Mémoires du Géant
VJ
La Loi de Pesanteur !
Mais, ô Académiciens ! Vous qui avez déterminé, réglé, arrêté, décrété la Loi de la pesanteur des corps, maintenant que votre très-savant travail est fini, — voulez-vous avoir l’obligeance de nous dire : — ce que c'est que la Pesanteur P
— Combien pèse le cerf-volant dans la nue?
— Combien pèse l’oiseau qui plane ?
— Combien pèse la flèche lancée ?
— Un patineur, du poids ordinaire de 60 kilog. , est supporté par une glace de cinq à dix centimètres d’épaisseur. Lancé de toute sa force d’impulsion, il arrive sur une crevasse recouverte d’une croûte épaisse d’un centimètre, deux au plus, et, cette crevasse, il la passe et dépasse sans l’avoir percée. — Combien pèsent sur cette crevasse les 60 kilog. de notre patineur ?
— Combien de fois, en Amérique, n’at-on pas vu céder et se rompre sous un train en arrêt, des ponts suspendus qui avaient jusque-là supporté sans fléchir des milliers de trains lancés à toute vitesse?
— - Quatre hommes débitent lentement, lentement, un câble coudé au bout duquel pend une énorme pierre, et, du haut de ce toit, voilà cette pierre qui, petit à petit, imperceptiblement presque, arrive se poser sur le sol.
Que l’un de ces quatre hommes, oubliant une demi-seconde la mesure, lâche d’un millimètre trop vite sa part du cordage, — et avec une instantanéité comme foudroyante, la masse, en parfait équilibre tout à l’heure, tout d’un coup précipitée, soulève, entraîne
les quatre hommes, leur échafaudage et jusqu’au mur qui soutenait le tout.
— Que pèse cette pierre dans ce dernier cas? — Que pesait-elle dans le premier? — Et encore, entre l’un et l’autre cas, que pesait-elle?
— Sur quelle base de proportions votre pesanteur règle-t-elle ses convenances avec la balistique, — et à quel point précis de sa trajectoire le boulet commence-t-il à sentir quelque fatigue? — A quel autre instant ne sait-il plus résister au besoin de se reposer?
— Pourquoi les astres ne tombent-ils pas?- — Et de quel droit le nuage garde-t-il
à son flanc jusqu'à tel moment donné et la neige et la grêle, et la glace et la pluie ?
Pourquoi?
— Parce que, comme toutes les autres lois physiques, la loi de la pesanteur n’est pas une loi absolue, mais une loi relative.
Parce que, selon les modes divers de sa constitution, de son action, et aussi de son milieu, tel corps pèse à tel moment et ne pèse plus à tel autre.
Parce qu’en se combinant1, deux forces
1. « Quelle que soit l’intensité d’une force absolue quelconque, la moindre autre force qu’on lui applique angulai rement donne aussitôt naissance à une nouvelle force, étrangère aux deux premières quant à la direction,
différentes, — la pesanteur et la projection par exemple, — produisent des effets composés, effets d’autant plus à l’infini variables, que ces forces agissent sur un milieu plus multiple lui-même dans ses degrés de résistance ou d’assistance; — et là seulement, pensons-nous, devra-t-on chercher le mot de l’immense problème de la Navigation Aérienne.
« — Le poids de V homme est h obstacle éternel au vol de V homme , dit l’Académie, et contre ce poids la force de V homme est a jamais impuissante ! »
et souvent aussi quant à l’intensité.... — En locomotion aérienne, il y a les forces premières , composantes et résultantes. » (Michel Loup, Solution du problème de la Locomotion Aérienne. Paris et Lyon, 1853.)
Mais encore l’Académie devrait-elle nous dire d’abord le maximum décrété par elle à la force humaine.
Pour nous, la force humaine, c’est l’intelligence humaine, et cette force-là, ce n’est plus par kilogrammètres qu’oû peut tenter de l’évaluer.
C’est cette vraie force qui arrive à me faire tourner et retourner facilement sous toutes ses faces un bloc de granit de deux mètres cubes, pesant ses deux mille kilogrammes, et que sans cette force, réduit à mes seuls muscles, j’ébranlerais à peine.
Cette force, elle permet à la servante, — qui porterait à peine ses deux seaux pleins pendant quelques minutes, — de soulever dans le corps de pompe, par se-
conde et pendant une heure, une colonne d’eau de plus de trente-deux pieds.
Fixez des limites, posez des bornes à la force musculaire humaine : l’intelligence humaine renverse du moindre effort vos bornes, bouscule vos limites.
L’Hercule antique était un homme dans toute la verdeur de l’âge, aux muscles saillants et rebondis.
L’Hercule moderne, c’est un enfant accoudé sur un levier *.
