BIEN PLUS AISÉMENT UN ÉLÉPHANT
Une fois F Ablation ou ascension obtenue, la Direction n’est plus que question secondaire.
Sans parler des moyens mécaniques, la simple théorie du parachute, — du parachute que dirige réellement l’aéronaute, — était surabondante pour confirmer que l’on tombe du côté où on penche. Et dès que vous avez réalisé l’élévation, vous avez effectivement placé là un capital de force qu’il vous reste à dépenser comme vous l’entendrez.
Observons d’ailleurs, et à un autre point de vue, que la nature n’a jamais donné à l’homme que des aspirations en raison de ses aptitudes.
« — Les attractions sont proportionnelles aux destinées, » a dit Fourier.
Or, depuis Icare et le Scythe Abaris, cité par Diodore, — car le Plus lourd que Vair a ses temps Héroïques, — l’homme n'a jamais cessé de lever les yeux vers ce domaine de l’air qu’il sent bien lui appartenir. Toujours et partout l’homme a cherché les moyens d’aller par l’air : — jamais cerveau humain, si brûlé qu’il fût déjà, ne s’est préoccupé d’un procédé pour vivre dans le feu.
Personne qui n’ait songé à parcourir librement les espaces, avant et depuis Lana, qui, devançant Montgolfier par l’invention de ses globes vides d’air, appelait cette aéromanie la Folie Raisonnable ( sapien tem stultitiam). — Pas un de nous dont l’aspiration ne se soit élancée dans l’extase des immensités sans horizon, et n’ait
rêvé , avec notre grand poëte Victor Hugo,
« La liberté dans la lumière!... »
Il n’est pas de ville qui n’ait, plus ou moins vague, sa tradition d’homme volant, depuis Simon le magicien qui s’éleva à Rome devant Néron, et le Sarrasin, devant l’empereur Gomnène, à Constantinople, — depuis Dante de Pérouse et le moine volant de Lisbonne , jusqu’au Viennois Deghen et au marquis parisien de Bacque ville.
La plupart de ces tentatives échouèrent, d’autres réussirent à moitié, quelques-unes eurent un plein succès et furent même
heureusement réitérées. — A toutes accouraient par flots pressés les multitudes, un peu moqueuses toujours, parce que la vanité de l’homme s’empresse toujours d’aller au-devant du ridicule d’être trompé, mais irrésistiblement attirées par le sentiment instinctif et profond du possible, par le secret et indécourageable espoir.
Comment se fait-il donc, avec cette préoccupation de tous en tous les temps, par cette attente qui ne se lasse pas, après ces essais si souvent renouvelés et parfois heureux, devant la possibilité si rationnellement établie, — comment se fait-il que le problème de la Navigation Aérienne ne soit pas depuis longtemps résolu?
Parce que toute chose ne vient qu’à son heure, et que chaque couvée a sa durée prescrite ;
— Parce qu’il a été écrit que tout serait compté à l’homme et bien juste: parce que tout ce dont il jouit, il est ordonné qu’il l’achète d’abord, et le paye, suivant l’inexorable tarif; parce que si tu veux , il faut d'abord que tu mérites ;
— Parce que toute conquête humaine se solde rigoureusement par les sueurs, par les larmes, par le sang, — et que, plus grande est la conquête, plus coûteux et plus douloureux le payement;
— Parce que celui qui marche en avant des autres a les pieds déchirés par les cailloux et les ronces du chemin nouveau, — et qu’il s’arrête;
Parce que l’éternelle défiance que l’homme a de lui-même lui fait repousser avec haine et avec mépris, au lieu d’accueillir celui qui lui apporte la parole nouvelle et utile.
— Il y en a bien d’autres encore, des Parce que ! .
XIY
Pour nous renfermer dans la question spéciale qui nous occupe, en fut-il jamais une plus multiple et plus complexe?
