PRÉFACE
Les intempéries généralisées de l'année 1910 ont provoqué, en rédusant les récoltes, l'élévation des prix du pain el du vin, bases de l'alimentation nationale.
La crise a été d'autant plus vivement ressentie dans le monde des travailleurs qu'elle coincidait avec une diminution du pouvoir d'achat de l'or, le taux du salaire restant le méme.
Beaucoup d'entre eux, se souvenant alors que la campagne offre des ressources qui lui sont spéciales, le glanage après l'enlèvement de la récolte des céréales, le grappillage après la vendange, se ruërent dans les champs pour y qlaner ou grappiller, et non contents d'oublier qu'ils dérobaent le bien des vrais pauvres, ils se livrèrent à la maraude et suscitèrent de nombreux conflits entre eux et les lenan- Ciers.
Très désireux de connaître «les droits et obligations » de chacun, nous entreprimes alors l'étude de cette charitable instilulion qui assure chaque année aux déshérilés une loute petite place au grand banquet généreusement offert par la
Providence.
Il nous semblait de prime abord que notre täche serait facile: quel ne fut pas notre étonnement quand nos invesligations nous entraînèrent jusqu'à la Genèse!
Nous fümes ainsi amené à exposer l'histoire de la léqgislation du glanage depuis les origines mêmes du monde jusqu'à la loi du 21 juin 1898.
Nous avons également essayé de découvrir les moyens les plus propres à atlénuer, autant que faire se peut, les froissements toujours préjudiciables à la bonne harmonie sociale.
Montpellier, 12-XI-10 — 12-VI-12.
Section Première. — DériNiTIoNs
I. Le glanage où qglanement consiste à recueillir dans les champs les restes des récoltes échappés à la vigilance des travailleurs. Cette opération complémentaire est faite parfois, quoique très rarement, au profit du propriélaire (1), et le plus souvent au bénéfice des pauvres.
Il. En principe, le glanage paraîl ne s'appliquer qu'aux céréales (riz, orge. blé, avoine, seigle, maïs, sarrasin) (2), mais l'arrêt de la Cour de cassation du 31 décembre 1864 à décidé que toutes les cultures pouvaient être
l’objet du glanage.
IT. Ainsi le glanage s'exerce après les vendanges sur les petles grappes ou grappillons oubliés, c’est alors le
grappillage.
[V. Quand le glanage porte sur les herbes délaissées par les faneurs dans les prairies naturelles ou artificielles, il constitue le rételage.
(1) Vide infra. Annexes, p. CXIV, Vendée.
(2) LirrRÉ. Diclionnaire de la langue française, v°. Paris 1878.— Larousse. Dictionnaire de la Langue française, v°. Paris 1878.
V. S'adresse-t-il au chaume, c'est-à-dire à la portion de paille qui reste attachée au sol après la fauchaison, il prend le nom de chaumuge.
VI. Pratiqué sur les herbes qui croissent dans les blés, seigles, orges ou avoines, on l'appelle sarclage (1).
VII. Enfin le terme de glanage est employé encore pour d’autres productions : celle des olives (2), des chàtaignes et des pommes de terre (3).
VIII. Celui de grappillage se rapporte en certains lieux aux pommes (4), aux noix (5), aux prunes et autres.
IX. La poignée d’épis ramassés par le glaneur, après l'enlèvement des gerbes, se nomme la glane ou la glanure.
X. Au point de vue juridique, on désigne plus spécialement par glanage, la tolérance, la faculté ou le droit dont jouissent certaines personnes, de s'approprier, dans le champ d'autrui, non clos, les épis qui n’ont pas été recueillis par les moissonneurs (6).
(1) A mon avis, le sarclage ne devrait pas figurer ici, car il réalise une véritable récolte, mais ilest d'usage de le considérer comme une espèce de glanage. Les Commissions consultatives, entre autres, réunies pour discuter le premier projet du Code rural l'ont généralement assimilé au glanage. Vide infra Annexes, p. L. Poitiers ; p. LvI, Paris; p. Lvin, Issel.
(2) Cr. c. 10 juin 1848. S. chr.
(3) MARTINEAU. Jrlande, p. 31, Paris 1832. — En Lorraine, il est même dans l'usage de permettre aux pauvres gens, de ramasser au moment de la plantation les pommes deterre qui n'ont pas été enfouies par la charrue. — Vide ilem infra, IlT° partie, Allemagne.
(4) Cr. c. 14 février 1867. D. P. 67. 1. 140.
(6) Cr. c. 25 mai 1848. D. P. 48. 5. 22.
(6) DaczLoz. Codes annolés. Lois politiques et administratives : t. 1er, VIIL, titre Il, v°, commune n° 1916. Paris 1887.
Section 11. — Erymoocies-TERMINOLOGE
XI. «Aucuns, écrit Nicot, cité par Ménage, estiment que le mot glaner vient du mot glans-glandis parce que jadis, le froment n'étant en usage, on vivait de glands et que glaner est comme si on disait glander, où glandéer, amasser du gland, spicilegium facere » (1).
XIT. L'époque à laquelle ces «aucuns auteurs» font allusion est sans doute bien éloignée puisque dans les textes de la Chine, de l'Inde, de l'Egypte, de la Judée, pour ne parler que de ceux-là, il est constamment question du blé; et traduire spicilegium qui est composé de spica et de legere par ramasser du gland, es un contresens manifeste.
