SUR GROTIUS ET SON TEMPS. ^ LVII
n'avait pas craint de se prononcer pour la liberté, dans ce grand procès où Las Casas plaidait en faveur des indigènes, et Sepulveda pour le maintien de leur servitude. Appréciant le droit que pouvaient avoir les Portugais d'acheter, sur la côte de Guinée, les esclaves noirs qu'ils importaient dans les colonies de l'Amérique: « Que l'on sache bien, s'était-il écrié, que ni les vendeurs, ni les acquéreurs, ni les maîtres de ces esclaves, ne peuvent avoir la conscience en sûreté jusqu'à ce qu'ils aient rendu ces hommes à la liberté, quand même il n'y aurait aucun espoir de recouvrer le prix déboursé pour leur achat '. » Malgré sa tendance à justifier les rigueurs de la guerre, Balthazar Ayala ^ n'avait point omis de recommander aux rois les voies de la douceur, et de les inviter à se taire aimer plutôt que craindre de leurs sujets. C'était beaucoup pour un grand prévôt de l'armée espagnole dans les Pays-Bas, sous Philippe IL Alberico Gentili 3, enlin, le précurseur de Grotius, avait proclamé qu'il n'y a de guerres justes, que celles où l'emploi de la force est devenu l'unique moyen de faire prévaloir le droit, ou de réparer l'injustice.
Mais ces divers traités étaient dépourvus des qualités
' De Just. el Jur., lib. IV, quœsl. ii, art. 2.
2 Né en 1548, niorl eu 158i. Son traité De Jure etofficiis belli était dédié au duc de Parme.
3 Né en 1551, mort en 1611. Auteur d'un des premiers Iraiiés complets sur le droit de la guerre, De Jure belli, publié en I5b9, el dédié au comte d'Essex, qui l'avait aidé à obtenir la place de professeur à Oxford. « Il fut le premier, dit Lampredi, ù expliquer les lois de la paix et de la guerre, et par là suggéra probablement à Grolius l'idée de son ouvrage sur ce sujet... » Gentili publia aussi en 1583 un traité sur les ambassades, De Lcgalionibus, qu'il dédia à son ami et protecteur l'illustre sir Philippe Sydney. Voir Wheato.x, Hist. des Progr. du Dr. des yens, 3' édil., 1853, t I. p. 49 et suiv., el Eug. Cauchy, Le Dr. maril. inlermt., 1862, t. Il, p 33 et suiv.
LVIII ESSAI' TIIOGRAPIIIQUE Et HISTORIQUE
(]ui constituent une œuvre. La forme du raisoiuienienl y tenait trop de la méthode scolastique; l'ordre y manquait le plus souvent. Le traité du Droit de la guerre, de Victoria, pouvait tout au plus servir de proj^ramme d'une science à naître; l'ouvrage de Gentili sur le même sujet, avec une distribution meilleure des matières, accordait trop à la partialité, et, s' écartant des voies majestueuses de la science, se perdait dans la discussion passionnée des faits contemporains. 11 fallait, pour i)arlcr à l'avenir, s'isoler de la politique et des passions «prelle soulève; n'envisager que la pure théorie du droit; interroger avec calme les sages de tous les siècles sur les droits de l'humanité; soumettre froidement cette (ujquête grandiose au critérium de la conscience; apporter l'ordre dans le chaos, la lumière dans les ténèbres; réaliser pour le droit général la révolution que Galilée avait introduite dans les sciences cosmologiques, que Descartes devait effectuer dans la philosophie. La question n'était pas d'écrire un livre, mais d'élever un monument; il ne suffisait pas d'avoir une âme honnête et des aspirations généreuses : il fallait avoir du génie. La gloire d'être le fondateur deja science du droit de la nature et des gens, était réservée à Grotius.
Grotius, dit Adain Smith, fut « le premier (jui essaya de donner au monde quelque chose comme un système de ces principes qui doivent faire la base et le fond des lois de tous les peuples; et son traité du Droit de la guerre et de 1 1 paix, est peut-être encore aujourd'hui, malgré toutes ses imperfections, le livre le plus complet qui ait été écrit sur cette matière. »
Ce livre eut un retentissement immense en Europe. Il fut reçu avec vénération et enthousiasme. On l'enseigna
• SUIl GUOTIUS ET SON TEMPS. ' LIX
dans toutes les ujiivcisités; on rimprima, on le commenta comme un ancien '.
La première édition de l'original fut presque toute débitée en très-peu de temps '^, et la réimpression aurait suivi bientôt après, sans les retards qu'entraîna la mort du libraire 3. Les autres nations, à l'envi l'une de l'autre, enlevèrent à la Franco un ouvrage »é dans son sein ; et la patrie de Grotius, surtout, s'en empara comme d'un bien qu'elle croyait avoir droit de revendiquer. Elle fut cependant devancée par l'Allemagne. Il parut à Franclort, dès l'année IG2G, une édition in-octavo, plus correcte que celle de Paris, et dans le corps de laquelle on inséra les additions ([ui se trouvaient à la fin du volume. Les libraires de Hollande étaient restés en arrière; mais sur la lin de l'année 1G31 , et au commencement de 1632, on vit paraître tout d'un coup trois éditions hollandaises. La première, in-folio, fut imprimée à Amsterdam, chez Guillaume Blaeu, sur les additions et corrections que Grotius lui avait fournies. La seconde, d'un plus petit format, fut publiée par J. Jansson, libraire de la même ville, à l'insu de l'auteur. Grotius témoigna publiquement que cette édition était peu correcte, surtout pour les citations des passages grecs. Il en revit donc un exemplaire, sur lequel Blaeu lit la troisième édition, dans le format in-octavo.
L'avertissement de cette troisième édition hollandaise est daté d'Amsterdam, où Grotius se trouvait alors (8 avril 1632).
Depuis cette édition, Grotius n'inséra plus d'additions dans le corps de son ouvrage. Il se borna à réunir, en
' Voir Bavle, verto Grotius.
2 Appenil., Epist. lOi.
••» Ibid., Episl. 154, 183.