Ce grand Inconnu qui, une fois dégagé, doit déterminer de fond en comble dans tous les rapports humains le plus gigantesque, le plus inouï des bouleversements,
— cet Inconnu touche, et notez bien que c’est à la fois qu’il touche à toutes les sciences physiques, car de toutes il procède.
Et cette multiplicité première des connaissances essentielles ou participantes à sa gemmation est encore une des causes qui fatalement ont dû retarder l’heure fatidique. — Où est-il donc ce cerveau unique au monde, qui nous offrira l’universalité synthétique des connaissances et des aptitudes ici requises?
A peine sommes-nous d’accord sur le principe, sur notre point de départ, et déjà nous voilà, avant le premier pas, stupéfiés, ébahis devant l’embarrassante et infinie diversité des moyens de vol que la nature a départis aux insectes seulement. — Lequel de ces systèmes devons-nous étudier d’abord comme le plus
vraisemblable, le plus assimilable à nos facultés relatives?
A ce premier embarras objectif, ajoutez d’autre part la défectibilité inhérente à notre esprit humain qui, en toutes choses, ne manque jamais de procéder du composé pour arriver au simple. — Que de recherches, que de combinaisons, que d’hypothèses avant que l’œuf de Christophe Colomb fût cassé ! . . . .
Tout, nous avons tout à faire, tout à apprendre. — Rien qui nous reste même de ces légendes d’hommes volants, qui d’ailleurs ne nous offraient que l’embryon de cette Navigation Aérienne que nous voulons réaliser dans les proportions d’utilité réellement pratique qu’elle comporte.
Par où commencer? Quel conseil, quel guide? Où est ici le Maître?
Même la science acquise et consacrée :
néant! — Tout ce que les Académies nous ont enseigné : zéro!
Voulez-vous un exemple? Je prends l’hélice qui, selon toute vraisemblance est appelée à jouer un certain rôle ici. « — L’hélice, dit M. Maurice Saint-Aguet, a été découverte huit à dix fois depuis le brevet Dallery, en 1793, — (et nous pouvons ajouter qu’il ne l’avait pas inventée premier,) — jusqu’à ce qu’enfin elle fût appliquée, plus de trente ans après, par deux ingénieurs, l’un Français, l’autre Anglais, qui s’en disputent aujourd’hui très-sérieusement la priorité. »
Laissons-les se disputer — et dépêchonsnous d’admettre au moins, pour commencer,
que l’hélice dont nous nous servons depuis si longtemps, — qui a été étudiée, essayée, réglée, assermentée dans toutes ses applications comme dans toutes ses modifications, cette hélice nous est connue, que nous la tenons bien, qu’elle est nôtre. — Nous comptons bien là-dessus, n’est-ce pas?
Eh bien, voici qu’il y a quelques mois, dans un essai comparatif, devant Cherbourg, on lance le Solferino à toute vapeur , et tellement à toute vapeur, que sur les quatre invariables, indispensables, réglementaires palettes de son hélice, deux sont brisées.
Savez-vous le résultat de la suppression imprévue de ces deux palettes?
— Augmentation de près d’un tiers dans
la vitesse — !...
Et quelque temps après, un second et semblable essai vient confirmer du tout au tout le résultat du premier....
Acceptez donc maintenant quelque chose de vos savants, sans bénéfice d’inventaire !
Donc et pour résumer, si vous voulez réaliser ce grand et beau rêve du vol humain, tâchez de découvrir d’abord, je le répète, une intelligence de premier ordre et universelle, ayant commencé par désapprendre tout ce que lui avaient appris les autres, pour ne rien tenir que d’elle-même en toute certitude.
A ce savant, complet et parfait, donnez
ensuite le Génie qui seul fait jaillir les effets des causes.
Soufflez-lui maintenant la curiosité inquiète, la recherche haletante, la noble et insatiable soif des grandes choses ;
— puis aussi Finébranlable obstination de volonté, et l’abnégation absolue et le dévouement sans réserve, — sans parler, bien entendu, comme appoint, des diverses aptitudes physiques, du courage élémentaire et de Findispensable santé.
