Les associations volontaires
6. L'établissement, par l'État, les départements et les communes, de travaux publics propres à employer les bras inoccupés.
Sur quoi j'ai à faire observer deux'choses :
La première, c'est que le concours de toutes ces cause-, tant naturelles que politiques, par lesquelles vous allez organiser la guerre à la propriété, vous conduit invinciblement au communisme;
La seconde, c'est qu'au point où vous êtes parvenus, il ne vous est possible ni de rétrograder ni de vous dédire; c'est que vous êtes condamnés, par la force des choses, à remplir ce programme.
Mais comme la communauté n'est pas, selon moi, la condition vraie de la so-
ciétc, et que vous non (ilu;», Citdjrns, n'en voulez pap, la conclusion de mon discours sera qu'il est imlisitensalile d'apjiorlor ù celle tendance commiinisle qui nous emporte un contre-poids ou réiiclif ciipable de maintenir et assurer le piiiicipe de propriété, jirincipe nécessaire dans l'économie sociale comme stimulant et contradicteur du travail : ce sera l'objet de mon amendement.
yu'il me soit permis de le dire, sans que je veuille par cette critique amoindri la \aleur d'aucune école, d'aucune idée. On s'est disputé ici sur des chimères, on n'a pas seulement touché la question, (|uand, sous le nom de droit au travail, d'organisation du travail, on a passé en revue la communauté, l'association, le papier-monnaie, les cidonies agricoles, la loi agraire, le travail allrayanl, et mille autres choses qu'il peul élie bon d'expérimenter un jour, mais qui, pour le moment, devraient nsler étrangères à nos di^cussions, et n'ellïayer personne (1).
Le danger, pour la société, n'est pas dans ces ut'-pies plus ou moins fantastiques par lesquelles le socialisme a fait la caricature de la civilisation ; il est dans ces actes légi.-latifs, que nous produisons d'in>tinct et par roulinf, actes d'autant plus ledoutables par leurs conséquences qu'ils sont d'ailleurs dans la nécessité de notre situation.
Examinons rapidement les divers moyens par lesquels l'art. 13 du projet de Coiisiitution promet de favoriser le développement du travail, et auxquels, pour mon eouiple, j'adhère pleiiieinenl. C'est un plan stratégique contre la propiiété.
D'iiboid on vous propoac l'enseignement primaire gratuit, et comment vous en défendre?... Or, l'enseignenienl primaire, tel que vous aurez à le déciéler, et avec a uiullilude des matières qui en font l'objet, est toute une enc.clopédie; et s'il est une chose dont vous puissiez être certains, c'est que tout individu qui aura reçu cet enseignement ne consentira jamais à rester simple journalier dans son village, ou à se faire domestique. Cet individu-là, vous dis-je, s'il n'a pas de patrimoine, apprendra un mélier, se fera commis, et quittera les champs pour aller à la ville, l-^h ! quand le fils du propriétaire campagnard ne songe qu'à devenir avocat ou médecin, afin de vivre en monsieur, pourquoi le pelit du prolétaire ne l'imiteiait-il pas?
Même observation sur l'éducation professionnelle.
Lorsque les écoles de commerce, d'agriculture, d'industrie, des arts, métiers et manufactures, vous rendront chaque année des milliers déjeunes cens, la plupart sans fortune, et q;ii auront suivi les cours pour avoir des places, qu'en ferezvous?.. L'État, dites-vous sans cesse, ne peut être, ne doit être ni commerçant, ni laboureur, ni manufiicluiier : et je partage tout à fait cette opinion! ;\, cet égard donc, nos idées sont fixées. L'État, en fait de travail productif, n'a que les ponts et chaussées, les forêts, les tabacs et les postes. Dans ces diverses carrièie.«, il y a encombrement. L'État imposcra-t-il, par forme de garnison, à chaque propriétaire ou entrepreneur, un de ces élèves? Ce serait attenter à la liberté et à la propriété : c'est impossible. Et pourtant nous ne pouvons pas reculer; nous ne pouvons pas refuser l'éducation à l'enfant du prolétaire : nous la lui devons, en compensation de ce droit au travail que nous n'avons pas reconnu, il y aurait trahison de notre part et félonie, si nous supprimions de la Constitution la gra-
(1) Comment n'efrraicraienl-elies pas, puisqu'il y a <lc9 hommes politiques qui les mcllont lur leur drapeau de combat, et puisque ces liommes trouvent des soldats, faisaul la guerre civile pour les oblcuir?
tuile de renseignement pi im:i ire et professionnel ; et si les hommes se taisaient, les enfants se lèveraient pour nous accuser.
Ainsi l'Élat, ne pouvant ni attirer à soi tout le travail national, ni forcm- l'emploi (le SCS recrues comme il donne cours forcé à ses billets, n'aura qu'une ressource : ce fera, d'une part, de favoriser par le crédit les associations ouvrières en concurrence avec le travail libre, et chez lesquelles les jeunes gens des écnlea pourront trouver à se placer ; en second lieu, de créer pour l'agriculture, le commerce, l'industrie, des emploi; d'inspecteurs, d'agents-voyers, d'ingénieurs, etc., à peu près comme il a fait pour les poids et mesures, les mines, les machines, etc. De toute façon, l'État multiplie les reslriclions, les gènes , autour de la propriété ; de toute façon, il pousse la société au communisme.
Cette conséquence inévitable d'un premier pas fait dans la voie des réformes, savoir : l'organisation de l'enseignement piimaire'et professionnel, a été prévue par la Commission, tellement prévue, que, parmi les moyens de développer le travail, elle ajoute, à la suite de l'enseignement primaire et professionnel :
3o Légalité de rapports entre le patron et l'ouirier ;
4° Les inititulions de prévoxjance et de crédit ;
5o Les associations volontaires.
Qu'a voulu dire la commission de Constitution par ces mots : Égalité de rapports entreîe patron et l'ouvrier? Sans doute elle n'a pas entendu p;irlcr de l'égalité des droits dans le travail et les bénéfices ; il ne s'agit que de l'égalité devant la loi, de l'égalité devant les prud'hommes. Jusqu'à présent la situation jurkiiq';e de l'ouvrier était inférieure à celle du maître : la loi avait environné l'entrepreneur de garanties contre l'indiscipline de ses ouvriers. Dans le s\stème dont nous sortons, dans le système féodal de la propriété, — la propriété est es?eiitieliement féodale, — la loi était sage : le philosophe, l'économiste ne pouvait qu'y applaudir. Les droits du travailleur étaient sacrifiés sans doute; il était dans la dépendance du maître : c'était providentiel, c'était fatal Maintenant le droit et la loi changeant de point de vue, le subalterne, toute question de bénéfices écartée, est déclaré l'égal du patron, en attendant qu'il n'y ait plus de patrons et de subalternes. La loi donne à l'ouvrier des garanties contrôle maître! Cela aussi est providentiel, fatal ; et la commission de Constitution, en le proclamant, n'a été que l'organe de la sagesse infinie.
