V. HuGo. Légende des siècles. Booz endormi
Section Première. — La PRÉHISTOIRE ET LA CHINE
1. Si par la pensée nous nous reportons à cette époque très lointaine de la préhistoire qui fait immédiate-
ment suite au Chaos et que les Écritures saintes dénomment le « commencement », nous n'ÿ soupçonnons pas encore de groupements d'hommes vivant en société.
2. Au surplus, très peu nombreux, éparpillés un peu partout sur le globe, nos ancêtres jouissent sans restriction des produits que la nature mel spontanément à leur disposition et leur dispense sans parcimonie. Chacun d'eux prend donc tous les fruits qu'il convoite, aucun pouvoir constitué ne régente encore ses désirs.
8. En cel étalembryonnaire de la civilisation, le glanage ne peul exister : tous les hommes sont égaux en fait; ils sont co-possesseurs des biens naturels. Tous peuvent prétendre aux e fructus» de la terre qui sont à leur portée ; aucun d’eux n'est réduit à n'avoir pour sa part que des « reliquiæ ».
4. Cet état de choses ne va pas tarder à se modifier : bientôt les violences de certains obligeront les autres à se grouper en vue de leur défense ; les hommes se réunissent d’abord en famille; voici venir la tribu, puis un ensemble de tribus, un petit peuple qui se donne librement un chef de son choix, le plus vénérable, le plus babile ou le plus fort, quand celui-ci ne s'empare pas lui-même du commandement ; il en résulte un rudiment d'organisation sociale où l'inégalité va bien vite apparaître.
9. L'approprialion au profit des plus forts amène l'exclusion des plus faibles, dont quelques-uns même sont réduits à la misère ; dès lors le glanage aura sa raison d’être.
6. Les documents qui se rapportent à cette époque sont assez rares ; 1] en existe cependant quelques-uns de très importants qui vont nous permettre (au moins pour les temps les plus rapprochés) d'établir des conjectures assez
nettes sur l’origine et l'importance du glan age dans l'antiquité.
T. Le Chou-King de Khoung-Fou-Tseu, de même que le Ta-Hio, fait en collaboration avec son disciple Thseng- Tseu se réfèrent dès leur premier chapitre à une civilisaüon déjà fort avancée et à une agriculture très perfecuonnée (1). La propriété privée est organisée, cadastrée et bornée (2357 ans avant J.-C.) (2).
S. De la lecture des livres sacrés de la Chine, on peut déduire qu’à l'origine el pendant de longs siècles, la terre a élé répartie avec quelque équité entre toutes les familles ; mais comme la population devint extrêmement dense et que d'autre part, en dépit des merveilleuses irrigations créées par les Empereurs, les récoltes venaient souvent à manquer, il en résultait une grande misère.
9. Pourtant, les communautés d'Extrême-Orient, ainsi que le démontrent les travaux de Summer Maine (3), de Laveleye (4), de Garsonnet (5). avaient institué l’assistance des pauvres et des vieillards, des veuves et des orphelins (6), et des traces de cette organisation sub-
(1) KHounG-Fou-Tseu. Chou-King; KuHounc-Fou-TsEu et THsENG-Tseu. Le Ta-Hio. Traduction Pauthier. Paris MDCCCLX. La Loi de Hammourabi, 2000 av. J. C.), le Zend Avesta et le horan ne parlent pas du glanage.
(2) KHounc-Fou-TsEeu. Chou-King, P. 2, Ch. I., 37 et seq. P. 4, ch. XI. Meng Tseu. L. I. Ch. V. 3.
(3) SUMMER MaAINE. Village communities in the est and west. London 1872.
(4 LAVELEYE (DE). De la propriété et de ses formes primilives, Paris 1874.
. (5) GARSONNET. Histoire des locations perpétuelles, Paris 1871.
(6) Kounc-Fou-Tseu. Chou-King, Meng Tseu, L. I. Ch. V. 3. — Pentateuque. Exode XXIII. 11. Deutéronome XXVI. 12.
sistentencore aujourd’hui dans la Dessajavanaise, comme dans la Zadruga des Slaves.
10. En Chine, notamment , des mesures étaient prises pour prévenir les famines, et des greniers publics dont le prince avait la clef étaient approvisionnés dans Îles années d’abondance ; malheureusement le prince mal informé ne les ouvrait pas loujours facilement et Confucius le lui reproche en maints endroits :
11. «Dansles dernières années de stérilité, de désastre et de famine, le nombre des personnes de votre peuple, tant vieillards qu'infirmes, qui se sont précipités dans des fossés pleins d’eau ou dans des mares... et pendant ce temps les greniers du prince regorgeaient d'approvisionnements... (1).
12. » Le visage décharné du peuple montre la pâleur de la faim et les campagnes sont couvertes des cadavres des personnes mortes de misère (2).
