‹ Le droit au travail à l'assemblée nationalChapitre 36 sur 51 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Il est deux points sur lesquels j'ai besoin d'édifler mes lecteurs, et qui motivent cette publication.

l" Je n'ai pas pris la parole sur le droit au travail, lors de la discussion du préanibule de la Constitution, d'abord parce que le droit au travail, tel qu'il m'est donné de le comprendre, étant repoussé par tout le monde, par la gauche révolutionnaire comme par la droite conservatrice, je n'avais rien de mieux à faire que de garder le silence; — en second lieu, parce que je voulais profiter de l'occasion pour en finir avec cette politique montagnarde, qui se dit républicaine et ne veut pas s'avouer socialiste, alors même que c'est par le socialisme (2), et uniquement par le socialisme, qu'elle définit la République.

J'étais accusé par la Montagne, je le suis encore, d'avoir perdu le droit au travail en posant devant l'Assemblée celte inquiétante alternative : Donnes-moi le droit au travail, et je vous abandonne la propriété (3). Je devais donc laisser le champ libre aux habiles, et ne point compromettre le succès de leurs plaidoiries par quelque formule sonnante et intempestive. Le public a jugé leurs arguments. Sans doute, il saute à l'esprit que le droit au travail, faisant seul la légitimité de la propriété, on ne peut garantir celle-ci, sans garantir à plus forte raison celui-là : sur ce terrain, qui est celui des principes, les orateurs du côté gauche ont eu facilement raison de leurs adversaires. Mais il fallait définir le droit au travail, en déterminer l'application, passer de la théorie à la pratique : et l'on avouera que

commencé par être compositeur dans une imprimerie, qu'il a ensuite prise à son compte, dans sa ville natale. Plus lard il a été employé a Lyon dans une grande maison faisant le commerce des transports sur la Saône. Il entend Irés-bien les questions decommerce, de navigation, la comptabilité et le contentieux, et plus d'une fois sa plume a écrit des mémoires d'affaires. Il y avait peu de mois que M. Proudhon était venu se fixer a Paris pour y continuer ses travaux de pu bliciste, lorsque la Révolution de 1848 a éclaté. Il n'ea peut-être pas inutile de dire que' M. Proudhon est personnellement un homme très-paciUque, prenant au sérieux le droit de propriété, et faisant surtout honneur a celui que les autres peuveuleiercer contre lui. M. Proudhon est né en 1809.

(1) Une feuille in-4° à 2 colonnes. Cheis Wasbcnter, sous ce tttre : Le droit au travail et l( droit de propriété.

(2) Ce mot a un sens très-Tariable. M. Proudhon entend par là ses idées; M. Pierre Lerous, les siennes; M. Considérant, les siennes; M. Cabet, les siennes; etc.

(3) Au sein du comité des finances, en discutant avec M. Goudchaux, au sujet de sa proposilioD d'une Banque d'échange. (V. sa lettre dans VUnion, à la fin du volume.)

n:r ce point Ks larliriciis de la Moiilngno, bien qu'ils protcslusscnl de leur rcapcct pi)ur la proprictt', n'ont rien dit de fort rasMirunt pour elle. Kn présence de la divcrsilé, cl du péril des utopies, un vote négatif devenait iiicvilable. Tour faire une loi, il faut au moins deux cho.-es : un principe, une déniiition. Les avocats du droit au travail n'avaient à donner que le premier. Quand la majorité bourgeoise n'aurait pas été sur ses gardes, elle n'eût pas fait autre ehosc que ce qu'elle a fait ; pouvait-elle, sans une liaulc imprudence, dessaisir la propriété, et s'aventurer dans l'ineonnu ;'....