Il s'agit de bien nous pénétrer que ce qu'a fait la commission de Constitution, en àéchirrxni Y Égalité des rapports entre le patron etVouvrier, n'est qu'une espèce d'interlocutoire, une pierre d'attente à l'a-ssociation universelle, à l'abolition définitive de la propriété. Tout droit suppose un objet, une cause principiante ou finale ; et si cet objet n'existe pas, le droit le crée. Si mesurée, si judicieuse que Boit cette égaillé juridique, j'ose dire qu'elle est diamétralement contraire au principe de subordination sans lequel aucun atelier, aucun établissement privé ne peut subsister ; qu'à elle seule elle sufllt pour dégoûter également et l'ouvrier du service, et le patron de toute entreprise. L'égalité de rapports entre le patron et l'ouvrier serait la plus grande des fautes, une semence de révolte et d'anarchie dans la société, si elle n'avait pour but de préparer l'abolition du salariat. C'est la dissolution morale d'une société constituée sur le principe de subordination et d'hiérarchie, dissolution au bout de laquelle, dans les termes actuels de l'article 13, et dans les prévisions de la Constitution, il n'y a plus qi;c la communauté, le néant.
C'est ce qui va rcssorlir de plus en plus des autres moyens de développement énumércs par ce mcmc article 13.
Après avoir pn-paré de longue main \ftie armée de concurrents à In propriété, d'al)ord par reiiscignemciit priniaire gratuit, puis par renscigiicincnt professionnel ; après avoir dissous l'industrie privée par l'égalité des rapports, que fait la commission de Constitution ?
Elle organise la prévoyance, elle institue le crédit!
Et en vue de qui, de quoi, ces institutions de crédit?
En vue des associations volontaires!
Examinons, l'une après l'autre, toutes ces prévisions.
Lorsque la Commission a parlé d'institutions de prévoyance et de crédit, sans doute elle a entendu autre chose que ce qui existe : elle a eu en vue une organisation quelconque des banques et des assurances.
Quant aux banques, et surtout aux banques d'émancipation, le progrès ne se comprend que de trois manières : la réduction de l'intérêt, la centralisation des com|)loirs, la personnalité du crédit. Nous savons à quoi nous en tenir sur la réduction de lintérèt et la centralisation de la banque -. la première est la formule économique, la seconde la formule politico-économique d'extinction de la propriété. Pour ce qui regarde le crédit personnel, il implique dans toutes ses données un degré d'absorption de la part de l'État, qui égale, si même il ne surpasse, tout ce que le comnuinisnie a rêvé de plus hardi.
Vous avez rejeté le droit au travail, parce que vous n'avez pas cru que la société, l'être collectif, ou l'État qui la représente, et qui, par lui-même, ne produit rien, pût donner du travail à tout le monde. En décrétant le crédit personnel, qui se trouve nécessairement au fond de l'art. 13, vous accorderiez plus que le droit au travail, vous accorderiez le droit au capital!.. Je le répète : ou l'article 13 ne signifie rien, et il faut le supprimer tout entier, ou il implique cette formidable conséquence.
Quant à un système d'assurances embrassant à la fois les personnes et' les choses, c'est, comme la circulation, une forme de la solidarité, mais qui se rapproche davantage du communisme. Ou vous ne changerez rien au régime actuel des sociétés d'assurances, des caisses d'épargne, de retraite et de secours, ou vous allez centraliser et démocratiser tontes ces choses. De plus, en même temps que vous assurerez mieux l'épargne de l'ouvrier contre les conversions forcées de la dette flottante, vous aviserez aux moyens de rendre cette épargne productive, ce qui implique l'organisation du travail collectif au sein du travail libre et individuel. De quelque manière que le problème soit résolu, vous aurez fait un pas de plus vers la communauté.
J'arrive aux associations volontaires.
Il est indubitable que la commission de Constitution, en écrivant, dans l'article 13, que la société favoriserait le développement du travail par les associations volontaires, a voulu parler d'autre chose que des sociétés, soit en nom collectif, formées entre un petit nombre de personnes pour l'exploitation d'une industrie ou d'un commerce, soit anonymes et en commandite, constituées pour de grandes entreprises, telles que mines et chemins de fer.
Les formes de société déteraiinées par les codes civil et de commerce peuvent servir, sans doute, à constituer les associations volontaires prévues par l'article
— Z,01 — j;j : mais elles ne nous apprennent rien ni sur l'esprit, ni sur le but et la portée de ces associations.
Ce qu'a voulu la commission de Constitution en désignant les associations volontaires comme un moyen de développer le travail, c/a été de consacrer la tendance du jour : elle a eu en vue les associations d'ouvriers, groupés et organisés par masses, soit pour la consommation , soit pour la production , et embrassant dans leur cercle des corporations tout entières. Telle serait, par exemple, une association des tailleurs, une autre des chapeliers, une troisième des ouvriers en bâtiments, etc. J'avoue que ces grandes associations n'impliquent pas nécessairement, dans leurs conditions d'existence, la communauté du travail et du ménage; mais il me parait impossible qu'avec les données actuelles, avec les idées en circulation touchant l'égalité des salaires, la réduction des heures de travail, l'économie prétendue de frais résultant de la production et de la consommation en commun, etc., etc., Icsdites associations n'aboutissent pas bientôt au pur communisme. En tout cas, il est évident que l'industrie et le commerce privé, perdant à la fois et leur personnel, et le marché, en même temps qu'ils se trouveraient en face d'une concurrence aussi formidable , doivent bientôt succomber et disparaître. Or, l'industrie privée, le commerce privé, une fois anéantis, la propriété privée n'a plus de soutien : et comme, en ce moment, au delà de la propriété et de la communauté la raison générale n'aperçoit rien, il est une fois de plus inévitable, il est fatal que nous restions dans le communisme.
Enfin, et comme dernier moyen de favoriser le développement du travail, la commission de Constitution parle de travaux à entreprendre par l'État, les départements et les communes, et propres à employer les bras inoccupés.
Je ne crains pas de le dire : de tous les moyens de développer le travail que la Commission vous propose, celui-ci est à la fois le plus efficace et le plus périlleux.
Il est le plus efficace, et la raison en est simple, puisqu'il consiste à ajouter sans cesse à la somme du travail exécuté soit par les associations ouvrières, soit par l'industrie privée, une somme de travaux dits d'ufiiifepwJ^hque, et dont les frais doivent élre acquittés par la totalité des citoyens. Si, par exemple, le produit total du pays est de 10 milliards, et que chaque année une somme de 500 millions soit affectée aux travaux d'utilité publique, c'est comme si on augmentait la masse du travail national d'un vingtième. Seulement au lieu de répartir ce vingtième, par prestations ou corvées, entre la totalité des citoyens, on le fait exécuter par des travailleurs spéciaux, détachés du corps des producteurs, et payés par l'État au moyen de l'impôt. Ainsi donc, pour augmenter et développer le travail, il suffit d'augmenter la somme des travaux publics.