13. « Le peuple meurt de faim sur les routes et les grands chemins et vous ne savez pas ouvrir les greniers publics (3), vous voyez la misère et la famine que les peuples souffrent (4)... les souffrances et les misères du peuple n'ont jamais été aussi grandes que de nos jours et pourtant 1l est facile de faire manger ceux qui ont faim et de faire boire ceux qui ont soif (5). Il faut avoir de la compassion pour les malheureux, veuves et orphelins (6), ne pas abandonner les pauvres (7), leur
(1) KHounG-Fou-TsEu. Chou-King, Meng-Tseu, L. I. Ch. Il. 12. (2) Ibidem. Meng-Tseu, L. I Ch. I. 4.
(3) Ibidem. Meng-Tseu, L, I. Ch. I. 8.
(4) Ibidem. P. I. Ch. II. 18.
(5) 1bidem. Meng-Tseu, L. I. Ch. II.
(6) Zbidem. Meng-Tseu, I. 2. 5. L. I. Ch. IE, 5.
()SLbidem PAC AIS.
procurer des secours, en un mol aimer son prochain comme soi-même (1), et ne pas oublier que l’art de gouverner consiste avant tout à procurer au peuple les choses nécessaires à sa subsistance et à sa conservation (2) ». Tels sont les admirables préceptes, les sages conseils qui sont donnés par Confucius au prince régnant, conseils qui lui sont inspirés par la triste situation faite aux pauvres gens qui ressentent les affres de la faim dans les années de disette.
14. La question du paupérismeinquiète donc vivement l’auteur du Chou-King et l'on sent cette impression percer à chaque ligne de son ouvrage. Nulle part il n'est question de glaner. Aussi bien, qu'auraient pu glaner les misérables quand les récoltes manquaient? Le glanage, cependant, put bien alors être exercé caril est inné chez l’homme, et voici un passage où est mentionné une variété du droit de glanage, le droit de cueillir «e l'herbe, encore connu et pratiqué en France sous le nom de droit de sarclage (3) et d’après lequel on peut inférer son existence : « le pare de Wenwang avait sept lieues de circuil, mais c'était là que se rendaient tous ceux qui avaient besoin de cueillir de l'herbe où de couper du bois (4).»
15. Le parc privé des Empereurs de la Chine étail donc dans une certaine mesure à la disposition de la collectivité.
(1) KHOUNG-FOU-TSEU. Chou-King, P. I. Chap. IIT. 7.
(&) 1bidem. Chou-King, Lun-Yu, IV. 15. L. I. Ch.1IV.15.
(3) Vide infra, I° partie, chapitre IV. Le sarclage. Annexes, p. LXXXII.
(4) KHOUNG-FoUu-TSEU, Chou-King. Meng-Tseu, L. [., Ch. IT. 2.
Section LI. — L'Inne
16. Pénétrons dans l'Inde : elle est déjà soumise à un régime d'appropriation privée, miligé de possessions collectives (1).
17. ci,bien que les textes de Manou soient assez laconiques, on peut cependant induire que le glanage y élait généralement pratiqué : le législateur Indou expose ainsi, en effel, les devoirs de l’hospitalité qui doivent être rendus par tous, même par les plus pauvres « Lors même qu'un maître de maison ne vit que de grains glanés (2,...» Le glanage existe donc, et nous allons voir qu'il fait même partie des moyens d'existence d’une caste, celle des Brahmanes.
18. Manou détermine très strictement leurs moyens de subsister de la façon qui suit :
19. « Tout moyen d'existence qui ne fait point de tort aux êtres vivants ou leur en faitle moins possible... Les Brahmanes ont six moyens d'existence qui sont: de gla- He ; que l2 Brahmane qui soutient son existence en ramassant des grains et en glanant..……. un Brahmane privé de ressources doit glaner des épis ou des grains n'importe où ; 1] peut vivre par le secours du rita..……. (par rita, on doit entendre l’action de ramasser du riz ou de glaner) .... glaner des épis est préférable... ramasser des grains l’un après l’autre est encore plus loua-
ble. » (3).
(1) Manou. Dherma-Süstra L. VIIL. 237, 238, 248. (2) Ibidem. III. 100.
(3) Jbidem. L. IV 2 et seq. ; X.:112.
20. Mais les Brahmanes ne sont pas les pauvres proprement dits : ce sont des pauvres volontaires, qui cherchent dans le dénûment le plus complet et les privations les plus dures, par l'humilité du mendiant et les morülications les plus cruelles, à conquérir le ciel et à mériter les félicités éternelles.
21. Quot qu'il en soit, le glanage était largement usité, légalement et obligatoirement; il ne peut subsister aucun doute à ce sujet et c'est incontestablement à l’Inde que revient l'honneur d’avoir imaginé cette charitable institution.
Section L11. — L'ÉcypTe
22, On retrouve dansl'ancienne Égypte les mêmes préceptes que dans la doctrine de Confucius et celle de Manou. Le pauvre et le riche ont également droit à la vie et le prince, représentant de Dieu sur la terre, doit assurer leur subsistance ; il leur réserve une part de la production des ateliers sociaux (1).
23. La collection égyptienne du Musée du Louvre recèle une fresque dont une partie que nous reproduisons ciaprès représenterait (c'est au moins l’opinion de Lévesque), une scène de glanage (2).
(1) RÉvILLOUT. Précis de droit égyptien. Passim. Paris 1903, (2) Vicouroux. Dictionnaire de la Bible, v° Glanage. Paris 1903.