XIIT. Aussi, Ménage se hâte-t1l d'ajouter: «ll est vrai que glaner a été fait de glans-glandis d’où glandinare, glannare, glaner, mais non par la raison qu'allègue Nicot. Ce mot a élé dit des pauvres gens qui, après la récolte du gland, allaient ramasser sous les chênes quelques glands échappés à la diligence des travailleurs. Et cette façon de parler à été ensuite transférée à ceux qui ramassaient les épis demeurés dans les champs après les gerbes liées. »
XIV. De Caseneuve fait dériver glaner du latin barbare gelina ou gelima qui signifie une gerbe. Gelima donnerait successivement, gelimina, glimina, glimna, glinna, gliminare, glener que l’on prononce glaner.
(1) MÉNAGE. Dictionnaire étymologique de la langue française, v° glaner. Paris MDCCI.
XV. Le tout est de savoir si gelima veut bien dire gerbe; or, d'après Joannes de Janua (1), «gelima a genu-ligo et ligo-manu componitur » et suivant Ebrardus (2), «id est garba vel coma segetis, quæ cum manu ligatur super genu ».
XVI. Du Cange donne dans son Glossaire la même explication : « Dicatur gelima, genibus manibusque
ligata ».
XVII. Leibnitz rattache ce mot au celtique kymrique, glain, glân, en français, nel, auquel il compare le scandinave glana qui signifie éclaircir, nettoyer. Cette explication n'est pas très satisfaisante.
XVII. Chevallet a cru en saisir la racine dans l’écossais glae, glacan, qui signifie ce que l’on tient dans une poignée, d'où par extension, poignée, botte, javelle. En langue gaélique, cloig est une botte de chaume qui sert à faire les toitures et notre très vieux français possède des dérivés glui, glu, gleu, gluiou, qui ont la même signification et désignent une poignée de paille de blé scié (3).
XIX. Cet auteur pense que glane, glaine, glène, auraient la même origine que glui el signifieraient également, une poignée de blé scié, une javelle. Son raisonnement paraît d'autant plus exact que l’on trouve dans la littérature ou dans la législation, les différentes formes qu'il a citées :
(1) EBrarDus. Grécisme. Chap. IX.
(2) 1bidem.
(3) Bourgogne, Champagne : Glu. — Normandie : Gleu. — Dauphiné : Cluis.
« Et si la Cour n’y donne ordre, il fera aussi mal
glener cette année (1). »
(Rabelais. IL. XII, 71).
«Ainsi que le suppliant batoit un peu de glaines ou
gerbes de blé. »
(Du Cange. v° glana XV: s.).
«Chascuns pense de glainer sa moisson ».
(Eust-Desch. Poés. II 64).
«E Jeo n'aveie a ma maison Une glene ni un espi. »
(D. du Besant, B. N.19525 fo 118.r°.)
« Comme on voit le gleneur Recueillir les espices après le moissonneur. » Joach. du Bell. Au rois. la Trèv., 1525.)
«Icelle Mabile avoit emblé et fait ses glennes en temps
d'aoust ».
(Du Cange. v° glana XIV-s.)
« Disaient aucuns d'iceus que il y avoient glane en
aoust en leur enfance ».
(J. J. 56 p. 468, anno 1316).
«À granz floz a tout leurs fauailles.
Queurent après les glaneresses, »
(Guiart. Roy. lign., Richel 5698 p. 134*).
«Cele herbe ne fera ja bien a moissonneor ne aglaneor.» (Psaul., Maz. 58 f° 161 r°.)
(1) Dans le manuscrit du Vatican, 142, je relève aussi « glener » ; ce document date de 1490.
« Se j'ai trové aucun esp Après la main es mestiviers
Je l'ai glané molt volentiers. »
(Hugues de Mery. Le Tournoiïement de l'antéchrist, p. 104.)
« Celui ne choisit pas qui glane. »
(Leroux de Lincy. Prov. t. I. p.75)
XX. Sansavoir la prétention de révoquer en doute l'opinion de sisavants étymologistes, je continue de penseravec Ménage que le mot glaner est dérivé tout simplement du bas latin glenare (1),issu lui-même probablement du mot glans qui signifie tout fruit semblable au gland, tout fruit qui tombe, et par extension, tout fruit: c'est avec cette acception que l'on trouve glans dans la Loi des XII Tables, dans la langue de Pline l'Ancien et de Gaïus.
XXI. Glans vient à mon sens du dorien ya qui a donné fBaähavos en grec classique, et ce mot a pour ascendant le sanscrit : galana: qui tombe, de la racine Gal: tomber.
XXII. Les Grecs se servent de plusieurs expressions cuAdëyeiy, orayudhoyetr.
XXIII. Le mot latin qui correspond au mot glanage est « spicilegium » el glaner, c’est spicilegium facere. La Vulgate a employé la forme colligere spicas. Mais on trouve aussi spicilegium exercere et spicilegere. Le glaneur est le spicilegus ou le spicarum legulus (2).
XXIV. L'allemand « Ahren-lesen » et le mot populaire anglais /ease dérivent de la même racine.
(1) Vide infra, p. 34.
(2) Dictionnaire de Trévoux. Paris MDCCXLII.
XXV. Dans le « Prædium rusticum», je note : in messibus peractis spicilegium (1\: Æspiage.
XXVI. Ce vieux mot n’a pas subsisté d’une facon courante dans la langue française ; il n'est usité que dans un département, celui des Hautes-Pyrénées (2); on le retrouve dans la langue espagnole, avec : espigar pour glaner, espigador pour glaneur et espigadura pour glane ; très voisine est la langue italienne avec : spigolare, spigolatore, spigolatura.
(1) Prœdium rusticum, page 372. Paris MDLIII. (2) Vide infra. Annexes, p. CVII. Hautes-Pyrénées.
Le glanage à travers les âges Histoire de l'institution et de la législation