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SUR GROTIUS ET SON" TEMPS. XX IX

faiblesse qu'elle le ^oit avec peine se livrer au travail avec tant d'ardeur. Cette première précaution prise, elle . retourne dans la chambre de son mari, el l'enferme dans le coffre, que deux soldats viennent enlever. Sa pesanteur inaccoutumée les étonne. Il faut, dit l'un des deux, qu'il y ait- quelque Arminien là-dedans (c'était un dicton répandu depuis peu dans le pays). L'épouse intrépide, surmontant son trouble, répond avec calme ([u'eifectivement il se trouve dans le coffre des livres arminiens. On le descend par une échelle, non sans beaucouj) de peine. Conlirmé dans ses soupçons, le même soldat insiste pour qu'il soit ouvert; il va trouver la femme du commandant, lui fait part de ses inquiétudes. Une femme de soldat, présente à l'entretien, affirme qu'on a vu plusieurs exemples de prisonniers qui se sont évadés par un semblable moyen. Cependant, soit insouciance, soit faveur et désir de fermer les yeux, on n'a point d'égard à ces craintes, et l'ordre est donné de povler le colfre au bateau. Le iidèle domestique, dépositaire du secret de ses maîtres, accompagne le précieux fardeau commis à son zèle. On arrive; on propose de charger le colfre sur un traîneau : la servante observe ([u'il renferme des choses fragiles; il est placé sur un brancard, et conduit chez David Dazelaër, l'un des amis de Grotius. Là le colfre est ouvert, et Grotius se voit libre. Le trajet ne l'avait point incommodé. 11 se hâte de revêtir un habit de maçon, sort par une porte dérobée, et se rend déguisé à Anvers chez Nicolas Grevincovius, qu'il avait connu ministre k Amsterdam. Là, son premier soin est d'écrire aux États-Généraux pour justiliersa conduite publi(iuc et protester de son attachement à sa patrie, malgré les persécutions dont il s'est vu la viclime.

XXX ESSA.I BIOGRATUIQUE ET HISTOUIQUE

(i L'évasion de Grotius lut ([ueUiue temps ignorée à Louvestein ; sa femme continua de le l'aire passer pour malade, et de refuser, sous ce prétexte, l'entrée de son appartement. Lorsqu'enlin elle le sut en sûreté, elle déclara tout au gouverneur, qui d'abord crut devoir s'assurer d'elle, et la fit garder étroitement. Mais bientôt les États-Généraux, touchés de son noble dévouement, ordonnèrent sa mise en liberté '. »

Délivré de ses fers, Grotius avait le choix des asiles. Plusieurs États se disputaient l'honneur de le recueillir. Il préféra la France, ((u'il avait visitée dans sa jeunesse. 11 fut présenté à Louis XIII, qui l'accueillit et lui accorda une pension de 3,000 francs. Sa femme ne tarda pas à le rejoindre. Grotius s'acquitta de sa dette de reconnaissance envers la France, en y écrivant son fameux traité du Droit de lo, Guerre et de la Paix.

La composition de cet ouvrage n'a occupé ([u'une portion fort peu considérable de sa vie. On apprend pour la première fois, par une lettre ([u'il adresse à De Thou le lils, en août 1G23, qu'il s'occupait d'examiner les principales questions se rapportant au droit des nations '^. Dans le cours de la même année, il recommande cette étude à un autre de ses correspondants, en termes qui dénotent ([ue lui-même s'en occupait sé-

' L'évasion de Grotius eut lieu le 22 mars 1G21. Le récit qui en est fait a été extrait d'une vie de Grotius, publiée dans le Musée des Protestants célèbres, 1823, t. IV, l" part., p. 45 et suiv. L'auteur de cet excellent travail s'est inspiré plus d'une fois de lu vie de Grotius, publiée en tète de l'édition de Cocceius, 1758, in-4"', t.I", p. xv et suiv. — Nou:» avons cru devoir reproduire ce récit.

2 « Versor in exj,minandis controversiis prœcipuis quas ad jus genlium pertinent» {Episl. 75). Celte citation n'est point tirée de la collection in-folio de ses Icllres, mais d'un autre recueil aniérieurement publié, en IG48, sous le litre de « (irotii Epislohr ad Gallos. »

SUR GROTIUS ET SOiN TEMPS. XXXI

rieusement '. L'idée de l'ouvrage, suivant une de ses lettres k Gassendi, citée par Stewart, lui fut suggérée par Peiresc ^.

Grotius se mit à l'œuvre en 1623, après avoir achevé son Stobée 3. Il avait choisi une retraite agréable. Le président Jacques de Mesmes lui avait offert une maison de campagne, nommée Balagni, près de Senlis. 11 s'y rendit au commencement de juin, à dessein en partie de Ibrtifier sa santé, en respirant un air plus pur qu'à la ville. Ses lettres nous apprennent qu'il travaillait assez lentement*, mais qu'il mettait à profit jusqu'aux promenades entre lesquelles et l'étude il partageait alors tout son temps ^. Le secours d'une bibliothèque qui fût à lui et dont il put se servir à tout moment lui manquait. Celle qu'il avait réunie dans sa patrie n'avait pas

