‹ Le droit de la guerre et de la paix (volume 4)Chapitre 21 sur 113 · XXVIII ESSAI BIOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE · texte numérisé non relu

XXVIII ESSAI BIOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE

mière année, la garde de service visita soigneusemen . ce coffre. Insensiblement, accoutumés à n'y voir que du linge et des livres, les gardiens devinrent plus confiants. Les visites furent d*abord moins sévères; elles cessèrent bientôt tout à fait. Ce relâchement ne put longtemps échapper à YœiV observateur, d'une épouse attentive. Elle conçut la possibilité d'une évasion ; elle en fit part à son mari. L'entreprise n'était pas sans difficulté. Ce n'était pas assez de détourner les soupçons du gouverneur et de la garnison tout entière^ dans une tentative où la défiance, la curiosité, le simple caprice d'un seul homme, suffisaient pour tout perdre. D'autres dangers se présentaient encore. Le coffre n'avait que trois pieds et demi de longueur : il fallait s'y placer dans la posture la plus contrainte, y demeurer pendant tout le trajet de Louvestein à Gorcum, au risque d'étouffer pendant la route. Arrivé à Gorcum, il fallait que ce coffre fût ouvert par des mains amies et complices de l'évasion; il était donc indispensable de confier à des tiers le secret de l'entreprise. L'amour de la liberté brava tous ces périls. Deux serviteurs fidèles furent mis dans la confidence; des trous furent pratiqués aux parois du coffre, pour que l'air pût s'y renouveler. Le prisonnier s'assura, par des épreuves réitérées, de la possibilité d'y rester enfermé pendant le temps nécessaire au trajet. Quand tout fut disposé, on attendit le- moment favorable.

a A quelque temps de là, le gouverneur fut obli|^ de s'absenter. Aussitôt la femme de Grotius fait courir le bruit que son mari est malade. Quand ce bruit est suffisamment répandu, elle va visiter l'épouse du gouverneur, et dans le cours de la conversation, lui parle du désir qu'elle a de renvoyer à Gorcum un coffre plein de livres ; elle ajoute que Grotius est dans un tel état de

Stm GROTIUS ET SON TEMPS. XXIX

faiblesse qu'elle le voit avec peine se livrer au travail avec tant d'ardeur. Cette première précaution prise, elle retourne dans la chambre de son mari, et l'enferme dans le coffre, que deux soldats viennent enlever. Sa pesanteur inaccoutumée les étonne. // faut^ dit l'un des deux, qu'il y ait quelque Arminien là-dedans (c'était un dicton répandu depuis peu dans le pays). L'épouse intrépide, surmontant son trouble, répond avec calme qu'eflfectivement il se trouve dans le coffre des livres arminiens. On le descend par une échelle, non sans beaucoup de peine. Confirmé dans ses soupçons, le même soldat insiste pour qu'il soit ouvert; il va trouver la femme du commandant, lui fait part de ses inquiétudes. Une femme de soldat, présente à l'entretien, affirme qu'on a vu plusieurs exemples de prisonniers qui se sont évadés par un semblable moyen. Cependant, soit insouciance, soit faveur et désir de fermer les yeux, on n'a point d'égard à ces craintes, et l'ordre est donné de porter le cofl're au bateau. Le fidèle domestique, dépositaire du secret de ses maîtres, accompagne le précieux fardeau commis à son zèle. On arrive; on propose de charger le coffre sur un traîneau : la servante observe qu'il renferme des choses fragiles ; il estr placé sur un brancard, et conduit chez David Dazelaër, l'un des amis de Grotius. Là le coffre est ouvert, et Grotius se voit libre. Le trajet ne l'avait point incommodé. Il se-hâte de revêtir un habit de maçon, sort par une porte dérobée, et se rend déguisé à Anvers chez Nicolas Grevincovius, qu'il avait connu ministre à Amsterdam. Là, son premier soin est d'écrire aux Etats-Généraux pour justifier sa conduite publique et protester de son attachement à sa patrie, malgré les persécutions dont il s'est vu la victime.

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