce que chacun rencontre la fonction à laquelle l'appelle sou aptitude, cl qu'il ohtiennc, au moyeu de l'applicatiou libre de ses facultés, des moyens d'existence. En soulevant les interprétations erronées, périlleuses, auxquelles donne lieu celte formule ohscure -.le droit au travail, on risque de détruire le travail productif, et, ])ar malheur, nous ne sommes point là en présence d'une simple hypothèse.

Le droit au travail éjnaue d'une idée fausse; Ihommc ncrecberche pas le travail, qui est la peine, mais le produit, qui en est la récompense. Avoir le droit au travail, ont dit depuis longtemps des ouvriers d'une intelliijeuce remanjuahle, c'est avoir le droit de faire sa corvée. Ce que nous devons rechercher, ce que la llépubli(piedoit développer, ce sont les droits du travail, qui assureront une bonne répartition d'une production plus abondante.

Ces droits, l'économie politique les a depuis longtemps proclamés et défendus ; cette science sans entrailles est consacrée tout entière à préparer les moyens pratiques d'amélioration qui, après avoir émancipé l'ouvrier des entraves de l'aucien régime,

ramèneront à l'indépendance éclairée, apanagedes citoyens d'un pays libre. Il n'est pas un écrit des maîtres de cette science tant calomniée, qui ne respire le plus sincère amour de ceux qui souiTrent; qui ne tende à réprimer toute spoliation, à raviver les sentiments d'équité et de légitime rémunéralion. Si c'est un crime que de vouloir créer des hommes libres de nom et de fait , et non des masses inertes, l'économie politique en est coupable ; elle ne se contente point de mots sonores, et c'est pour cela qu'elle n'a pas accepté le droit au travail, cette formule d'autant plus retentissante quelle est plus vide. Elle se contente humblement de rechercher le mode suivant lequel la richesse comnmne peut être le plus promptement accrue et le plus é(iuitablemeat répartie.

Deux doctrines sont en présence : l'une tend à absorber l'individu dans la masse , à faire abdiquer l'esprit de [jrévoyance, à effacer la personnalité ; l'autre veut dégager les travailleurs de toute espèce de servitude. L'homme sera-t il une machine, ou serat-il maître de lui-même? Telle est la question que l'économie politique a hardiment résolue dans le sens de la liberlé. Elle veut émanciper l'homme ; aussi se retire-t-elle de cette atmosphère de tutelle qui nourrit Fimprévoyance et la faiblesse; elle veut accroître la puissance de l'homme sur la nature ; aussi l'invitet-elle à multiplier les lumières et les capitaux, c'est-à-dire les organes extérieurs que l'intelligence cultivée sait s'adjoindre pour dominer de plus en plus la matière ; en un mot, elle vise à rendre le travail abondant et productif, et à augmenter la part qui doit revenir au travailleur ; car c'est l'accroissement du profit recueilli par l'application des forces humaines, qui est à ses yeux le signe infaillible du progrès. Si c'est là une utopie, elle est au moins grande et généreuse, car elle prend son point d'appui dans la liberté de l'esprit humain, dont la liberté de 1 industrie n'est que la manifestation matérielle, comme la liberté de la pensée en est la manifestation morale.

Au moment où nous tracions ces lignes, M. Proudhon publiait un nouvel écrit sur le droit au travail et le droit de propriété. IS'ous n'avons nullement l'intention de le suivre dans la démonstration de ce double principe, que la propriété étant la négation du droit au travail, et le droit au travail la négation de Isiproprif'tê, ces deux droits doivent désormais coexister, afin de faire sortir de leur antinomie nécessaire l'harmonie sociale.

>'ous dirons sculcmcnl ([u'cu veillant au développement de rintollii^cnoe, de ractivité, de la ])révovance et dos travaux productifs, l'art. l.'{ de la Constilution ne erée point des concurrents à laproprictè, concurrents occupés à la démolir; il lui crée, au contraire, des auxiliaires : car il étend le domaine de l'industrie humaine, ce sol nouveau, illimité, cpic le travail ajoute à l'espace borné de la terre, et il rend l'accès de la propriété j)lus facile aux hommes de l)onne volonté.

Le problème se résnme toujours en ces termes : Faut-il détruire la propriété eu promenant partout le niveau destructeur, et en faisant jouer la mine du drail au travail ; ou bien faut-il tendre à uuiversaliticr la propriété? Selon (jue la société s'engagera dans l'une ou l'autre voie, elle marchera vers l'égalité dans le bien-être, ou vers l'égalité dans la misère et la souffrance.

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