MM. GIRARD
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ENLRODUCTION
Définition de la Divination et du Droit augural. — Impor-
tance de la Divination. — Place du droit augural dans l’ensemble du Droit. — Utilité actuelle de cette étude. — Plan.
Chez tous les peuples de antiquité et dans un certain nombre de nations modernes, on voit le gouvernement fonctionner sous le couvert d’une religion d'État. A Rome, il v avait quelque chose de plus, une sorte de science d'État à l'usage gouvernemental, e’était la Divination officielle.
Ce n’est pas que les arts divinatoires aient été mconnus ailleurs : loin de là ! Tous les peuples antiques les ont pratiqués et S'en sont servis dans leur vie publique. Mais le génie romain les a revêtus dune tente formaliste et constitutionnelle si fortement accentuée, qu'il en à fait quelque chose de tout spécial et sans analogie dans l'histoire. La savante construction Juridique dans laquelle il les a rentermés est bien aussi étonnante que la divination elle-même. Et l’on n'est pas embarrassé pour savoir ce qu'il faut ici admirer
le plus de la forme où du fond : e’est sans contredit la forme, la construction juridique, le droit angural.
€ La divination, dit M. Bouché-Leclereq, est essenüellement distincte de la connaissance où prévision ralonnelle qui part d’un fait connu, pour en découvrir soit les causes passées, soit les ellets futurs. Celle-ci n'est que le produit naturel ces facultés logiques ; celle-là suppose une communiéation établie entre l'intelligence humaine et la pensée divine » (D.
Le droit augural comprend lensemble des règles écrites, des coutumes ef des usages adoptés officiellement pour tout ce qui concerne l’organisation et l’emploi de cette communication avec la pensée divme. En réalité, la divination est une sorte de conversation avec la divinité, dans le but de lui soustraire quelques parcelles de sa prescience. Le droit augural est le langage conventionnel employé, langage qui consiste ordinairement, pour le roman, à prononcer certaines paroles en langue vulgaire et pour la divinité à répondre par certains signes, tels que le vol des oiseaux où la disposition des entrailles dune victime.
La foi dans la divination avait été intense chez les premiers Romains. Si, avec le temps, la classe dirigeante parvint à S’affranchir d’une croyance qui nous semble grossière et nous fait sourire aujourd'hui, le
1. Dictionnaire des Antiquilés grecques et romaines publié par MM. Darembery et Saglio. Article Divinatio, p. 292.
peuple en fut toujours plus où moins profondément imprégné. Soit que lon y crut sincèrement, soit que l’on n’y eût recours que comme à un moyen de gouverner plus aisément les masses populaires, la divination joua un très grand rôle. Tite-Live, comme la plupart des auteurs anciens, nous apprend qu'après un miracle divinatoire dun certain Attus Navius, augure étrusque, qui vivait en lan 139 de Rome, « les signes auguraux et le sacerdoce des augures furent entourés d'une telle considération, que par la suite rien ne se fit à la guerre où dans la paix autrement que sous la garantie des auspices ; et que les assemblées du peuple, les armées réunies, enfin les plus grandes opérations étaient abandonnées dès que les oiseaux les contremandaient » (1).
Est-il aujourd'hui une imstitution morale capable, par son importance, de nous donner une idée de l’influence qu'exerça la divination dans le monde romain ? Aucune assurément. Toutes les coutumes établies, tous les actes de la vie sociale en portaient l'empreinte. C'est elle qui soutint et fit vivre jusqu'à la religion ellemême.
Mais lorsque la science moderne aura complété son domaine, lorsqu'elle aura pénétré toutes les couches de la société, lorsque le législateur ne fera rien sans consulter les savants, lorsqu'enfin la religion s’appuiera sur la science, alors nous aurons trouvé dans notre vie
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10 INTRODUCMON sociale une force capable d'être comparée à la Divination romaine.
Aussi, pourvu dune telle importance, le droit aueural n'occupe pas précisément une place à part dans l'ensemble du droit; 1l le domine comme une sorte de lueur qui en éclaire et en colore toutes les puties. Cependant si lon considére celle de ces parties du droit qui en absorbent le plus de rayons, on peut dire que €’est à la fois une branche du droit constitutionnel et une grande division du droit religieux.
En dehors des lois que le législateur édicte et qui lorment le droit écrit, 11 v à dans tous les pays une foule de règles que le peuple suit et qu'on trouve inutile de promulguer en textes législatifs, parce qu'elles sont en harmonie parfaite avec le consensus omnium. Ces règles constituent le droit coutunmer. Faut-il ranger les règles augurales dans cette dernière catécorie ? Si l'on en croyait les fables conservées par les poètes, ce seraient les dieux eux-mêmes qui les auraient dictées. Vraisemblablement c'est par la coutume qu'elles ont dû S’établir, car leur origine se perd dans la nuit des temps. Mais le droit augural présente ceci dextrêmement curieux, €est qu'au lieu d'être promuleuées, au lieu d'être publiques, la plupart des règles dont il se compose devaient être tenues secrètes. Pendant longtemps le peuple n’en put rien connaître, et les quelques lois qui nous Sont parvenues le concernant ont été faites justement pour ouvrir à la plèbe Pentrée du collèce des augures.
