‹ Le droit au volChapitre 6 sur 14 · Humbolt a vu le condor s’élever à sept mille · texte numérisé non relu

Humbolt a vu le condor s’élever à sept mille

prement dits, ceux-là sont les plus grands, les plus gros, — les plus lourds.

trois cents mètres. Rien ne dit qu’il ne monte pas plus haut. » D’Esterno, du Vol des Oiseaux. Paris, 1864.

Si admirable est l’ordre naturel des choses que tout s’y tient et s’y enchaîne imprescriptiblement. Où les plus grandes commissions sont confiées aux serviteurs en apparence les plus infimes, où le labeur du plus misérable insecte est aussi solennel que la force qui régit les mondes,

rien d’indifférent. Il n’est si imperceptible détail qui, à l’oreille de l’attentif, ne crie pour réclamer sa raison d’être, essentielle dans l’incommensurable ensemble : pas de soupir si humble, si furtif, que sans lui il n’y eût discordance dans la merveilleuse symphonie.

Aussi, quand vous avez mis la main sur une vérité, tout vous accuse, tout vous proclame, tout vous impose cette vérité.

Vous ne sauriez plus ouvrir les yeux, faire un pas, sans que de partout cette vérité jaillisse; sans vous sentir stupéfié, transporté d’admiration reconn aissante devant cette concordance sans relâche, infinie, des preuves de la Logique éternelle.

Elles vous poursuivent , ces preuves , elles s’attachent à vous, et, si votre attention paresseuse ou distraite passe outre

et n’en tient compte, elles reviendront et vous assailleront, obstinées à la rescousse. Elles vous attendent, elles vous guettent, tapies derrière cet angle de mur, au tournant de ce sentier, — jusque dans le rêve....

Je traversais une fois encore, il y a quelques mois, les plaines de la Hollande, bercé dans la somnolente torpeur du voyage, contemplant vaguement l’interminable ruban vert que dévidait sous mon regard la vitre du wagon, — ruban strié d’argent par les innombrables filets d’eau, diapré des milliers de ces belles et paisibles bêtes qui paissent à jamais ces herbes sans fin....

Çà et là, blanches et noires comme l’écusson de Prusse, les cigognes, en quête

de la grenouille et de la salamandre, arpentaient gravement le pâturage de leur rouge compas....

Je bondis, — bien réveillé tout d’un coup :

— Ces mêmes cigognes, que j’avais tant d’autres fois laissées derrière moi sans daigner les entendre; ces cigognes dont l’indulgence n’avait pas désespéré de moi, — qui m’attendaient cette fois de plus et qui m’attendraient encore, — ces honnêtes, ces sages cigognes me jetaient, elles aussi, au passage, leur certificat en faveur du Plus lourd que V air....

Ne la retrouvons-nous pas là encore, la loi de vérité? — Les oiseaux émigrants ne suppléent-ils pas, en effet, par la masse

de tous savamment disposée dans l'horizontale et la verticale de ses plans, à Finsuffisance de chacun d'eux isolé?

N'assistons-nous pas tous les automnes, nous autres Parisiens, aux longs et bruyants préparatifs, à la mise en train et au final départ d 'ensemble de nos hirondelles, — qui ont narquoisement choisi le dôme de l’Institut pour leur embarcadère : — de fines voilières, pourtant, les braves petites bêtes ! mais qui comprennent les bienfaits de l’association tout autrement et bien mieux que nos pauvres intelligences humaines, perverties par le déplorable et éternel antagonisme.

Et la lourde caille, avec ses moignons

d’ailes, comment traverserait-elle la Méditerranée, si elle n’imposait aux vents la masse de ses multitudes?

N’avez-vous pas là le secret de ces quelques pauvres désespérés, retardataires isolés que rencontre parfois le chasseur surpris, quand ils ont imprudemment manqué à l’appel du grand départ?

Car ici fait grève — et triste grève! — celui-là qui ne s’est pas coalisé!

Je vous dis que la vérité vous poursuit.

— Au moment même où j’écris cette page, un de nos plus éminents confrères, — le plus patient, le plus consciencieux des

observateurs, — M. L. de Lucy vient me communiquer des tables dressées par lui depuis plusieurs mois à l'effet de déterminer les rapports proportionnels entre le poids de tous les animaux volateurs quels qu’ils soient et le diamètre de leur envergure.

Depuis les oiseaux les plus considérables jusqu'aux chétifs coléoptères, du vautour à la vrillette, M. de Lucy les a mesurés tous et tous pesés avec cette minutie d'attention, ce scrupule d'exactitude qui le caractérisent.

Eh bien! de ces lentes et patientes constatations, se trouve résulter dès à présent au profit du Plus lourd — du beaucoup plus lourd que V air! — une loi inconnue hier, dogmatique aujourd'hui, et qui bouleverse singulièrement l'ensemble des

probabilités acceptées jusqu’ici , car elle nous force à reconnaître que :

— Moins pèse l’animal destiné au vol, plus large relativement est la surface de ses ailes ou des plans qu’il impose à l’air;

Et réciproquement :

— Plus pèse l’animal volateur, moins considérable est son envergure relative.