Maintenant enfin, comme les inventions sont ruineuses, comme Fargent coûte cher
92 LE DROIT AU VOLi
et que le bois de lit de Bernard de Palissy brûle toujours, glissez quelques dizaines de millions, un peu moins ou même un peu plus, dans la poche de cet oiseau rare,
— et la Locomotion Aérienne sera!
XY
En attendant, les heures disparaissent, les jours s’enfuient, les siècles s’écoulent, — et, les yeux levés vers ces espaces qu’elle se contente de rêver, l’humanité indolente semble attendre que lui tombe le mot du grand Problème, le mot Divin qui abaissera les frontières, fera les guerres impossibles
et déchirera jusqu’au dernier feuillet les codes divers de nos époques barbares , pour en dicter un seul et dernier, Loi suprême de Liberté et d’ Amour.
De temps à autre, il est vrai, de ce point ou de cet autre, une aspiration isolée s’exhale, une clarté s’éveille, un effort se tend, — puis tout s’éteint, s’assoupit et retombe .
— C’est alors, et puisqu’il n’arrivait pas, le prédestiné que nous attendons depuis si longtemps pour nous ouvrir la libre carrière dans les immensités, c’est alors que je me suis dit qu’il était temps de créer un centre pour tous ces séparés, de donner un temple à tous ces communiants.
Et je résolus, à défaut d’un plus digne,
de créer ce point de concentration, d’examen comparatif et de cohésion pour tous ces efforts isolés jusqu’ici, et dès lors perdus.
Faisant appel à tous les chercheurs en quête de la grande trouvaille, cette Association libre, désintéressée en tout, hors le bien de la Cause, recueillerait l’apport de chacun pour en faire peu à peu le trésor de tous. — Qu’ici l’inventeur, de tous temps et par tous bafoué, trouve d’abord au moins le seuil hospitalier où on l’écoute !
Et j’eus l’honneur de fonder notre Société d Encouragement pour la Locomotion Aérienne au moyen d appareils plus lourds que l’air.
Mais ce n’était pas tout d’avoir fondé cette Société.
Notre Société (TEncouragement n’était, comme on le pense bien, ni commerciale, ni civile, et le modeste minimum de 6 fr. que versent par an les quelques membres qui la composent, ne présentait pas un total de ressources exorbitantes.
Il fallait la faire vivre ; il fallait lui créer des moyens de grandir, de se propager, de servir. Il fallait, qu’outre cette action première, précieuse mais négative encore, de la concentration produite, notre Association d’Encouragement s’affirmât par l’ encouragement efficace offert aux inventeurs : il fallait, après avoir conçu, qu’elle pût produire.
Où faudrait-il donc chercher l’argent nécessaire pour créer les premiers essais?
Si je m'étais avisé, comme on m’y engageait si ardemment, d'ouvrir une souscription pour demander au public un petit million afin d'essayer de faire peut-être une machine qui tâcherait de voler dans l’air, le public n'aurait pas manqué de pousser de jolis cris, ma foi! Tous ceux qui ne veulent pas regarder, tous ceux qui ne savent pas voir, ceux qui tiennent avant tout à leurs écus , tous se seraient écriés :
« — Mais cet homme-là est décidément
fou ! Nous nous en doutions bien un peu jusqu'ici, mais le voici qui fait des aveux. Comment! il a l'aplomb de nous demander un million pour.... C'est un impertinent qui se moque de nous ! »
On m’aurait dit des injures, ce qui est
plus économique que bourse délier, et
quelques-uns, — les plus empressés à ne pas mettre la main à la poche — m’auraient au moins traité de voleur.
Quoi encore? Après cette profonde parole de M. de Girardin : « — Une des premières dépenses dont aurait à s’honorer un gouvernement serait celle de quelques millions par an destinés à encourager les recherches relatives à la navigation aérienne ; » — devais-je m’adresser au gouvernement?