Quel ordre convientil de suivre pour celle étude du droit aueural et de la divination officielle des Romains ? Il ne nous en reste pas un code complet dont nous puissions adopter le plan. Les auteurs anciens v font, en de nombreux passages, maintes allusions ;: mais ces textes nombreux ne nous en donnent qu'une vue d'ensemble, parfois un peu vague. La divination officielle nous apparaît comme une ins- Hution prodigieuse qui saisit la civilisation romaine dès son berceau et semble, tour à tour, la faire vivie et dormir. Cette mstitution à eu sa naissance, sa jeunesse, Sa maturité, ses vicissitudes, sa décadence et puis sa mort. Pourquoi s’est-elle formée? Quelle était-elle 2 Quel à été son rôle? Quelle à été sa fin? C'est tout cela qu'il nous laut étudier.
Avant de donner le plan de cette étude, qu'on nous permette d'indiquer Erièvement son utilité ou mieux son but. Il est incontestable que pour bien comprendre Fhistoire des premiers siècles de Rome, il est Eon de connaitre, aussi exactement que possible, une institution qui à joué un si grand rôle dans sa vie sociale. IE est mcontestable aussi qu'une telle étude est utile pour expliquer clarement les auteurs latins. Mais, en la faisant, nous avons entrevu un but plus élevé encore. Aujourd'hui les sciences sociales ont fait leur apparition et grandissent chaque jour. Que la politique entre sérieusement dans leur domaine, ce n'est plus une question qui se pose, cest une affaire de temps. La science aspire même
à construire une morale. Qu'est-ce à dire ! N'est-1l pas permis d'affirmer qu'elle s'apprête à Jouer dans le fonctionnement de l'Etat moderne un rôle analogue à celui que la divination a joué chez les Romains ? Dès lors il peut tre intéressant quand Poccasion s'en présentera, de mettre la science en parallèle avec cette derniere ne fût-ce que pour chercher à entrevoir lavenir politique qui lut est réservé.
En définitive, quel est le principal but de ce travail? Pour le préciser, plaçons-nous successivement aux deux points de vue suivants :
1° Les législateurs modernes ont des tendances à accroitre indéfiniment le nombre des lois, si bien que l’ensemble des textes législatifs devient un véritable labyrinthe dans lequel les spécialistes seuls peuvent arriver à se reconnaître. Il en résulte que pour établir une nouvelle loi, le concours des spécialistes devient de plus en plus nécessaire, afin d'éviter que les dispositions de la loi nouvelle ne fassent double emploi avec des textes déjà existants ou ne contredisent des textes antérieurs sans qu'on S'en aperçoive.
2° D'un côté les sciences sociales tendent à englober la politique dans leur domaine. D'un autre côté lorsque le pouvoir exécutif veut faire un acte où lorsque le pouvoir législati® veut créer une loi, il importe de prévoir les conséquences de cet acte où de cette loi : ces prévisions rentrent dans le domaine de la science.
Dans cette situation, une grande question se pose. Comment va se faire, dans la constitution, la combi-
INTRODUCTION 13 naison du pouvoir scientifique avec le pouvoir législatilet exécutif? — La divination antique peut être à ce
point de vue utilement comparée à la science moderne ; et l'étude du pouvoir divinateur chez les Romains est de nature à Jeter quelque lumière sur cette question, en faisant entrevoir : {° certains problèmes qu'elle soulève : 2 certains dangers qu'il faudra éviter dans la réso'ution pratique de ces problèmes.
Nous diviserons notre essai en deux parties. Dans la première nous étudierons la divination en elle-mên.e abstraction faite de la construction juridique dans laquelle on l'avait renfermée. Après avoir recherché son fon-
dement phr'osophique, nous ferons un rapide historique
de lévo'ution qu'a subie la conception primitive, puis ROUS Connerons un aperçu des méthodes divinatoires. Dans la Seconde partie nous étudierons le droit augural qui comporte notamment l'étude du droit de prendre les auspices, de l'obligation légale de les prendre, de leur classement et de leur défaut de validité. Nous parlerons aussi du collège augural et du collège sibyllin. En terminant nous dirons quelques mots de la consultation officielle de la divination étrangère et de la répresssion légale de la divination privée.
Enfin, pour conclure, nous jetterons un coup d'œil
d'ensemble sur la divination officielle comme moyen
du gouvernement, afin d'apprécier le rôle politique et social qu'elle à joué.
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