Mais je dis aussi que ce moyen est le plus périlleux de tous, qu'il est plein d'anomalies et de contradictions.
Considérez, Cito\cns représentants, dans quel désordre d'idées nous sommes! L'agriculture manque de capitaux et de bras; et nous votons un ciédit de 60 millions pour transporter les meilleurs de nos ouvriers en Algérie. — La propriété foncière succombe sous l'impôt; et nous parlons d'augmenter ses charges pour organiser des travaux publics ! — L'argent refuse de se prêter sur hypothèques, et voici qu'on vous propose de décréter le crédit sur les personnes ! — Vous ne savez que faire des innombrables capacités que les écoles mettent chaque année à votre disposition , et vous ne songez qu'à faire de tous les citoyens des savants ! — L'in-
diislrlb privée mnnqiie de di'bouclics, cl voua siisi-itcz contre elle l'association ouvrière, la concurrence coinn)uni.«(e. — Le communisme remplit les cœurs (l'clTroi, et tout ce que vous faites n'a iionr but que d'organiser la df.-!iii|ii()priation, d'installer, sur les ruines du travail indi\idiiel, l'aclion corporative, l'initiative de l'Ktal! Je pourrais niuiliiilier à l'inlnii ces contrailiilions : je reviens i\ mon sujet.
Les travaux publies sont à la socictc ce que sont aux particuliers les dépenses de luxe : c'est (juand on a satisfait aux besoins de première néces^^ité, surtout quand on a payé ses dettes, (in'il est permis de s'y livrer. Kn bonne règle lluanciére, l'fitat ne doit entreprendre de travaux publics qu'A furet mesure que le besoin de la boeielé les réelame : désormais, et d'après l'article 13 de la Constitution , nu lieu d'attendre que ce la-soin se manifeste, l'I-itat le provo(iuera ! Avant d'avoir le nécessaire, nous nous donnerons le superflu.
Mais ce n'est rien encore.
L'établissement par l'État, les départements et les communes, de travaux propres à employer les bras inoccupés, imjilique tout un système d'organisation indu.-triclle qui finira par emporter, dans sa sphère d'adivité, tout le commerce , toute l'industrie, toute la propriété ; en quelques mots je le démontre :
Dans l'élat actuel des sociétés, et tant que le régime propriétaire subsister.'i , il y aura toi jolrs trop plein de- population, toujours surabondance de bras, toujours , pour une partie des travailleurs , chômage. Cela tient i\ ce qu'il est de l'essence de la propriété , de l'économie individualiste, que chacun tende constamment à consommer moins qu'il ne produit; d'où résulte mathématiquement surabondance de produits, stagnation, chômage. Quand la population, au lieu de s'augmenter chaque année, irait en diminuant, cette réduction portant également sur le nombre de^ producteurs et sur celui des consommateur.^ , et la tendance propriétaire restant la même , rien ne serait changé à la situation : le chômage resterait toujours , comme le paupérisme , le mal constitutionnel, indélébile de la société.
Donc l'établissement de travaux publics, promis par l'article 13, sera, dès le jour de sa création , un établissement permanent et progressif, ayant, en dehors des ouvriers de passage, pour lesquels il aura été primitivement conçu, un personnel fixe, directeurs, ingénieurs, complables, piqueurs , etc.; plus, une partie des ouvriers qui, une fois entrés dans les travaux publics, s'y attacheront et n'en sortiront plus.
Ce sera quelque chose comme ce que Fouricr appelait petites hordes ou armées industrielles.
Et comme, ainsi qu'il vient d'être démontré par le développement organique du prolétariat, il est fatal que cette armée industrielle augmente toujours, ce n'est pas trop présumer de la Providence <iui préside aux affaires humaines, que de nous attendre à voir, d'ici à quelques années, le budget annuel des travaux publics porté à la somme de C à lOO millions, et un milliard.
Alors, cette vaste agglomération d'honmies entretenus aux frais de l'État, opérant sa jonction avec \es associations ouvrières prévues par le paragraphe précé- (ient de l'article 13 , il y aura , dans une nation de producteurs libres , une autre nation de producteurs organisés corporativement, sans parler encore de la nation (.fUi-.ielle en service ordinaire, qui, loin de diminuer, ne pourra que s'accroître encore. Je vous laisse à penser, Citoyens représentants, ce que peut devenir, entre ces redoutables masses, la petite, l'imperceptible propriété !
A moins qu'en décrétant par l'article 13 l'organisation des travaux publics, nous ne soyons d'avance résolus à ne donner aucune suite à nos décisions, les conséquences que je signale sout inévitables. Ou nous ne ferons rien, ou bien, en organisant l'armée industrielle, nous concluons tacitement à la communauté et au phalanstère; dans les termes présents de l'article 13, je n'y vois pas de milieu.
Ainsi nous voguons, enseignes déployées , et toutes voiles au vent, en plein socialisme. A la conspiration naturelle et spontanée du travail contre la propriété, dont j'ai parlé dans la première partie de ce discours, nous allons joindre la conspiration réfléchie de nos instiiulions , de nos réformes. La transformation de la propriété est toute notre politique. Or, le socialisme ne demande rien de plus.
Ce que demande le socialisme, — je parle du socialisme qui se comprend luimême ((), qui tient compte du passé comme miroir de l'avenir, qui s'embarque sur le vaisseau de la tradition pour aller à la découverte du nouveau monde; — ce que demande le socialisme, dis je , c'est qu'à dater de ce jour, et sauf les ménagements que commandent les positions acquises, la société accomplisse en toute connaissance , avec réflexion , et dans la plénitude de son libre arbitre, ce qu'elle a fait jusqu'ici d'instinct et par la seule vertu de sa spontanéité; c'est qu'elle achève son œuvre en posant constilutionnellement le travail comme contradicteur et antagoniste de la propriété.
Nous ne demandons pas, nous, socialistes traditionnaires, l'abolition, dans le sens communiste, de la propriété ; pas plus que nos pères, en 89, ne demandèrent l'abolition, dans le sens matérialiste, de la religion. Quant à des projets de spoliation et de pillage , ceux qui nous prêtent de telles idée-, et qui viennent le dire à la tribune, sont tout simplement absurdes. Nous demandons que le travail soit affranchi de l'étreinte du capital, comme la pensée l'c^t des lisières de la foi; que la propriété , ainsi que la religion , livrée à la seule force de son principe , se défende toute seule. Je dirai tout à l'heure comment, en présence de l'organisation du travail, la propriété peut encore se défendre.