Non, il n'y a de droit au travail que par la transformation di' la pr«priété, c/^mme il n'y a de République digne de ce nom que la Ilepubli<ixtc ih'inocratique et sociale. Le socialisme est nécessaire pour délinir la lîépulili(iue fondée en février. Si vous en olez le socialisme, votre Hépubli(iue restera ce qu'ont été toutes les républiques, bourgeoise, féodale, individualiste, tendant au despotisme et à la rcconslilution des castes, en un mol, insoc.iai.e. L'honorable Ledru-Rollin l'a dit an banquet anniversaire du 22 septembre : « La République doit être fondée eurdes institutions sociales.» — Pourquoi donc n'avoir pas porté franchement le toast A la Rvpublique démocratique et sociale {\)\ alors qu'on était forcé d'avouer que la République sans le socialisme n'est pas la République ? Pourquoi ces réticences , qui mécontentent le peuple, sans nous faire mieux agréer des bourgeois?...

2» J'avais proposé un amendement à l'article 13 du projet de Constitution, lequel contient, selon moi, toute la question du travail. J'ai retiré cet amendement, je vais expliquer pourquoi. Comme j'avais à parler surtout de la nécessité de donner des garanties à la propriété, après en avoir donné de si puissantes au travail, et que, dans les dispositions où je vovais l'Assemblée, j'avais lieu de craindre qu'au lieu d'adopter mon amendement, elle ne rejetât tout l'article, j'ai cru qu'il valait mieux, dans l'intérêt de la Révolution, engager irrévocablement le pays, et laisser enferrer la propriété.

L'article 13 est donc sorti, presque sans discussion, de l'avalanche des amendements qui se retiraient et se dérobaient aux éclats de rire de la majorité, et aux regrets de la gauche semi-socialiste, ou pour mieux dire semi-républicaine. Et pourtant l'adoption de l'article 13, tel que le proposait la commission de Constitution, était tout ce que l'on pouvait souhaiter de mieux pour l'émancipation du travail et le châtiment de la propriété. Ce qui est volé est volé, et je délie qu'on en revienne. Dût la Constitution de ISîS ne durer pas plus que celle de n'J3, ce qu'elle aura fait restera, au moins comme préliminaire : car si la loi n'a point d'effet rétroactif, le législateur non plus ne rétrograde pas.

Maintenant, il s'agit, en rétablissant les vrais principes, de montrer à tous la situation qui nous est faite par le vote de l'article 13. C'est dans ce but que je publie le discours que j'aurais lu à l'Assemblée nationale, si, au moment de la discussion, je n'avais jugé plus utile de me taire.

La question du travail et de la propriété est plus brûlante que jamais : et, s'il était possible de croire à une application sérieuse de la Charte qui se vole en ce

(t) Personne, pas même le plus bourgeois des slupides bourgeois, ne nie qu'il ne faille fonder la Ropuliliqiie sur des lois l'mincmmcnl sociales, c'esl-à-dire. juslt.-s et (équitables. Mais cela n'crapieiie pas |os [jciis (le raison de rcdouler la Rcpublit(ue dcwocroliqiie et social. parce que beaucoup d'iioiiuiios s'y sont asbcz mal pris, pour faire croire que celte formule recelait la spoliation, la tyrannie cl le retour b un passé abhorré.

moment, j'ose le dire, à moins d'une institution pareille àScelIe que je propose, et qui rétablisse l'équilibre, entre les deux principes , ce serait fait de la propriété.

Mais, à cette heure de vertige et de dissolution spontanée où le pays, par la peur d'un inévitable avenir, est prêt à se rejeter dans un passé irrévocable ; où l'on voit dos ministres exprimer à la tribune leur désespoir de la République, comment croire à l'efficacité d'une Constitution? La meilleure Constitution est de n'en avoir aucune... Et dès lors à quoi bon les amendements ? Que la vieille société meure donc, puisque ses chefs le veulent, puisque ceux qui nous gouvernent ne se croient appelés que pour en prononcer l'oraison funèbre ! Et que le peuple se sauve lui-même ! J'écris pour l'acquit de ma conscience de publiciste, afin de marquer heure par heure le progrès de notre métamorphose : avis aux intéressés ! Le monde, que la raison de l'homme devrait diriger, ne va plus qu'à la garde de Dieu ; méfiez -vous !...

Page 1