Et, si paradoxale au premier abord que paraisse cette loi absolue, j’ajoute que, sur l’infinie quantité des observations qui l’établissent, il n’en est pas une qui ait encore trouvé une seule fois en défaut la règle inflexible de ces invariables proportions.

Resterait à la vérité, pour édification complète, le constat de la force musculaire

que chacune de ces espèces dépense pour le vol, constat dont on apprécie tout d’abord la presque impossibilité.

Mais, quoique nous puissions avoir à apprendre de ce côté, comme nous voilà loin des calculs ultra académiques, qui procédant par A+B de l’oie et du pigeon, ne permettaient pas à l’homme de se soutenir dans l’air à moins d’ailes de douze mille pieds d’envergure!...

J’entends bien d’ici pourtant encore ceux qui persistent même aujourd’hui, à nous reprocher cette audacieuse, folle prétention de bouleverser toutes les lois naturelles, — j’entends celles contrôlées et poinçonnées par l’Académie.

Au lieu de nous appliquer à perfection-

ner la magnifique découverte des Montgolfière — en faire table rase et tenter d’abord la plus invraisemblable des luttes contre la première et inexorable loi de la pesanteur des corps, — quelle impertinence !

Le problème de la Navigation Aérienne est double en effet, et, si notre théorie du Plus lourd que l'air est, hypothétiquement et pour un instant, admise en ce qui concerne la direction proprement dite, — avant la direction , il est certain que nous devons commencer par l'ablation ou ascension. Si nous avons besoin d’être lourds pour nous diriger, il semble tout d’abord indispensable que nous soyons légers pour nous enlever.

« — Or, nous objectent aussitôt, leur ri-

« tuel en main, les personnes habituées à ce brouter les logarythmes — il est rec< connu, (Tune part, qu’un corps tombe de « cinq mètres par première seconde.

cc II est établi, d’autre part, que la force « maximum de l’homme ne saurait l’éle- « ver par seconde de plus d’un mètre.

ce Donc, — qui de S paye 1 reste 4 — c< et, en conséquence, défense à l’homme ce de jamais voler! »

— - c< En fait de locomotion au sein cc des eaux, — ajoutent encore certains cc parmi eux, — la Création a atteint cc des proportions assez gigantesques en ce nous donnant la baleine ; mais en fait ce de locomotion aérienne, la Providence cc s’est arretée , et pour cause , à l’aigle

cc et au condor. — De même, en infligeant « à l’homme sa pesanteur, elle lui a notice fié et à jamais fixé sur le sol sa vérita- « ble et invariable place. »

Vous savez avec quel aplomb ces genslà accaparent le bon Dieu, et il faut vraiment que le bon Dieu soit bien fort pour résister depuis si longtemps à tous les Guillot qui le protègent.

De par eux, donc, défense à Dieu de faire voler l’autruche, — le ptérodactyle et l’épiornis, depuis longtemps morts et enterrés, ne sontplus là pour leur répondre.

— Et, pour interdire encore à l’homme de dépasser certaines proportions de la nature, affirmons pieusement que le Great Eastcrn est moins volumineux que la ba-

leine; — ordonnons que le cheval distance comme vitesse et dépasse comme format la locomotive et ses queues de wagons; — décrétons que le télégraphe électrique porte moins loin que la parole humaine, et l’œil du lynx fantastique plus loin que notre télescopie; — jetons bas la casquette de notre Corps des ponts et chaussées devant l’auréole du castor, — et bouchons bien vite le tunnel du mont Cenis par déférence pour le trou du lapin.

Pour le besoin de leur cause présente, ils ont oublié leur thème ordinaire : — * FOrdre Universel créé tout entier pour les besoins et la satisfaction de l’homme, et jusqu’à Dieu qu’ils ne craignaient pas d’envoyer tout à l’heure clouer ses étoiles au firmament «pour le seul plaisir de nos yeux.»

Impies blasphémateurs de Dieu qu’ils

mesurent à leur mètre, insolents envers le Créateur et la créature, les voilà qui nient à présent cette miraculeuse intelligence qui a été donnée à l’homme et à l’aide de laquelle il a dépassé en tous ordres les facultés de l’animal, à mesure qu’il a su le vouloir et le mériter .

Eh! quoi, l’homme, plus vite que le cerf, plus prompt que le bruit, qui a fait sien le domaine du poisson comme celui de la taupe, qui a tout asservi jusqu’à cette impalpabilité qui s’appelle la lumière , l’homme, — ce favorisé de la Providence, cette image de la Divinité, — l’homme ne s’élèverait pas dans l’air comme la misérable chenille d’hier, comme la mouche immonde, née de la pourriture1!...

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