(Ici l'auteur élablil longuement ces deux propositions : 1» la situation extrême de la société entre le ti-avail et la propriété; 2" que la propriété ayant eu son commencement, son milieu, doit avoir sa fin, c'est-à-dire que l'intérêt de tout instrument de travail doit descendre à zéro. Pour arriver à ce résultat de la manière la plus convenable, il faut organiser VcchdLDQo^ et l'organiser au moyen de la Banque d'échange. Suit l'épilogue de cet écrit duquel nous citerons encore les passages suivants : )
Epilogue. — Pourquoi, me demandera-t-on, n'avoir pas fait entendre du haut de la tribune ce discours, si pacifiquement révolutionnaire, si éminemment conservateur ? Je réponds que si je l'ai supprimé , c'est précisément parce que je le trouvais, d'un bouta l'autre, conservateur. La première loi de l'orateur est de s'accommoder au tempérament de ceux qui l'écoutent. L'Assemblée nationale ne raisonne plus; la violence de ses inclinations conservatrices lui a retourné
(1) Lisez mon socialisme. Mais M. Proudlion lui-même u'a pas tiré toules set idt^s au dair.
renlendcment. Rlle voit rouge ce qui est Lieu, et bleu ce qui est roui?e. Cette disposition d'es^piit lui cjI, au reste, commune avec toutes nos i^rnndcs Assemblées, on qui l'idée révolutionn;iire fut consUmiment en raison directe de la passion lé- Irourade. Témoin rimmoilolle Convention.
(Ici, M. Proudhon dit que le mobile de la Convention fut la peur, que la Montafjne do nos jours s'imagine être révolutionnaire, mais (lu'ellc est bien loin de compte; culin que la droite est désorieutee; et il couiinuc : )
Seule l'Assemliléc nationale, prise dans la collectivité et l'indivisibilité de se» votes, est révolutionnaire et le devient tliaquc jour davantage...
Il est vrai que l'Assemblée naliona'c a rejeté le droit au travail, vraie et unique formule de la Hévolution de Février. Comment eût-elle fait autrement , si ceux-là mêmes qui défendaient le droit au travail ne le comprenaient pas; si, dans leur opinion, le droit au travail correspondait à l'ortjanisalion du travail par l'Etal? Est-ce que le communisme est la révolutionP
En revanchc,"l'Assemblce nationale a proclamé:
Le droit à l'assistance, l'indemnité du chômage;
Le droit û l'instruction ;
Le droit au capital, par les institutions de crédit;
L'association corporative ;
Le suffrage universel;
L'unité de la représentation nationale, ou, comme l'a dit 0. barrot , la Convention à perpétuité !
Dans quelques jours l'Assemblée nationale rejettera la présidence : au point où en sont les choses, agir autrement , ce serait se contredire et compromettre la sécurité du pays. L'honorable Dupin (aîné) l'a dit , ;— el ses paroles, avec celles de M. Crémieux sur le droit au travail, sont les seules révolutionnaires que j'aie entendues depuis que j'ai l'honneur de siéger à l'Assemblée : « Quand les fondements de la société sont ébranlés , ce serait folie d'en remettre les destinées aux •mains d'un homme ! Ce n'est pas trop , pour carder le pays, de l'omnipotence de l'Assemblée nationale. La propriété est en question , et vous nous parlez de prétendants ! » — Ainsi, pour lancer déûnitivement l'Assemblée nationale dans la voie révolutionnaire, il a sulTi d'irriter son instinct de conservation. Le jour où elle a tremblé pour la propriété, elle s'est mise pour tout de bon à la démolir. Puisse-t-elle ne se pas montrer ingrate!...
L'Assemblée nationale est, du reste, aussi peu religieuse qu'elle est monarchique et propriétaire. N'a-t-elle pas accueilli de ses huées, et le noble Montalembert, quand il est venu lui parler du Saint-Sépulcre ; et l'excellent abbé Sibour, quand il a réclamé en ftiveur de l'observation du dimanche; et tous les catholiques, quand ils ont parlé de la liberté d'enseignement? L'Assemblée nationale, en décrétant la gratuité de l'enseignement, et la séparation de l'instruction religieuse d'avec l'instruction élémentaire , a consommé l'œuvre des encyclopédistes!, la déeatholicisation de la France.
Que ne ferait point une telle Assemblée, où se trouvent réunis plus de science , de talent , de philosophie, d'éloquence, de patriotisme qu'en aucun lieu de la terre, si, ouvrant tout à coup les yeux, elle agissait avec la pleine conscience de ses idées et de sa situation !...
Pour moi, je continuerai , comme je l'ai fait jusqu'ici, à me montrer exclusivement conservateur.
Ma première proposition était conservatrice (1) : combien de gens,— en voyant les projets (lu ministre Goudchaux (2), les propositions de MM. Turck et Prudhommc, Pougeard, Hamard et autres (3), en voyant la misère croissante et la dépréciation des propriétés, l'avouent aujourd'hui ! Mais les esprits étaient tellement disposés , que chacune de mes paroles devait paraître un attentat. La seconde proposition dont j'ai eu l'honneur de saisir l'Assemblée est encore plus conservatrice que l'autre : c'est pour cela qu'on parie de l'enterrer sans discussion (4) !
EnQn la proposition d'organiser l'échange, que j'eusse voulu développer à la tribune, est l'ancre de miséricorde de la propriété, la dernière de nos garanties contre le communisme : en voyant avec quelle ardeur l'Assemblée votait les paragraphes démolisseurs de l'article 13, j'ai désespéré de faire passer mon amendement, et j'ai perdu courage. Peut-cire, lorsque viendra la discussion des lois organiques, la réflexion étant revenue, aurai-je plus de chance de succès !
(1) Projet de loi pour la fondation d'une Banque d'échange et l'Otablissenient d'un im p6t du tiers du revenu.
(2) Sur les impôts sur les successions et le revenu.
(3) Pour l'émission de bons hypothécaires.
(4; Elle reproduit la première sous une autre forme.
DISCUSSION SUR LE DROIT AU TRAVAIL A propos (le la seconde discussion du Projet de Conslilulion.
SOMMAIRE. I. Séance du 2 novembre : Amendement de M. Félix Pyat an huitième paragraphe du préambule. Discours de M. Félix Pyat, et incident. — II. Discours de M. .Murius André (du Var) et de M. F»eilelier. — 111. Discours de M. Corbon. — IV. Di.-cours de .M. Dufaure. — V. Vote sur l'amendement Pyat et sur ramendement RepcHin ; adoption définitive du paragraphe.
I. AMENDEMENT DE M. FELIX PYAT AU HUITIEME PAIIAGRAPHE DU PRÉAMBULE. — DISCOURS DE M. FELIX PYAT ET ENCIDEIST.
Jf. le Président. Sur le chap. VllI du préambule, M. Félix Pyat a proposé un amendement dont je vais donner lecture.
Au lieu de : • La République doit protéger le citoyen dans sa personne, sa famille, sa religion, sa propriété, son travail, » il propose de dire : « La République doit protéger le citoyen dans sa personne, sa famille, sa religion, soji droit de propriété et son droit de travail... » (Exclamations.)
L'amendement est-il appuyé? (Non! non! — Oui! oui!)
M. Félix Pyaf (I). Citoyens représentants, ces jours derniers, à propos du mode d'élection du président, vous avez entendu parler deux prétendants à la présidence de la Républiiiue. Aujourd'hui , je viens vous demander un peu d'attention pour un troisième prétendant, le plus légitime de tous, le travail... (Exclamations et rires.)
