Science et Philosophie, p
DCE NI
Sans doute, le cerveau de l’homme moderne est mille fois mieux meublé que le cerveau d’un homme antique ; il posséde l'expérience aceumulée d'un plus grand nombre de siècles ; son jugement doit s’en ressentir ; apparemment il doit être meilleur. Mais n'oublions pas qu'en explorant le fond des connaissances humaines on trouve une limite où la certitude n'existe plus.
Vraiment la science et la divination ont plus d’un point de ressemblance. Un même besoin fut leur ortcine ; de plus leur mode d'action dans l'humanité est presque identique.
Toutes deux, c'est par l’intermédiaire d’une aristocratie intellectuelle qu'elles agissent sur le peuple. La foule, de nos Jours, s’en rapporte aux savants, elle les croit sur parole, comme on crovait les augures dans lantiquité. IF v à trois mille ans, les plus experts en l'art de consulter les dieux, jouissaient de la considération dont on entoure les savants modernes. L’auguration et lharuspicine étaient considérées comme de véritables sciences.
Toutes deux emploient comme méthode le raisonnement et l’expérience ; toutes deux sont des instruments de prévision. Les prévisions que fournissait la divination nous apparaissent aujourd'hui comme factices, n'ayant d'autre valeur que la force de la croyance qui y était attachée. Celles de la science, au contraire, semblent réelles. Mais jusqu'où pourra-t-on aller dans la voie des prévisions sociales ?
Les ‘anciens avaient divinisé toutes les forces de la nalure ; ils se considéraient comme des inférieurs vis-à-vis d'elles et ne songeaient qu'à leur faire des sacrilices où des prières pour les apaiser. La nature agissait alors sur l'humanité comme sur un enfant au berceau.
Les modernes ne font plus de sacrifices aux forces de la nature, mais ils les combattent comme des ennemis, se servant des unes pour maitriser les autres : tantôt vainqueurs, tantôt vaineus.
Pour achever cette évolution lentement accomplie, les hommes des siècles futurs arriverontals à renverser complètement les rôles ? Pourront-ils asservir si bien les forces naturelles , que leur conduite à notre égard soit une manière dadoration ?
« En Europe, à dit M" Juliette Adam, la religion - qui dans Pantiquité absorbait les sciences sacrées et magiques les à, par ignorance, délaissées au temps des croisades. La science profane $s’est fondée en dehors de la religion, comme à la fin du paganisme. Mais aujourd'hui cette science, que la puissance de limpondérable et de Pinexpliqué arrête” au seuil du mystère, ne pourra bientôt plus progresser que par la religion » (1). Le mot religion est un mottrès vague, et qui sert à rendre une idée complexe, renfermant une multitude d’autres idées. Pour nous, e’est la combi-
1. Voir l'interview de Mme Adam dans l'enquête sur l’Ævo/uliox lilléraire de Jules Huret.
paison d'un raisonnement et d’une conception a priort de lordre établi dans Punivers. Mais le mot religion peut s'entendre aussi de cette conception seule. Me Juliette Adam veut probablement dire, que pour faire faire à l'esprit scientifique de nouvelles conquêtes 1} faudrait faire progresser à son tour notre conception philosophique des choses.
La religion antique à commencé par être une sorte de science. Sur ses raisonnements primitifs on à conformé certaines pratiques de la vie et ces praques ont survécu aux raisonnements eux-mêmes. La science d'aujourd'hui tend à devenir religion. C'est à encore un phénomène qui fait ressembler son évolution à l’évolution du système antique.
La tentative de lantiquité a-t-elle été inutile ? N'a-telle servi de rien pour guider le progrès? Ne nous hâtons pas de répondre owi à la légère.
« Nos pères, disait Fontenelle, en se trompant, » nous ont épargné leurs erreurs; » en eflet, ajoute M. Guyau, «avant d'arriver à la vérité, il faut bien essaver un certain nomire d'hypothèses fausses : découvrir le vrai, e’est avoir épuisé l'erreur. Les religions ont rendu à lesprit humain cet immense service, d'épuiser tout un ordre de recherches à côté de la science, de la métaphysique, de la morale; il fallait passer par le merveilleux pour arriver au naturel, par la révélation directe où lintuition mYstique pour s’en tenir enfin à l'induction et à la déduelion rationnelles. Toutes les idées fantastiques et
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apocalyptiques dont la religion à peuplé l'esprit humain ont donc eu leur utilité, comme les ébauches inachevées et souvent bizarres dont sont remplis les ateliers des artistes ou des mécaniciens. Ces égarements de la pensée étaient des sortes de reconnaissances, et tout ce Jeu de l’imagination constituait un véritable travail, un travail préparatoire... » (1)
De son côté, dans un article sur le saint-simonisme, le fils du grand Carnot s'écriait : € Les navigateurs qui vont à travers l’océan chercher des terres inconnues, voient souvent leur barque échouée contre des écueils: mais le mât de cette barque échouée, qui s'élève seul au-dessus des flots, signale un danger aux voyageurs à venir. Eh bien, gloire aux erreurs qui servent de phare à la vérité » (2).
Cette pensée peut s'appliquer aussi à la divmation romaine. Son Souvenir au sein de Phumanité doit être un enseisnement pour les générations présentes et les siècles futurs, jusqu'à la découverte entière de la vérité. Les traces de son évolution dans le monde antique devraient nous servir à prévoir le rôle prophétique et gouvernemental que la science moderne doit peut-être Jouer.
1. L'irréligion de l'avenir, par M. Guyau, page xXxI (deux. édit. 1887).
2. V. le Compte rendu de l'Acad. des Sicences mor. et pol., publié par Vergé, deux. semestre, 1887, p. 123.
La divination n’a pu être employée dès sa naissance comme moyen de gouvernement. Îl fallait que la considération populaire lui eût donné la consécracralon de force sociale.
Pour que la science moderne prenne place dans les constitutions, il faudra peut-être qu'elle fasse quelque miracle politique qui impose à la foule et établisse définitivement son autorité. L'évolution poursuit son cours; le miracle peut se produire. Que vail se passer ?
La prévision scientifique aura-t-elle un jour son organisation officielle ? Inscrira-t-on dans les lois constitutionnelles que rien ne doit se faire dans l'état sans que la science soit consultée? Délèguera-t-on une partie du pouvoir à un collège de savants publics ? Et que deviendra notre science dans le jeu du gouvernement ? Son action sera-t-elle toujours le résultat de convictions sincères? En admeltant sa souveraineté, ne faudra-t-1l pas prendre des mesures contre l’omnipotence des savants? Les détenteurs du pouvoir scientifique pourront-ils à leur gré changer leurs décisions, comme le faisaient les magistrats de Rome ? Les anthropologistes parviendront-ils un jour à faire abdiquer un ministre en lui prouvant que sa conformation cérébrale est mauvaise? ou les psychologues en lui démontrant que les idées accumulées dans son cerveau doivent produire des résultats fâcheux ? Question plus grave encore : La science que nous
concevons est-elle appelée à disparaître à son tour, comme à disparu du monde civilisé l’auguration des temps antiques?
Dans la répartition entre les générations successives du travail nécessaire au déchiffrement de l'inconnu, il y à une phase qui consiste à poser les” questions que les âges suivants auront à résoudre.
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= Vu : Da dur de la thèse,