‹ Le droit de la guerre et de la paixChapitre 36 sur 294 · SUR GROTIUS ET SON TEMPS. LXXI · texte numérisé non relu

SUR GROTIUS ET SON TEMPS. LXXI

spéculations de philosophie morale avec les leurs '. » D'autres objections moins sérieuses ont été dirigées contre Grotius. On a blâmé l'ordonnance de son ouvrage, comme peu scientifique ^. Il est certain que la loi de nature aurait pu être assise sur sa base, avant de passer outre à toute discussion de ses rapports avec des communautés indépendantes. Il en serait résulté un notable changement dans l'objet principal que Grotius avait en vue; et son traité, sous le rapport de la méthode, se serait rapproché beaucoup de celui de Pufîendorf. « Mais Grotius admettant, comme il le faisait, l'autorité reconnue par ceux pour qui il écrivait. — celle des Ecritures, — il était moins porté à insister sur 1^ preuves que fournit la raison à l'appui de la loi naturelle, quoique pleinement convaincu de sa validité, même sans avoir recours à l'Être suprême ^. »

On a refusé à Grotius cette sagacité subtile et pénétrante , nécessaire aux investigations métaphysiques. « M. Grotius, écrivait Leibnitz à Thomas Burnet, était d'un très-grand savoir et d'un esprit solide; mais il n'était pas assez philosophe pour raisonner avec toute l'exactitude nécessaire sur des matières subtiles, dont il ne laissait pas d'écrire^. » Mais Leibnitz n'a point aperçu que le mérite de Grotius a été surtout d'avoir porté dans les matières politiques et positives une raison indépendante et droite, et d'avoir résolu la question du droit naturel» sans le secours de la théologie, en se servant — ce qu'on!

' Hallam, Libr. citât., i. IIF, p. 3"3.

3 Mnckinlosh. Voir ma Iraduclion liu discours de ce publiciste anglais, sur VÉtude du droit de la nature et des gens, à la suite de mon édition de Vattel, Droit des fjens (fdil. C.uiilaumin, 1863), l. III, p. 343.

•■« IIai.lam, Ltbr. citai., t. III, p. :J24.

* OEuvrts de Leibnitz, édit. Dulens, l. VI, !'• partie, p. 271.

LXXn ESSAI BlOGRAniIQl'E ET HISTORIQUE

n'avait pas fait jusqu'à lui encore — des soûles lumières de l'esprit individuel.

On a dit enfin que Grotius devait son ouvrage à Alberico Gentili. Il est vrai qu'il a emprunté plusieurs détails à ce publiciste italien. Gomme Alberico Gentili, il a divisé son ouvrage en trois livres; mais là se borne toute la ressemblance. L'auteur italien entasse les laits et ne les juge pas; il cite les textes, et ne tente jamais leur appréciation philosophique. Ce qui domine dans son traité De jure belli, c'est l'empire absolu et l'autorité sans appel des faits et des textes. Grotius, au contraire, esprit étendu et juste, mêle le bons sens à l'érudition ; il commence presque toujours par juger lui-même, et ce n'est guère qu'après le jugement, instinctif de sa raison qu'il appelle à son secours les textes et les faits.

Il convient toutefois de faire la part de la critic|ue. Ilien n'est parfait dans ce monde, et Grotius n'a pas moins payé tribut que tout autre aux faiblesses de l'esprit humain. Les défauts réels de Grotius, et qui l'ont entraîné vers des décisions souvent erronées, paraissent avoir été plutôt un excès inutile de scrupules et un reste de vieux préjugés théologiques; dont il était à peine un homme de son temps qui se tut allranchi, pour peu (ju'il ne fût pas tout à fait indifférent à la religion '. S'il a formulé sur le droit naturel des principes généraux très-solides, il ne les a pas assez développés, et il faut beaucoup de méditation pour y suppléer. Il n'a pas montré suffisamment l'enchainement des conséquences (pii s'en déduisent, dans leur application aux sujets particuliers. Il n'a pas assez fait sentir, sur chaque matière, la liaison des preuves dont il s'est servi, avec les principes d'où il les a

' Voir Hallam, Libr. citât., l. III, p. Mi.

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