La Convention, embarrassée dans la guerre civile et la guerre étrangère, a pourtant mis dix-neuf jours à discuter un article que vous avez voté sans débat et à l'unanimité : La République une et indivisible. Ainsi , ce qui est difficile et laborieux pour les pères est simple et facile pour l<:s enfants.
Notre question difficile, à nous, c'est le travail.
(I) M. Félix Pyat est représentant du Cher, dans lequel il avait été envoyé coiuînc conMlli^- Hir« : ce littérateur damaliirger a obtenu plusieurs succès ati théâtre, il a fait Dior/éne, les deux Serruriers, le Chiffonier. Hipublicain de la veille, son nom a surtout retenti dans la Prasse, à la suite d'un procès en calomnie que lui a intenté M. Jules Janin, son ancien ami. M. Pyat ne fait de la politique proprcnieul dit que depuis Février; il est àg" d'environ quar ante ans.
Vous l'avez tournée plutôt que résolue en trois jours. Trente orateurs étaient inscrits; vous n'en avez entendu que dix. (Rires et chuchotements.') Vous n'en avez entendu que dix ; la plupart appartenaient à la République dite modérée ; la République extrême a été mise au défi. Permettez donc à un de ses représentants les plus humbles , mais le plus convaincu , de répondre aujourd'hui , et de vous apporter ce qu'il regarde comme une partie de la solution et de la vérité.
Citoyens, dans cette grande question du travail qui domine notre temps et notre œuvre, et qui n'a été quVllleurée, malgré le talent des précédents orateurs , il y a les faits et les principes. Je ne crains pas les faits et j'y viendrai. Mais, avant tout, les principes, car les principes commandent aux faits mêmes; les principes sont pour ainsi dire, ils sont véritablement à la société ce que l'âme est au corps , l'esprit à la matière, et Dieu h l'univers. Permettez-moi donc. Citoyens, de faire ce qu'on n'a point encore fait dans la question, de bien poser les principes et de les définir; car définir, c'est conclure. Donc, qu'est-ce que le travail?
Citoyens, le vieux monde, qui pivotait sur l'injustice et la force, a toujours tenu le travail en mépris et en haine, le regardant comme un mal et une honte, comme un signe de dégradation et de châtiment réservé aux inférieurs et aux vaincus (ah! ah !), attentatoire enlin à la dignité et à la souveraineté de l'homme libre. M. do Montalembert l'a appelé une peine, M. Guizot l'a appelé un frein , et nous , nous l'appelons un droit (I). [A gauche. Très-bien ! ) Pour nous, en effet, le travail et-t un don que Dieu a f;iit à l'homme non pour le punir ou le contenir, mais pour le perfectionner. Quand Dieu a dit à l'homme : Tu travailleras , c'est comme s'il lui avait dit : Tu t'achèveras, tu seras la conséquence de tes actes , le fils de tes œuvres, ton propre auteur. Le travail est donc un moyen divin qui dislingue l'homme de la brute, qui l'affranchit du besoin, qui lui soumet la nature, et qui l'élève jusqu'à la majesté du Créateur. Le travail n'est donc pas une peine, c'est la richesse ; le travail n'est donc pas une honte, c'est un honneur ; le travail n'est donc pas une servitude, c'est la liberté (2). (Approbation à gauche.)
Le peuple , qui a l'instinct fie toutes les grandes vérités, l'a compris comme nous; car, dans ces mjlle chants de circonstance qui reflètent la pensée de tous, et qu'a insi irés la Révolution de Février , celui que le peuple a adopté de préférence à ce noble refrain : « Travaillons, travaillons, mes frères; le travail , c'est la liberté. »
Or, à chacune des trois phases diverses du travail correspond un état parallèle pour le travailleur et pour la société. Quand le travail était une peine, le travailleur était esclave, et il se révoltait pour le droit au repos ; quand le travail est un frein, le travailleur est salarié, et il se révolte pour le droit au travail; quand le travail sera un droit, le travailleur sera associé et il ne se révoltera plus, .Mouvement en sens divers.)
L'esclavage était l'abrutissement de l'homme, le salaire en est l'exploitation (3), l'association en sera l'alfranchissemcnt. Or vous avez reconnu la nécessité, c'est-àdire la justice de cette troisième et dernière phase, car vous avez voté d'urgence et de faveur 3 millions pour appliquer le principe admis par tous , excepté par les
(I) Vous avez tous les (rois raison.
' (3) La brute travaille. Le travail et une peine: ce n'est ni la lionle ni l'honneur.— t'est une espèce île servitude au nioniciit du on travaille; il n'est pas la liberté, il y conduit. M. Pyat parle un langage qu'il ne comprend pas.
(3) Sophisme.
hommes d'Etal cl les hommes de guerre, le principe pacifique et salutaire de l'ussociation. [A gavchr. Tiè."l)it'n !)
En résunu', le vieux mimile iniposait le travail comme un devoir, avec le fouet et les tliïiines ; puis il l'a vendu comme un privilt'go, avec les mailrises et les patentes. Le monde nouveau en a fait une liberté, c'est-à-dire un droil Qu'est-ce en elTft que la lihcrté du travail ? C'est, selon vous, le droil de travailler quand on a du travail ;maisquand on n'a plus de travail, on n'a plus le droil de travailler, on n'a plus la liberté du travail. Qu'est-ce donc qu'une liberté, qu'un droil qui n'csl pas à tous, qui ne dépend pas de nous, qu'on a ou qu'on n'a pas du c;ré d'autrui? Mais c'est un privilège. Or nos pères ont aboli les privilèges; ils ont proclamé le principe de la liberté du travail, il nous reste à la réaliser pour tous; caria liberté est un droit , et le droil est pour tous. Donc la liberté du travail n'est cl ne peut cire que le droil au travail. [A gauche. Très-bien!)
Qu'est-ce donc enfin que le dioil au travail ? C'est tout bonnement le droil de vivre en travaillant (i); or le droit de vivre résulte de la vie; on l'a parce qu'on est ; on le tient de Dieu avec la conscience même de la vie ; il prime tous les autres ; il est de ceux que vous dites justement antérieurs et supérieurs à toutes lois cfrà toutes Charles écrites, cl l'homme n'est en société que pour mieux l'assurer cl pour mieux l'exercer. A l'état primitif, l'homme a ces quatre fameux droits qui vous ont tant fait rire, ces droits de chasse , de pèche , de cueillette et de pâture que nous ne regrettons pas plus que vous. (Bruit.)
Ce serait renouveler l'erreur de Rousseau qui, en face des misères sociales et des soulTiaiicos humaines, concluait à l'état de nature et à l'homme h quatre pattes, .-ans savoir que la nature même de l'homme , c'est la société, non la mauvaise, il est vrai, mais la bonne. Donc, en entrant en société dans un monde occupé , partagé, cadastré, l'homme échanae ses droits naturels contre les droits sociaux.
Quels sont les droits sociaux? Le travail et la propriété. On a dit que l'un était la négation de l'autre; c'est là une grave erreur commise par un solitaire (2) et exploitée avic mauvaise foi par les ennemis du travail {A gauche. Très-bien!)
