IOANNIS CALVINI OPERA — SERMON CXLI IX
qui pensent qu’il leur soit licite de gripper, quand ils ne seront point chastiez par la justice, qu'il n’y aura nul tesmoin : Et quoy? ren ay faute. Voiremais si est-ce que quelque necessité qui soit en un homme : Dieu ne veut point que la police soit confuse, que le droit soit perverti. Si les riches ne s’acquittent de leur devoir, qu’ils soyent si inhumains de laisser mourir les povres d’indigence, ils en rendront conte : mais ce sera devant le [uge celeste. Cependant il faut que les povressoyent patiens, qu'ils s’abstiennent de toute malice, de toute rapine, de tout pillage. Cela donc doit estre observé en premier lieu. Car notre Seigneur ne dit point ici : Celuy qui a faute de bled en la moisson, qu'il prenne une faucille, et qu'il s'en aille coupper le bled pour mettre au moulin : mais il parle seulement de glener apres la moisson. Or auiourd’huy on verra de terribles gleneurs. Car si on ne veilloit songneusement sur les possessions, chacun en voudroit avoir sa part : les hommes se sont tellement desbordez, qu'il n’y a plus de droicture, qu'on ne regarde point : Dieu a distribué comme il a voulu les biens en ce monde : et celuy qui est le plus riche, tant y a qu'il possede ce qu'il tient, et Dieu ne veut pas qu'on luy en face tort, combien que ce soit quelque gouffre, comme nous en voyons de ces gros gourmands, qu'il leur semble que iamais n’en auront assez : lant y a que Dieu ne veut point qu'on touche à leur bien pour leur en faire tort : mais cela est mal regardé. Et ainsi, combien que Dieu notamment adresse ici son propos aux riches, tant y à qu’il donne aussi la leçon aux povres, et les veut tenir en ceste bride, qu'ils n’aillent point au champ d’autruy pour prendre ce qu'ils pourront en cachette, qu'ils n'entrent point en la vigne de leur prochain pour cueillir tout ce qu’ils pourront : mais qu'ils s’abstiennent du bien d’autry : sinon quand ils pourront ou glener ou grapper apres moisson et vendange, qu'il leur soit licite, voire ne venans point là comme larrons, mais prenans ce que Dieu leur a reservé. Et de faict, les chiens mangeront les miettes qui tomberont sous
X ANNEXES
la table, ou quelques autres morceaux : et que sera-ce de nos freres qui sont formez à l’image de Dieu? C'est pour le moins que de nostre abondance ils en ayent quelque petit, qu'ils puissent venir comme lecher, Qu'est-ce de grapper, quand une vigne sera vendangee ?-qu'est-ce de glener, quand un champ sera moissonné ? C’est bien peu de chose. Et ce sera une cruauté trop excessive, quand ceux qui ont terres et possessions, apres avoir recueilli le fruict qui en est provenu, estoyent encores tellement serrez, qu’ils ne permissent point que les povres en eussent ce qu’ils pourroyent recueillir apres : mais pource que les hommes sont si pleins de defiance, qu'il leur semble tousiours que terre leur doive faillir : voila pourquoy Dieu, pour faire valloir ceste doctrine, dit : le Le feray prosperer, tu seras multiplié par ma benediclion el ma grace quand tu en feras ainsi. W n'y à nulle doute que Dieu n’ait ici voulu corriger ceste incredulité qui regne par trop en nous, quand chacun pense que iamais il n’en aura assez : à il me peut advenir telle fortune, et il faut provoir à tel cas. Voila qui est cause que tousiours les hommes attirent et attrappent à eux, et ne se peuvent rassasier : eb tant plus ils en ont, tant plus leur convoitise s’enflamme, comme en un hydropique quand il aura beu. Et qui est cause de cela? Ceste increduité diabolique, quand nous ne cognoissons pas que le propre office de Dieu est de nous nourrir. Et quand nous luy demandons tous les iours nostre pain ordinaire, il n’y en a pas de cent l’un qui entende que ce mot-la vaut : car nous demandons d’estre appastellez de Dieu. Les riches usent de ceste forme-la aussi bien que les povres : el c’est en confessant qu'ils liennent leur bien comme si Dieu leur donnoit portion chacun iour pour les substanter, et que ce qu'ils ont desia en leur grenier, qu'il faut qu’ils le reçoivent de sa main : nul n'y pense. EL voila qui est cause que les hommes sont ainsi insatiables, et qu'ils sont bruslans en telle convoitise, que lousiours ils attirent à eux, et amassent de grans monceaux, et iamais ne se contentent.