Mais je ne sais pas comment on demande à nos gouvernants et je ne saurais pas non plus comment on les remercie. — Je crois pouvoir sans inconvénient avouer, entre nous, ce défaut : on m’a dit qu’il n’est pas contagieux.
Je me suis dit alors que je gagnerais moimême le premier argent nécessaire à la constitution de notre premier capital d’essais. — Une fois ma dette payée par quelques premières dizaines de mille francs, alors il me serait peut-être permis de faire appel à l’aide de tous pour ce grand intérêt de tous.
Je savais quel est l’éternel, insatiable empressement du public devant le moindre spectacle aérostatique. — Je me dis que, pour réaliser la conquête de l’air par les appareils plus lourds que l’air, — pour tuer les ballons qui nous ont fait perdre, sur une fausse piste, ces quatre-vingts dernières années, nos plus riches en science acquise, je ferais un ballon — le dernier ballon! — dans des proportions tellement extraordinaires qu’il réaliserait ce qui n’a jamais été qu’un rêve dans les journaux américains : un ballon haut comme les deux tiers des tours N otre-Dame ; — qui, dans sa maison d’osier à deux étages, emporterait trente-cinq, quarante passagers avec le simple gaz d’éclairage, et plus de cent avec le gaz hydrogène pur; — qui pourrait enfin, grâce à son énorme force ascensionnelle représentée
par le poids de son lest, rester deux, trois, quatre jours et autant de nuits en l’air, et accomplir dès lors de véritables voyages de long cours.
Et tout seul, tête baissée, je me lançai dans cette grande entreprise du GÉANT, qui promettait de si beaux résultats, — et qui n’a été jusqu’ici que désastreuse.
Esprit spéculatif peut-être, mais fort mal doué comme spéculateur, rétif aux conseils de la prudence, rebelle à toutes les arithmétiques, confiant jusqu’à la niaiserie, j’ai passé depuis deux ans par tous les déboires, tous les chagrins, toutes les angoisses.
Je ne parle pas des petites blessures, de l’offense et du sarcasme, — bien que mon épiderme d’ancien caricaturiste soit naturellement plus sensible qu’un autre, et que, si j’aime encore assez me moquer des au-
très, je n’aime pas du tout que les autres se moquent de moi.
Or, il n’est dans la science aucune découverte, aucun fait dans la politique qui aient donné naissance à plus de quolibets que l’ Aérostation, en couplets et caricatures. — Je possède une gravure du temps, représentant l’ascension de la première Montgolfière. — En haut, on lit:
« Confusion des mauvais plaisants !»
— En 1783, — déjà!
J’ai cherché la raison de la fécondité de cet impitoyable, éternel acharnement contre l’ Aérostation, — et je crois l’avoir trouvée.
La pratique aérostatique ne présente en réalité aucune espèce de danger, j’entends lorsque l’intelligence y préside et non lorsqu’elle est livrée, comme presque toujours, hélas ! à l’ignorance des bateleurs entre les mains desquels elle est tombée dès sa naissance. — « Tous les accidents aéros- « tatiques, dit J. A. Sauson, ont été dus à « l’impéritie, à l’imprudence, à l’ivrogne- « rie surtout! »
Il n’y a donc pas le moindre courage à monter en ballon, parce qu’il ne saurait y avoir de courage là où il n’y a pas de danger.
Pourtant la pratique des voyages aérostatiques reste encore un épouvantail extraordinaire pour une foule de gens, — les femmes exceptées, toujours plus réellement braves que les hommes.
J’imagine alors que ceux-là qui n’ose-
raient monter en ballon, se vengent, par la raillerie facile, d’un courage qui les humilie et les offense.
« — Et je tiens pour affront le courage d’autrui.»
Si vous entendez, dans une réunion quelconque, un des causeurs se montrer plus difficile à satisfaire que les autres, plus persifleur et dédaigneux à propos d’un fait d’aérostation, tâtez le pouls à celuilà: — vous êtes tombé du premier coup sur le poltron de la bande.