C'est le contraire qui est la vérité. Qu'est-ce en effet que la propriété ? La propriété ou l'appropriation est un droil inhérent , essentiel à l'homme. C'est à la fois la constilution et la conséquence de l'individu , et par suite de la famille et de la société, car c'est le seul moyen d'assurer, de développer et de compléter le droit de vivre, de vivre libre et souverain. La propriété, qui fut d'abord le prix delà force, puis de la ruse, est devenue dans une certaine mesure et doit devenir entièrement le prix du travail (3). C'est là sa phase de droit, sa phase morale, définitive eldémocrati<iue. Il en est de la propriété comme de la souveraineté ; parce que la souveraineté, aux mains d'un seul ou de plusieurs, a été dans le passé un privilège et une tjrannie , quelques esprits l'ont niée et ont conclu à l'anarchie; mais le peuple, qui a plus de génie que Rousseau et que Voltaire , l'a déplacée seulement, l'a constituée sur la tète du vrai souverain : il n'a pas détruit le pouvoir qui est un élément nécessaire de la société , mais il l'a fait passer du roi au peuple, d'un seul à tous. (Très-bien ! très-bien !)
De même que, parce que la propriété, aux mains d'un petit nombre , a été une
H) Ajoutez en travaillint auT frais d'autrui.
(2) M. l'roudlion. Voyez, m lollre, aux notes finales.
(3> Vous teuez cela de l'ctonomic polilique. Persouno ne le conteste.
prérogative , il ne faut pas la nier , la détruire , il faut la constituer, la multiplier du petit nombre au grand, des castes aux masses , de qoielques-uns à tous; c'est encore ce que nos pures ont admirablement compris : avant 93, la propriété était le privilège de quelques nobles. Un des plus grands bienfaits de la Révolution, c'est d'avoir élargi le droit , étendu le principe, rendu la propriété accessible et transmissible pour des millions d'hommes par la vente des biens nationaux, par la liberté de l'industrie, t^aï Vaholition des primog^énitures et par l'égalilé des parts dans les successions.
Il faut donc que la Révolution de Février continue cette œuvre au lieu de la contester; il faut qu'au lieu de nier le droit, elle le propage et le généralise de plus en plus; il faut qu'elle le fasse arriver jusqu'aux masses, et qu'enfin au lieu de détruire la propriété , elle détruise le prolétariat. {À goMche. Très-bien! Trèsbien !)
Nous voulons donc, Citoyens, la propriété comme vous, mieux que vous : c'est toute la différence ; vous la voulez comme privilège, nous la voulons comme droit. (Réclamations.) Vous ne la voulez que pour quelques-uns , uous la voulons pour tous. (Interruptions en sens divers.)
M. Valadier. Nous l'avons gagnée , la propriété, en travaillant ; faites-en autant, vous le pouvez!
Un membre. Nous ne voulons pas surtout celle d'autrui.
M. Félix Pijat, Propriété, liberté, souveraineté, trois termes identiques d'une véritable équation. (Rires.) La propriété, c'est la souveraineté matérielle , comme la liberté est la souveraineté spirituelle. Pour que le peuple soit vraiment libre et souverain , il faut qu'il soit propriétaire. (Très-bien!) Autrement c'est l'histoire d'Esaû forcé de vendre son droit pour manger.
Qu'est-ce donc qu'un souverain qui meurt de faim? Qu'est-ce qu'une liberté esclave du besoin? Or comment le peuple sera-t-il propriétaire. Citoyens? Par le travail , droit sacré au même titre que la propriété , dont il est la source et la garantie, loin d'en être la négation ; car le travail est le seul moyen qu'ait le pauvre d'acquérir, et le riche de garder la propriété; car, sans propriété, point de travail, comme sans le travail point de propriété (i). (A gauche. Très-bien! trèsbien !)
Si donc, en vertu du droit individuel qui nous fait reconnaître le même homme dans le père et le fils, celui qui n'a que la peine de naître trouve le droit à l'héritage, celui qui a la peine de vivre doit trouver le droit au travail.
M. Considérant et quelques membres à gauche. Très-bien !
M. Félix Pyat. Le plus pratique, le plus politique des Pères de l'Église chrétienne , saint Paul , qui a constitué la religion du devoir , saint Paul a dit : Œ L'homme qui ne travaille pas ne doit pas vivre. » . M. Faijet. Ne doit pas manger.
M. Félix Pyat. C'est la même chose.
Un membre à droite. Il a le droit de vivre sans manger !
M. Félix Pyat. Nous ne poussons pas le christianisme jusque là; nous disons seulement : L'homme doit vivre en travaillant. Si donc nous avons le droit d'oisiveté, laissons-leur le droit au travail. Si nous pouvons recueillir le patri-
(<) C'est justement ce qui se passerait si on voulait se borner a rc^-forincr les monopoles et les privilèges qui s'opposent au dcveloppenieiit de la liberté.
moine de nos pères, laissons-leur gngiier le pain de leurs enfants. (Agitation. - Approbation à gauche.)
Propriété et travail , il faut donc reconnaître ces deux droits qui n'en font qu'un. On a reconnu l'un sans l'autre , cl c'est là le mal. En nier un , c'est nier tous les deux ; les reconnaître ensemble, c'est les assurer et les pacifier. Une juslice à vous rendre, Cito\cns, c'est que vous n'avez pas nié formelieiiient le droit au travail; vous l'avez omis, faute de .«-avoir comment l'organiser. Tel est le problème; nous voici au vif, au cœur de la question. Kl ne détournons pas les jeux, ne faisons pas comme l'autruilie, qui met la tCtc sous l'aile pour ne pas voir le cha.-seur qui la lue. (Exclamations et rires.)
Nous avons beau dire qu'il n'y a plus de classes , ni bourgroisie ni plèbe ; qu'il n'y a plus qu'un ptuplc, un peuple de citoyens. Pas encore! Tout cela est vrai en germe, en principe, et non en fait. C'est là une vérité parlementaire el constitutionnelle; mais la vérité vraie, c'est qu'il y a des riches et des pauvre.*, des ouvriers el des maiires (I). (Nouvelles exclamations.)
L'n membre. Il y en aura toujours, comme il y a des grands el des pelits.
M. de Dampierre. Ue.s inieiligcnts el des imbéciles.
Jf. Félix Pyat. La vérité vraie, c'est qu'il y a des riches et des pauvres , des ouvriers cl des maîtres. . . des maîtres! entendez-vous le mol? ([ue nous appelons du mut plus doux (le patrons (I); el qu'enfin toute la question désormais est entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas. (Nouveaux murmures.)