1. Louis de Lucy. Le Problème de Vaèromotion. {U Aèronaute, n° 4.)
Et ce poids de l’homme, cet obstacle éternel au vol de l’homme, de par l’Académie; — qui oserait jurer que, dans ce siècle des miracles scientifiques, ce ne sera point ce poids lui-même qu’au moment donné l’homme utilisera comme son
premier moteur pour s’enlever par les airs1?
« — Rien de plus facile que ce qui s’est fait hier, disait Biot; rien de plus difficile que ce qui se fera demain. »
1. Au moment même où je corrige ces épreuves, un Italien réclame de notre Institut une réponse à plusieurs Mémoires adressés depuis quelque vingt ans.
De ces Mémoires, l’un propose et développe les moyens d 'employer, comme agent moteur , le poids du corps humain ....
Mais, si nous voulons arriver à quelque chose, défions-nous des formules acquises, regardons de près aux traditions consacrées, — et surtout, — Gens de bon vouloir, mes amis! — quand nous passons près de l’Institut, bouchons-nous les oreilles !
On pourra trop facilement me dire que j’ai mes raisons pour me garer des savants. — D’accord!
Mais tout le respect que je dois à la science officielle ne saurait m’empêcher d’examiner ses états de service, ce Martyrologe sans fin de la Vérité et du Bon Sens.
Ne remontons pas jusqu’à Galilée et qu’il ne soit plus question, au moins cette fois, de Salomon de Caus.
Mais, n’est-ce pas la science officielle qui décrétait qu’essayer de traverser l’Atlantique avec la vapeur, c’était tenter d’aller dans la lune?
— que les roues des locomotives patineraient toujours sur les rails sans avancer jamais ;
— qu’au surplus, la vitesse de trac-
tion étoufferait infailliblement les voyageurs ;
— que Téclairage extrait de la houille était une absurdité et une impossibilité; etc., etc.
Nous pourrions presque affirmer qu’il n’est pas une des découvertes du génie humain qui n’ait été niée d’abord et combattue par les Scribes et les Pharisiens de la science.
Et maintenant avons-nous besoin de rappeler les découvertes de la vitrification, de l’aimant, du phosphore, de la poudre à canon, des lunettes, du microscope, etc., toutes dues, avec tant d’autres, au seul et ignorant hasard, pour témoigner que si la science officielle nuit à qui veut faire,
c’est parce quelle- même ne sait pas faire?
En vérité, quand je contemple, l’histoire en main, la grande partie scientifique que joue l’humanité depuis que le monde est monde, je ne puis m’empêcher de constater ce fait :
— C’est qu’au fur et à mesure des coups, les savants sont vraiment sans pareils pour marquer les points de la partie :
— mais la partie, ce n’est pas eux qui la jouent!...
J’estime que, sur aucun terrain, la science
officielle n’a amoncelé autant d’hérésies et d’absurdités monstrueuses que nous allons en rencontrer ici, contre la possibilité de l’aérolocomotion rationnelle.
Constatons tout d’abord qu’au début des Montgolfières, l’Académie de Paris n’hésita pas à encourager la recherche de la direction des ballons proprement dits, que quatre-vingts années de tentatives vaines ont démontrée aujourd’hui parfaitement chimérique. Ajoutons que les Académies de Lyon et de Dijon, — j’ignore ce que disaient les autres, — s’empressèrent de joindre leurs encouragements décevants à ceux de l’Académie de Paris.
Par une contradition toute logique, l’Académie devait nécessairement, conséquence
naturelle dans l'absurde, nier la possibilité de la solution, dès que le problème de l’Aviation serait posé dans ses véritables termes au nom du Plus lourd que Vair. — C’est ce qu’elle ne manque pas de faire aujourd’hui.
Voyons donc ce qu’oppose la science officielle à la théorie du vol mécanique.
Laissons les Académies, laissons Bacon, Leibnitz, Buffon, Cuvier, et jusqu’à l’Encyclopédie s’obstiner à soutenir que l’oiseau s’enlève comme la Montgolfière, en vertu de l’air chaud qu’il contient, — et le papillon aussi , par conséquent.
(Bufïbn ! l’observateur qui a pourtant écrit cette phrase : Pour se soutenir élevé , V oiseau ré a besoin que de faibles battements d'ailes....1.)
C’est d’abord Borelli 2 qui vient tomber juste d’accord avec le Hollandais Nieuwentyt 3 pour calculer que l’effort dépensé par l’oiseau dans le vol dépasse dix mille fois le poids de son corps; — ce qui, en d’autres termes, attribue aux muscles des ailes d’une oie pesant six livres, un effort de soixante-mille livres, c’est-à-dire la force de cinq mille hommes ou de cinq cents chevaux , au choix.