En touchant aux ballons, j’avais déchaîné sur moi la meute. — Mais je fus bientôt fait aux piqûres, et des coups plus sérieux allaient m’en distraire. Ruiné, en
proie à tous les parasytismes, trompé, trahi, volé, blessé, j’ai traversé les contacts les plus répugnants, toutes les amertumes, toutes les angoisses, et les plus scandaleuses iniquités. J’ai été vaincu, en un mot.
Mais je n’en suis pas honteux, car ma première défaite ne m’a jamais un seul instant désespéré, car jamais un seul instant je n’ai douté de ma victoire future. Et encore, il ne me déplaît pas d’avoir d’abord été vaincu : il est bon , c’est souvent un honneur et une grandeur d’être vaincu.
Je savais où j’allais .
Qu’importait tout cela, d’ailleurs, qui ne touchait que moi! Le grand principe de la future Locomotion Aérienne n’était-il
pas posé? N’avais-je pas créé au profit de la Cause de Y Aviation, en France et partout, une Agitation qui se manifeste chaque jour par la discussion, par les publications nombreuses, — Agitation salutaire et féconde, qui ne s’éteindra désormais qu’après le mot du grand problème trouvé.
Notre Société d Encouragement du Plus lourd que V air est constituée, et en attendant le très-prochain avenir où la reprise définitive des ascensions du GÉANT lui apportera les premiers éléments d’action, elle cherche, elle étudie, elle recueille.
Dès notre premier appel, au nom du Plus lourd que l'air , et des centres les plus divers, quelques-uns avaient accouru, inconnus les uns aux autres, embarrassés,
timides. Puis ces ouvriers de la première heure s'étaient comptés, et comme leur Foi était la même, la confiance fraternelle leur était presque aussitôt venue, et chacun avait tiré de dessous son manteau et montré à ses frères ce qu’il apportait.
Des hommes éminents par leur science, par leur courage, par leur dévouement, n’avaient pas hésité à braver notre « poltronnerie française , » et à se mettre à la tête de ce petit groupe de convaincus et de résolus. Les premiers noms de notre étatmajor, c’était déjà MM. Babinet, de l’Institut, J. A. Barrai, Franchot, le baron Taylor.
Un autre homme d’une volonté tenace*
apôtre obstiné de la foi qu’il prêchait déjà depuis plusieurs années, avait choisi la plus lourde tâche, celle de conduire pratiquement, jour par jour, heure par heure, les destinées de notre Association ; et nul n’était plus capable que celui-ci devant les nécessités de gravité, d’énergie et de prudence, qu’imposait la présidence de cette Association naissante. Ancien officier de marine, littérateur émérite, G. de la Landelle avait tout abandonné pour se vouer à la grande Cause, et ma rencontre avec lui m’avait réellement paru providentielle.
Tout arbre ne porte que ses fruits : le poirier ne donne pas les pommes, non plus que le pommier, les poires. Con-
quérir c’est quelque chose, conserver c’est tout.
J’avais peut-être bien un peu ce qu’il fallait comme dévouement et enthousiasme actif. Ne sachant ni croire, ni aimer à demi, je pouvais bien engager le pain des miens et ma vie dans mon entreprise.
Mais il fallait autre chose encore et plus, pour mener à fin finale cette entreprise. Il fallait la patience, la suite, l’ordre, la méthode, la persistance. A côté de l’arme qui produit le bruit, il nous fallait la cloche qui conserve le son.