M. Victor Considérant. C'est évident! toute la question est là (2)!
}f. Félix Pyat. La France est une république, c'est un fait; une république démocralique, c'est voté; un gouvernement par tous el pour tous, c'est logique; e!le a pris pour principe : liberté, égalité, et fraternité, c'est écrit parloul. Elle doit donc assurer à chacim, propriétaire ou prolétaire, au nom de la liberté, le développement de ses facultés; au nom de l'égalité, la satisfaction de ses besoins ; au nom de la fraternité, la ressource de tous. C'est ainsi qu'il n'y aura vraiment qu'un peuple d'hommes libres, égaux et frères , un peuple de citoyens.
Un membre. C'est la loi agraire !
if. Félix Pyat. Pour atteindre à ce but heureux, désirable, désiré par tons ici, je le crois, il s'agit de sati^faîre les droits méconnus, comme des droits acquis; il s'agit d'universaliser le droit en organisant le travail. Qu'est-ce donc que l'organisation du travail? Nous n'entendons pas par là, Citoyens, que l'I^tat soit, comme on l'a dit, entrepreneur de travail , chef d'industrie , patron d'atelier national, que sais-je.i* Non, il ne s'airit pas de faire de la République une boutique, une fabrique, de nous enrégimenter tous comme soldats du travail , avec un uniforme sous une égalité de salaire, dans une discipline qui serait la pire des tyrannies, une t\rannie comme au Paraguay ou au Caire, en robe de jésuite et en turban de pacha.... (3) (Rumeurs diverses.)
(I) Ces trrmcs sont ine\ai(s. Il y a îles eiilreprcueurs et des ouvriers; des ilircclcurs • i ••xtcuteurs.
(2; C'est un mallicur que tous h pivscn(ie7. ainsi. Ce qui est vrai, c'et.t <|iie plus les riche» feront ricliCf, et moins les paavics seront pauvres.
(3) Vous critiquez très-bien M. Louis Blanc; mais je vous attends à la conclusion. Où est Totre système, s'il tous piait?
— /lll —
Nous ne sommes pas de celte école gouvernementale qui veut que l'Ëlat fasse tout et absorbe tout.
Autant et plus que personne ici , nous avons horreur des entraves et des contraintes. Autant et plus que personne ici, nous voulons la liberté, car nous la voulons même sans cautionnement. (Rires approbatifa sur quelques bancs. Murmures sur d'autres.)
Républicains de la veille et même de l'avant-veille (Bruyante interruption.)
Un membre. De naissance! (Agitation.)
M. Félix Pijat. Républicains de la veille et même de l'avant-veille. . .
Une voix. C'est une caste!
M. Félix Pyat. Nous ne sommes pas de ces légitimistes de la République, de ceux qui n'ont rien appris, rien oublié; nous sommes ennemis r-és de la violence, et nous ne voulons que le droit ; nous ne voulons de l'État que sa prévoyance ; nous voulons son intervention pour fournir à chacun les moyens, les instruments du travail, pour empêcher le monopole et l'accaparement . . . (Bruit. ^
M. Victor Considérant. Très-bien (l)!
M. Félix Pyat Pour assurer l'exercice et la jouissance des droits do
tous ; nous voulons son aide enfin, non pour affaiblir le fort , mais pour foitifier le faible, tandis que nos adversaires veulent la liberté du firt, même celle d'écraser le faible. (Vives et nombreuses réclamations. — Personne n'a dit cela I — Adhésion sur quelques bancs.)
Les penseurs généreux et sympathiques qui ont vu les conséquences de cette liberté, eu plutôt de cette tyrannie, les inconvénients de l'industrie et du travail anarchique, ont conclu a contrario à l'entrepiise par l'État, et ils se sont trompés , ils sont tombés d'un excès dans l'autre; mais la science procède autrement, elle ne va pas, comme un pendule, aux deux extrémités; elle ne fait pas que retourner le mal, ce n'est que le changer. Or, elle est arrivée à l'industrie collective, c'est-à-dire à l'association. 11 s'agit donc simplement pour l'État de seconder, de favoriser, d'organiser, selon l'article 13 de votre Constitution , le principe de l'association pour assurer du travail à tous; or comment l'organiser? Par le crédit : le droit au travail n'est donc que le droit au crédit (2).
Un membre. Crédit est moi t.
M. Félix Pyat. C'est vous qui l'avez tué.
Un membre. Vous le tuez tous les jours par vos discours.
If. Faiart. La France nous le dira dans quelques mois d'ici.
M. Félix Pyat. Le trésor public, a dit M. Thiers, est l'argent du peuple; il est donc juste qu'd retourne au peuple ; seulement il s'agit de faire en grand ce que vous avez fait en petit. Les 3 millions que vous avez votés sont un ruisseau ; il faut un fleuve, et il faut qu'il coule sans cesse et pour tous (3). (Exclamation.)
Un membre. C'est 3 milliards qu'il faut.
Une voix. I e milliard de Barbes !
Autres voix. Il y a bien eu le milliard d'indemnité des émigrés.
il. Félix Pyat. Si donc, au lieu de jeter les millions dans le trou des ateliers
(1) Tri-s -mal 1 Où les prciulrez-vous ?
(2) Vous rOcilezM. Proudlion tans le comprciulic.
(1) Où est la source du fleuve ? dans J'inipol. Qui paie l'impôt:' le f cupie.
nullonaux, ou comme aujourd'hui dans le puits perdu de Taumânc, si vous aviez donne ces millions aux mailics à la condilion d'associer leurs ouvriers, et aux ouvriers pour s'associer entre eux. . . (I). (Interruption mêlée d'approbation) ; si , au lieu de dt-darer tout papier-monnaie impraticable et impossible, et d'en avoir jiouitant un, par rcspcit pour MM. de la lJ:m(|ue, un qui est mal garanti, insuffisant et usiiraire ; si vous aviez, créé un système de banque individuelle et agricole qui fit circuler partout et pour tous, et à bon marche, un capital abondant et certain... (2). i^Hires ironiques. — Interni[ifions diverses.)
M. le Prcsident. L'orateur ne développe pas vos opinions, il développe les siennes.
iî. Félix l'ynt. Si, par des lois d'assurance et de mutualité sociale, vous aviez garanti les faillites et les déconfitures, comme on garantit l'inondation et les incendies; si vous aviez créé dans tous les grands centres de population des bourses du travail, comme celle du capital, où les bras eussent pu s'olTrir et se demander comme les fonds , et les travailleurs s'équilibrer ainsi d'un lieu à un autre, selon le besoin, à l'aide des téiégrajibeset des chemins de fer. (bruits divers.)
Une voix. L'idée est bonne (:{).
M. Félix l'ijat. Si, par des lois nouvelles sur la commandite, vous aviez réglé le droit du capital, qui a [> p. 0/0 lorsqu'il prèle, qui au del:"i de ce taux légal fait l'usure, c'e^t-à-dire un crime prévu et puni par le Code, mais qui peut commettre ce crime impunément (i), sans mesure, ga{,'ncr 10, 20, 30, 100 p. O/o, lorsqu'il est entrepreneur; si, par cette série de lois démocratiques , et par d'autres encore (5), découlant toutes du principe d'association, vous aviez augmenté la production et la consommation, alors vous pourriez réaliser le droit au travail, et même le droit au repos. (Humeurs diverses.) Car tout est là. Citoyens : production et consommation. Il n'y a pas assez de production, pas assez de consommation , parce qu'il n'y a pas assez de travail , et il n'y a pas assez de travail, parce qu'il est mal distribué et mal rétribué. Mal distribué, car l'agriculture manque de bras, et l'industrie en regorge; mal rétribué, car il est salarié (G).