' « Iloc spatio cxacto, nihil restai quod tibi sequè commendem atque sludiumjuris, non illius privati, exquo leguleii et rabulœ victitant, sed genlium de publia; quam prœstabilem scientiam Cicero vocans, consistere ait in fœderibus, pactionibus , conditionibus populorum, regum, nalionum, in omni deniquè jure belli et pacis. Uujus juris principia quomodo ex morali philosophtd pelenda sunl, monstrare poterunl Platonis ac Ciceronis de legibus libri. Sed Platonis summas aliquas legisse suffecerit. Neque pœnileat ex scholasticis Thomam Aquinalem, si non perlegere, sallem inspicere secundâ parte secundcV partis libri, quem Summam Theologias inscripsit ; prtvsertim ubi de jusdlid agit ac de legibus. Usum propiùs monstrabunl Pandeclœ, libro primo atque ullimo; et codex Justinianeus ,libro primo et tribus posiremis. Nostri temporis jurisconsuUi pauci juris gentium ac publici conlroversias alligere, eàque magis emtnent, qui idfecêre, Vasquius, llottomannus, Gentilis » {Episl. IG, cilée par Ilallam, Libr. citât., l. III, p. 279). Ce passage est intéressant, en ce qu'il fait connaître la manière de voir de Grotius lui-même, sur le sujet et la base de son traité.

'^ Voir IIallam, Libr. citât., t. III, p. 279.

3 Epist. 50 et 57. Part. II, seu append.

< Epist. 57, Ibid.

5 I p;iil. Kpist. 1'.).').

XXXII ESSAI BIOGRAPHIQUE ET HlSTOlUQUE

échappé aux recherches de ceux qui avaient confisqué ses biens, et il avait à peine de quoi entretenir sa famille avec la pension assez mal payée que lui donnait Louis XIII '. 11 fallait donc que pour les livres dont il avait besoin il vécût d'emprunts. La bibliothèque de Jacques-Auguste de Thou, le fils du célèbre historien, fut celle qu'il témoigne avoir eue à sa disposition ^.

Le séjour de Grotius à Balagni ne fut pas de longue durée. Il ne paraît pas que l'hospitalité trop vantée du président De Mesmcs, ait été pour l'illustre réfugié exenqîte d'amertume. Grotius, comme Ions les grands penseurs, dut compter avec l'hypocrisie et le fanatisme. Il fut, vers cotte é[)0(iuc, oblige de se justilicr auprès de M. De Thou, qui lui donnait avis de certains bruits répandus sur ce qu'il n'observait pas le carême, et qu'on faisait dans sa famille des exercices i)res([uc publics de dévotion, à la manière des protestants'. Il répondit que, bien loin de là, il avait jnème expressément ordonné qu'on fit maigre chez lui, le vendredi et le samedi, résolu qu'il était à suivre la mode du pays, en matière d(! pareilles choses; (jue, depuis (|u'il était dans cette campagne, il n'avait vu aucun des ministres réfugiés de Hollande, ni rien fait (jui put scandaliser lescalholiciucs romains. 11 promit, d'ailleurs, d'être désormais encore plus circonspect, pour ne pas donner lieu au président de se plaindre de lui avec la moindre apparence. Cependant Grotius dut quitter bientôt Balagni. Ayant appris que le maître de la maison de canq^agne se disposait à venir l'occuper, et craignant de l'importuner, il

' Mémoires de Du Mauricr, p. ii9, <leiii. cdil. do lldll.; cl lelliesdc Grniius, I pnrl., Kpisl. 101. A|i|)eiii)., Kpist. (14. ^ I port . Kpisl. l<jo cl |'J8. Il pail.. Kpisl. 2'Ji ' I pari. Epis!, lyo.

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se retira à Senlis, le 4 août, et y continua son ouvrage pendant le cours de cet été '. De retour à Paris le 21 octobre de la même année, il y mil la dernière main '^. Dès le mois de juin de l'année suivante, 1624, Grotius était déjà occupé à mettre son livre au net 3. 11 tut aidé dans ce travail par son ami et compatriote Théodore Gras^vinkel. On commença à imprimer vers le milieu de novembre 1G24, bien que l'auteur tVit alors malade, depuis près de deux mois, d'une dyssenterie *. Au mois de février de l'année suivante, 1025, le libraire fît rouler deux presses, ])our être à temps d'exposer le livre en vente à Franclort, dans la l'oire de Piuiues*. On l'y envoya effectivement, sur la lin de mars, sans les Index^ qui n'étaient pas encore imprimés, et «(uelques cartons <jue l'auteur lit l'aire depuis^. Cette première édition est in-quarto. Grotius la dédia au roi Louis XIII qui « ne lui en donna aucune récompense, pour n'avoir point de patron auprès de SaMajesté, qui aimât les belles-lettres, et ([ui fit état d'un travail de cette importance '.. . »

Les rois ne se sont jamais démentis.

Le traité du Droit de. la Guerre et de la Paix fut mis à l'index par la cour de Rome, le 4 février 1G27 ^.

Sur ces entrefaites Maurice de Nassau était mort. Son frère, Henri-Frédéric, lui avait succédé. Grotius conçut l'espérance de rentrer dans sa patrie. Frédéric n'avait

• I Part. Epist. 197.

2 11 Part.,E|)isl ,59. ^ Ibid., Episl. 74.

^ tbid., Episl. 79.

5 Ibid , Epist. GG.

" Cela paiaif par la ietlre LXXl île IMppenrftx, qui est mal datée de l'an IG'J'i, et doit porter la date de IG25, ainsi que le prouve Bnrlieyrac. " Mémoires do Du Maurier, p. lôO, édit de IG97. «Il Part Epist. 153.

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