Grâce à la Landelle, grâce à la phalange d’élite qui se groupa autour de lui, notre Société, si humble au début, s’ëst organisée, s’est classée, a poursuivi depuis deux ans tout à l’heure ses travaux commencés. Ingénieurs, officiers de mer et de
terre, manufacturiers, ouvriers, fonctionnaires publics et des plus hauts, physiciens, chimistes, mathématiciens, ( — il y a même des Académiciens!) sont venus à nous, de jour en jour plus nombreux. Sous l’incessante action de la Landelle , tout ce petit monde de gens de bonne volonté s’est groupé en comitésdivers selon les aptitudes de chacun. — Coin des mécaniciens, — coin des calculateurs, — coin des naturalistes : il y a aussi le coin des gens du monde que ces recherches d’un si haut intérêt attirent à nous. Les projets nous sont adressés de tous côtés, car les inventeurs, si défiants d’ordinaire, ont tout de suite compris que cet Être de Raison qui s’appelle notre Société d’Encouragement n’avait et ne pouvait avoir que désintéressement et dévouement.
Et ainsi vont nos travaux hebdomadaires, étudiant et frayant la route, jusqu’au jour désormais très-prochain, j’espère, où, pour lui permettre d’arriver de la théorie à la pratique, le GÉANT va sommer chacune des Capitales du monde de payer sa part due à la rançon du Plus lourd que l'air .
En attendant ce prochain jour et lors même qu’il aura lui, si vous avez apprécié, vous qui lisez ces pages, non pas qu’il y a là du zèle et de l’abnégation, mais qu’il y a une Idée et une poursuite sérieuse de ce qui doit être la plus précieuse, la plus généreuse, la plus grande des révolutions de l’humanité, aidez notre Société d' Encouragement , unissez vos ef-
forts, quels qu’ils soient, aux siens et propagez ses travaux.
Si je rêve, laissez-moi rêver encore, — mais je vous défierais de me réveiller! — Laissez-moi contempler l’air sillonné de nefs, — rapides à humilier dix fois l’Océan et toutes vos machines Crampton!...
De tous les points du monde l’homme s’élance, prompt comme l’électricité, e«. plane et descend comme l’oiseau à la place voulue.
Les livres racontent qu’autrefois on voyageait sur des voies de fer dans d’horribles boîtes d’une intolérable lenteur, au prix de mille supplices insupportables.... Un affreux mouvement d’allez-venez, dit mou vement de lacet , secouait horriblement le
voyageur depuis le départ jusqu’à l’arrivée ; — un bruit infernal de chaînes, de bois et de vitres heurtés servait de musique funèbre à ces pénibles convois. La poussière soulevée tout le long du trajet entrait à flots épais par les soupiraux de ces cruelles boîtes, et couvrait de son linceul étouffant le voyageur infortuné. — Un voyage dans ce temps-là, était une redoutable épreuve qu’on n’affrontait pas de gaieté de cœur. — Qui croirait aujourd’hui que ces routes de l’air qui nous sont si charmantes, l’homme n’avait qu’à les vouloir pour les mériter, et qu’il a préféré souffrir pendant tant de siècles de pareils supplices!...
Ces pauvres gens croyaient avoir fait un grand progrès parce qu’ils allaient un peu plus vite sur leurs voies de fer qu’avec les
voitures attelées, qui furent le principe de toute locomotion. Ils tâchaient de se consoler avec des statistiques qui leur assuraient que le chiffre des accidents de la viation était un peu diminué. — - Notez en passant qu'ils n’avaient même pas su trouver l'équivalent de nos parachutes!
Leur statistique avait peut-être un peu raison, mais aussi, — quand accident il y avait, quels désastres! — Des centaines d’hommes broyés, brûlés, disparus, pour un simple fétu déposé sur ces pitoyables voies !
Et on frissonne en pensant ce qu’était le sinistre, quand il avait lieu sous une de ces longues caves glaciales appelées tunnels, barrées par le feu et les décombres à tout secours humain, — hors même du regard du Dieu de pitié et de miséricorde !
Quelle différence avec nos voyages aé-
riens sans heurts, ni secousses, ni bruit, ni poussière, ni fatigue, ni danger !
Et comment a-t-il pu se faire que l’homme ait attendu pendant tant de siècles cette délivrance, quand il n’avait, pour se racheter de ces affreux supplices, qu’à appliquer les premiers éléments de statique et de mécanique1? .