S'il y avait donc concert d'elforts et égalité de profits, avec nos instruments et nos ressources on pourrait tripler les produits, les élever de 7 milliards à 20 milliards par an : c'est là le salut, et il est tout entier dans l'association, quoi qu'en nient dit MM. Tbiors, de Lamoricière et les autres. (Interruptions diverses.)
M. Tliiers a parlé contre l'association de sentiment et d'instinct, mais sans accun fait, sans aucune preuve. Un de ses honorables amis, qui répugne autant que lui à ce grand principe, le citoyen Grandin, qui a horreur de l'association autant que des discours écrits.... (Hires. — Interruptions.)
M. Grandin. Si j'avais pour la lecture l'horreur que vous supposez, je ne serais pas en position de vous dire qus votre discours n'est que la deuxième édition de ceux qui ont été prononcés au Luxembourg.
31. Félix Pyat. C'est parce que le citoyen Grandin, qui a horreur de l'association autant que des discours écrits
(\) Par quel moyen?
(2) Dites enfiirc votre moyen.
(3) Elle est d'un économiste, M. de Molinari, qui l'a publiée la promiOrc fois dans la Reforme- {h) Lisez Turgot.
(5) Lesquelles ?
(6) Vous ne comprenez pas.
M. Grandin. Rien, très-bien, amusez-vous; vous ne parlez pas pour nous, vous parlez pour la rue.
3[. le Président. Monsieur Grandin, veuinez ne pas interrompre; vous aurez la parole si vous voulez répondre.
M. Taschereau. On l'interpelle, il répond.
M. Félix Pyat. Je ne l'interpelle pas; il me répondra; et vous aussi , si vous voulez, après que j'aurai parlé; car vous êtes rétrospectif (1). (Exclamations diverses.)
Le citoyen Grandin s'est donné pour preuve, du moins; il nous a dit, avec plus d'improvisation, selon moi, que de raison, qu'à Elbeuf, cet Eldorado du travail , cette terre promise de l'ouvrier, les prolétaires qui se conduisaient bien devenaient maîtres; mais que les maîtres qui se conduisaient bien aussi , car , je le répète , il se donnait pour preuve , couraient le risque de devenir prolétaires. . . (2).
Un membre. 11 avait raison.
M. Félix Pyat. Et il ajoutait que, s'il eût associé ses ouvriers, depuis qu'il fabrique, ses ouvriers forlunés auraient été aussi malheureux que lui. (On rit.) Si le citoyen Grandin eût médité, étudié davantage la question.... Plusieurs membres. Ce sont des personnalités. Jf. Grandin. 11 y a trente-quatre ans que je l'éludie. Je demande la parole. (Mouvement.)
Fe'lix Pyat. S'il eût un peu moins cédé au laisscr-faire et au laisser-aller du discours, il aurait appris ce qu'il ne sait pas sans doute; car je le crois de bonne foi.... (Ah! ah ! — Vraiment! ) Voulez-vous que je dise que je le crois de mauvaise foi? Je le crois de bonne foi.
. . .11 aurait appris, pour le dire à l^s ceux qui l'ignorent, même à M. Thiers, que ses ouvriers associés , ayant un intérêt nouveau et proportionnel au sien, auraient travaillé comme maîtres et non comme ouvriers ; qu'ils auraient ainsi redoublé d'activité, d'ordre, de soin, de zèle ; qu'ils auraient fait plus , fait mieux, avec moins de temps, moins de matière; qu'ils auraient économisé et perfectionné la marchandise et la main-d'œuvre; que le travail eût été plus avantageux, moins coûteux; qu'enfin la fabrique ayant |gagné au lieu de perdre, le citoyen Grandin serait sans doute à relie heure dans une position moins triste, et ses ouvriers encore plus heureux. (Mouvements divers.) C'est l'A B C de l'économie politique, qui peut échapper sans doute à l'improvisation et non à la réflexion.
Ceux qui ont, au contraire, plus de réflexion que d'improvisation savent quels peuvent être les immenses bienfaits de l'association ; ils savent que c'est l'économie des moyens et des forces, l'augmentation des résultats et des produits; car tous les associés sont intéressés; car tous les ouvriers ont le stimulant de la propriété ; car ils ont tous l'œil et la main du maître si justement appréciés et si nécessaires au succès ; ils ne peuvent plus être ni paresseux ni esclaves (bruit] , car ils sont tous maîtres et chefs par le travail, car le travail est l'égal du capi-
(1) Allusion à la Revue rétrospective piiblii'e par M. Tasclicreau.
(2) L'orateur dénature de Ires-juslcs observalious prcsenlécs par M. Grandin dan» la liiscussion du décret relatif au^ heures de travail.
\a\ (I), et c'est là, je le répèle, toute la solulion, cl c'est \h tout le snlut Ju travail comme de la propriélé.
Kl, en effet, CiUiyriis, coite propriélé mémo qu'on croit si licureuse avec ses (lélresses d'ar<»cnt et ?cs angoisses d'honneur, tous ces fabricaiils sans coninian - (les, tous ces manhands sans pratiques, tous ces cullivalcurs sans avances, tous CCS petils bourgeois sans crédit, qui luttent sans cesse contre les fins de mois , la concurrence, la faillite et l'usure....
Une roix. Et l'émeute !
lU. Pijat. . . . Sont aussi opprimés par ic cnpilal el presque aussi fi plaindre que l'ouvrier qui lutle contre le chômage et la faim. Le capital lui-même a ses peines, la crainte; et les gouvernements, aux temps de crise qui se renouvellent sans cesse, quand viennent les émeutes et les disettes, sont forces de s'épuiser en aumônes et en gendarmes, composant avec les forts, inflexibles avec les faibles, ayant, par exemple, des bons de pain pour l'aris, des bons de guillotine pour Huzançais... (3). (Violentes réclamations. — Cris : A l'ordre! à l'ordre!)
31. le Prcsidcnl. Monsieur Pyat, je vous invite à expliquer votre pensée, ou je déviai vous rappeler à l'ordre.
Plusieurs membres. C'est la glorificalion de l'assassinai. !
31. de Dampierre s'adressant à l'orateur. Constatez alors que vous approuvez l'assassinat! constatez-le franchement! (Vive agilalion. — Nouveaux cris : il l'ordre! à l'ordre!)
M, le Président. L'orateur a été averti d'expliquer sa pensée ; il n'avait parlé que de gouvernements; mais je dois lui rappeler que dans l'affaire de Buzançais il y a eu un jugement prononcé par le jury, et les jugements prononcés par le jury sont toujours respectables. (Très-bien !)
J'invite l'orateur à expli quer sa pensée.