SUR GROTIUS ET SON TEMPS. XXVII
et une feuille de papier.' Enfin le 18 mai 1619, cinq jours après le supplice de Barneveld, Grolius fut condamné à une prison perpétuelle, et ses biens furent confisqués. On lui donna pour prison la forteresse de Louvestein. Il fut incarcéré le 6 juin 1619. On luiassi-/ gna vingt-fiuatre sous par jour pour sa nourriture. Mais sa femme eut la noble fierté de rejeter cet indigne secours, et déclara à ses oppresseurs qu'elle a\ait assez de bien pour nourrir son mari.
Ici commence la partie anecdotique de la captivité de Grotius.
L'ami de Barneveld fut d'abord rigoureusement traité. « Son père demanda vainement à le voir; on le permit ù sa femme, mais en la prévenant que si elle sortait une fois, elle ne devait plus espérer de rentrer. Cette condition n'effraya point son courage; elle vint s'enfermer avec son époux. Peu après, comme il arrive presque toujours, ces rigueurs se relâchèrent : elle obtint de sortir deux fois par semaine, avec la permission du gouverneur. Le prisonnier eut la faculté de faire venir des livres; l'étude consola sa disgrâce : il s'occupa du droit et de la morale, traduisit les Maximes des poètes^ de Stobée, composa en vers hollandais un traité de la Vérité de la religion chrétienne, et commença plusieurs autres ouvrages. ^
» Dix-huit mois s'étaient écoulés ainsi. Dans cet intervalle, la femme de Grotius avait épié, sans pouvoir la saisir, l'occasion de rendre son mari à la liberté. Cette occasion parut enfin s'offrir. Les livres que Grotius renvoyait à ses amis, le linge qu'il envoyait blanchir à Gorcum (ville voisine de Louvestein), étaient déposés dans un coffre qui voyageait alternativement de la forteresse à la ville, et de la ville à la forteresse. Pendant la pre-
XXVIII ESSAI «lOGRAPllIQUE ET IIISTORIQITK
mière année, la {^ardc de service visita soigncuseinen • ce coffre. Insensiblement, accoutumés à n'y voir que du linge et des livres, les gardiens devinrent plus conliants. Les visites lurent d'abord moins sévè.res; elles cessèrent bientôt tout à fait. Ce relâchement ne put longtemps échapper à l'œil observateur d'une épouse attentive. Elle conçut la possibilité d'une évasion ; elle en fit part à son mari. L'entreprise n'était pas sans dii'ticulté. Ce n'était piis assez de détourner les soupçons du gouverneur et de la garnison tout entière, dans une tentative où la défiance, la curiosité, le simple caprice d'ini seul homme, suffisaient pour tout perdre. D'autres dangers se présentaient encore. Le coffre n'avait que trois pieds et demi de longueur : il fallait s'y placer dans la posture la plus contrainte, y demeurer pendant tout le trajet de Louvestein à Gorcum, au risque d'étouffer pendant la route. Arrivé à Gorcum, il fallait que ce coffre fût ouvert par des mains amies et complices de l'évasion; il était donc indispensable de confier à des tiers le secret de l'entreprise. L'amour de la liberté brava tous ces périls. Deux serviteurs fidèles furent mis dans la confidence; des trous furent pratiqués aux parois du coffre, pour que l'air put s'y renouveler. Le prisonnier s'assura, par des épreuves réitérées, de la possibilité d'y rester enfermé pendant le temps nécessaire au trajet. Quand tout fut disposé, on attendit le moment favorable.
« A quelque temps de là, le gouverneur fut obligé de s'absenter. Aussitôt la femme de Grotius fait courir le bruit que son mari est malade. Quand ce bruit est suffisamment répandu, elle va visiter l'épouse du gouveiv ncur, et dans le cours de la conversation, lui parle du désir qu'elle a de renvoyer à Gorcum un coffre plein de livres ; elle ajoute que Grotius est dans un tel état de